13

Lorsque nous sommes délivrés, Béru apostrophe Sauveur en termes véhéments :

— C’est toi, Kajapoul, hmmm ? J’t’ reconnais, c’est ma pomme qui t’a serré à l’un d’tes premiers casses, si tu t’souviendreras ? Tu doives avoir encore à la pommette la cicatrice dont j’ t’ai fait av’c ma ch’valière en cuiv’ qu’j portais à l’époque et qu’ j’ai dû m’défaire d’puis, car é commettait trop d’dégâts dans mes énervances. Dis voir, m’sieur l’mec, qu’est-ce y t’a pris d’embarquer mon Sana dans tes remoulades ricaines ? Un garçon impec, instruit, d’valeur, promise à un avenir resplendissante !

Boug’ d’Chinois vert, va ! M’lu risquer la peau ! Et pour qui, Seigneur, j’vous y d’mande ? Pour un malfrat encore plus faisandé qu’tézigue. Lu aussi, j’l’ai connu, Miguel-langue-de-velours. Quand y montait pas en ligne au Crédit Lyonnais ou à la Société Générale, y bouffait des chagattes ! Un sacré goinfre ! Toutes les tapineuses de Pantruche l’ raffolaient. Un vrai caméléon, ce gonzier ! La menteuse en tire-bouchon. Y passait ses aprèmes et ses vacances entre les jambons d’une frangine à lui briquer l’clito à l’huile de parlotes. Une épée, dans son genre.

« Note que ma pomme aussi j’raffole de la broute sur gazon frisé. Mais d’là à déferler des tyroliennes baveuses des heures durant dans la minouche d’une gerce, y a une margelle ! Moi, j’sus pour l’braque. Monté comme I am, c’s’rait malheureux. L’empaffage, c’est mon violon d’Indre-et-Loire, comme qui dirait. J’m’accomplille vraiment qu’les paluches su’ les miches d’une dame pour assurerer la prise : j’sus du genre ramoneur. Mais j’t’en reviens à cette idée de m’dévergonder l’môme. J’en suis baba qu’il cédasse à ta propose. Comme quoi, on peut jamais êt’ tranquille av’c les jeunots. Si on s’rait pas arrivés pile, tu t’laissais bouffer par des crocodiles. »

— C’est des alligators ! objecte Sauveur.

— Non, interviens-je. Des caïmans !

— Caïmans ou alligators, sans nous, y s’faisait bel et bien claper comme une entrecôte par ces vilaines bestioles. Non, mais vise-moi çu-là qu’est pas crevé et qu’a la prétention d’me sucrer une guitare ! Saloperie ! T’vas voir ta gueule !

Et Bérurier de shooter avec vigueur dans la tronche du saurien, lequel, sous ces coups de boutoir répétés, finit par abaisser sa herse et sombrer dans le coma.

Peut-être serait-il opportun, ô mon lecteur avisé, que je te précise une chose essentielle : Bérurier le Vaillant est revêtu d’une combinaison de plongeur qui le fait ressembler à quelque cétacé jailli des profondeurs. Son masque, remonté sur son bonnet de caoutchouc, ajoute au personnage un je-ne-sais-quoi d’extraterrestre qui désoriente.

— Tu es venu à bord comment ? demandé-je.

— On a un grand signe du Zodiac en cayoudchouc, genre barlu de débarqu’ment. Dans un sens, notre opération ressemb’ à celle d’Sainte-Mère-l’Eglise à la Libé.

— Qui ça, « nous » ?

— Ben, moi, Pinuche et l’commando, quoi !

— Pinuche est ici ?

— L’est d’meuré su’ l’signe du Zodiac, biscotte son emphysème. Lui, à son âge, la plongée sous-marine, ça lu torpill’rait les bronches.

— Explique-nous ce qui s’est passé, Gros ? Après avoir failli mourir bouffés par des caïmans, ce serait malheureux de crever de curiosité.

Le veau marin go :

— C’t’à la sute du coup d’turlu qu’t’y as passé pour l’affranchir à propos d’vot’ espédition à la suce-moi-l’-nœud.

— Eh bien ?

