J’ai pris le métro et je suis rentré chez moi, dans mon petit bureau-living-chambre-à-coucher bien crapoteux. Avant même d’être parvenu au bout du couloir en bas, j’ai senti dans les os les trépidations d’un train qui s’ébranlait sur les voies au ras des murs. J’ai gagné le troisième étage et je suis parvenu sur le palier alors que le grondement s’éloignait seulement dans mon dos. Un long train, mais certainement pas un T.G.V. dont le bruit de roulement est plus sourd et plus uniforme, le temps de passage plus bref. J’ai déverrouillé ma porte, je me suis débarrassé de mon manteau et de ma veste, et j’ai posé mon Colt et mon courrier sur le sous-main. Rien n’avait bougé. La pièce sentait la fumée de blondes et la poussière, ainsi que le papier journal dans une moindre mesure. Une lumière de cuivre provenait du couchant, derrière la tour de Lyon, le reste du ciel était d’un bleu manganèse lisse et froid. J’ai enlevé ma chemise et ma montre… Dans ma cuisine de poupée, je me suis fabriqué un verre moitié bourbon et moitié eau plate. Souple et moelleux. J’ai porté un toast au petit chauffe-eau qui occupe à lui seul tout un pan de mur à gauche de la fenêtre :
— Bye Fortune…
Pour ne pas rester tout seul, je me suis mis un vieux Django en vinyle sur la platine. Le crachotis de la pointe dans le sillon en rendait le son plus familier et plus proche. On aurait pu croire qu’il se produisait dans la pièce à côté. Les baguettes du batteur sonnaient pendant l’intro comme une poignée d’ossements sur un bidon d’essence vide, il y avait un morceau de clarinette bien vicieuse, puis Django emballait le tout avec entrain et vélocité, et le violon teigneux de Grappelli lui a pris la roue, avec parfois des accents d’harmonica. Le fait que je connaisse le morceau par cœur n’enlevait rien à mon ravissement. Je me suis flanqué dans mon fauteuil, le dos à la fenêtre. Je m’étais remis de la dope et du jus de cactus de Fortune, de son histoire insensée et de son fric. J’ai écouté sans rien dire… Des voiles rouges… Une maison à Sète sous la canicule et ma mère vidant l’eau d’une bassine émaillée, à même la rue où deux cyclos ne se seraient pas croisés de front. Ma mère habillée de noir parmi la profusion du grand bougainvillée sombre qui grimpait le long de la fenêtre de ma chambre, et se peuplait dès les premiers jours de février d’une fervente abondance de verderons, de chardonnerets et de guêpes… Lorsqu’elle vient me visiter, ma mère se vêt toujours de noir, une petite robe habillée très simple qu’elle affectionnait déjà de son vivant, elle tient toujours les mains croisées dans son giron, les doigts serrés avec force, et sa bouche exprime une peine muette dont je ne connais pas la cause. Pour un peu, on penserait que c’est moi qui l’ai quittée et pas elle…
Sans beaucoup bouger, j’ai déclenché le répondeur derrière moi. Roger me prévenait que mon Oiseau de Feu était de nouveau prêt à nuire. Mon second correspondant n’avait pas jugé bon me laisser de message et il n’y en avait pas de troisième. Je me suis penché, juste assez pour arracher la prise du téléphone et, par là même celle du répondeur qui était enfichée avec. Si j’avais eu du courage, je serais allé donner un tour de clé à ma porte, et j’aurais ramené de la cuisine la bouteille de bourbon qui est prévue en secours. Les trains passaient, le disque aussi. Il s’est fait le moment de pointe des banlieues à deux étages, pendant que le jour déclinait en bas de l’orient. Je me suis retrouvé dans la pénombre, avec la tête de lecture qui grattait à la fin de sa course, au bout du sillon. J’ai remplacé le 33 tours vinyle par une cassette de Lady, le bourbon à l’eau par du bourbon sec. Le ciel a noirci d’un coup, tandis que les lumières s’allumaient de l’autre côté des voies.
