Dans ses yeux au mauve délavé, les pupilles n’étaient pas plus grosses que des têtes d’épingles. Elle me disait, en enlevant sans cesse ses cheveux noirs de la figure :
— J’ai arrêté la came. Trois fois, j’ai arrêté. (Elle a sorti une photo de son sac à main :) C’est moi, j’te jure. L’été d’il y a deux ans… Comment tu me trouves, à l’époque ? J’avais arrêté deux mois et demi. Bronzée et tout. La fille à côté, c’est celle qui garde ma gosse. Tu me trouves comment ?
— À couper le souffle.
— Tu te fous de ma gueule ? C’était sur le City of Poros. C’est marqué en lettres fluo, en bas, tu vois ? Tu vois ? (Je voyais. Le type de cliché-souvenir format carte postale, qui se prend et se développe à bord. Dans sa face couleur de bronze, les yeux très bleus semblaient faits du même métal que ceux d’une statue antique tirée de la mer. Ils en avaient l’intransigeante dureté, la fixité solennelle. Elle a grimacé :) C’était une tournée. Tu me crois pas ?
— Je te crois. Une tournée où on en montre toujours plus que prévu au départ et où l’imprésario se tire avec la caisse avant la fin du spectacle. (Je lui ai rendu la photo.) Tu reprends quelque chose ?
— Chivas. Ça serait bien qu’on baise ensemble. Tu as envie de baiser avec moi ?
— Je ne crois pas.
Elle a bombé le torse et s’est soufflé dans l’entrebâillement du sweat, ce qui a surtout eu pour effet de mettre en évidence ses salières creuses et les tendons de son cou. Ils avaient l’air de vieux cordages trop raidis. Elle a remué les épaules comme elle avait dû le voir faire à des girls sur sa télé, ou comme elle l’avait fait elle-même pendant sa tournée. Elle m’a regardé par en dessous, tout en se tiraillant les cheveux d’un geste dur et saccadé. Il restait quelque chose de son ancienne beauté, peut-être l’essentiel — ce qui avait trait à la mort, aussi bien à la sienne qu’à la mienne. C’est vrai qu’elle avait été belle à couper le souffle aussi longtemps qu’elle l’avait été. J’ai recommandé des Chivas et elle m’a pris une cigarette. Tout le monde me prend tout le temps des cigarettes. Convivial. Elle m’a fixé à travers la fumée, les doigts en crochet entre sa figure et la mienne. Elle a fait la grimace :
— Pourquoi tu veux plus baiser avec moi ? Tu as peur d’attraper le sida ? J’ai pas le sida… (Elle a sorti quelque chose de son sac, me l’a tendu sans que je le prenne, ni n’en lise la moindre ligne.) J’ai fait les examens. J’ai pas le sida et ma fille non plus.
On nous a apporté nos verres. J’avais les jambes étendues sur la chaise d’à côté et d’où je me trouvais, je pouvais surveiller la rue sans crainte d’être remarqué. Elle a bu, a reposé son verre et s’est gratté le dos de la main presque jusqu’au sang, puis elle s’est rappelé :
— Stewball… Qu’est-ce que je ramasse ?
— Deux mille. Tu lui téléphones, tu lui dis que c’est pour une copine et toi. N’importe quelle salade, du moment qu’il en a sur lui quand je le stoppe…
— Il garde tout dans la bouche.
— Ils le font tous. Presque tous…
— Il va vouloir voir la monnaie… Tu veux faire un coup d’achat ? Un beau coup d’achat ? Prends pas Stewball : il a jamais plus de dix doses sur lui et il te donnera jamais sa cabane. En plus, il est protégé. Si tu veux, je peux t’en refiler un autre, un sidi qui travaille dans une loge de concierge, rue des Vinaigriers. Un demi-grossiste.
— Stewball…
— Tu le veux quand ?
— Maintenant.
J’ai sorti deux mille francs et je les ai disposés devant elle. Elle s’était remise à se tirailler les cheveux. Un lent sourire soupçonneux lui est venu aux lèvres :
— Je sais pourquoi tu en veux à Stewball.
— Pourquoi j’en veux à Stewball ?
Elle s’est levée lentement, en rassemblant les billets qu’elle a fourrés dans son sac sans compter. Elle s’est penchée et a ricané :
— Parce qu’il a une queue plus grosse que la tienne.
Elle est partie téléphoner au comptoir pour passer la commande et presque tout de suite, je l’ai vue sortir et traverser la rue en oblique, frêle et pathétique silhouette sombre, vacillant avec l’entêtement hagard d’une soûlarde pressée sur ses talons de chaussures éculés et trop hauts, même pour la scène. Je lui ai donné cinq minutes, puis j’ai réglé les consommations et je suis allé prendre ma planque.
