Je me suis réveillé. Elle était partie gratter à l’Usine. Si elle avait fait du bruit, je ne l’avais pas entendu. Par la fenêtre, le ciel était d’un blanc cru, presque aveuglant, qui donnait mal aux yeux et l’impression que la journée serait torride. Elle ne le serait pas, d’aucune façon. Avant même de prendre un café, j’ai allumé une cigarette. Elle avait un goût amer et une odeur de tourbe. Je me suis planté devant la fenêtre et j’ai observé la ribambelle de gosses en bas, dans la cour de la communale. Il y en avait de toutes les couleurs et ils piaillaient tous avec la même énergie inépuisable, acidulée.
J’ai pris un café debout pour faire passer le goût de la cigarette, puis j’ai allumé une cigarette pour faire passer celui du café. Sur la tablette de salle de bains, Dinah avait prévu à mon intention une bombe de mousse à raser et une brosse à dents neuve, des rasoirs jetables. Tendre Dinah, toujours animée de bonnes intentions. Elle m’avait laissé, adossée à la glace ainsi qu’à l’arbre aux souhaits, une petite photo d’elle — un cliché aux bords dentelés en papier sépia qu’on obtenait à l’époque avec un appareil box plus très jeune en format 4x4. Son image était celle d’une fillette potelée au regard étonné et songeur dans ce qu’on devinait d’un vaste jardin de roses. C’était bien cette fillette qui renaissait par instants chez elle, frappée au coin d’un geste interrompu, d’une parole qui se perdait… Pas très belle, mais saisissante de vie, et captivante de maturité. Une enfant-femme.
Je me suis rasé sans la quitter des yeux. Sans qu’elle me quitte des yeux. La marque de ses ongles se voyait dans ma joue, mais ça ne m’a pas déplu. Pas vraiment hypoallergénique. Je me suis rappelé ce qu’il me restait à faire. Appeler Fortune, donner rendez-vous… Beaucoup de mots. Parler. Encore d’autres mots… Le téléphone a sonné à cet instant. J’ai laissé tourner le répondeur, puis lorsque j’ai entendu sa voix, je l’ai stoppé et j’ai décroché. Elle paraissait essoufflée et son ton, neutre et officiel, était celui d’un flic :
— Tu es encore là ?
— Non, je suis parti. Depuis si longtemps que ça ne mérite guère de s’en rappeler…
— Tu as le temps de déjeuner, ce midi ?
— Je crois bien que oui. Où ?
Elle a réfléchi un court instant.
— Tu te rappelles le Zazoo ?
— Je me rappelle.
— On se dit treize heures ?
— On se le dit… Nadine…
— Oui ? Quoi ?
J’ai raccroché. Elle n’a pas rappelé. Je n’ai pas rappelé non plus. Dans l’écouteur, j’avais perçu le crépitement des machines à écrire et les conversations de salle de garde. Je me suis habillé et au moment de sortir j’ai appelé Fortune. Répondeur. J’ai laissé un message :
— Je sais votre adresse. Seize heures. Si vous n’y êtes pas, vous trouverez l’ensemble dans la boîte destinée aux plis volumineux, sous une enveloppe à votre nom.
Je suis allé rendre la Montréal, et j’ai fait le chemin à pied jusqu’au Zazoo. Une cantine pas pire qu’une autre à tout prendre. Le patron m’a reconnu tout de suite et nous avons attaqué au 102 en parlant du temps, des voitures automobiles et des femmes. Sujets inépuisables et sur lesquels l’accord est facile à trouver, dès lors qu’on ne les considère que d’un strict point de vue utilitaire. Dinah est arrivée seule à midi trente. Blouson, jean peint à même la peau, bottines. Pas de sac. Elle s’est juchée à côté de moi et a passé son bras sous le mien. Elle a bu dans mon verre et m’a tapé une cigarette. Malgré son entrain de façade, ça se voyait qu’elle n’allait pas bien. Toute sa réserve de courage de la veille, tout son allant, elle les avait épuisés d’un coup en un seul matin, dans l’espace de quelques heures. Le patron a remis sa tournée, et Dinah la sienne puis nous sommes passés déjeuner dans l’arrière-salle. Une table était occupée par des manards d’un chantier de travaux publics local, la banquette du fond par le personnel d’un institut de beauté qui venait d’ouvrir ses portes. Les filles étaient belles, mais je les trouvai trop apprêtées à mon goût, trop artificiellement parfaites et comme prêtes à s’effriter sur-le-champ si d’aventure on songeait à gratter l’enduit qui leur couvrait le visage jusqu’aux épaules. Dinah tripotait son verre en fixant le fond de son assiette. Il ne pouvait rien lui enseigner. Je lui ai ébouriffé les cheveux et elle n’a eu qu’un sourire terne et vacillant à m’offrir en retour.