Des voiles rouges, dans le soleil couchant. À la flamme du briquet, j’ai regardé la photo crème de la petite fille dans son jardin de roses, puis l’heure. Il était 20 h 32 à ma Speedmaster. La seconde d’après, je basculai la face en avant dans la nuit.
Ce sont les coups frappés à la porte qui m’ont réveillé. Des coups donnés avec impatience du plat de la paume. Bientôt, on en viendrait à la savate alors qu’il eût été tellement plus simple de tourner la poignée et d’entrer sans autre forme de procès. La manière autoritaire de tambouriner ressemblait fort à celle des gens de l’Usine. À ma connaissance, il n’y avait rien qu’on pût me reprocher au pénal, comme au civil. J’avais payé ma dernière prune pour stationnement interdit quand il le fallait et je m’acquittais de ma pension alimentaire en temps utile. J’ai flanqué mon .45 dans le premier tiroir de mon bureau — le seul qui ferme à clé —, j’ai verrouillé et je suis allé jusqu’à la porte.
C’étaient bien des flics, mais pas du tout ceux auxquels je m’attendais. Ils n’appartenaient pas à la Douzième Division. Celui qui les commandait était un jeune patron mince et pète-sec, aux yeux sombres, ronds comme des boules de loto, dans un visage rond et clair surmonté d’une petite houppe châtain clair. Il portait comme de coutume un pantalon écossais et sa grosse veste en laine moutarde, parfaitement désassortis l’un à l’autre. Chemise beige, cravate club. Ceux qui l’aimaient bien le surnommaient Tintin, ceux qui le détestaient l’appelaient Milou et ils étaient en nombre égal. Pour ma part, je l’appelais généralement par son prénom car il avait commencé sous mes ordres à la Douze avant de réussir le concours de commissaire et de passer blaireau. Bon policier, méticuleux et intelligent — plus sensible qu’il pouvait y paraître de prime abord. Très soupe au lait, mais correct. Ça n’a jamais tout excusé. Il a gardé les mains au fond des poches de pantalon et a fait signe du menton :
— Je peux entrer ?
Il avait trois sbires derrière, des jeunes comme lui qui s’essayaient à l’impassibilité, des inconnus pour moi. Complets de confection, chaussures de ville, rien qui respirât la prospérité. L’un d’eux avait une petite machine à écrire portable par terre à ses pieds, une Japy qui eût fait le ravissement du collectionneur. Je me suis effacé sans dire un mot. Il m’est passé devant et a refermé la porte dans son dos. Son regard a fait le tour des lieux. J’ai mis cet instant à profit pour consulter ma montre. Elle marquait 17 h 12. Un T.G.V. est passé lentement dans un sifflement de compresseur — j’ignore si les motrices en sont équipées, mais c’était bien le sifflement caractéristique d’un compresseur air-air. J’ai allumé ma cafetière. Philippe a parcouru du regard ma face et mon torse maigre.
— Charlie ?
— Charlie. Quelle importance ? Café ?
— Café…
Il s’est installé à table, sur l’un des deux tabourets en paille. À lui tout seul, il a mangé les deux tiers de l’espace au sol. J’ai servi et cherché machinalement une cigarette dans une poche de poitrine qui n’existait pas. Philippe a sorti ses Marlboro et les a posées devant moi. Il y avait un briquet jetable dans le paquet cartonné. J’en ai allumé une.
Il a réfléchi et m’a déclaré :
— J’ai téléphoné à la Douze. On m’a appris que vous aviez quitté. Vous pouvez raconter ?
— Plus de nerfs. Réformé pour motif médical. Je souffrais du dos. Un beau jour, un médecin juste un peu plus futé que les autres m’a fait faire une recherche d’oncogènes, puis un scanner pulmonaire. Rien d’autre à raconter.
— Vous avez peur ?