Je n’avais pas perdu ma rapidité d’exécution, aussi n’a-t-il rien vu arriver lorsque j’ai surgi. Ma main gauche gantée l’a saisi entre les maxillaires à la façon d’une pince au niveau des condyles, mon poing droit s’est enfoncé sous son plexus en plein milieu de l’estomac. J’avais enfilé les menottes autour des phalanges et Stewball s’est plié en avant avec un hoquet rauque. J’ai doublé mon coup, sa mâchoire inférieure a cédé et il s’est mis à rendre. Je l’ai lâché en me mettant de travers, je l’ai saisi par le blouson, entre les omoplates. Il a vomi les doses qu’il avait dans la bouche, avec pas mal de bile et peu de nourriture. D’une rapide torsion, je l’ai plaqué face au mur et à petits coups de botte je lui ai fait reculer les pieds et écarter les chevilles. Plus fragile, ou plus hébété que je ne le pensais, il ne s’est pas défendu.
Tout en le fouillant, j’ai senti grelotter sa maigre carcasse, et flairé l’aigre odeur de sa peur. Un instant, il a jeté un coup d’œil alentour, dans la ruelle, un regard de vieux cheval efflanqué et malade, promis à l’équarrissage, un regard empreint de résignation. Je lui ai frotté la figure contre le mur.
— Je me fous que tu deales ou pas. Je me fous que tu vives ou que tu meures, Stewball. Les mains dans le dos. Les deux.
Il s’est exécuté, les épaules basses. Je lui ai enfilé les pinces sans trop serrer et je l’ai retourné. Il est resté sur un pied, avec dans le regard plus de désespoir que de crainte, plus de tristesse que de révolte. Il portait un survêtement informe dans les rouille et, par-dessus, un blouson de sport à capuchon qui semblait fabriqué dans de la toile cirée. Je lui ai fait les poches. Rien que de la petite monnaie, un paquet de Marlboro qui ne contenait plus que trois cigarettes et une pochette d’allumettes dont la plupart avaient servi. Il m’a montré les dents — de mauvaises dents noircies par l’abus d’acide et la malnutrition. Je lui ai montré les miennes.
— Je vais trouver, Stewball.
J’ai porté la main à son col de blouson, derrière, là où se roule la capuche, j’ai tiré sur la fermeture à glissière sans le quitter des yeux et j’ai trouvé : la shooteuse et sa réserve personnelle, il les gardait là, dans un tube en alu entouré d’une capote. Il y avait aussi un couteau à cran d’arrêt, dont le mécanisme fonctionnait à la perfection et dont la lame coupait comme un rasoir. J’ai tout fourré dans ma poche de poitrine. Il a laissé tomber la mâchoire inférieure, en roulant des yeux durs à l’éclat terni, vitreux comme de vieux calots. Je lui ai ouvert le blouson puis la veste de survêtement, et je lui ai palpé le torse. Sous le sweat, j’ai senti ce que je cherchais. J’ai saisi le tissu au col et je l’ai déchiré de haut en bas. Stewball a eu un nouveau hoquet, comme s’il allait encore gerber. Sur sa poitrine osseuse, des sacs de congélation étaient fixés à l’aide de sparadrap. Ils fermaient grâce à des épingles à nourrice. Je les ai arrachés et ouverts un à un. Ils contenaient des billets de deux cents, presque tous neufs, presque tous pliés à la façon des dealers. Stewball m’a regardé faire entre ses paupières gonflées, en remuant d’un pied sur l’autre. Là où Marouane l’avait cogné avant moi, il portait un hématome violacé de la taille de mes deux paumes et tout un côté de sa face était enflée et semblait verdie. Je lui ai passé les billets devant les yeux :
— Beaucoup d’argent.
Il a remué les lèvres sans qu’aucun son n’en sorte.
— L’argent de Marouane ou le tien ?
Il a hoché la tête avec l’air de chercher ses mots. J’ai allumé mon zippo et je l’ai approché du fric. Stewball a pris une grande bouffée d’air la bouche ouverte et subitement il s’est mis à vomir en se jetant de travers. Je l’ai laissé faire. Lorsqu’il s’est redressé, j’ai mis le feu à la première liasse que j’ai fait brûler de bout en bout. J’ai écrasé les cendres sous ma pointe de botte et j’ai remarqué :
— Le tien, le sien, quelle différence ?
— La salope m’a fabriqué.
— Enfin une remarque sensée. Personne ne t’a fabriqué. Tu t’es fabriqué tout seul. Marouane va pas aimer que tu gaspilles sa thune.
— Va te faire enculer.
