12

Après, c’est devenu autre chose.

De tout à fait différent.

Mais que je te raconte


On survole la Californie qu’arrose un soleil à tout casser. Carte postale, vue aérienne. Le Pacifique d’un bleu presque noir à l’horizon, le ciel d’un bleu presque blanc vers les confins. Des alignées de palmiers le long des routes, des maisons « plein-la-vue », avec des pis-cailles aux formes tarabiscotées, des buildings blancs, des autos dont les chromes luisent comme des bancs de petits poissons. Voilà la photo intégrale. T’ajoutes des plages criblées de taches de couleurs vives (les maillots de ces dames ricaines) et c’est comme si tu y étais. T’as plus qu’à virer ce que tu voudras à mon C.C.P. pour me remercier de t’avoir épargné le voyage et on sera quittes.

La Simpson, honnêtement, je veux pas me vanter, mais je peux te garantir qu’elle en a pris plein les baguettes. Un coup géant ! J’ai déployé toutes mes ressources et ça fait beaucoup. Elle pilote avec lassitude. Des cernes de reconnaissance sous les lampions, la viande comblée.

A un moment, sa main quitte le manche de l’hélico pour flatter le mien, comme on caresse l’encolure du gail qui vient de remporter le Prix de Diane.

— C’était unique ! elle dit.

Elle répète :

— Unique.

Je tapote sa main, murmure avec modestie :

— Mais non, penses-tu, môme, un petit galop d’essai pour se mettre en verve. Si on se revoit, je te passerai la suite du programme : « La nuit de folies du calife », « La horde en rut », « Les manches à couilles attaquent à l’aube » !

Au bout d’un peu, elle rêvasse :

— Ce que vous m’avez fait : le très long baiser entre les jambes, comment avez-vous appelé cela, chéri ?

— La « tarte aux poils », ma chérie, chez nous, c’est monnaie courante ; même les sacristains le pratiquent aux chaisières !

— Fabuleux ! J’avais un peu connu cela avec mon psychiatre qui est hongrois d’origine, mais il avait de l’asthme et le plaisir n’avait pas le temps de se développer, comprenez-vous ?

— Ah ! c’est quelque chose qui ne souffre pas la médiocrité, sentencié-je. Il s’agit d’une manœuvre de longue haleine, si je puis dire. Il faut pour la réussir pleinement, disposer d’une cage thoracique à grande capacité et d’une langue de caméléon.

Elle opine (elle sait bien faire). Rêvasse encore à la merveilleuse séance sur la couverture. Je lui avais fait ôter sa combinaison verte et l’avais mise à genoux, de force. Doigt de cour dans l’œil de Caïn. Ensuite, embraque alternée, ce que, nous autres pros appelons le coup du « par-ci, par-là ». Au début, elle protestait que « Non, non, impossible ! » Mais impossible pas français, le président Mitterrand te le dira ! Au bout de cinq minutes, elle était folle de régalade et appelait : sa maman, son mari, le Président Bush, le pasteur Martin Luther King, le général Colin Powell, chef d’état-major des armées, sœur Thérésa, Frank Sinatra, son gynéco, le docteur Porridge, sa vieille grand-mère du Connecticut, son pot de vaseline Greymon-Diamond, le godemiché de sa sœur Barbara, son rouleau à pâtisserie, la main de son masseur, son bidet à jets multiples et sa bombe de mousse Buttockclean. Elle en redemandait toujours, en exigeait ! Et moi, infatigable, j’en dispensais généreusement.

Tout ça à quelque cent mètres du cadavre d’Irving Clay ! La mort, la vie : allégorie ! Et Sauveur, hébété, attendait la fin de notre plaisir auprès de sa victime. Mais il ne la reconnaissait pas comme telle. Pour lui, ça devenait accidentel, ce trépas. Ce n’était pas l’assassinat méticuleusement élaboré auquel rêvait sa vengeance, mais un banal décès à la suite de manœuvres ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Il avait frappé Clay pour l’estourbir, pas pour le buter. La nuance primait tout.

Comme si elle suivait le développement de mes pensées, Brigitte Simpson demande :

— Vous en avez fait quoi, du type que vous pourchassiez ?

— Rien, fais-je. Mon pote lui a mis une avoinée et on l’a laissé sur place avec sa tire.

