C’était un soir frais, printanier, avec beaucoup d’orange éclatant du côté du crépuscule. J’ai roulé lentement. Je ne savais pas trop où aller — je n’avais pas d’endroit où aller. D’une cabine, j’ai sondé mon répondeur. Il y avait un message de Fortune. La transaction l’intéressait toujours. Ses conditions n’avaient pas changé. Il était disposé à conclure dès que je serais en mesure de le faire de mon côté. Fortune semblait se méfier des écoutes. Moi pas. J’ai raccroché et je l’ai appelé. Il a pris.
— Restez près de votre téléphone, Fortune. Je dispose d’éléments tout à fait suffisants pour emporter ma conviction — et la vôtre, mais je voudrais procéder à une dernière vérification avant que nous nous rencontrions.
— Je ne vous demande rien d’écrit.
— Vous n’aurez rien d’écrit.
— Je reste à ce numéro.
J’ai raccroché. Je souffrais du dos, mais une autre douleur commençait à me tenailler. Elle n’avait pas de siège précis et irradiait dans tout mon corps. À tout prendre, je préférais mon mal dans le dos. J’ai appelé le commissariat : Duke venait d’en partir. J’ai repris ma voiture et j’ai roulé jusque chez Saïd. J’ai trouvé une place de stationnement juste devant son gasthaus.
Saïd n’était pas encore arrivé. Je me suis embusqué dans un coin de comptoir d’où je prenais la salle en enfilade. J’ai pris une anisette à ma santé, puis une anisette à celle de Dinah. Je me rappelais ses yeux et sa rude et gauche tendresse. Je me rappelais la douceur de ses flancs, ainsi que sa secrète amertume. Je me rappelais les plaquettes de Valium dans son tiroir de chevet. Je n’attendais personne et personne ne m’attendait. Les derniers rayons du soleil jetaient une lumière pourpre, oblique, sur les grandes glaces de la rue.
Duke est rentré vers vingt heures. Il ne portait pas son chèche et paraissait raisonnablement à jeun. Il est venu directement à moi. Il ne m’a pas tendu la main et est resté une seconde à me scruter avec embarras, puis, alors que je ne demandais rien, il m’a dit :
— Je ne pouvais pas savoir.
— Tu ne pouvais pas savoir.
— Elle a quitté la Division, elle est repassée au Ciat. Elle m’a demandé deux jours de récupération et a voulu mettre son arme au coffre. J’ai pensé qu’elle avait l’intention de partir assez loin…
— Elle avait l’intention de partir très loin.
— Je ne pouvais pas le savoir.
Il s’est fait servir un double Ricard. Je n’ai rien pris d’autre. Il s’est tu un grand moment. Il n’avait rien à se reprocher en propre, au fond. Il a déclaré, plus à sa propre image derrière le bar qu’à moi :
— Je suis convoqué demain matin à dix heures, au siège de la Division. Mort À Crédit m’a appelé ce soir en personne. Il m’a dicté lui-même les grandes lignes du rapport qu’on me demande, personnellement.
— Rapport sur ?
— Rapport administratif. (Il a eu une grimace usée. Il ne lui restait plus très longtemps à vivre, un peu moins de quinze heures, et on aurait dit qu’il le sentait.) De l’observation du comportement de l’inspecteur Nadine JANSEN dans les mois qui ont précédé son acte, il apparaît que celle-ci souffrait de troubles affectifs et caractériels sans rapport avec l’exercice de ses fonctions. Ces troubles rendent peu fiable son témoignage tel qu’il a été enregistré par les fonctionnaires de l‘I.G.S.
Il a remonté le front, il a regardé dans la glace et proféré à son encontre :
— Voilà ce qu’on me demande de faire. Demain matin, dix heures. Mort À Crédit m’a prévenu au passage que Bingo serait présent. Starsky souhaite que nous arrivions tous à une version commune des choses.
