Le jour se levait sur Manhattan. Les trois hommes avaient le regard rougi par la veille. Des gobelets dont ils s’étaient servis pour boire le café puisé au distributeur de l’entrée s’empilaient dans la corbeille à papier. Un nuage de fumée que n’arrivait pas à dissiper l’aérateur, épaississait l’atmosphère de la pièce et donnait du flou aux gens et aux choses. Le blond avait déposé son veston sur le dossier de son siège, l’Arabe, lui, avait ôté ses chaussures car il souffrait de l’écrasement d’un orteil causé par la chute d’une mallette trop lourdement lestée.
Il y eut un ronflement discret ; l’homme râblé décrocha. On lui posa une brève question à laquelle il fit une brève réponse.
— Rien encore !
Son interlocuteur ajouta quelque chose de pas sympa. Il remit le combiné en place sur sa fourche.
— Le vieux ! annonça-t-il à ses compagnons. Il gueule depuis son lit ; facile !
L’Arabe décrocha un second téléphone pour appeler un bookmaker. Il n’avait pas encore songé à lui. Il éveilla l’homme qui l’injuria. Se fit connaître. Le book cessa de protester.
— Tom Limber, fit l’Arabe.
— Eh bien ?
— Le Cartel a besoin de lui im-mé-dia-tement !
— Je suis pas sa nourrice.
— Tu es son pote.
— Hé ! se défendit l’autre, flairant du faisandé, je le connais, c’est tout !
— Il a disparu et il nous le faut. On cherche dans quelle direction ?
Il ajouta avant que son interlocuteur prît la parole :
— Si tu as une bonne idée, Paul, tu peux te faire des couilles en platine ! On est dans une période de générosité.
— Je sais où habite sa mère, fit le book ; il aime bien sa mère…
— Tu penses qu’on a déjà fait le nécessaire de ce côté-là !
L’autre parut déçu.
— Tu n’ignores pas qu’il aimait assez les petits garçons ? Vous êtes allés chez Loli ? Elle a toujours des mômes portoricains premier choix pour les amateurs éclairés.
— On a également vu Loli.
— Et dans le quartier chinois ? Tom y a un bon copain qu’il a connu pendant la guerre au Vietnam.
— Tchan Li ? C’est fait.
Le book grommela :
— Merde ! Si vous avez tout ratissé, allez voir à la Maison-Blanche, des fois qu’il se serait glissé sous le plumard du Président.
— Plaisante pas, Paul ! dit froidement l’Arabe. C’est grave.
— Je m’en doute, mais j’y peux rien.
— S’il te venait une idée, appelle au numéro que je vais te donner.
L’autre promit, nota le numéro et tenta de se rendormir.
Pendant ce dialogue, les deux compagnons de l’Arabe avaient écouté sans mot dire.
— J’ai toujours trouvé que Limber était un mec à idées, fit le blond ; il a sûrement mis au point une astuce.
Ils se turent, attendant des résultats, comme un état-major de crise attend d’être renseigné sur l’évolution d’événements fâcheux.
La porte s’ouvrit et le garçon négligé, porteur d’un blouson râpé et dont la maigre chevelure incolore était gominée à bloc, fit son apparition. La fraîcheur de l’aube s’accrochait à ses fringues fatiguées.
Ses compagnons qui le connaissaient surent qu’il était porteur de nouvelles positives. Son nez crochu palpitait et son regard de rapace avait une luisance de bon augure. Ils attendirent, sachant qu’il avait horreur qu’on le questionne.
L’arrivant se laissa tomber dans un fauteuil bas, faisant pendre ses bras de part et d’autre des accoudoirs.
— Dans la poche ! annonça-t-il.
— Il est loin ?
— A une dizaine de blocks d’ici alors qu’on le cherchait à l’autre bout du monde. Son genre, quoi ! Pour le chou, il craint personne.
L’Arabe demanda :
— Comment a-t-il goupillé son affaire ?
— Génial ! répondit l’homme au nez crochu.
Les boulettes de gomina perlant à ses mèches s’agitèrent. Il eut un rire silencieux. Il alla à une bouteille de Four Roses posée sur une table basse, prit un verre en cristal taillé et l’emplit à demi. Il buvait le bourbon comme si c’eût été de l’orgeat.
— Vous savez, le vieux Noir aveugle qui fait la manche à l’angle de la 43e Rue et de la Sixième Avenue ? Il a un chien blanc qui ressemble au clébard qu’on voyait sur les disques Fox Gramophone…
Les trois autres acquiescèrent.
— Depuis quelque temps, c’est Tom qui a pris sa place, assura l’autre. Il s’est fait noircir la peau, a mis une perruque et passé les fringues de l’aveugle. Si ça se trouve, vous lui avez fait l’aumône !
Ses compagnons restaient incrédules.