— Vous êtes certain qu’il n’est pas mort ?

— Evidemment.

— Vous allez séjourner encore à Fresno ?

Je songe à la brave Maryse dont il serait grand temps que nous nous occupassions, comme dirait Jean Dutourd à qui il est arrivé de rater un train, mais jamais un subjonctif.

— Probablement deux ou trois jours, oui.

— Nous nous reverrons ?

— Avec joie.

— Dans un lit avec vous, ça doit être mieux que par terre sur une couverture.

— Vous en jugerez.

Je me retourne, Sauveur, dûment ceinturé, dort sur l’un des sièges arrière, mais du sommeil léger d’un truand qui a un flingue en guise d’oreiller. Mon mouvement le fait soulever une paupière.

— T’inquiète pas : j’entends tout, dit-il. Pourquoi veux-tu demeurer à Fresno ?

— Maryse ! Elle ne doit pas être transportable si on l’a opérée.

— Et alors ? Tu vas pas rester à son chevet et lui tenir la main entre deux troussées à cette péteuse ? Ta collaboration est achevée, flic. Tu dois rejoindre ta volière, moi je m’occuperai de ma gosse.

Il est amer, à cran, pas saisissable, fût-ce avec des pincettes en or gainées de velours.

— Comme tu voudras, soupiré-je.

— En rentrant à Paris, tu préviendras le frelot du Gitano ?

— Bien sûr.

— Et puis tu lui refileras de l’osier, un gros paxif. Pendant que tu limais madame, j’ai dégauchi le trésor de guerre du fumelard dans sa Porsche.

Il sort de sa vague un gros sachet en peau de chamois fermant à l’aide d’un cordonnet.

— Je le savais, dit-il. Ils agissent tous pareil, parce qu’il n’y a pas d’autres solutions pour réduire une fortune à sa plus simple expression. Des cailloux : diams et rubis. Le plus mignard avoisine les cinq carats. Tu proposes ça à Cartier, il t’embrasse à pleine bouche. Qualité exceptionnelle ; il savait choisir, le salaud !

— Ben tu vois : t’auras pas perdu ton temps, dis-je.

Il sent le mordant de ma voix et tique.

— Si tu veux ta part, flic, te gêne pas.

— M’insulte pas, le Turc, je ne le mérite pas.

Il hausse les épaules.

— Vous me plumez avec votre intégrité ! Tous tes collègues ne sont pas comme ça !

— Hélas ! non, mais dans l’ensemble notre boîte tient le coup.

— Je vais attriquer la moitié du pactole à Manolo, ce sera comme une espèce d’héritage que lui aura laissé le Gitano.

— Manolo fait dans les gemmes, justement.

— Alors il va mouiller !

— Tu risques de chanstiquer sa vie. Il est pépère avec les siens, dans sa maisonnette de banlieue. Comme sa grognasse n’est pas une épée de sommier, il va tirer des petites salingues aux terrasses. Bref, son existence est sur rails.

— Tu te figures que l’osier va lui faire perdre les pédales ?

— Ça risque.

— Non seulement il joue les vertueux, mais le voilà prédicateur, ce flic de mes burnes ! explose Sauveur. C’est pas perdreau, mais cureton que t’aurais dû te faire !

— Je m’accommode de ma conscience, mec. Quand je crois la cause intéressante, j’hésite pas à traverser l’Atlantique avec un truand, mais ça ne m’empêche pas de garder mon nez propre. Alors, « l’héritage » du Gitano, comme tu appelles ça, tu le remettras toi-même à Manolo de La Roca ; je fais pas le facteur dans ce genre de combines.

— Bien, monseigneur !


Une fois posés à Fresno, je dis civilement au revoir à notre piloteuse de charme (car son mari est là : un grand primate à poils blonds, avec des yeux clairs bourrés d’innocence et de connerie), et nous récupérons ma tire de louage sur le parking. Direction d’hosto.

Je me sens un peu penaud vis-à-vis de Maryse que nous avons abandonnée sur son lit de douleur. Vraiment, on peut dire que nous faisons passer la « justice » avant la tendresse, Sauveur et moi. Drôle de père et drôle d’amant qu’elle a touchés là, la pauvrette ! Le dabe ne songe qu’à éventrer l’assassin de son copain Gitano, l’amant qu’à faire reluire une ravissante pilote d’hélico ! Faudra qu’elle apprenne l’aquarelle, Maryse, ou la musique. Qu’elle se consacre à un art pour oublier les mesquineries de l’existence.