— Aussitôt qu’t’as eu raccroché, la Pine est v’nu m’esposer l’topo. On a décidé qu’ça fouettait la gadoue, vot’ histoire, et qu’on d’vait se manier la rondelle pour t’sortir d’ce sac d’embrouilles. Alors on est été voir l’Vieux. Et là, j’doive dire qu’il a été très bien, Chilou ! Efficace pour un’ fois. Tout d’sute il a fait tilt et a cramponné son turlu pour tuber au grand patron de l’F.B.I. dont il connaît. Le bonhomme en question s’est foutu dans une de ces rognes cont’ l’Cartel Noir, mais une rogne qu’on l’entendait gueuler dans l’biniou au Dabe. Tout en angliche, je t’fais remarquer. Une rogne dans c’t’ langue-là fait plus d’effet que dans les aut’, sauf p’t-êt’ l’allemand et l’japonais.

« Il disait, c’est le Vieux qui nous l’a répété, que l’nouveau Président voulait purger l’pays de cet Etat dans l’Etat qui soudoiliait la police, la justice, les institutions. Il voulait qu’on nettoive à fond et qu’tant pis pour la casse, tout ça. Y l’a d’mandé qu’on allave, moi et Pinuche, l’rejoind’ à Vagin-se-tond pour bien mett’ les choses au point concernant vous deux, y espliquer à fond la caisse l’bidule. D’or et d’orgeat, y l’allait brancher une équipe d’élite su’ c’bigntz. Pas des manchots, ni des ripoux qui se laissassent remplir les fouilles par l’Cartel, mais des encore utiles, façon Elliot Ness, des qu’on est sûr qu’au petit ni au grand jamais y bouffassent dans les gamelles des gredins. Tout ça.

« Alors on s’a embarqués, moi et le Débris. A peine posés à Vagin-se-tond, on a une converse av’c les chefs d’l’ F.B.I., à la raie au porc, et y nous propulsent sur San Francisco comme quoi la volaille d’Californie était à vos trousseaux. Qu’vous alliez vous faire gauler les noix incessamment. La fameuse équipe des litres était à pied d’œuvre, veillant au grain. Bon, on déhotte su’ la côtelette Ouest, prise en chargement par nos confrères. Ils disent qu’la situation a évolué. Les fédés vous ont arrêtés au chevalet d’la fille Kajapoul et emmenés à l’hôtel d’police, pour, un peu plus tard, vous remett’ à des scouts du Cartel ; c’qu’était bien la preuve qu’avait collision entre les poulets et l’Cartel Noir !

« Les mecs de l’F.B.I. avaient filoché les lascars et vosigues jusqu’au port où qu’une vedette vous a transbahutés à bord d’ce yachete. Y a z’eu conseil d’guerre. Le barlu étant hors des eaux territoiriales, donc pas question de le raisonner. D’aut’ part, à l’F.B.I., y savaient qu’y s’en passait des sévères à bord. Il y a quéqu’temps, on avait r’trouvé le corps d’un mataf du Silver Shark av’c un lingue d’vingt centimèt’ dans l’burlingue. L’était pas complètement mort, et avant d’canner y l’a bonni des trucs su’les agisseries des gens qu’appart’nait le yachete. L’a raconté l’histoire des crocos dans leur aquarium, qu’on leur donnait des pèlerins à tortorer. Les flics ont pensé qu’il délirait et n’ont pas donné suite. S’l’ment ma pomme, quand j’ai su qu’on vous avait drivés su’c’raffiot de merde, j’ai gueulé comme un charron. J’ai annoncé que j’allais frétiller un canot et v’nir voir.

« C’t’alors que les gars ont app’lé Vagin-se-tond et qu’on leur a donné l’feu vert pour une opération en règ’. On était six pour agir. Avec un matériel mimi : grenades soporifiantes, pistolets silencieux, mitraillettes, j’t’en passe ! Sophie-ce-ticket, comme on dit puis ! Les mecs, des techniciens pur fruit, j’te prille d’croire. On a inverti le yachete avec des cordes et des grappins. On avait des sacs et des tanches accrochés aux ceintures. A c’t’heure, y n’restait plus lerche d’équipage en exercice. En quéqu’grenades endormantes tout a été dit. »

— Chapeau, murmure Sauveur. Vous voyez, m’sieur Bérurier, j’vous gardais un chien de ma chienne pour le tabassage que vous m’aviez mis jadis.