— Ça m’est arrivé au début, de moins en moins souvent à présent. Je suppose que c’est le fait de l’habitude. Vous n’êtes pas venu pour vous enquérir de ma santé. Je suppose que Starsky n’a pu s’empêcher de baver, c’est dans sa nature. Qu’est-ce qu’on me reproche, outre le simple fait d’exister ?
Il s’est allumé une de ses propres cigarettes et a encore réfléchi.
— Cette conversation peut prendre deux aspects très différents l’un de l’autre. Je vous pose quelques questions, vous y répondez et nous obtenons un petit bout d’audition en quelques lignes. Ou quelques pages. Nous le tapons ici même. Vous signez, je signe et nous nous quittons…
— Première hypothèse… Tout dépend de la nature des questions et des personnes qu’elles risquent d’incriminer, ainsi que du motif pour lequel on me les pose… Seconde hypothèse ?
— Même chose, mais dans le cadre d’une mesure de garde à vue. Et chez moi, au service.
J’ai fini ma cigarette et mon café, je me suis levé et j’ai commencé à retirer mon pantalon. La fouille à corps est le préliminaire naturel de la G.A.V. Elle signifie qu’on fait mettre le client à poil et les choses se passent naturellement de façon très différente selon qu’on s’adresse à des manouches, à un jeune bique tapé en flag’ d’arrachage ou à un président de société. Elles varient aussi en fonction de la personnalité du flic, selon qu’on tombe entre les pattes d’un crétin borné du genre P.F.N. ou d’un être humain. La fouille à corps permet de rechercher d’éventuelles traces, d’éventuels indices ou éléments susceptibles d’orienter l’enquête, et enfin d’établir que l’individu n’est porteur d’aucun objet dangereux pour lui-même ou pour autrui, d’aucune arme apparente ou cachée. Sa principale fonction reste tout de même la mise en condition psychologique. La garde à vue est une zone de non-droit qui vous remet pieds et poings liés entre les mains d’un officier de police judiciaire sur lequel ne s’exerce dans les faits aucune espèce de vrai contrôle bien qu’ils soient prévus dans la loi, la nudité est dans bien des esprits sa marque préalable. Philippe a écrasé sa cigarette. Il s’est levé :
— Inutile de vous dépoiler. Taillé comme vous l’êtes, je me doute bien que vous ne transportez pas une AK-47 dans la chaussette gauche. Emportez deux ou trois fringues et des cigarettes. Les nuits sont encore fraîches là où vous allez et je n’aimerais pas que vous attrapiez du mal en prime…
J’ai admiré : ils étaient venus à deux voitures, des R 19 de S.D.P.J. Presque neuves, elles paraissaient bien entretenues. Je n’avais emporté ni cigarettes, ni briquet, mais on m’avait laissé mon Walkman et les cassettes audio que j’avais dans mes poches de manteau la veille au soir. Bien qu’il ne me parût pas y avoir urgence, ils me l’ont jouée au gyro et au deux-tons. Le conducteur se débrouillait potablement, mais il n’avait pas encore bien pris la technique qui consiste à rouler comme sur les rails sans la moindre hésitation, quel que fût le comportement des autres automobilistes. Lorsqu’on roule au gyro, la moindre hésitation, la plus petite erreur de trajectoire, peut être fatale aux uns comme aux autres, d’où la nécessité de passer comme une traçante et s’il le faut à la hache. Un gosse, désespérément jeune, avec un jouet trop neuf pour lui. J’ai baissé les paupières, je me suis appuyé de la tempe contre la vitre froide. J’ai capté le trafic radio qui se faisait comme souvent à mots couverts, à l’aide de formules convenues. Beaucoup de désordre sur les ondes de Radio-Cité.