L’hôpital Santa Puta de la Constipation est neuf, étincelant de blancheur. Des infirmières pour feuilleton télé se meuvent silencieusement dans des couloirs égayés de lithographies futuristes représentant des villes dans le ciel, des trains volants, des femmes-automobiles et autres gracieux cauchemars de ce type.

On demande l’infirmière-chef. Toujours comme dans les feuilletons ricains, c’est une Noire pour donner bonne conscience au public, prouver l’à quel point on a l’esprit large aux States et que l’ancien racisme, tiens, fume !

Jolie personne, bien roulée, un maquillage approprié qui accentue la beauté de ses traits. Le cul un peu haut, comme toutes les Noirpiotes, ça, on n’y peut rien ; haut et cubique, comme si elles trimbalaient une giberne de gendarme sous leurs jupes. Côté odeur, c’est la pharmacie qui domine. Elle est agréable, seyante. Le climat californien me portant au derme, je ferais volontiers rebelote avec elle. Alors je plonge mes yeux au fond des siens et je prends ma voix suave de « speaker » d’avant-guerre pour lui demander comment se porte Miss Kajapoul. Elle me répond que l’opération s’est bien passée, que la patiente est réveillée depuis plusieurs heures et qu’elle a même de la visite.

Alors là, un qui cesse de jouer les mirliflores, c’est ton pote bien-aimé, le commissaire Cent-ans-de-tonneau ! De la visite, Maryse ? A Fresno ?

Le Turc est déjà dans l’escadroche. Je l’emboîte. Les marches par cinq ! La môme se trouve dans la chambre 204, en compagnie d’une certaine dame H.-J. Boil, victime d’un accident de la circulation.

On entre sans même toquer. Et on avise tout de suite la gentille Maryse, pâlotte dans son lit blanc, avec deux grands mecs de part et d’autre. Ces gus, ils sont aussi sympas que deux flaques de dégueulis d’ivrogne. Ils portent des costars de coutil blanc froissé comme la peau d’un char-peï, des chemises à rayures bousculantes, des chapeaux de paille à large bord. Tu dirais les héroïques gaziers qui vont sur les pentes de la cordillère des Andes tester le café pour les Etablissements Vavre. L’un a une gueule large et rouge, semée de boutons, ce qui le fait ressembler à une tarte aux fraises qui commence à déconner dans la vitrine ; l’autre se contente d’être d’un rose luisant de tête de porc rasée de frais. Ses cils blonds et ses lampions d’albinos n’ajoutent rien à sa séduction naturelle.

— Faites gaffe, ce sont des perdreaux ! annonce tranquillement Maryse, sans nous regarder, comme parlant à ces deux bourriques qui, fort heureusement, n’entravent pas le français.

Moi, self-control à tout berzingue, je me dirige vers le pucier de Mrs. Boil, près de la fenêtre. Après une hésitante, Sauveur m’escorte.

— Hello, Mistress Boil ! lancé-je d’un cœur joyeux et sincère.

L’interpellée est une petite vieillasse aux cheveux bleus frisottés. Le gus qui l’a emplâtrée n’y est pas allé de main morte, car il ne subsiste pas grand-chose de cette personne qui eût appartenu à sa géographie intitiale. Elle porte une minerve, a un bras dans le ciment, plus une jambe maintenue surélevée. T’ajoutes des blessures ouvertes un peu partout et t’obtiens une vieille poupée disloquée qui serait tombée dans un pot plein de mercurochrome.

— Comment vous sentez-vous ? poursuis-je en m’asseyant au bord de son pieu, fort malencontreusement, car j’écrase de mon séant le seul élément de sa personne qui fût resté valide : son pied gauche.

Son cri me fait me relever.

— Excusez ! dis-je. Faut-il sonner l’infirmière ?

La vieille déglinguée secoue négativement le chef.

— Non, ça ira. Qui êtes-vous ?

— Nous sommes envoyés par votre assurance pour un complément d’information.