Il caresse la cicatrice résultant de l’unique chevalière que Béru eût jamais portée au cours de sa vie mondaine, et déclare :

— Aujourd’hui, non seulement je ne vous en veux plus, mais je vous exprime ma gratitude et mon estime.

Un peu déconcerté par cette profession de foi, le Gros bougonne :

— Caresse de chien donne des puces !

Moi, depuis un moment, je n’écoute plus : je regarde remuer dans le tas de morts un personnage qui n’est autre que le grand inquisiteur. Plus très frais, le maître de la côte Ouest pour le Cartel Noir ! Il lui manque un pied, qu’un saurien foudroyé par une bastos dans l’œil tient encore entre ses dents. De plus, il s’est dégusté deux ou trois valdas dans le corps, ce qui le gêne vachetement pour faire ses abdominaux, l’abdominal homme des neiges.

Il a encore sa connaissance. Son regard froid est fixé sur nous. Il tient un pistolet extra-plat (un Bergougnant-Monpaphe calibre 8) et fait de louables efforts pour le braquer dans notre direction. Seulement ses forces l’ont abandonné et il n’est plus capable de soulever un timbre-poste à zéro franc cinquante (il aurait l’impression de faire des poids et haltères).

Avec dégoût (et des couleurs !), je pattouille dans cette écœurante gabegie : le sang en coagulance, les cadavres, les moribonds et les nombreux débris humains. Me penche sur le zig à la frime de lion agonisant. J’ôte l’arme de sa main et la jette derrière moi.

— C’est plus l’heure de faire joujou avec ce machin-là, bonhomme !

On se regarde. L’approche de l’agonie l’humanise enfin car je lis la peur dans son regard. Oui, lui, l’implacable, le décideur d’exécutions, lui qui a fait périr atrocement tant et tant de gens, il a les flubes, les jetons, les copeaux, les foies, la chiasse noire, les grelots, le traczir, les boules à zéro, les chaleurs, le taf, la mouillette, les chocottes. Un effroi glacé l’investit. Dieu, dans Sa totale et souveraine justice, fait du bourreau terrifiant une victime grelottante de trouille.

Il murmure :

— Il faut me soigner !

Non, tu te rends compte, vicomte ? Me bonnir ça à moi, qu’il allait faire manger tout vivant par des caïmans ! Faut pas chier la honte.

— Vous soigner ? fais-je gravement. En échange de quoi ?

— Je souffre atrocement.

— Est-ce tellement injuste ?

— On doit faire vite !

Je baisse le ton :

— Ecoutez, mon vieux, il y a peut-être une transaction possible.

— Vite ! supplie-t-il.

Mais je ne me bouscule pas.

— Effectivement, dis-je, j’ai eu le temps de parler avec Clay. Il m’a dit qu’il a été mis à mort, lui et ses compagnons, parce qu’ils avaient surpris un terrible secret, seulement il est mort sans m’en dire plus. Vous me racontez de quoi il s’agit et on réclame un hélico sanitaire qui viendra vous chercher sur le pont et vous conduira en clinique. D’ici une heure vous pouvez vous trouver sur une table d’opération. C’est une proposition intéressante.

— Je n’ai pas le droit, balbutie-t-il.

— O.K., mon vieux. En ce cas bonne crève !

Je me tourne vers mes deux potes qui assistent à l’entretien.

— On y va, les gars ? Cet endroit finit par me rendre neurasth !

Et nous nous dirigeons vers la porte.

— Non ! s’écrie l’inquisiteur.

— Vous parlez ? demandé-je.

— Si vous me donnez votre parole de policier que vous me ferez soigner.

Je n’hésite pas et avance la main du serment (à sornettes).

— Je vous donne ma parole ! fais-je gravement.

— Approchez !

Je m’agenouille dans la sanie. L’homme parle et en l’écoutant j’ai l’impression qu’un essaim d’abeilles prend mon rectum pour l’entrée d’une ruche.

C’est pas long : une phrase. Qu’on pourrait écrire en deux lignes et demie.

Je regarde alors ma tocante. Il est bientôt trois heures du mat’. Il n’y a pas de temps à perdre.

— Vous faites ce que vous avez promis ? demande l’inquisiteur angoissé.