J’ai rouvert les yeux dans une petite cour entourée de baraquements en préfabriqué. Au fond se trouvait le parc automobile du groupe. On s’y est arrêtés et Philippe m’a tenu la portière pour que je descende. On m’a conduit dans son bureau par des couloirs vides. Je suis resté debout au centre de la petite pièce. Il y avait des rideaux ternes aux fenêtres et une moquette plus mince que les revenus d’un chomedu qui arrive en fin de droits, mais une moquette tout de même. La porte dans mon dos était capitonnée, pas les murs. Philippe m’a fait signe de m’asseoir tout en enlevant son .357 de la ceinture. Il l’a vidé et flanqué dans un tiroir. Je me suis assis, j’ai rattroupé mes pans de manteau sur les cuisses. Philippe s’est enfoncé dans son fauteuil. Il a entrouvert un dossier du bout de l’index, sans me quitter du regard :
— J’ai des questions à vous poser. Êtes-vous disposé à y répondre ?
J’ai pesé le pour et le contre, en cherchant mes cigarettes. Je ne les ai pas trouvées. J’ai consulté ma montre. Elle donnait 19 h 20. Je me suis passé l’index sur la joue, là où les griffes de Dinah me brûlaient encore, j’ai pris une faible inspiration :
— Je n’ai rien à vous déclarer.
Son teint a changé : il a rosi à hauteur des pommettes. Son regard s’est assombri. Il a serré les poings, dont les jointures ont pris la teinte du vieil ivoire. Il s’est mâchonné l’intérieur des joues, luttant contre la colère que je sentais monter en lui. Il avait pour lui de gros poings et une pugnacité de welter, une allonge convenable et l’assurance d’une impunité quasi totale. J’avais pour moi de n’être ni gris, ni black, ni basané, ni tout à fait chomedu. J’avais encore les moyens de me payer un vrai avocat à la sortie, et non pas un commis d’office qui est bien contraint de faire des pipes au Parquet, et aux flics, quand on sait ce qu’il est payé de l’audience… Philippe a récidivé en me regardant de côté :
— Êtes-vous, oui ou non, disposé à répondre à mes questions ?
— Je n’ai rien à vous déclarer…
Il s’est penché sur l’interphone, a pressé sur une touche.
— Franck ?
Presque aussitôt, le môme qui se prenait pour Prost est entré. Il a consulté son patron du regard. Philippe l’a fixé sans douceur :
— Soyez aimable, Franck. Allez me mettre monsieur à l’incubateur.
Les quatre premières heures ont été pénibles, à cause du manque de cigarettes, de la faim et de la dureté du bat-flanc. Ma cellule était proprette, pour une cellule de garde à vue. Repeinte à neuf, le carrelage lessivé, elle était éclairée a giorno par un spot extérieur depuis l’autre côté de la vitre blindée. Pas de chiotte, mais j’avais pris la précaution de vider ma vessie avant qu’on m’embarque, aussi cela ne me gênait-il pas. La couverture militaire pliée sous ma tête sentait le Crésyl et le suint. Sans doute la cellule d’apparat et la couverture de cérémonie pour une éventuelle visite surprise du procureur, ou de l’un de ses substituts dans le cadre de leurs fonctions de contrôle. Pour la plupart, ils ont la courtoisie de s’annoncer au préalable auprès du chef de service, ce qui atténue l’effet de choc et prévient les découvertes désagréables.
Courtoisie naturelle entre gens du même monde, qui ne s’aiment guère mais sont contraints de partager un sort commun.
On m’avait permis de garder ma montre, mais pas ma ceinture. Ma ceinture ne m’était d’aucune utilité pour mesurer la fuite du temps. À vingt-trois heures, un guignol peint en bleu est venu me demander si j’avais besoin de quelque chose. Précaution qu’on ne prend qu’avec les P.D.G. ou ceux qu’on suspecte de forts appuis politiques. Je n’étais ni l’un ni l’autre. Je n’avais besoin de rien. Je n’ai pas répondu. Il a quand même baissé l’intensité du spot et il est retourné dans son bocal.
Je me suis assoupi de minuit à quatre heures. Personne n’est venu hanter mes rêves, aucun spectre n’a jugé bon s’agiter devant mes yeux.