— Putain de matin : deux enquêtes décès à l’ouverture. Celle que je me suis mangée était une vieille de 76 ans. Avait été. Selon le vétérinaire, la mort remontait à vendredi soir. Une seule pièce fermée, le chauffage en plein… Un tiers solide, un tiers liquide, le reste à l’état gazeux… (Elle a grimacé. J’ai posé ma main sur la sienne.) Quand je l’ai remuée, elle m’a gerbé à trente centimètres de la gueule. Putain de camion. J’ai dû appeler les P.F.G.[1] pour la faire évacuer : les Tuniques bleues n’ont pas voulu s’en charger. Ils ne voulaient même pas rentrer pour m’aider à la remuer.
— Rien ne les y oblige dans le règlement, chérie.
— Mon cul… (Elle s’est mordu la lèvre jusqu’au sang, s’est souvenue tout à coup :) Pardon de te parler de barbaque, mais il fallait que ça sorte… (Elle a ajouté au hasard :) C’est sympa d’avoir pu te libérer…
— Sympa d’avoir pensé à m’appeler…
Je lui tenais toujours la main, mais j’ai dû la lâcher pour qu’on puisse nous servir. Dinah a laissé faire, le torse incliné en arrière. Si elle portait un soutien-gorge, il ne se remarquait pas sous son sweat. Elle a souligné d’un ton mi-figue, mi-raisin :
— C’est pas comme ça qu’on va beaucoup avancer… Sympa de ceci, sympa de cela… Bordel, on se croirait à un pot de fin d’année…
— Camarades de régiment. Attaquons. Avant que ça refroidisse.
Je ne sais pas de quoi est empreinte ma mémoire reptilienne, mais je m’en fous. La chambre ne devait pas faire plus de quatre mètres au carré, il n’y avait qu’un lit deux places à la courtepointe de satin passé qui la rendait semblable au fond d’un aquarium vide, un lavabo et une armoire qui provenait des monstres. La fenêtre borgne donnait sur un puits étroit aux murs de briques noircies. Qu’importe ce qu’elle avait fait avant et ce que j’allais faire après, je l’ai poussée dans la pièce tout en tendant le bras derrière moi pour refermer. J’ai donné deux tours à la serrure. Elle est restée un court instant en déséquilibre, les tibias au ras du lit. Naturellement, elle avait compris tout de suite, quand j’avais payé en bas. Une heure, une journée…
Une nuit. Elle a tourné le haut du torse vers moi. Elle voulait me dire quelque chose. Je lui ai tiré sur le bras et c’est tout son corps qui a pivoté dans ma direction. Elle n’a su que rire d’une façon grinçante et spasmodique. J’ai accompagné la rotation, par en haut, je lui ai rabattu le blouson jusqu’au-dessus des coudes, ce qui lui a neutralisé les deux bras, et je l’ai saisie par la boucle de son ceinturon, en remontant vers moi. Ses talons ont décollé du sol, les deux en même temps et elle s’est retrouvée à plat dos sur le lit. Je l’ai écrasée sous moi. Elle m’a sifflé dans l’oreille :
— Fortiche… C’est censé démontrer quoi ?