— Mais, bêle la pauvre brebis calleuse, tout a été réglé, c’est en ordre.

Je lui souris.

— Simples points de détail à éclaircir pour le rapport définitif, Mistress Boil.

— Ah bon !

Je feins de ne pas m’occuper du lit voisin. Mais voilà que « Tarte-aux-fraises » marche délibérément dans notre direction.

— Hé, vous ! fait-il en pointant sur mon triceps un index gros comme ta queue en érection.

— Moi ? gagné-je du temps.

— Oui. Vous êtes français ?

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Parce que ça s’entend.

Un certain froid monte le long de mes jambes, glace mes génitoires, investit mon rectum, grimpe encore… Bon, je suppose qu’on l’a dans le fignedé et que ma ruse compte pour du beurre rance.

Alors voilà qu’il se passe des choses. Pas des jolies. C’est le gros caca de chien sur le tapis persan de la marquise ! Ce con de Sauveur trouve rien de mieux que de dégainer sa rapière et d’enfoncer le canon dans le bide du poulardin.

— On se calme ! il tonne.

Comme quoi, quand t’es forban, tu le restes pour toute ta vie.

— Papa ! Je t’en supplie ! lance la pauvre Maryse.

Je me demande comment un pareil imbroglio va pouvoir se dénouer. C’est Tarte-aux-fraises qui trouve la soluce. Putain, ce coup de boule taurin qu’il file dans le clapoir à Kajapoul ! Un mouvement bref, parti de l’instinct. Monumental ! Sauveur tombe sur son cul comme une poire trop mûre largue l’espalier. Complètement estourbi. Tu pourrais le compter dix sans problème. Il a lâché son feu et Tarte-aux-fraises, sans perdre une seconde, a posé le pied dessus. Son pote se pointe à la rescousse. C’est joué avec une célérité qui force l’admiration. Je crois qu’en Francerie on a beaucoup à apprendre de nos homologues ricains. Nous nous retrouvons menottes aux poignets en deux coups les gros. Pas flambards. M’est avis que la cote du Sana enregistre un léger fléchissement à la bourse des limiers d’élite ! Ah ! il n’est pas près de retrouver la douceur angevine, Tonio !


Les deux bédis sont des fédés. Ils nous ont drivés dans un bureau vitré insonorisé. A travers les cloisons de verre, tu découvres d’autres burlingues, et d’autres encore, plus loin. Toute la vie de l’hôtel de police se trouve exposée. On aperçoit des draupers en civil, d’autres en uniforme, des prévenus, des chefs, des putes, des camés fin perdus. La faune de « Detective Story », quoi.

Goret-rose et Tarte-aux-fraises ont accroché leurs vestons et leurs badas de carnaval au portemanteau. Ils arborent des limaces à manches courtes et tout deux ont des brandillons musculeux, couverts de poils blond-roux. Ils sont du genre taciturne. Ils parlent peu, mais ce qu’ils disent c’est rien que du concentré. Ils nous ont fouillés et tout ce que nous avions en poche se trouve étalé sur la plaque de verre du bureau. Le butin de Sauveur : liasses de mille verdâtres et cailloux où pullulent les carats sont gracieux. Là, espère, ça nous enrichit le pedigree. Je me sens flic pourri à outrance.

Tarte-aux-fraises sort s’acheter un Coca au distributeur du hall. Il revient en buvant à la boutanche. Son holster lui confère une allure de flic de films noirs : le méchant aux coups tordus. Goret-rose, lui, depuis plus d’un quart d’heure examine nos fats scrupuleusement, et quand il a terminé, recommence. A la fin, il sort en les emportant et c’est Tarte-aux-fraises qui nous prend en charge, sa bouteille de Coca à la main. Sauveur a les deux lèvres éclatées, gonflées. Il a paumé une dent de devant et on voit une brèche noire dans sa clape qui fait tout sauf distingué. Il arbore ce fatalisme propre aux truands que les perdreaux viennent de serrer. Chez messieurs les hommes, la défaite s’accepte avec dignité.

Au bout d’un peu, Tarte-aux-fraises s’adresse à moi :

— C’est vous qui avez volé le station-wagon des campeurs dans la forêt de Thank’s Verymuch ?