L’ankylose avait gagné toute ma colonne vertébrale, mais c’était quelque chose de naturel et de bien moins douloureux que le reste. À quatre heures, je me suis levé, j’ai fait quelques allers et retours pour rétablir la circulation dans mes orteils. J’avais gagné dix heures sur le temps imparti à ma rétention. Dix heures pour prononcer deux fois sept mots. Un voyou que j’avais serré pour braquage m’avait confié après les quarante-huit heures, durant son transfèrement auquel j’avais procédé moi-même :
— Pris en flag’, j’ergote… Pas de flag’, je chique… La meilleure façon, c’est de toujours s’en tenir à la même chose. Je n‘ai rien à vous déclarer.
Même si on te demande si tu veux becqueter, tirer un clope ou aller chier. Toujours la même chose. À la fin, ça hypnotise, pour ainsi dire… Tu penses à rien d’autre… Je n’ai rien à vous déclarer… Pour les gnons, c’est toujours les premiers qui font mal. Le mieux, c’est de s’arranger pour prendre un max tout de suite. Après, ces cons, même ceux de la B.R.B., ils ont jamais compris que ça fait plus aussi mal…
Je n’avais pas pris de coups, ce qui atténuait mon mérite, mais j’avais tenu : deux fois sept mots. J’ai redormi jusqu’à sept heures. Erreur. Philippe est rentré dans la geôle, il m’a secoué par l’épaule, avec une mimique soucieuse :
— Pas trop mal dormi ?
J’ai failli me faire baguer. Il me restait des souvenirs du temps d’avant où, lorsqu’un être humain s’adressait à un autre être humain, il était en droit d’en attendre une réponse sensée. Il me tendait une cigarette comme je l’avais fait souvent à des détenus. Il était reposé, rasé de frais et son eau de toilette n’avait rien d’insolent ni de déplacé. J’ai failli répondre quelque chose d’ordinaire, de convenu. J’ai failli accepter la cigarette. Là commence la fraternisation avec l’ennemi, et la trahison ne tarde jamais à suivre. J’ai bougé la tête :
— … Rien à vous déclarer…
Je me suis retrouvé dans son bureau, dans le même fauteuil que la veille. Il ne lui restait plus que dix heures, soit pour me faire présenter au Parquet, soit pour me remettre dehors. On ne m’avait toujours pas dit pourquoi j’étais là mais c’était dans la règle du jeu, aussi je ne m’en offusquais pas. De plus, à part un coup tordu des gens de la Douze, une jolie cabane merdeuse qu’on m’aurait montée de toutes pièces, et ce n’est jamais aussi facile qu’on le croit, je n’avais rien sur la conscience. J’ai regardé la petite cour derrière les rideaux ternes, j’ai étendu les jambes et croisé les chevilles. J’avais réduit le score à quatre mots au lieu de sept, et ma seule pensée allait à la cigarette que j’allumerai dans le premier tabac venu dès qu’on m’aurait lâché.
Rien que des motifs de satisfaction.
C’est alors que Philippe a sorti du dossier une carte publicitaire qu’il a tenue entre le pouce et l’index pour me la montrer de loin. Une carte qui faisait de la réclame pour une société de dépannage rapide en plomberie et sanitaire. Dans un espace libre, il y avait mon numéro de téléphone écrit de ma propre main. Il m’a expliqué posément :
— Nous savons quand, à une heure près, cette carte a été distribuée dans le quartier qui nous intéresse. La société en question est une jeune boîte qui vient de s’implanter, et c’était la première fois qu’elle procédait à cette action publicitaire. Mes gars ont pris l’audition de l’homme qui est chargé du secteur… Ils ont vérifié qu’il s’agissait bien d’une opération restreinte sur une petite partie du 94 et que vous n’aviez pu emporter cette carte avec vous… Vous n’êtes pas connu au siège de la société… Tout indique que vous avez rendu visite à un certain Armand Fargeau entre le jour de la distribution et hier, dix-huit heures, moment de votre interpellation par mes soins…
Il a levé un sourcil, le second n’a pas suivi.