Tu es dingue ! fit le blond. Où as-tu pris cette bourde ?
Le type au blouson lui décocha un regard mécontent.
— Je sais ce que je dis, Ducon. Limber a repris le fond de commerce du Noircicot. Mieux, même : il lui a également repris son appartement, lequel, entre nous soit dit, n’est pas mal du tout car le mendiant affurait un fric fou. Fallait y songer, non ? Il n’a pas seulement changé de vie, il a également changé de couleur.
— Et le vrai Noir ?
— Il l’a envoyé se prélasser en Louisiane ; sûr qu’il lui a refilé un sacré paquet de dollars pour le décider. L’homme trapu demanda :
— Tu as su ça comment ?
Le gominé haussa les épaules.
— Le hasard, comme toujours. Un de mes indics a surpris une conversation entre deux Noirs, dont l’un vend du pop-corn juste en face de l’aveugle. Un copain à lui aurait dit, montrant le mendiant :
« — C’est plus le vieux Sammy ? »
« — Non, a répondu le marchand. Il a cédé sa place à un Blanc ; c’est la meilleure de Manhattan ! »
« Mon indic a tiqué et a flashé le nouvel aveugle au téléobjectif.
Nez crochu sortit plusieurs photos de sa poche :
— Voilà l’homme ! Si vous ne reconnaissez pas Tom sous cette perruque, prenez une loupe !
Ils se jetèrent sur les clichés.
— O.K. ! fit le trapu, c’est bien lui.
Alors il prit le téléphone pour avertir l’homme aux cheveux blancs.
Ce dernier prenait sa douche quand sa ligne privée sonna. Il coupa les jets d’eau qui le cinglaient de toutes parts et décrocha l’appareil mural de sa salle de bains. Sans ses lunettes, il avait l’air d’un poisson aveugle. Il écouta l’information du trapu et sentit une allégresse gonfler sa poitrine. Décidément, il disposait d’une équipe bougrement performante. Avec ces garçons, les choses ne traînaient jamais.
— C’est parfait, complimenta le vieillard. Vous savez ce que vous allez faire, les gars ?
L’autre l’avait déjà deviné, mais il laissa le chef s’exprimer.
— Avant de me liquider ce fumier, vous l’emmenez dans un coin tranquille pour lui faire dire qui l’a prévenu que nous nous préparions à l’éliminer ; ça joue ?
Il eut un temps d’hésitation et ordonna :
— Avertissez-moi avant de le questionner, je tiens à être là.
En homme consciencieux, Tom Limber s’était rasé la tête afin que sa perruque blanche et crépue s’adaptât parfaitement. Il ne voulait pas prendre le risque qu’une de ses propres mèches de cheveux roux se mît à dépasser.
Butterfly, son chien, s’habituait mal à lui. Il avait beau le combler de caresses et de friandises, l’animal restait maussade et le « guidait » à contrecœur. Pendant qu’il mendiait, Butterfly restait couché, la truffe dans son cul, au lieu d’avoir cet air avenant qui tant séduisait les bonnes âmes charitables lorsqu’il faisait équipe avec le vieux Sammy.
Tom acheva de faire son lit. Le logement sentait le nègre. Il avait beau l’asperger de déodorants variés, l’odeur imprégnait tout l’appartement ; mais Limber s’y faisait et cette puissante senteur l’aidait à peaufiner son personnage. Elle était ardente, vivante. « Nous autres Blancs, nous sentons la charogne, songeait-il, avec nos peaux couleur de décomposition. »
Quand il eut achevé de faire son lit, il porta dans l’évier le bol dans lequel il avait pris son café. Après quoi, il se saisit de sa chaise pliante, de l’écriteau diabolique qui avait assuré la fortune du vieux Sammy : « Il paraît que la vie est belle. Vous pouvez la voir, pas moi. »
Un pur chef-d’œuvre de psychologie.
— Viens, Butterfly !
Le chien restant lové sur sa couverture, Tom gronda :
— Mais viens donc, putain de merde ! ou je te fous un coup de pied dans le ventre !
Comme s’il avait compris la menace, l’animal se dressa et se dirigea, la queue basse, en direction de la porte. Sammy le tenait en laisse. Il avait chaussé son nez des classiques lunettes noires, coiffé le feutre cabossé qui lui tenait ensuite lieu de sébile.
Il ouvrit la porte et resta coi.
Ils se tenaient tous les quatre sur son palier, immobiles, ayant chacun un pistolet braqué sur lui.
— Salut, Tom, fit le trapu. T’as pas très bonne mine, ce matin.
Limber avait une arme sur lui, mais il comprit qu’il n’y avait rien à tenter.
— Salut, répondit-il. Je ne vous savais pas si matinaux.