J’ai cogné dans les basses côtes, une seule fois, des deux poings. Il est tombé à genoux. Il a revomi, presque sur mes bottes. J’ai sautillé sur place en me massant les poignets et lorsque la douleur s’est atténuée, j’ai allumé une autre liasse, puis une autre encore. Les billets enflammés ont plu sur sa tête et ses épaules, dans les vomissures et sur sa face blafarde qui avait la couleur d’un ventre de poisson mort, sur les immondices du trottoir et dans le caniveau. Je n’ai pas tout brûlé. J’ai poussé du pied les doses qu’il avait crachées sous une roue de voiture, je me suis assis sur le capot, les talons dans les pare-chocs. C’était une berline Mercedes sans âge, à la carrosserie terne et aux vitres jaunies. J’ai observé les deux bouts de la ruelle, une autre ruelle où il ne passait déjà plus grand monde, et jamais deux automobiles de front, dans un îlot de maisons rénovées. Une sorte de plaie étroite dont les bords ne tarderaient pas à se refermer sous l’effet du béton. Lorsqu’il en serait fini d’elle, Stewball devrait chercher un autre lieu de travail. Il s’est relevé en s’aidant du mur. Il y est resté appuyé de guingois, une épaule plus haute que l’autre à respirer fort et mal en tirant sur les menottes. J’ai allumé une cigarette et j’ai murmuré :
— Dure nuit, pour toi. Ta dernière dose remonte à quand ? Une heure, deux heures ? La prochaine, va savoir… Dure nuit, dure journée aussi, après. Je me doutais que tu ne parlerais pas. Pas tout de suite. C’est pourquoi j’ai pris mes dispositions.
Il a craché à ses pieds. Manière de ne pas perdre la face.
J’ai fini ma cigarette, je suis descendu de mon perchoir et je l’ai saisi par un bras.
— Tu as le droit d’essayer de t’arracher. Tu ne veux pas essayer ?
À cet instant, il était encore en état de le faire.
Il ne l’a pas fait.
J’ai ouvert le coffre de la Pontiac et j’ai arrangé le plaid que le précédent propriétaire m’avait laissé avec un carton de pièces et une jante de rechange lorsqu’il me l’avait vendue. C’était un plaid en acrylique d’un écossais douteux et qui sentait le chien, mais il m’avait déjà servi pour changer une roue et je l’avais gardé. J’ai fait signe à Stewball de grimper. Il a regardé une dernière fois autour de nous, sans trouver d’aide. J’ai vu le moment qu’il faudrait que je le porte, mais il a fini par lever une jambe tout en courbant le dos et il s’est glissé de lui-même à l’intérieur. J’ai sorti l’Albuplast de ma poche de poitrine, j’en ai coupé une bonne bande en me servant de son propre couteau et je l’ai collée sur sa bouche.
— Tu peux gigoter, mais à ta place, je garderais des forces pour respirer.
Il m’a regardé de côté en tordant le cou comme je l’avais vu faire à un épagneul efflanqué qui n’allait pas tarder à crever, l’arrière-train broyé par une roue de camion. On aurait dit qu’il comprenait et que ses yeux suppliaient qu’on l’achève. J’ai claqué le couvercle de malle. J’ai enlevé mes gants en latex, j’en ai fait une boule et je les ai jetés dans le caniveau, puis je me suis passé les deux mains sur la figure. Je ne m’étais jamais beaucoup aimé, mais à cet instant, j’étais bien près de me détester. J’ai regardé mes doigts trembler. Je me suis forcé à me rappeler Velma, et l’état dans lequel on l’avait trouvée, mais Velma était trop morte et depuis trop longtemps, ou bien je ne l’avais pas assez connue pour qu’elle me fût d’un grand secours. Je me suis mis au volant et j’ai démarré. Au passage, je me suis arrêté devant le troquet où la fille m’attendait. J’ai laissé la Pontiac en double file et je suis allé lui indiquer où Stewball avait dégueulé sa poudre. Elle a eu une grimace avide. Elle m’a laissé régler ses consommations et y a filé aussi vite que le lui permettaient ses échasses, d’un pas déjeté qui ne pouvait plus la mener très loin à présent. La fille que j’avais connue faisait trente livres de plus, et elle avait alors 10 000 ans de moins.
City of Poros.
J’ai repris ma voiture, j’ai redémarré.
Je ne l’ai pas entendu, derrière, de tout le trajet.
La bougie que j’avais plantée dans le goulot d’une canette de bière vide brûlait par terre entre nous, la flamme très droite à cause de l’absence à peu près totale de mouvements d’air. Stewball était assis sur le sol, tassé dans le coin le plus éloigné et je me trouvais accroupi sur mes talons de bottes à fumer tout en le dévisageant. La lumière donnait à son visage terne une curieuse expression hallucinée. Je lui avais arraché l’Albuplast de la figure et je m’étais servi d’une large bande pour lui attacher les chevilles. Rien que des choses routinières mais qui servaient de mise en condition. J’ai enlevé ma cigarette des lèvres et je l’ai promenée alentour.