Je lui ai remonté le sweat sous les aisselles. Elle portait bien un soutien-gorge, mais si mince, doux et juvénile qu’il ne servait à rien de s’en prendre à lui. Je lui ai caressé les seins à travers. Elle s’est tortillée pour enlever ses bras du blouson sans y parvenir. Je ne sais pas trop si elle se débattait alors par réflexe de défense ou dans le but de hâter les choses. J’ai ouvert d’une main sa boucle de ceinturon, j’ai descendu la fermeture à glissière de son jean. Elle a eu un petit sanglot sec lorsque ma bouche s’est posée sur le triangle d’or tout en haut de ses cuisses, et elle s’est soudain cambrée avec tant de rudesse que j’ai craint qu’elle ne se brise les cervicales.
— Tu ne pouvais pas demander ?
— Je le pouvais peut-être. Je n’en ai pas eu envie.
— Seigneur, quelle tête je vais avoir ?
— La tienne.
— La mienne lorsque je viens de passer à l’attendrisseur.
Elle s’est regardée dans la petite glace au-dessus du lavabo, a tapoté ses cheveux pour les remettre en place. En se tortillant, elle a fini de tout renfourner dans le jean. Je lui ai bouclé son ceinturon. Elle m’a tendu les lèvres.
— Merci, l’homme…
— Attendrissant.
Elle m’a pincé sous la chemise là où se trouvait provisoirement encore assez de chair pour y parvenir sans risque de se blesser. Je lui ai fait une petite grimace. Elle s’est dirigée vers la porte. Je n’ai eu qu’à étendre le bras, la paume à plat contre le battant pour la bloquer.
— Très Bogart. Très macho. Je prends dans douze minutes et c’est à cinq rues d’ici. Si j’arrive après que la cloche a sonné, tu me feras un mot ?
— Bogart n’était pas macho, seulement alcoolique, et rempli d’un talent insensé. Nadine…
— Oui ? Quoi ?
— Miss you…
— Je l’ai déjà entendu sur mon répondeur. Love you…
J’ai enlevé ma main de la porte. Elle a sorti la sienne de sa poche de jean. Elle a tenu quelque chose entre l’index et le majeur réunis, m’a frôlé la joue avec, là où elle s’était servie de ses ongles, de façon enjôleuse et pensive, quelque chose qui avait la taille et l’aspect d’une allumette en carton. Lorsqu’elle travaillait dans mon groupe, je l’avais souvent vue triturer un morceau de papier de cette manière durant le briefing d’un coup qu’on sentait mal. Chez elle, je n’avais jamais pu déterminer s’il s’agissait d’un signe de nervosité ou d’angoisse, ou seulement pour s’aider à la concentration. Elle me l’a glissé dans la poche de poitrine et elle est sortie.
C’était un loft. Un beau loft. Il aurait mérité de figurer dans une revue de déco. Fortune, lui, aurait pu faire la couverture de Vogue-Homme, parfait mélange de cachemire, de soie et d’élégance naturelle. J’ai fait le tour du propriétaire sans qu’il bouge de son bureau. Je n’ai pas détecté la plus petite faute de goût, la moindre chose discutable dans ses choix. Je suis retourné me planter devant la fenêtre. Elle donnait sur des frênes dont les premiers bourgeons commençaient à éclater.