Si je m’attendais ! Un vrai pro ! Toujours attaquer un prévenu par un délit mineur pour le rassurer. C’est plaisant. Seulement, comme il a affaire à un autre vrai pro, ça perd de son charme.

Il ajoute :

— La fille de l’hôpital… (il consulte un faf), Maryse Kajapoul, a reconnu le fait. Vous l’avez transportée dans le véhicule en question.

— Ecoutez, dis-je, je suis aussi de la Maison, alors on ne va pas se mettre à finasser ; nous allons tous gagner un temps appréciable en jouant cartes sur table. Je conçois que ma position vous semble équivoque, pourtant, malgré les apparences, je suis irréprochable.

Il n’a pas l’air joyce de ma propose. Reste plantigrade. Hostile. C’est pourtant agréable pour un poulet, un prévenu qui propose de jacter.

Son pote revient. Il tient un feuillet genre télégramme qu’il met sous le nez de son collègue. Tarte-aux-fraises lit et reste impavide. L’autre froisse le papelard et le glisse dans sa poche de pantalon. La scène tourne à l’irréel. Les deux mecs continuent de nous observer sans parler. Goret-rose regarde sa montre. Dehors, la journée qui en a un coup dans l’aile commence gentiment à violir. L’appareil à air conditionné zonzonne doucement. Quelque part, malgré les vitrages insonorisés, une fille pousse un cri hystéro. Machinalement, on la cherche des yeux à travers la succession de bureaux, mais on ne voit rien. J’ai faim, soif et sommeil. Surtout soif.

— Je pourrais avoir un verre d’eau ? finis-je par demander.

Ils ne répondent rien, mais ça donne l’idée à Tarte-aux-fraises d’achever son Coca.

On attend encore.

— Dites donc, fais-je, j’aimerais bien qu’on prenne ma déposition, c’est envisageable ?

Un voyant vert s’allume sur le socle du téléphone. Goret-rose décroche :

— Oui, c’est moi ! Passez-moi la communication.

Un temps. Il écoute. C’est plutôt bref. Il fait « O.K. », raccroche. Puis, à nous :

— Remettez tout ça dans vos poches !

On ne pige pas. Il répète :

— Vous m’avez entendu ? Reprenez votre foutu fourbi.

Eberlués, chacun de nous récupère ce qu’il avait dans ses vagues avant la fouille. Sauveur, pourtant, hésite à se saisir des dollars et des cailloux. Il jette un regard interrogateur aux deux fédés, lesquels ont un acquiescement maussade. Alors, bon, il se charge. Tarte-aux-fraises va même prendre le pistolet dont l’avait menacé le Turc et le lui tend par la crosse. Là alors, on n’en peut plus de pas piger.

— Suivez-nous !

On retraverse les locaux sans être menottés. L’air sent la sueur, la poussière ; les climatiseurs malaxent tout ça.

Sur le perron, la chaleur de cette fin d’après-midi nous suffoque. Comme nous apparaissons, une énorme limousine de 15 places, qu’on trouve seulement aux States, et qui stationnait en double file, s’avance. Elle se range pile devant nous. Goret-rose ouvre l’une des portières.

— Montez ! enjoint-il.

Nous obtempérons. A l’intérieur, ils sont quatre, plus le chauffeur. Quatre gonziers aux mines tellement rébarbatives qu’elles guériraient le hoquet d’une tigresse allaitant ses petits. On s’assied sur la banquette placée dans le sens inverse de la marche, c’est-à-dire face aux quatre personnages mentionnés sur l’étiquette, au-dessus de la date limite de conservation du produit.

Cette brochette est impressionnante. Des mannequins de cire ! Seuls leurs yeux restent mobiles. De droite à gauche, il y a un gars trapu, à la poitrine épaisse, dont le menton s’adonne de deux bourrelets ; un grand blond aux traits géométriques ; un Arabe très pâle, dodu, au front dégarni ; un zig à frite de condor, plutôt négligé, affublé d’un blouson râpé, de baskets cradingues et qui s’est tellement tartiné la chevelure de gomina que des boulettes grosses comme des griottes restent agrippées à ses tifs.

Drôle de quatuor. Quand nous sommes assis, je constate alors que la portière s’est refermée et que Tarte-aux-fraises et Goret-rose n’ont pas pris place dans la tire. Ils sont restés à quai et regardent s’éloigner le navire. Goret-rose s’évente avec son beau bitos d’opéra comique. Très très comique.