— … Rien à vous déclarer…
Il a remis la carte à sa place. Il a ramassé quelques feuillets dactylographiés, les a parcourus en silence, puis a regardé autour de lui et ses yeux ont fini par se reposer sur mon visage. Il a observé :
— Vous vous comportez comme un truand… Pas comme le citoyen que vous prétendez être dans vos écrits, ni à la manière du policier droit et intègre que j’ai connu à la Douze lorsque vous étiez mon chef de groupe… Je suis bien d’accord que tout le monde change et j’ai eu vent du comportement ignoble de Cohen à votre égard, mais vous vous souvenez de quel pochetron ça venait, quand bien même il sévit maintenant comme un pacha au 36… Tout le monde change, mais personne à ce point. Vous avez rencontré Armand, et alors ? Vous lui avez laissé votre numéro de téléphone, quel texte légal ou réglementaire vous en fait l’interdiction ? Cessez ce jeu de con… Je sais ce que vous avez fait pour lui en Commission de discipline. Vous ne savez pas, il ne l’a jamais su non plus, que ce jour-là vous vous êtes attiré la haine têtue du contrôleur général qui la gouvernait, et que ça a beaucoup compté dans l’attitude de Cohen à votre égard… Nous ne refaisons pas l’histoire. Vous êtes allé voir Armand… Vous n’étiez plus retourné chez lui depuis son débarquement… Qu’est-ce que vous êtes allé lui demander ?
Une des réponses logiques, prévisibles, était : « Allez lui demander vous-même, vous verrez bien ce qu’il vous dira. » Une autre, mais moins habile, consistait dans l’inusable : « Allez vous faire mettre… » Bien d’autres explications étaient possibles, mais seule la vérité pouvait présenter un caractère inattendu, comme chaque fois que les questions sont de vraies questions, et qu’elles attendent de vraies réponses… La mienne a été la même que depuis le début. Je n’avais rien à lui déclarer… Il s’est levé d’un bloc, a contourné son bureau et m’a arraché du fauteuil. Avec une indifférence teintée d’amusement, je me suis dit que le temps des beignes était arrivé. En quoi, je me trompais.
Hélas…
Pour bien faire, j’aurais dû me méfier, fumer une cigarette avant…
La R 19 s’est rangée sur le petit terre-plein sous les voies sur lequel donne l’entrée des artistes qui se produisent à l’institut médico-légal. Philippe conduisait, et moi je me trouvais dans le siège du passager. Il a serré le frein à main et nous sommes descendus chacun d’un côté de la voiture. Je l’avais fait des dizaines de fois en un quart de siècle, mais à chaque fois, je savais à quoi m’attendre — à chaque fois, je sonnais et je montrais ma carte de flic à travers le judas dans la grande porte peinte d’un vert bronze épais et sinistre.
Philippe a sonné, il a montré sa carte de flic. La gâche électrique a claqué…
… Nous avons monté une large volée d’escaliers. Sur le palier, il a fait halte et m’a tendu ses Marlboro. Aucune cigarette ne pouvait enlever l’odeur de mes narines. J’ai senti mes cheveux se hérisser dans la nuque, comme sous l’effet d’une courte brise fraîche venue de nulle part, mes jambes s’alourdir, mes pieds patauger en terrain gras. Pas de cigarette : j’ai refusé sans un mot. Il a haussé les épaules, en a allumé une. De chaque côté du couloir, des chariots avec dessus des cadavres sous plastique. Je me suis appuyé de l’épaule contre un morceau de mur inhabité. J’ai pris une profonde inspiration. Philippe me fixait, un sourcil plus haut que l’autre, toujours le même :
— Vous allez tenir le coup ?
Je me suis décollé du mur.