— Je n’aime pas Soulages au point d’en réclamer la nuit, mais ceux que vous possédez sont de belle facture. Votre Giacometti m’enchante, de même que votre copie de Jean Bologne… Je remarque que votre goût va à des choses étirées, minces, et dont il semble qu’elles ne tiennent ni à la terre ni au ciel. Vous avez un clavecin splendide qu’on ne trouve pas chez Confo, et l’extrême bon goût est de n’avoir laissé subsister nulle part le code-barres des prix…
Je suis venu me vautrer dans le fauteuil qui lui faisait face. Je n’avais jamais vu Fortune boire. Je ne savais pas s’il buvait ou non, nous n’avions jamais été proches à ce point. Pour autant que je pouvais en juger, son visage était terreux, les narines pincées, et ses yeux injectés de sang fuyaient les miens. Il s’est servi quelque chose à boire dans un verre à whisky, quelque chose de parfaitement incolore, certainement pas de l’eau plate. Il m’a indiqué le bar du menton. Je me suis levé et j’ai consulté la carte des alcools. Il avait du Tavern. J’ai retourné un verre et je me suis servi une dose de nourrisson. Je suis retourné m’asseoir, les jambes étendues et les chevilles croisées. C’était ma façon d’être insolent. Les yeux de Fortune se sont posés sur mes doigts lorsque je les ai glissés dans ma poche de manteau. Ils ont suivi la trajectoire de l’enveloppe, de ma main à la glace épaisse de trois pouces qui lui tenait lieu de bureau. Ils sont revenus sur mon visage. J’allumais une cigarette. Ma douleur s’était réveillée sous l’omoplate. Elle me remontait le long du cou jusque dans le maxillaire gauche. J’ai refermé mon briquet :
— Je vous avais prévenu d’entrée. Si vous vous étiez fait des illusions, gardez-les au chaud : il se peut qu’un jour elles resservent. Je vous ai fait une note aussi détaillée que possible et il n’est pas question de revenir dessus. Je peux vous donner l’adresse d’un cabinet privé où travaille un de mes anciens supérieurs. C’est un homme qui n’a jamais eu aucune sorte d’imagination, donc raisonnablement intègre…
Fortune a sorti des cigarettes marron et son briquet. Il s’en est allumé une, lui aussi. Elles ne devaient pas être distribuées par la SEITA, à voir la terne dureté qu’a revêtu son regard et à en juger par l’odeur. Il a surpris mon rictus et m’en a lancé une. Je l’ai mise de côté sur le bras du fauteuil. Il a objecté avec bon sens :
— Ces officines travaillent avec la Police. Rarement pour. Jamais contre.
— Jamais contre : leurs renseignements proviennent en douce, d’une façon ou l’autre, de l’Usine. Les plus chères ne sont pas toujours les plus efficaces… Je ne vois pas d’objection à vous recommander à cet homme. Nous ne sommes pas en compte, lui et moi, mais mon avis a toujours eu un certain poids à ses yeux. Lui non plus ne croit pas à la justice des hommes — et pas plus aux hommes eux-mêmes. C’est vous dire si c’est un être de grande qualité…
Fortune me fixait de son regard bleuté, délavé comme ceux des morts récents. Il a ricané, ce qui a conféré à son visage, d’ordinaire neutre et policé, une expression de pure méchanceté qui le reliait à la lignée de ses ancêtres et des miens, une méchanceté tribale qui nous était commune et n’était qu’une condition de survie — et lui et moi avions survécu, aux autres, au monde et à nous-mêmes. Il a remarqué d’un ton de raillerie :
— Parce que vous croyez à la justice des hommes, vous, et aux hommes eux-mêmes…
— Certainement pas, Fortune. Autrement je ne serais pas là. Mais je ne suis pas un être de grande qualité. Vous non plus. Le Grec non plus… Peut-être un peu ce jeune coq de Charley Médina… Il évolue bien, à preuve il sait s’entourer. Je n’aimerais pas avoir à me frotter à son deuxième de groupe… Je ne suis pas d’un naturel timide, mais cet homme me fait penser à un tueur pathologique que j’ai connu autrefois. Il a l’émotivité du béton brut, mais il a l’air venimeux, et rapide.
Fortune a bougé les doigts. Il a retiré la cigarette de ses lèvres et en a tapoté la cendre dans un cendrier d’obsidienne. Si ses yeux comportaient toujours des pupilles, je ne pouvais plus les distinguer dans la taie bleuâtre qui les couvrait à présent. Il a reconnu :
— Très rapide… Je ne suis pas sûr personnellement que Charley ait besoin d’un homme de cette trempe à son côté… Qu’il soit si exposé… Vous avez rencontré Charley Médina ?
— J’ai rencontré Médina.
— Dans le cadre de l’enquête ?
— Cessez de parler comme un flic. Dans le cadre de, oui. Croyez-vous que je vous aurais laissé l’addition, autrement ? Ce qui est passablement intrigant, c’est que la bretelle entre votre affaire et Charley, c’est le Grec qui l’a branchée. Pas un type à balancer, pas une donneuse, le Grec — pas directement. Il a appelé Charley, Charley m’a fait convoquer par l’entremise de son tueur… La note est pour vous. Je paie toujours mes additions personnelles rubis sur ongle, jamais celles des autres.