Comme les quatre vilains continuent de se taire, à l’instar de leurs collègues fédés, Sauveur murmure de sa pauvre bouche tuméfiée :

— On fe croirait au mufée Grévin.

D’accord, mais ce groupe inquiétant représenterait qui ou quoi ? La police ou le crime ? Le vice ou la vertu ? Moi, ça ne me dit rien du tout, ce foutu micmac. Je sens venir une béchamel vachetement onctueuse. Que les condés nous aient sautés, ça me paraissait logique. Mais qu’une fois à la maison de police, ils nous fassent renfouiller notre barda et sortent pour nous confier à des zozos de ce calibre, là, y a comme un défaut. Ça coince ! L’ourlet se défait. Car ces quatre messieurs, dans cette immense carriole pilotée par un gros Noir en uniforme, ça ne ressemble plus du tout à une opé poulardière.

Voilà que nous quittons la ville pour attraper la route de Frisco. J’ai de plus en plus faim et soif. Je me sens épuisé au point que, malgré la gravité de la situation, je finis par dodeliner et m’endormir en pointillé. Faut dire que ce monceau de ferraille sans aucune tenue de route se fait berceur. Il accomplit un imperceptible mouvement de roulis propice à la dorme. Je finis par en concasser contre l’épaule de Kajapoul. Allégorie : le crime servant d’oreiller à la police !

Dans une demi-conscience (proche de la demi-inconscience), je me dis que la situation n’est pas grave, qu’elle est seulement désespérée. Pour revenir de cette croisière, y a pas de réservation possible.

Il a été perfide, le Sauveur de m’entraîner dans cette gadoue. Tu trouves qu’il mérite son prénom, toi ?


On ne va pas jusqu’à San Francisco car, lorsque je m’éveille, il fait nuit. La lune, lanterne chinoise (toujours quand elle est pleine comme une vache), les étoiles, larmes d’argent (merci), la mer et ses blancs moutons (remettez-nous une tournée, la patronne). On se dirige droit vers cette dernière et nous atteignons un port qui doit être très plaisant de jour. Là, les quatre mousquetaires descendent et nous intiment d’en faire autant ; ce dont. L’énorme calèche et son caléchier (qu’allait chier) disparaissent. A quai, parmi une flottille d’aimables barlus, on distingue une vedette d’au moins dix mètres, agiornalement éclairée, ayant deux matafs à son bord, portant des maillots blancs sur lesquels est écrit Silver Shark en caractères bleus.

Go ! fait le blond.

Crois-moi ou va te faire caréner la zifolette chercheuse pour lui assurer une meilleure pénétration, mais c’est le premier mot dont on veut bien nous gratifier : deux lettres !

Sauveur murmure :

— Ils comptent nous faire le coup du rouleau de grillage, en pleine mer. On va pas se laisser piquer comme des bleusailles, non ? Puisque les flics m’ont rendu mon moukala, je pourrais essayer de cartonner ces gentlemen.

— Tu charries ! C’est des pros hors concours, t’auras pas le temps de dégainer que tu te retrouveras au sol avec trois livres d’acier calibré dans le burlingue.

— Mourir de ça ou noyé…

— Attends, je crois pas qu’ils aient décidé de nous balancer à la sauce, du moins pas tout de suite. Si tu veux mon point de vue, ces mecs appartiennent à l’organisation qui traquait Irving et ils entendent savoir comment et pourquoi nous interférons dans cette louche aventure.

Deux bourrades féroces nous propulsent à bord de la vedette, mettant fin à nos considérations plus ou moins oiseuses. Je me tords un pied en chutant dans l’embarcation et je devine que ça se met à enfler illico presto. La pétoche tout azimut, quoi !

On est beaux, Sauveur et moi, lui avec sa bouche en chou-fleur, moi avec mon entorse, entre les mains de ces quatre personnages que l’on sent redoutables au-delà de tout !

La vedette quitte le quai, sort du port et pique sur la haute mer. Très vite, je pige où nous allons. A quelques encablures, comme l’on dit dans les romans de Stevenson, on aperçoit un grand bateau illuminé. Des guirlandes d’ampoules le ceinturent. On entend de la musique répercutée par les eaux. Y a fête à bord.