La suite se passa dans une salle de culture physique privée située en sous-sol. Elle comportait des agrès, un cheval d’arçons, une barre fixe et toute une théorie d’haltères soigneusement alignées sur un tapis.
Lorsqu’ils entrèrent, le vieux s’y trouvait déjà, assis sur l’unique chaise de l’endroit.
Tom Limber le salua avec la déférence habituelle qu’on témoignait au personnage. L’homme aux cheveux blancs le regarda d’un œil glacé.
— Vous avez l’air fin, Tom, dit-il. L’on dirait un clown.
L’ambiance était étrange. Cela provenait de ce qu’il n’y avait rien de belliqueux dans la scène. Les hommes du Cartel Noir n’en voulaient pas à Limber. Ils étaient simplement heureux d’avoir pu lui mettre la main dessus dans les délais impartis. Que, se sachant condamné, il ait manigancé cette combine pour tenter d’échapper à son sort leur paraissait logique. De son côté, Tom éprouvait une immense résignation. Il avait trop souvent donné la mort pour ne pas accepter la sienne puisqu’elle était inéluctable. Il attendait calmement, sans que lui vienne l’idée d’implorer une quelconque clémence. Il appartenait à un milieu où l’on sait perdre. Il n’avait jamais éprouvé la moindre pitié pour ses victimes, et donc n’en espérait aucune pour lui-même.
— Tom, fit le vieux aux lunettes cerclées d’or, qui vous a prévenu ?
— Personne, répondit Limber. J’ai senti venir le coup tout seul.
— Soyez raisonnable, fit le boss. Vous n’avez donc pas envie que tout se passe le mieux du monde ?
Limber songea que son interlocuteur tenait absolument à savoir qui l’avait alerté. Le fait qu’il se fût déplacé pour conduire en personne cet interrogatoire, lui qui répugnait aux besognes subalternes, prouvait l’intérêt qu’il portait à la chose. Or, à cet instant crucial où il savait que son destin se bouclait, Tom Limber se dit que l’ultime luxe qui lui était permis consistait à faire chier ses tourmenteurs.
— Vous ne voudriez pas que j’invente n’importe quoi, objecta-t-il. Je vous le répète, ayant remarqué que le climat changeait en ce qui me concernait, j’en ai tiré des conclusions.
Le vieillard hocha la tête, sa paupière tombante recouvrait presque complètement son œil, l’obligeant à rejeter le buste en arrière pour pouvoir regarder ses vis-à-vis.
— C’est vous qui décidez, Tom, déclara-t-il d’un ton paisible.
Et il fit signe aux autres qu’il leur laissait l’initiative. D’un commun accord, ils se tournèrent vers le blond, puisque c’était lui, initialement, qui avait reçu l’ordre de « neutraliser » Tom Limber.
Le blond réfléchit un instant, puis dit à Tom :
— On va t’attacher par les pieds à cette barre fixe.
— O.K., Karl ! répondit Limber.
— Après quoi, poursuivit Karl, on suspendra à tes bras la plus lourde des haltères.
— Dur, dur ! fit Limber avec une grimace.
Il songea qu’il avait été con. En les découvrant sur son palier, tout à l’heure, il aurait dû tenter quelque chose qui les aurait contraints à défourailler. Criblé de balles, il n’aurait pas trop souffert, tandis que maintenant ça allait être sa fête !
Les quatre tortionnaires s’activèrent. Ils avaient les gestes précis des aides-bourreaux.
Un instant plus tard, Limber se trouvait suspendu, non par les pieds, mais par la pliure du genou, car il fallait laisser une marge entre ses mains et le sol pour pouvoir fixer l’haltère. Il avait l’impression affreuse d’un arrachement au niveau de son ventre. Le sang envahissait son cerveau. Tout devenait rouge et brûlant.
— Je vais crever, les gars ! eut-il la force d’articuler.
Alors le vieux quitta son siège chromé pour venir se pencher sur son visage violacé.
— Et si on faisait un marché, Tom ?
Maintenant c’était sa poitrine que Limber sentait se disloquer.
— Mon cul ! haleta le supplicié. Avec vous… y a jamais… de marché !
— Supposez que je m’offre ce plaisir pour rendre hommage à votre courage ? Vous savez que nous disposons d’une maison de repos où nous traitons certaines personnes ? Dites-moi le nom de votre informateur et je vous fais admettre dans ce centre.
— A vie ? demanda Tom.
— Tout au moins jusqu’à ce que vous ayez perdu le souvenir de certains faits, ce qui est très possible car nos docteurs y pratiquent des traitements miraculeux.
L’esprit embrumé par la souffrance, Tom balbutia :
— Pourquoi pas ?
Quelque chose, au fond de son entendement regimbait. « Ton goût de la vie l’emporte, Tom ! Tu te fais baiser comme un plouc. » Il ne pouvait cependant pas contourner cette ultime chance.
