18

Rien que des voyages. J’ai appelé Fortune depuis chez moi. Je me tenais dans mon fauteuil, le dos tourné aux rails. J’avais enlevé le Nagra de mon flanc. Il se trouvait devant moi, sur le sous-main, avec mon dictaphone à côté. Tous deux tournaient et les voix se mélangeaient. Elles racontaient la même histoire, vue d’endroits différents et suivant des perspectives qui n’étaient pas les mêmes, et ne pouvaient en rien rendre compte du fond. Le fond tenait dans les vingt-quatre heures que Velma avait vécues entre les mains de ses tortionnaires. Comme tel, il ne présentait guère d’intérêt et ne revêtait qu’un caractère purement anecdotique. J’ai déclaré :

— Ne me coupez pas. Je ne bougerai pas de chez moi — de l’endroit qui me tient lieu de chez moi. Je vous attends. Vous entendrez des choses qui risquent de ne pas vous plaire, mais si vous venez, c’est que vous l’aurez voulu…


Il est venu. Je ne me suis pas levé pour ouvrir. Il est rentré, avec le type que j’appelais Coburn sur les talons, le porte-flingue de Charley Médina. Fortune tenait une mallette attachée à son poignet droit par une menotte et une chaîne d’acier. Il portait un complet bleu poudre qui lui donnait à lui aussi l’air d’un G-man. Chemise en soie lavande et cravate noire. Coburn est resté en retrait, hors de la lumière de ma lampe de bureau. Fortune m’a dit à son propos :

— Il peut rester, comme m’attendre en bas.

— Aucune objection à ce qu’il reste, en ce qui me concerne. Il n’y a ni assez de verres, ni assez de sièges pour vous deux, mais il peut aussi bien s’installer sur le divan et boire à la bouteille comme tout le monde.

J’ai sorti deux verres que je tenais en réserve à cette occasion, ainsi qu’une bouteille de Southern. Fortune s’est posé sur la chaise, et il a défait le bracelet d’acier qui retenait la mallette. Sans beaucoup bouger, il l’a ouverte devant moi. J’ai allumé une cigarette et dissipé la fumée devant mes yeux.

— Tous les trésors de l’Arabie, Fortune… On dirait bien que nous ne nous sommes pas compris.

J’ai penché la tête de côté :

— Asseyez-vous donc, Coburn. C’est un divan de merde, mais comme vous vous tenez, votre posture me rappelle celle d’une statue — la statue du Commandeur. Chez moi, ce sont des choses qui provoquent facilement la migraine.

J’ai pointé ma cigarette vers la bouteille :

— Faites le service, Fortune, et n’oubliez pas votre acolyte. Ça ne me dérange pas de boire à la bouteille.

Fortune a fait ce que je lui disais. Seigneur, pour un homme dans sa position, qui aurait pu m’écraser entre deux doigts. Je me suis accoudé au bureau, mon verre dans les doigts, la cigarette entre le majeur et l’index.

— Je crois comprendre, à la présence de Coburn, que vous êtes propriétaire de Charley Médina…

— De Charley Médina et du Grec. Et de quelques autres.

— C’était bien ce que je pensais depuis le début : beaucoup plus qu’un simple barbillon. On ne vous connaît, comme seuls signes extérieurs de richesse dans ce pays, qu’un loft comme bien des yuppies peuvent s’en payer de nos jours, et une Jaguar de collection qui ne fait guère plus de trente unités. Ailleurs… Ailleurs n’a guère d’importance… Rangez vos espèces : vous n’êtes pas le diable et je ne suis pas Faust. Je vous avais prévenu. Rien d’écrit.

Il a remué le front de manière pensive, puis il a levé la main en signe d’acquiescement. Coburn se tenait assis, immobile. D’où il se trouvait, il pouvait sans difficulté nous couvrir tous les deux et couvrir la porte d’entrée. Peu d’hommes sont capables d’une pareille immobilité. Il en faisait partie.

— Je peux vous faire écouter par sondage, ou vous faire entendre les deux bandes. Dans le premier cas, c’est l’affaire de quelques minutes, dans le second vous en avez pour une heure et demie.