Effectivement, notre embarcation met le cap sur ce navire. L’un des deux matafs a dégainé un talkie-walkie et dit des choses que je ne perçois pas à cause du vacarme des moteurs. La distance entre la vedette et le yacht diminue rapidement. Bientôt, je suis en mesure de lire le nom de ce dernier sur sa coque : Silver Shark. Donc, la vedette appartient au bord du gros barlu.

Au fur et à mesure que nous approchons, je distingue des passagers en tenue de soirée, sur le pont où a lieu la fête. Tiens-toi bon au bastingage, c’est pas de la musique en conserve qui anime la sauterie, mais un vrai orchestre. M’est avis que le propriétaire de ce barlu doit affurer un max pour s’offrir de tels caprices.

On accoste le flanc du yacht dans lequel est ménagé, un peu au-dessus de la ligne de flottaison, une ouverture commandée par une large porte coulissante. Un pan incliné a été sorti, muni d’une double rambarde. A l’intérieur, deux grosses ampoules, à la lumière laiteuse, éclairent le pont réservé à l’embarquement des denrées et ustensiles. Quelques ombres de matafs s’y agitent.

— Débarquez ! nous dit l’Arabe.

On obéit. Les quatre vilains nous suivent. Une fois à bord, nos escorteurs se désintéressent de nous et nous sommes pris en charge par les marins du Silver Shark, de charmants bambins à bouilles de chourineurs. Cheminement dans des coursives. L’un des matafs (tatoués) qui nous précèdent s’arrête devant une porte de fer dont la fermeture est commandée par un volant. Il actionne celui-ci et déponne sur un local sombre qui pue l’huile chaude. On nous y pousse sans brutalité, et la lourde se referme. L’obscurité est totale. Je peux t’affirmer que c’est angoissant sur les bords.

— Comme des rats, bordel ! gronde Sauveur. J’aurais pas dû t’écouter, et lancer une offensive avant d’embarquer.

J’avance, les bras en avant. Dans ces cas-là, tes mains deviennent tes yeux. Je palpe une cloison de tôle, des têtes rondes de rivets. Je la suis. Quatre petits pas, elle tourne à angle droit. Quatre autres pas, nouveau virage. Bref : une boîte ! Une boîte de métal, le plancher est aussi en tôle, gaufrée celle-là. Pas un siège, pas un objet, rien ! Des surfaces lisses où les rivets forment une théorie de bubons. Il fait une chaleur tropicale, et l’air est raréfié. Je m’assois, le dos à une cloison… Vaincu.

Oui, t’as bien lu, Lulu : vaincu. Vain cul que je suis !

— Tu crois pas que nous aurions dû rester devant notre Dubonnet, le Turc ?

— Faut penser à autre chose, il conseille en technicien de la claustration.

La verrouillanche, il connaît, Sauveur.

— T’as raison, admets-je. As-tu remarqué le tatouage du marin qui a ouvert la porte ? Depuis l’épaule jusqu’au coude. Ça représente une sirène. Quand il fait gonfler son biceps, on doit avoir l’impression que la sirène est en cloque, non ?

— C’est tout ? demande Kajapoul.

— Je fais ce que je peux pour penser à autre chose, mon drôlet.

Je l’entends qui s’assied lui aussi, en geignant. Il continue de parler en remplaçant les « s » par les « f », mais je renonce à transcrire ici cette anomalie momentanée du son, rien n’étant plus grotesque que ces auteurs (ça pullulait au siècle dernier) qui restituaient fidèlement dans leurs textes les accents, les bégaiements, voire les claudications !

— En somme, fait-il, la police nous a livrés au Cartel Noir ?

— Pas plus malin que ça.

— C’est quoi, selon toi, ce bateau ?

— Le yacht d’un des chefs de l’Organisation.

— Ils attendent quoi de nous ?

— Qu’on leur dise ce que nous savons.

— Et on va faire quoi ?

— Le leur dire.

— Tu crois ?

— Pourquoi ferait-on mystère de ce que nous avons découvert ? On n’en a rien à secouer de leurs combines. Nous, ce qui nous intéressait, c’était de retrouver Miguel de La Roca, et tout ce qu’on a récupéré de lui, c’est le bout d’acier fondu qui était resté coincé dans son épine dorsale (les pines d’or sale).