— Une ancienne chambre froide, dans de vieux entrepôts. Tu peux crier, mais je doute que ta voix porte assez loin. La bougie a une durée de vie de quarante minutes environ… Ce que je suis en train de faire me dégoûte, mais je crois bien que je n’ai pas le choix.
Il a eu un sursaut, en tendant l’oreille et brusquement il s’est mis à tirer sur les menottes.
— Y a des rats ?
— Entrepôts. Chambre froide. Il y a des rats. Des chats qui chassent les rats. (J’ai fixé l’extrémité de ma cigarette sans montrer d’intérêt.) Qui chassent les rats moins gros qu’eux… Il y a des rats qui chassent les chats. J’en ai vu, des gros gaspards, comme on dit, qui s’étaient attaqués à un couple de clochards, dans une cave sur le Vingt… Quand on les a trouvés, lui était mort et il avait la moitié de la face dévorée ainsi que tous les doigts et une partie du flanc. La femme est décédée pendant son transport au SAMU. Ils lui avaient becqueté le cuir chevelu, à tel point qu’on voyait les os du crâne. Même pendant les constatations, il a fallu les tenir à distance avec des phares Lappe et j’ai dû en latter un à coups de botte pour qu’il me laisse travailler tranquille. J’ai même bien cru qu’il allait me sauter à la gueule. Il était fourré sous le grabat, entre une conduite d’eau et le mur. Je l’ai savaté, et il s’est tiré en couinant, avec un bout de viande dans les crocs. Je n’ai jamais su de quel morceau il s’agissait…
Stewball s’était mis à baver. Il regardait ma cigarette et la flamme de la bougie sans parvenir à se décider, tout en tirant sur les menottes. Je n’avais rien entendu. L’endroit sentait la toile de jute et le moisi, ainsi que la vieille ferraille, la vase et le calfat. On aurait pu se croire à fond de cale, dans la soute d’un vieux cargo destiné à la casse. Il se pouvait qu’il fut peuplé de rats. Il se pouvait qu’il n’y en eût pas un seul. En revanche, je me rappelais avec précision la haine dans les yeux du rat que notre présence de flics avait empêché de poursuivre son festin. Je me suis rappelé à mi-voix :
— C’était quand même une pièce de barbaque sanguinolente qui faisait la surface de ma paume… Il s’est tiré et on les a entendus se battre en glapissant dans une autre cave, plus loin, à la lisière des phares…
Stewball s’est levé petit à petit, en s’aidant du coin de mur. Peut-être pensait-il risquer moins debout qu’assis. Je me suis levé aussi. J’ai jeté ma cigarette et je l’ai écrasée sous mon talon.
— J’ai le temps. Toi, je ne sais pas…
Il a eu un hoquet de pure terreur, ses genoux ont cédé et il est retombé de côté. Il s’est mis à se cogner la face contre la paroi. L’un des plus vieux trucs de détenu que je connaisse. J’ai allumé une cigarette :
— Tu as tort, garçon : le sang les attire. Il paraît qu’ils le flairent à des kilomètres. Mais après tout, c’est ton sang — et ta gueule…
Je suis sorti et j’ai refermé derrière moi. À l’aide de ma petite lampe, j’ai retrouvé le chemin de l’extérieur. Je suis allé m’asseoir dans la Pontiac, j’ai remis deux ou trois fois Jimmy Rushing en sourdine, j’ai écouté un morceau d’Ellington et le Blues For Garroway, d’Earl Hines, tout en fumant cigarette sur cigarette. À un moment, j’ai sorti la petite photo que m’avait donnée Dinah, celle d’une gosse craintive dans un grand jardin de roses. Je l’ai examinée dans la lumière du pavillon. Il m’a semblé reconnaître des branches de réséda parmi les buissons derrière. Pour moi, la photo avait été prise peu avant le crépuscule et certainement pas dans l’accablante touffeur de l’après-midi plein. Elle avait été faite à ce moment délicat et chargé de nostalgie où quelque chose vient juste de s’achever et où quelque chose d’autre ne va pas tarder à débuter. Dinah avait un pied dans le jour et le second dans la nuit, elle se trouvait suspendue à rien entre une enfance qui n’avait pas été rieuse et un âge qui ne le serait pas plus, et même de moins en moins en avançant — elle se tenait entre hier et maintenant, et le talent du photographe avait été de capter sur le vif cet étrange instant durant lequel, bien qu’immobile, elle avait franchi la ligne sans rien laisser derrière elle, pas même son ombre. On remarquait ses genoux encore osseux de gamine vite poussée en graine, mais aussi son expression de fierté originelle, malgré la crainte qui faisait autour de son visage comme un bourdonnement d’abeilles incessant, de courage indomptable et de résolution inflexible qu’elle avait toujours montrés depuis que je la connaissais.