Je me suis levé pour me resservir, mais Fortune a soulevé le carafon en cristal et a suggéré :
— Vous devriez essayer…
— Pourquoi non ?
Il m’a servi une dose de cheval adulte. J’ai flairé. Quelque chose de volatil entre la tequila, le pulque et l’éther sulfurique. Le danger ne m’a pas effrayé, seul l’ennui peut y parvenir. J’en ai avalé une gorgée. C’était raisonnablement fort. Je suis retourné m’asseoir, j’ai allumé la cigarette marron que j’avais gardée à gauche, j’ai rebu un coup. Ma tête est restée claire, ma parole distincte, sauf que la première avait pris soudain la dimension du City Hall de Chicago et que la seconde s’y réverbérait en courtes vagues sonores qui mettaient un temps infini à me revenir aux oreilles. J’ai tenu la cigarette entre le pouce et l’index devant mes yeux, toute droite.
— Petite mise au point : je ne vous dirai que ce que je voudrai bien vous dire. Si les choses ne vous plaisent pas comme elles sont, vous pourrez aller vous faire foutre — mais par quelqu’un d’autre que moi.
Simultanément, Fortune s’est trouvé assis à son bureau et debout entre son bureau et le mur derrière. Simple phénomène de persistance rétinienne, dû à l’ingestion d’alcaloïdes. Deux Fortune ne rendaient pas l’original plus redoutable, ni moins. Il s’est activé sur une serrure à numéros dont les cliquetis successifs ont résonné douloureusement dans mon crâne et m’ont fait venir les larmes aux yeux. Sa voix m’a atteint avec un demi-temps de retard par rapport aux mouvements de lèvres, sans doute par suite d’un mauvais mixage.
— Quand vous en aurez assez, faites signe…
Ma tête s’est remplie de chocs mats et sourds. S’ils suivaient un tempo quelconque, je ne l’ai pas perçu. On aurait dit des coups de serviette-éponge mouillée donnés sur un plat-bord, sans ordre ni vraie cohérence, par un matelot sadique frappé de surdité. J’ai tiré sur la cigarette. Un minuscule haut-fourneau a brasillé devant mes yeux. Il a déversé sa lave brûlante qui a coulé jusqu’au petit amoncellement vert sur la glace devant Fortune. Elle l’a escaladé marche par marche et chacune s’est ordonnée tout à tour, jusqu’à former un de ces teocallis du Yucatan qu’on nomme improprement pyramide à degrés par souci de symétrie, et sous lesquels ont été découverts les plus beaux masques de jade que je connaisse. J’ai levé le bras :
— Stop, Fortune. Nous ne nous sommes pas compris. Dollars US… Seul un pays qui couche sur le papier de banque sa confiance en Dieu n’est pas tout à fait indigne de mériter angoisse et mauvaise conscience, ainsi qu’une forme amère de rédemption fort proche du vrai rêve — du seul dont on meure. Dans ce pays-ci, les seules inquiétudes qu’on puisse s’autoriser sans grotesque sont des tourments de tabellions, des visées d’échanson… Plus tard, je ne dis pas, lorsque la nuit sera enfin remontée de partout par les soutes et les daviers, aura traversé les écubiers et les bordages, qu’elle aura bien tout submergé, jusqu’au château, alors peut-être… Lorsque nous en serons revenus aux longs couteaux, aux grands chiens malades, je ne dis pas… Pour l’heure, en attendant, il ne nous reste à opposer comme armes que le sarcasme de la gaieté — et l’indulgence du mépris…
Fortune m’a lancé la dernière liasse en plein milieu des cuisses. La lave avait fini de se déverser de son creuset. C’étaient bien des dollars US et tout laissait à penser qu’ils n’étaient pas faux. J’ai remué les jambes de manière à ce qu’elle tombe par terre. Fortune était revenu à sa place et me scrutait. Tout était revenu à sa place. Sur le bureau, il y avait déversé le contenu d’un manager, comme disent les gens de l’Est lorsqu’ils parlent d’attaché-case, tout ce que le coffre mural contenait dans ses flancs. Des coupures de cinq cents. Il m’a déclaré d’une voix plate :
— Je les veux.