— De combien de temps disposez-vous ?

— D’autant de temps qu’il le faudra.

Il a sorti une de ses cigarettes à la dynamite et l’a allumée. Il m’a tendu l’étui, mais j’ai refusé. Il l’a rangé dans sa poche intérieure. Il m’a semblé deviner le talon de crosse d’un automatique quinze coups par l’entrebâillement de la veste. D’une voix calme, il a remarqué :

— J’avais cru comprendre que vous refusiez ma proposition. Il semble que vous ayez changé d’avis. Puis-je en connaître la raison ?

— Non.


L’audition intégrale des deux bandes a duré quatre-vingt-dix-sept minutes à ma montre. Sans doute autant à la sienne. Nous avons eu le temps de descendre la bouteille à deux. Pour ma part, j’ai fumé une dizaine de cigarettes et Fortune presque autant, mais il ne s’agissait pas du tout de la même camelote. La moitié de ce qu’il avait pris m’aurait laissé raide sur le carreau. Peut-être était-il raide à l’intérieur, mais il n’en a rien laissé paraître. Lorsque la bande du Nagra a cessé de se dérouler, j’ai éteint l’appareil et il y a eu un instant de silence, troublé dans le lointain par le grincement d’une disqueuse. Fortune a levé les sourcils.

— Des travaux sur les voies. Certaines nuits, ils ont lieu à moins de trente mètres de mes fenêtres. Il arrive qu’ils tronçonnent les rails pendant des heures en profitant de l’absence de trafic. Au bruit s’ajoutent la lumière crue des projecteurs de chantier, ainsi que des appels radio et des bruits de conversation. Vous savez tout, Fortune. Je n’ai rien à y ajouter, ni à y retrancher…

— Demain matin, dix heures…

— Demain matin, dix heures.

J’ai enlevé la cassette du dictaphone, ainsi que la bande du Nagra. Dans mon tiroir, j’ai trouvé une grande enveloppe kraft de l’Usine, qui avait déjà servi. J’ai tout mis dedans, j’ai essayé de coller le rabat sans y parvenir. Je me suis résigné à l’idée qu’elle restât ouverte. J’ai fait glisser l’enveloppe sur le bureau dans sa direction, tout en la poursuivant de petits coups d’index.

— Emportez tout pour la route, Fortune. Vous vouliez savoir, vous savez. J’ai bien l’impression que vous saviez tout depuis le début. Je ne sais pas ce que vous cherchiez, sinon peut-être le plus grand chagrin possible… Emportez votre mallette sous un bras et Coburn sous l’autre et disparaissez. À compter de cette seconde, vous avez cessé d’exister à mes yeux.


Comme bien des fantômes de ma vie, ils sont partis sans bruit. Je ne les ai pas entendus descendre l’escalier. Je suis resté dans mon fauteuil à fumer. Beaucoup plus tard, la disqueuse s’est tue. J’ai perçu en échange le sifflement de compresseur d’un T.G.V. au parc. Ces engins ne dorment ni jour ni nuit, ils ne dorment jamais tout à fait. Leur veille est assez semblable à la mienne. J’ai flanqué le Nagra et le dictaphone dans mon tiroir. J’ai sorti de ma poche la petite photo de Dinah, ainsi que sa dernière lettre, le petit bristol à l’encre marron qu’elle m’avait destiné.

Peut-être s’attendait-elle encore à ce que je fusse là ?

Peut-être n’avait-elle pas eu le cran de la jeter dans la première boîte aux lettres venue ? Peut-être était-elle montée marche par marche et avait-elle sonné, avant de redescendre marche par marche, de prendre le long couloir avant de glisser l’enveloppe timbrée dans ma propre boîte ? Je la voyais assez bien vaciller sur ses talons hauts, puis remonter dans sa voiture. Peut-être avait-elle voulu donner un dernier coup de sécurité avant d’y aller pour de bon ? Peut-être n’était-elle pas montée du tout…

Il y avait un jerricane plastique rempli d’essence devant le siège du passager. Il était débouché, mais elle n’avait pas eu la force d’y mettre le feu. On a retrouvé son briquet sur la moquette, à ses pieds.

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