Dans la pièce, vaste et haute de plafond, aussi claire et vétuste que le laboratoire de sciences expérimentales d’un collège datant du second Empire, Carmona se trouvait à égale distance entre les deux tables d’autopsie. Les mains sous la ceinture, il nous a balayés tous deux d’un regard inexpressif par-dessus ses lunettes demi-lune. Philippe s’est approché de la table de gauche, en me faisant signe de suivre. J’ai suivi.
Le corps était nu, l’abdomen bleui et gonflé, la voûte plantaire noircie. Il m’a fait de la place et je me suis penché. Le visage d’un gris de plomb présentait des traces de coups, la mâchoire inférieure paraissait désaxée et la bouche regorgeait de caillots sombres. La nuque reposait sur un petit billot de bois et les yeux très renfoncés et secs contemplaient à la renverse un morceau de la vitre dorée par le frais soleil de l’après-midi. Les doigts de la main droite faisaient un angle inhabituel avec le métacarpe, tandis qu’un fragment de cubitus saillait sous la peau blafarde déchirée à quelques centimètres de l’olécrane. La blessure de sa gorge allait d’une jugulaire à l’autre. Épaisse d’un pouce en son centre, la plaie laissait voir le tissu dermique entaillé, la couche de graisse jaune en dessous et une partie de la trachée. Je me suis redressé lentement, j’ai regardé autour. L’autre table était occupée par une femme d’un âge incertain aux cheveux d’un bleu étrangement synthétique, et dont tout l’avant du corps avait subi une carbonisation poussée. Philippe m’a tendu de nouveau ses cigarettes, j’ai refusé et il a fait l’addition :
— Vous allez voir Armand. Vous lui demandez, ou vous lui commandez quelque chose. Mes gars ont établi qu’il avait passé ses derniers jours d’existence consciente à la pêche aux renseignements… Vous lui laissez votre numéro de téléphone… Avant-hier, son ex-femme passe le voir avec son gosse, son gosse à elle… Avant-hier, nous sommes dimanche… Armand avait promis une maquette de bagnole au gosse… Il n’avait jamais eu de môme, il avait fini par aimer le petit comme s’il était le sien… La femme et le gosse arrivent au pavillon. La Fuego est devant. Elle sonne. Pas de réponse. Elle resonne… Toujours rien. Elle finit par ouvrir avec les clés qu’il lui avait données il y a quatre ou cinq mois… La voiture est sur la table, une Corvette… Armand est par terre, entre la femme et la table. La femme sent quelque chose de gluant sous ses semelles. Elle se baisse : par terre, il y a entre eux du sang coagulé, une flaque qui fait un bon mètre et demi de diamètre, sur un tiers de pouce d’épaisseur… Elle est infirmière en réanimation : elle comprend tout de suite que c’est pas un accident de la route, ni un suicide… Elle fait appel à la police locale, laquelle avise le permanent à la S.D.P.J. Transport, constatations… Sur le buffet, à côté du téléphone, nous découvrons cette carte… Identification du numéro de téléphone qui y figure… Le vôtre… Toujours rien à me déclarer ? Parfait… Carmona va ouvrir ce malheureux… Vous pouvez rester ici et assister au découpage, ou aller attendre à côté…
Je suis allé m’adosser au mur, à côté de la tablette lumineuse qui servait en général à examiner des radiographies par transparence, et en particulier à Carmona pour ranger les clichés Polaroid initiaux pendant leur séchage. J’ai enfoncé les poings dans mes poches de manteau. Quand le scalpel a commencé à inciser la peau en long avec un petit bruit vif, soyeux, j’ai manqué de me mettre à grincer des dents. La sueur a ruisselé le long de mes flancs, et un vertige m’a pris. J’ai regardé mon Oméga. Ce qui m’a tenu debout, à part le mur dans mon dos, c’est l’idée que seulement cinq heures me séparaient encore de la première bouffée de la première cigarette, lorsque je serais dehors…