— Je vous l’ai juré !

Alors Sauveur s’avance. Il a ramassé le revolver extra-plat arraché de la main du mourant.

— Services sanitaires ! annonce-t-il.

Il braque l’arme sur la poitrine de l’homme.

— Bonne bourre, mon pote.

Ça claque par six fois. Il tire en remontant le sternum. Les deux dernières quetsches se fichent dans la gorge et dans le front de l’inquisiteur.

Ensuite, Sauveur se tourne vers moi :

— Franchement, flic, est-ce que tu trouves ça immérité ?

Je sors de la pièce en haussant les épaules.


Y a regroupement général sur le pont. Le chef du commando balance des signaux avec une lampe torche à forte puissance, et bientôt un énorme Zodiac équipé d’un moteur de cent vingt chevaux vient accoster le « yachete ». Deux silhouettes à son bord : celle du pilote et une autre, plus étriquée : Pinaud César. Celui-ci éternue comme un perdu.

Lorsque nous le rejoignons, il m’accueille d’un aimable mais paisible :

— Bonsoir, mon petit Antoine. Je suis ravi de te retrouver en bonne forme. Tu n’aurais pas des Kleenex sur toi, par hasard ?

Bon, je gaze (le Zodiac itou). Sache, ô mon lecteur invertébré, fuligineux et un tantisoit déliquescent, oui, sache bien que, quarante minutes après avoir mis le pied dans cette espèce d’énorme capote anglaise gonflée, nous nous trouvons à Frisco, parmi des malabars pas commodes, dans un bureau solennel où on cultive le drapeau américain en pot.

Un grand type au nez fort, avec de longs cheveux ondulés et grisonnants qui lui tombent sur les épaules, des yeux faits pour contempler le crime et une braguette abondamment garnie (pas par une aubergine, c’est pas son style, il laisse ça aux danseurs et aux toréadors) se tient debout, en bras de chemise. Il porte des bretelles mauves sur une chemise bleue à col blanc.

Il dit dans son combiné téléphonique :

— Les services de Sécurité de la Maison-Blanche ? Ici l’agent F.B.I. Nicky Tubar, matricule 18.018, code A W 910. J’ai une communication de la plus haute importance à vous faire. Prière de m’appeler après vérifications, à l’agence de San Francisco dont vous avez le numéro sur la liste des urgences. Dérivation 16 ! J’attends.

Il raccroche et nous contemple, vaguement étonné par Bérurier, lequel, une fois dépouillé de sa combinaison de plongeur, se propose dans un vêtement de toile blanche assorti d’une myriade de tâches variées. Sous le complet estivalier, Sa Majesté porte un T-shirt jaune où se répètent des clubs de golf. Il est chaussé de godasses marron et coiffé de son éternel chapeau de feutre grisâtre, trouvé dans une poubelle voici une vingtaine d’années.

Le gars aux longs crins frisés bas me dit :

— Ça n’a pas l’air d’aller fort, commissaire ?

— C’est que nous n’avons ni bu ni mangé depuis une trentaine d’heures, Kajapoul et moi, expliqué-je.

— Seigneur ! Vous ne pouviez pas le dire ?

— Nous avions des choses plus importantes à vous apprendre !

Il ordonne à ses gars d’aller quérir des club-sandwiches et de la bière.

Bérurier profite des circonstances :

— Et s’ils trouvereraient en suce une bouteille de vin rouge, même américain, je serais assez preneur !

Là se situe le ronfleur du téléphone. Nicky Tubar le rafle d’un coup de sa pattoche velue.

— O.K., les gars ? demande-t-il. Bon, alors vous allez répondre à ma question. Est-il vrai que le Président doit se rendre aujourd’hui à Miami pour participer à un séminaire avec les dirigeants de la Nasa dans les salons de l’hôtel Rex Imperator ?… Oui ?… Alors vous allez annuler la réunion et envoyer des services d’artificiers chevronnés sur place pour une détection minutieuse. Selon des renseignements qui me parviennent, l’endroit est davantage miné que la mer du Nord pendant la dernière guerre. Cet après-midi, entre 3 et 4 heures P.M., tout doit sauter ! Vous m’avez bien reçu ? Tout doit sauter ! Faites vite.

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