Dommage que tout cela ne lui servît pas mieux à vivre.
J’ai éteint le lecteur et la lumière du pavillon. J’ai consulté ma montre et je suis resté quelques minutes à observer les traceurs laser qui balayaient le ciel au-dessus de Paris à la manière de projecteurs de D.C.A.. En guise de ventres de bombardiers, ils accrochaient par instants de frêles nuages hâves qui se hâtaient en bandes dépenaillées dans la direction de l’ouest, pressées par un vent d’altitude qu’on devinait glacé. La plupart du temps, leurs pinceaux se dissolvaient mystérieusement dans un lointain vertigineux, glacé lui aussi, d’une immobilité de pierre.
Stewball était étendu par terre en chien de fusil. Tout un côté de sa face était en sang, et le seul œil que je distinguais était grand ouvert de l’autre côté. Il fixait la courte flamme droite à moins de trente centimètres de sa figure. Il ne restait qu’un centimètre de bougie, dont la cire avait coulé en s’enchevêtrant sur les flancs de la canette. J’ai balayé les parois et le sol de ma lampe. On voyait l’endroit où il s’était cogné, puis les traces de sang glissées jusqu’à l’endroit où il se trouvait à présent. Il avait cru y trouver un refuge, aussi longtemps que la flamme brûlerait. J’ai posé ma lampe sur le sol, j’ai sorti une autre bougie de ma poche et j’ai commencé à l’allumer. Stewball ne perdit rien de mes gestes. Sur la moitié de visage intact, les larmes avaient tracé un chemin qui se perdait au coin de la bouche. J’ai changé la bougie et mouché l’ancienne. Stewball a battu des paupières, son corps s’est arqué lentement, tandis que ses muscles saillaient à l’angle de la mâchoire et que son cou se raidissait. J’ai ramassé ma lampe et je suis retourné vers la porte. Dans mon dos, il a appelé.
— Inspecteur… Inspecteur…
Je me suis retourné lentement, en pivotant sur les talons de bottes. Il avait relevé la tête à cinq ou six centimètres au-dessus du sol. Il tâchait de retenir quelque chose qui le fuyait.
— Je ne suis plus flic, Stewball. Plus rien qu’un homme comme les autres…
— Inspecteur : je vais parler.
— Tout le monde parle, Stewball. Un jour ou l’autre.
— Si je parle, vous parlerez au juge ?
— Fini : ma parole ne vaut plus rien. Aucun juge n’en tiendrait le moindre compte. Et il ne s’agit plus de juge, pour toi…
J’ai fait mine de me retourner vers la porte. Il a crié : — Partez pas ! Partez pas !
Sa tête est retombée. Il s’est mis à sangloter en se recroquevillant sur lui-même comme une araignée écrasée, les jambes tremblantes, les pieds ramassés sous les fesses. J’ai entendu ses articulations craquer tellement il tirait sur les menottes. Je suis revenu m’accroupir sur les talons, ni très près, ni très loin. J’ai sorti le dictaphone de ma poche de treillis et j’ai compté jusqu’à dix pour essai. J’ai posé l’appareil debout près de la canette, dans la lumière :
— De quoi veux-tu me parler ?
Sans me regarder, il m’a demandé d’une voix étouffée, une bête et triste voix de gosse qui a peur dans le noir :
— Vous avez un calibre ?
— J’ai un calibre. J’ai aussi tous les permis qui vont avec. Il m’arrive encore de participer à des protections rapprochées quand le besoin s’en fait sentir, financièrement.
Il s’est tourné un peu :
— Montrez…
J’ai sorti le .45 avec un petit soupir d’agacement. Je l’ai passé dans la lumière. Il l’a vu et m’a réclamé :
— S’ils viennent, vous les flinguez… Jurez-moi…
— Si qui vient ?
— Si les rats viennent.
— Juré. De quoi veux-tu me parler ?