— Vous les voulez, facile à dire… Vous voulez qui ? Les guignols qui ont fait le coup ou celui qui les a lâchés sur la fille ? Ou ceux qui sont derrière et lui ont rendu les choses possibles, par leur incurable bêtise et leur immonde lâcheté ? Ou tout le monde à la fois ? Vous voulez les exécutants ou ceux qui ont tiré les ficelles ?
— Je les veux.
— Vous n’avez pas répondu à la question. (Mon verre était vide, ma cigarette consumée. Je me suis levé et je me suis resservi des deux sans qu’il fasse le moindre geste, soit pour m’en empêcher soit pour m’y inviter. Il avait cessé d’être aimable. Moi aussi. Je suis resté debout.) Cessez de caresser le rêve chimérique de jouer l’ange exterminateur. Vous n’avez affaire qu’à des boutiquiers, Fortune. Ne vous abaissez pas à aller jouer dans leur cour…
— Ils sont venus jouer dans la mienne.
— Conneries. Vous aimiez cette femme, admettons. C’est pourtant vous qui l’avez clouée au poteau, vous et personne d’autre. Lorsque M.A.C. et Bingo vous ont convoqué…
— Bingo, seulement Bingo. Celui que vous appelez M.A.C., c’est le petit reptile habillé en rital qui est arrivé en cours de conversation ?
— Vous avez clairement défini le personnage. Les reptiles sont des animaux qui se déplacent à plat ventre, vite ou lentement selon le cas, mais toujours à plat ventre. Tous ne sont pas dangereux, mais M.A.C. a des yeux pâles d’animal venimeux et sournois. Le genre de bête qui pique au talon et de préférence lorsqu’on a le dos tourné…
— Pourquoi M.A.C. ?
— Mes hommes l’appelaient ainsi. On dit et on écrit couramment, dans l’Usine, V.M.A. pour vol à main armée, D.C.D. pour décédé, T.G.I. pour tribunal de grande instance… Jargon de métier. Mort à crédit est devenu M.A.C…
Son mince sourire intrigué a eu l’aspect d’une craquelure sismique :
— Pourquoi Mort À Crédit ?
— Comme bon nombre de ses comparses commissaires, il s’est toujours gavé avec les transports de corps et les vacations funéraires dans ses affectations successives. La plupart font pareil, mais M.A.C. a toujours fait beaucoup plus fort que les autres. Aucune importance… Lorsque Bingo vous a convoqué, c’était pour vous dire de passer la main sur le cours de Vincennes. Ou de céder vos gagneuses. Elles étaient trop performantes pour que le repreneur laisse les choses en l’état. Le patronat et le grand banditisme ont toujours eu des méthodes identiques et des visées semblables, mais la nouvelle race des décideurs a pour elle d’avoir su accompagner l’évolution des nouvelles mafias. Sans grand mal : tout simplement parce que ce ne sont plus les méthodes, mais les gens qui les composent qui sont identiques et aussi interchangeables que possible.
Je me suis penché sur le bureau, je l’ai dévisagé aussi froidement que me le permettaient l’alcool, le chagrin et le reste :
— C’est vous qui l’avez tuée. La première pierre, c’est vous. Vous et personne d’autre. Le reste… Vous n’avez pas pris Bingo au sérieux. Un flic qui mange, quoi de plus naturel de nos jours ? La gangrène a gagné peu à peu la fonction publique, la haute comme la basse, quoi de plus normal puisqu’elle couche avec les patrons ? Vous n’avez pas su prendre la vraie mesure de Bingo. Ce qui me rassure et me plaît, c’est que ses employeurs non plus, à commencer par ce minable gredin de M.A.C., ou ce bouffon, Starsky, qui trône en haut de la Division, comme un étendard obscène gonflé de vent et du sentiment de sa propre importance… Il fallait passer la main, Fortune.