— C’est Irving Clay qui m’a affranchi.
— Vous mentez, Tom !
L’autre avait l’horrible impression que son corps se déchirait. Ses muscles, sa chair, ses os distendus par la charge énorme qu’on leur infligeait cédaient peu à peu à cette traction formidable. Ses poumons ne parvenaient plus à fonctionner et la brume rouge emplissant sa tête virait au noir. Pourtant, son cerveau continuait d’analyser la situation et de lui proposer des idées.
— Comment saurais-je qu’Irving faisait partie de la charrette des condamnés s’il ne me l’avait pas dit ? objecta Limber, dans une protestation désespérée.
Le raisonnement avait atteint son but. L’homme aux cheveux blancs ne répondit pas. Il ôta ses lunettes afin de les fourbir à l’aide de sa pochette de soie.
— Et qui a prévenu Irving ? insista-t-il.
— Je n’en sais rien. On était très liés. Une nuit, il m’a appelé et m’a dit : « Tom, je viens d’être informé qu’ils vont faire le ménage, au Cartel. Nous sommes sur la liste, toi et moi ; le moment est venu de faire quelque chose pour nous ! ». Et il a raccroché. Le lendemain, il partait pour l’Europe. Je n’ai plus jamais eu de contact avec lui.
Sur ces mots, proférés dans un suprême élan d’énergie, Limber perdit connaissance.
— Détachez-le ! ordonna le vieux.
Ils s’empressèrent. Quelques secondes plus tard, Tom gisait sur le sol du gymnase, le souffle haletant. Sa gueule de faux Noir était révulsée et l’on découvrait que la couleur avait été mal passée derrière les oreilles.
Le blond demanda au boss s’il comptait « réellement » l’expédier dans une maison de repos.
— De repos éternel, oui ! répondit cyniquement ce dernier.
Le type gominé s’en fut au lavabo et revint, tenant une serviette-éponge ruisselante d’eau qu’il appliqua charitablement sur le visage de Limber.
— Une vraie petite maman ! ironisa le trapu.
Nez-crochu haussa les épaules.
— Tu ne vas pas lui faire cadeau de sa mort ! fit-il avec un léger sourire.
Ils restèrent en cercle au-dessus de leur victime, guettant ses réactions. Au bout d’un instant, elle rouvrit les yeux, et des plaintes lamentables lui échappèrent.
— J’ai mal, geignit Limber. C’est comme si on m’avait déchiqueté…
— T’es un drôle de négro, dans ton genre, dit le blond. C’est vrai que tu es un peu pédoque, Tom ? Je me suis laissé dire que tu empafais des petits garçons, des coloureds légers, genre Portoricains.
Cette question fit comprendre à Tom que son destin était scellé. Bon, il avait fait son petit baroud d’honneur, maintenant il aspirait à crever le plus rapidement possible. L’intense douleur qui le fouaillait l’aiderait à subir son sort.
Le blond dégrafait le pantalon de Limber, puis le faisait glisser jusqu’à ses chevilles. Sous le vêtement rapiécé, Limber portait un délicat slip mauve à fines rayures vertes.
— Drôle de lingerie pour un clodo nègre ! ricana l’Arabe.
Le blond arracha le sous-vêtement d’une secousse. Le sexe modeste de Limber était grisâtre : il ne s’était pas badigeonné de teinture jusque-là. Il avait des poils châtain clair qui accentuaient encore l’anachronisme.
— Tu dois avoir le fion grand comme une entrée de métro, Tommy ! fit le blond.
Il dégaina son pistolet, écarta les fesses un peu flasques de Limber et enfonça brutalement le canon de l’arme dans son rectum.
— C’est bon ? demanda-t-il avec un sourire sadique.
Limber ferma les yeux et attendit. Le blond pressa par trois fois la détente. Tom Limber n’eut qu’un léger soubresaut. Chose curieuse, ses yeux se rouvrirent et il mourut en fixant l’énorme plafonnier blanc de la salle.
Le blond retira son pistolet avec dégoût et s’en fût le nettoyer au lavabo. Les autres regardaient le vieux qui arpentait le local d’une démarche saccadée. Au bout d’un moment, son énervement surmonté, il se planta devant ses hommes.
— Clay nous a baisés avec son cancer, déclara-t-il. Tom avait joué une belle partition en reprenant la peau d’un mendiant noir du quartier, mais Irving, lui, a agi dans le haut de gamme ! Il s’est rayé de l’état civil, ni plus ni moins. Garçons, il ne vous reste que vingt-quatre heures pour remettre la pendule de Clay à sa dernière heure.
Il sourit de son mot et ajouta :
— Je ne vous dis pas de chercher du côté de la femme, c’est l’abc du métier. En selle, mes gentils cow-boys, pour la chevauchée fantastique !