Je suis resté accroupi cinq minutes, puis des crampes me sont venues dans les mollets et les chevilles, et je me suis assis en tailleur, le .45 entre les pieds. Il a parlé. Un sifflement assourdi m’a prévenu de la fin de bande et j’ai dû changer la cassette de côté. J’en avais une autre de rechange, soit au total près de cent minutes disponibles. Je n’avais pas pensé en l’emportant qu’il m’en faudrait autant. Je n’avais rien pensé du tout, je l’avais fait machinalement. Il a parlé d’une voix distincte, mais comme si j’avais cessé d’être là. Tout n’était pas très clair dans sa tête et pour certaines choses, il a dû s’y reprendre à plusieurs fois. Les quelques silences, il les a mis à profit pour claquer des dents, ce qu’on perçoit avec netteté sur l’enregistrement. Je n’ai pas eu beaucoup de questions à poser.
Il a reconnu qu’ils avaient embarqué la pute (à aucun moment il n’a appelé Velma par son prénom, d’un bout à l’autre, elle a été la pute, mais peut-être ignorait-il son prénom et n’y avait-il là-dedans aucune intention blessante), ils étant Marouane, Dany et lui. Ils avaient emprunté la BMW pour deux-trois heures, mais les choses avaient duré toute une journée, en définitive. Elles s’étaient passées dans une chambre de derrière, chez Marouane.
— C’est pas rien qu’un bar-tabac. Y a des chambres : c’était tout un hôtel de biques dans le temps. Elles donnent sur la cour et les garages. Les garages aussi sont à Marouane. Je peux vous montrer la chambre, c’est au deuxième et c’est la seule qui a été refaite, juste à côté des cabinets. Marouane a jeté le matelas le lendemain. Il l’a mis dans sa camionnette et il est allé le jeter à la décharge. Il voulait pas qu’on trouve un matelas plein de sang sur le trottoir. La bâche plastique, c’est parce que les murs avaient été repeints. On l’a coupée en deux avec un couteau, on a mis la pute dedans. Elle saignait de partout, mais je croyais qu’elle était crevée… C’est dans le Bois, quand on l’a jetée, qu’on a vu qu’elle bougeait encore…
— Qui conduisait ?
— Marouane et moi…
— À deux ?
— J’ai conduit à l’aller, il a conduit au retour…
— Pourquoi Dany a foutu le feu ?
— À la pute ? Je sais pas. Il a trouvé du parfum dans son sac, un truc qui avait l’air de valoir de la thune. Un truc en argent, je crois. Un truc de marque, très lourd. C’était drôle, pour une pute, de se balader avec ça dans le sac, d’habitude y a rien… Il lui a dit qu’elle puait la merde. C’est vrai qu’elle puait la merde : elle s’était fait dessus. On a tous cru qu’il faisait ça pour déconner, mais il lui a arrosé la figure bien comme il faut et il a allumé. La pute est tombée dans les vapes. Ils l’ont fait revenir et il a recommencé. À la fin, ça puait le cochon grillé, en plus du reste. Dany s’est marré, il a dit qu’il allait lui carboniser aussi les poils du cul… Et il l’a fait, mais je crois bien qu’elle sentait plus rien du tout… C’était un truc de dingues, vous comprenez ?
— Je ne sais pas. Je ne crois pas, mais peut-être que oui. J’aime mieux ne pas savoir. Qu’est-ce qu’il a fait du parfum, Dany ?
— Il l’a filé à sa copine. Je veux dire : pas le parfum, parce qu’il en restait plus, mais le truc en argent autour. Il a balancé le parfum vide, dedans, dans la cour, il a gardé le reste. Ça faisait comme un emballage, je sais pas comment ça s’appelle.
— Je ne sais pas non plus, mais je vois de quoi il s’agit. Tu connais sa copine ?
— Je connais sa copine.
— Tu te l’es faite ?
— Qui ça, la copine à Dany ? (J’ai fait non avec autant de précaution que si j’avais craint que mon cou s’émiette et que ma tête me tombe sur les genoux et n’éclate comme une pastèque mûre.) La pute ? (J’ai fait oui, en serrant les mâchoires aussi fort que je le pouvais. Il a reconnu :) Je me la suis faite comme les autres. (Il s’est rappelé sans contentement :) J’dis pas qu’elle avait pas été canon avant, mais c’était pas une affaire, une vraie glacière : autant se taper un morceau de barbaque… Marouane s’est quand même fait de la thune sur son cul, il a appelé des mecs et il leur a pris cent balles du coup…
J’ai ramassé le dictaphone, je suis revenu en arrière pour contrôler le niveau d’enregistrement. Stewball s’est redressé sur une épaule :
— Je peux avoir une cigarette ?
— Tu peux avoir une cigarette…
Il tremblait de tout son corps et sa mâchoire inférieure semblait échapper à son contrôle. Très dur, le manque. On n’en meurt pas, mais il provoque des souffrances peu imaginables. J’ai soulevé Stewball, je l’ai adossé au mur. Tout le côté gauche de sa figure ne ressemblait plus à rien, et le droit était livide et agité de sursauts et de frémissements incessants et sans ordre, comme si des myriades de petits serpents d’eau s’ébattaient tous ensemble juste sous la surface de sa peau, comme s’ils avaient été fort proches de la crever. J’ai approché le dictaphone :
— Question : qui a eu l’idée de cette expédition ?