— J’y étais disposé — pas elle.
J’ai ri aux éclats. C’était ça ou lui foutre mon verre en travers de la gueule.
— Pas voulu, pas voulu… C’était qui, le barbeau, des deux ? Elle n’avait pas à vouloir ou pas. On ne lutte pas contre ces types. Ils ne sont ni très forts, ni bien intelligents, mais ils sont nombreux, bien organisés, passablement mieux armés qu’avant… Les chacals chassent en meute, eux aussi. Eux sont des chacals auxquels il vient de pousser des dents de loups. Ils ne seront jamais des loups pour autant ou même seulement des chats sauvages. À titre documentaire, qu’est-ce qu’il voulait, votre ami Bingo ? Une participation majoritaire, ou la délocalisation de votre entreprise, ou encore la racheter ?
— Pas de rachat, pas de… délocalisation. Pas de participation majoritaire. Ou bien elles passaient à son service, ou bien…
— … Ou bien. On vous donnait du temps ?
— Non.
— Et vous n’avez pas écouté…
— J’ai écouté, mais je n’y ai pas cru.
— Pas cru… Vous auriez mieux fait… (J’ai regardé le reste d’alcool dans mon verre, par transparence, et je l’ai absorbé.) Bingo est un homme qu’il faut prendre au sérieux. Si vous aviez pu voir comment il conduit ses interrogatoires dans les geôles de la Douze, Velma serait peut-être encore vivante. À ce propos, si elle avait été ma femme, je n’aimerais pas vivre avec le souvenir de ce qu’on lui a fait subir avant de la tuer. (J’ai reposé le verre sur la glace, dispersé quelques liasses du bout de mon index, que j’ai braqué ensuite sur le carafon :) Vous devriez pas mettre autant de teinture de datura dans votre mixture. Ça finira par vous abîmer l’entendement et les nerfs oculaires. Il parait que ça accélère aussi la chute des dents et celle des cheveux, et que ça noircit les ongles, mais je n’en ai jamais consommé en quantité suffisante, ni assez longtemps pour le vérifier.
Il a écrasé sa cigarette et s’est levé avec une extrême lenteur, comme s’il craignait de se briser en mille morceaux au moindre geste brusque, au plus futile mouvement. Il m’a dit tout aussi lentement :
— Ce que vous avez sous les yeux… Je n’ai pas compté au juste, mais cela doit faire dans les trois millions.
— Le diable… Tout ce blé, vous ne me ferez pas croire que vous l’avez ramassé dans le pain de fesse…
— Question sans objet. Trois millions. Ils sont à vous contre ces hommes. Réfléchissez…
— Tout réfléchi : personne ne vaut si cher. Pour information, au cas où je trouverais un amateur : vous les voulez preuves à l’appui ou sur dénonciation ?
— Rien d’écrit. Le contenu de ce que vous auriez jugé convenable de transmettre au procureur de la République, dans le cadre d’une procédure pour meurtre, pour obtenir une inculpation. (Il a eu un sourire qui n’a pas troublé son regard vitreux. Il ne portait pas assez loin.) Pas de formalisme particulier… Je l’aimais. Ils l’ont tuée. Moi aussi. Je ne veux pas qu’ils s’en sortent non plus.
Il n’y avait plus de pupille dans ses yeux, rien qu’un trou noir pas plus gros qu’une tête d’épingle, plus aucune expression sur son visage craquelé, hideux, qui se trouvait alors à moins d’un mètre du mien. Plus si jeune que ça, ou alors sans âge. Son souffle court, sec et sifflant, était celui d’un mort-vivant, son masque était propre à inspirer l’effroi. Desséché et funèbre, il était semblable à la représentation qu’on se fait (que je me fais) d’un ancien dieu des Incas, à l’inconcevable et terrifiante cruauté — mais il n’y avait que Fortune derrière et personne d’autre. Je lui ai ri au nez :
— Mon propre stud-book ne me plaît pas beaucoup, mais je n’aurais pas aimé hériter le vôtre…