— On te demande de la tuer. Rien qu’un petit bout de rapport, Duke. Quelle importance ? Pourquoi est-ce qu’ils y tiennent tellement ?
Duke s’est penché sur moi. Presque à bout touchant, son regard était vide et comme transparent — il avait déjà son regard de cadavre.
— Ils y tiennent tellement, parce que c’est le seul élément qui puisse troubler un juge, ou seulement les gens des Bœufs. Si les choses se sont passées comme Dinah le raconte, si effectivement Bingo leur a écrasé le coup, alors l’histoire des deux baltringues tient la route. Ils y tiennent tellement, parce que si quelqu’un gratte encore un peu, Bingo dégringole…
— Il ne dégringolera pas : bénéfice du doute. Pas d’éléments. Pas de preuves.
Je sentais le Nagra qui trépidait doucement contre mon flanc. Je n’avais ni envie de boire, ni envie de fumer — ni envie de continuer à écouter parler Duke. Il nous a commandé encore deux verres et a reconnu d’une voix sourde, sans se quitter des yeux dans la glace :
— On me demande ce putain de rapport. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne sais pas.
C’était un problème entre lui et lui. Il ne me concernait en rien. Je ne savais pas moi-même ce que j’aurais fait dans son cas, s’il s’était agi que je sauve Dinah. S’il s’était agi de quelques lignes et d’une signature pour qu’elle revienne d’où elle se trouvait à présent…
Je n’ai pas touché au verre qui était pour moi.
Il a ajouté d’une voix sourde :
— Je sais seulement que c’est bien ce gros porc qui l’a fait.
— Rien que des déclarations de repris de justice sans aucun élément pour les étayer.
Duke m’a saisi le coude. À quelques centimètres près, ses doigts auraient touché la carcasse métallique du Nagra. Sans doute l’aurait-il prise pour celle d’une arme à feu. Duke n’avait jamais été zombie et il n’avait aucune idée des enculeries dont les services spéciaux sont capables. Il a eu un rire sourd en forme de retour de flamme :
— Trop longtemps que je fais ce métier. Je sais reconnaître un criminel quand j’en rencontre un. Deux choses : Bingo l’a déjà fait une fois, quand il était à la B.R.I. Il a déjà fait casser au moins une fille qu’il trouvait trop récalcitrante. Il l’a fait casser par des yougos qui tiennent un rade sur le Vingt. Elle a eu la chance de s’en tirer avec deux mois d’hosto…
Il a réfléchi une dernière fois, il a regardé tout autour, puis a murmuré sans me regarder :
— Une heure avant que Velma se fasse arracher sur Gravelle, quelqu’un a vu passer deux fois Bingo dans sa Rénégade. Quelqu’un l’a vu s’embusquer à distance. Et y rester jusqu’à ce que Velma ait été embarquée, puis s’en aller peu après.
— Quelqu’un qui tapinait aussi pour Fortune. Une fille moins grande mais tout aussi jolie que Velma. Une sorte de pom-pom girl qui travaillait souvent avec des rollers et un T-shirt UCLA. Pourquoi est-ce qu’elle n’a pas rencardé Fortune directement ?
— Parce qu’elle ne travaillait plus pour Fortune. Parce qu’elle avait plus peur de Bingo que de Fortune. (Il a ajouté d’une voix détimbrée, très amère et lointaine :) Parce qu’elle ne voulait pas que je tombe.
— Pas une seule bonne raison. Si elle ne travaillait plus pour Fortune, pour qui travaillait-elle ?
— Plus pour personne.
— Où est-elle ?
— Partie. Dans les deux heures qui ont suivi la découverte du cadavre.
— Loin ?
— Aussi loin qu’elle pouvait aller.
— Où est-elle ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
J’ai glissé à bas de mon tabouret. Saïd est entré comme je sortais et nous nous sommes seulement serré la main au passage, sans un mot. J’ai repris ma Pontiac et je suis parti.
C’était la dernière fois que je voyais Duke vivant, mais je ne le savais pas.