— J’peux pas vous le dire, inspecteur.
— Tu peux me le dire. Tu vas me le dire.
— Je peux avoir une cigarette ?
— Pas avant que tu me l’aies dit. Ce que vous avez fait ou pas fait à cette fille, je m’en fous. La seule chose que je veux savoir, c’est qui vous a mis sur elle.
— Je peux pas vous le dire, inspecteur…
— Je ne suis plus inspecteur. Je l’ai été il y a environ 100 000 ans et je préfère ne pas me rappeler cette époque. Tu n’es pas en garde à vue. D’une certaine manière, ça vaudrait mieux pour toi que tu y sois, mais tu n’y es pas. J’ai du temps, toi de moins en moins. Des aveux extorqués sous la violence et la contrainte sont nuls de plein droit. Question…
J’ai tendu la main vers la bougie. Il n’en restait plus guère et la mèche commençait à charbonner. Il a retenu son souffle, puis il a lâché d’un coup :
— Un flic, inspecteur. Un inspecteur comme vous…
— Description ?
— Un grand costaud. Cinquante balais… Il a plus beaucoup de cheveux sur le devant. Il paraît qu’il a fait de la boxe dans sa jeunesse. Je sais pas si c’est vrai ou pas, ce que je sais, c’est que je l’ai vu déchirer un Bottin des téléphones avec ses mains. Un gros Bottin, genre Seine-et-Marne… Je peux avoir une cigarette ?
J’en ai allumé deux, et la seconde je la lui ai mis aux lèvres. Il en a séché les trois quarts en moins de dix secondes. La sueur lui coulait de partout et il a appuyé l’arrière de la tête contre la paroi. Je l’ai laissé fumer toute la cigarette, et j’ai procédé à l’échange de bougies avant de le reprendre point par point.
En dernier lieu après l’avoir décrit plus en détail, il m’a déclaré :
— Je sais pas comment il s’appelle, je sais pas son prénom. Son vrai prénom. Seulement que les types l’appelaient Bingo quand il avait le dos tourné.
— Ce sont des choses qui arrivent. Bingo…
— Ouais, Bingo…
— Pourquoi Bingo ?
— Aucune idée…
Dans tout interrogatoire survient cette curieuse phase de break, pendant laquelle chacun se laisse aller à ses réflexions avec le sentiment que le plus gros est fait, et qu’au fond c’est tant mieux ainsi. Au moins, on a bien déblayé et ce qui est fait n’est plus à faire. Il m’a redemandé une cigarette, que je lui ai donnée sans rechigner. Le dictaphone tournait toujours. Il m’a raconté comment et où Marouane et lui avaient rencontré Bingo pour la première fois : dans les locaux de la Douze, sur une embrouille dans laquelle ils étaient sûrs de plonger. Il m’a dit :
— C’est pas le vieux qui a fait le papier. C’est des jeunes. Ils nous ont sautés à cinq, juste quand on sortait de chez un type qui tient des ateliers clandestins, rue de Ménilmontant. Ils nous ont embarqués à la Douze… Marouane avait le pognon dans son slip. Le type venait de nous le donner.
— Spontanément. Contribution volontaire à une juste cause. Kurde ou Pakistanais ? Ça a aussi un autre nom : rackett.
Stewball n’a pu cacher son ressentiment :
— Cet enculé avait appelé les flics. Ils lui ont donné un billet numéroté qu’il a mis dans le tas. Marouane a chiqué et moi aussi, mais pendant la perquise, ils sont tombés sur des magnétoscopes… C’est la fille qui a fait les recherches…
— La fille ?
— Une inspectrice. Une jeune. C’est elle qui a interrogé Marouane entre midi et deux.
— Quel genre de fille ?
— Une brune, assez grande. Une belle peau de vache qui doit pas se faire mettre souvent, quand on voit sa gueule, une drôle de salope. Elle s’est engueulée avec le vieux, elle ne voulait pas qu’il nous prenne dans son bureau, ni que ça soit lui qui téléphone au Parquet. (Il a réfléchi :) Je crois bien que le vieux c’est un divisionnaire, comme vous. Il l’a envoyée chier. Il nous a amenés dans son bureau. Il nous a dit qu’il gardait l’affaire sous le coude. (Il a cherché et s’est rappelé :) Il nous a dit qu’il faisait un portefeuille…
— Terme de flic. On ne le fait jamais sans une raison précise. Qu’est-ce qu’il a demandé en échange ?
— Rien, ce jour-là. Il a appelé le Parquet devant nous et il nous a décrochés, c’est tout. La flic était folle de rage, mais le vieux l’a encore envoyée chier devant tout le monde. On est sortis. Deux jours avant qu’on se fasse la pute, Marouane m’a dit qu’on avait une convocation pour aller aux flics. On y est allés. Le vieux nous a sorti la procédure. Il nous a dit que c’était la dernière limite pour l’envoyer au procureur. Ou le proc’, ou à la corbeille à papier… Si on voulait pas le proc’, il fallait exploser la pute…
— Exploser.
— Exploser. Il a dit : cette poufiasse me gonfle. Il faut me l’exploser et on remet les compteurs à zéro… Parquet de Corbeil.
— Un autre terme de flic. On dit aussi verticaliser une affaire. La loi l’interdit, pas certaines coutumes que les Parquets tolèrent. Plus ou moins. Une dernière chose : pourquoi vous avez buté l’autre, sur Nogent ?
Stewball a levé le menton. Il m’a regardé bien en face, d’un œil froid et dur dont l’expression indignée m’a surpris. Il a bougé le coin de la bouche avec haine :
— Ce gros pédé voulait nous tirer de la monnaie pour fermer sa gueule. Il est venu voir Marouane au café. Marouane a dit d’accord. Il a seulement demandé du temps pour récupérer le fric. Quand le type est parti, il a pris son numéro de voiture et comme ça, il a eu l’adresse.
— Combien de monnaie ?
Il voulait quarante patates…
J’ai pensé à Fortune et aux sommes qu’il était disposé à craquer pour connaître la vérité. J’ai comparé ce qu’on me disait à Armand comme je l’avais connu. Rien de significatif. Quatre cent mille francs… Je trouvais que c’était trop ou trop peu. Des pensées éphémères, sans vraie consistance. J’ai fait signe à Stewball de continuer. Il a remué les épaules. Il ne restait plus grand-chose à reconnaître. Les serpents se battaient toujours sous sa peau, sauf qu’ils grouillaient à présent avec une vivacité pénible pour lui comme pour moi. Il a ajouté :
— On a pris la camionnette. Quand on est rentrés, le type finissait une bagnole sur sa table. Quand il a vu qui c’était, il a pris un couteau qu’il y avait sur le mur, un genre de baïonnette… Il a voulu planter Marouane, mais Marouane a sorti sa lame lui aussi et il l’a séché sur place… Comme qui dirait en légitime défense…
J’ai éteint le dictaphone, j’ai ramassé ma petite maglite et le Colt. La lampe, je l’ai remise dans ma poche intérieure, clipée comme un stylo. Le .45, je l’ai gardé en main. Machinalement, j’ai pressé plusieurs fois de suite sur la pédale de sûreté derrière la crosse, avec ma paume. Avec le gras du pouce, j’ai remonté le chien à mi-course sans l’armer pour autant. Il y avait une cartouche dans la chambre, j’étais debout, avec Stewball en contrebas qui levait la tête dans ma direction. Je crois que la mort ne lui faisait pas plus peur qu’elle ne m’effraie personnellement. Je me suis battu le côté de la cuisse avec le bloc de culasse. J’ai su que si je levais le bras de seulement quelques degrés, le reste suivrait non pas à cause de purs automatismes de tireur, mais par un mouvement naturel qui comportait autant de compassion que d’absence de rancune ou de haine, autant de détachement apparent que de désarroi. Si j’avais cru en Dieu, peut-être, ou seulement aux hommes d’abord pour commencer, j’aurais peut-être monté la main, aligné les organes de visée sur l’œil levé vers moi, j’aurais fini d’armer le chien, ce qui provoque un cliquetis moins complexe qu’il n’y paraît au profane et j’aurais lentement enfoncé la queue de détente d’une pression uniforme de l’index, jusqu’au moment du décrochage du mécanisme — et il n’y aurait plus eu d’œil, et plus de serpents sous la peau luisante, plus de crainte et de misère, plus de souffrance : plus rien qu’un vacarme étourdissant qui aurait bien fini par s’éteindre tout de même lui aussi, avec le temps…
Au lieu de ça, j’ai remis mon pistolet dans la ceinture derrière, et je me suis servi du cran d’arrêt de Stewball pour trancher la bande d’Albuplast qui lui tenait les chevilles attachées. Je lui ai également défait les menottes et j’ai laissé tomber son matériel sur ses genoux :
— Tu as cinq minutes. Je t’attends dehors. Ensuite…
Je suis sorti sans rien ajouter d’autre : je ne savais pas moi-même de quoi ensuite était fait.