— Tu penses que si on s’affale gentiment, ils nous relâcheront ?

— Bien sûr, ricané-je, et même ils nous feront une pension de veuves de guerre.

— Ça rime à quoi de nous fourrer dans cette cage de fer ?

— Ils veulent nous conditionner.

— Jusqu’à quand ?

— Peut-être jusqu’à la fin de la fête ; excuse-moi de ne pas te répondre avec certitude, mais les batteries de ma boule de cristal commencent à flancher.

Un long moment s’écoule, puis Sauveur déclare :

— Je suis navré de t’avoir entraîné dans ce coup tordu, flic. Je voudrais te dire merci, pendant que je peux encore. Et chapeau ! T’es un mec grand format.

Même quand t’es à gésir, exténué, dans une geôle, ça fait plaisir à entendre.

Kajapoul ajoute, la voix songeuse, pleine de regrets :

— Si au lieu d’être perdreau, t’avais été voyou, t’aurais fait une carrière superbe, grand !

— C’est comme toi, l’ami. Si au lieu d’être truaud, tu étais rentré dans la police, tu serais divisionnaire en retraite !


Une lumière vive ! Des voix.

J’ai un soubresaut et m’arrache au sommeil de plomb dans lequel je troquais la dure réalité contre des cauchemars plus dégueulasses qu’elle.

La porte s’est ouverte. Je cligne des yeux. Deux matafs en maillot blanc, avec le nom de ce foutu navire écrit en lettres tarabiscotées. Y a le gus au tatouage sirénique (il a dû se le faire faire en Angleterre, car la sirène ressemble à Mrs. Thatcher).

Il dit :

Get up ! ce qui, dans tous les dicos franco-anglais et lycée de Versailles signifie « debout ».

On se lève. Dans le mouvement, ce con de Sauveur, gangster pour noces et banquets de grande banlieue, laisse choir son pistolet. Le tatoué ramasse l’arme et la passe dans sa ceinture. On y va. Au bout de la coursive, on emprunte un ascenseur qui nous monte d’un pont seulement. Bref cheminement et nouvelle porte, mais qui ne s’actionne pas à la manivelle comme la chambre forte d’une banque super-équipée. Nous pénétrons alors dans l’endroit le plus fou, le plus insolite qu’il m’ait été accordé de voir. C’est tellement insensé que je ne sais par quel bout commencer une description qui, pourtant, est absolument indispensable, lecteur vénéré, pour que tu puisses ensuite comprendre, avec le minable quotient inintellectuel qui t’a échu, la suite des dramatiques événements.

Imagine un très vaste local, de forme à peu près cubique, mesurant approximativement dix mètres de côté, ce qui revient à dire que ce volume s’inscrit sur trois niveaux. Contre l’un de ses pans, une sorte de tribune basse est dressée, offrant environ une douzaine et demie de places. Il s’agit de banquettes capitonnées, recouvertes de cuir de Suède. Elles sont vides lorsque nous sommes introduits. Devant la tribune, une table, un fauteuil et, en face dudit, un banc de bois grossier. Tu me suis jusque-là, Nicolas ? Pas de questions ?

O.K., je poursuis.

Cet agencement n’est pas sans évoquer une sorte de tribunal. Mais ce n’est pas lui qui fait la dinguerie du lieu. Oh ! que non, s’il n’y avait que ça ! L’ahurissant, l’impensable (d’Olonne), c’est le gigantesque aquarium occupant le reste du local. Huit mètres de long, cinq de large, six de hauteur. Empli d’eau. Et dans cette flotte verdouillante, un abominable grouillement de caïmans, voire peut-être bien d’alligators. L’horreur. Le plus petit de ces sauriens va chercher dans les quatre mètres. Et il y en a… Attends que j’essaie de les dénombrer. Il y en a… un, deux, trois, quatre, cinq, six. Merde ! ils bougent toujours !… Sept… Il y en a huit ! Ces effroyables reptiles barbotent dans l’immense aquarium de verre. Parfois, certains viennent appuyer leur gueule redoutable contre les parois et nous jettent des regards de convoitise. Pas piqué des hannetons, l’historiette, hein ?

Mais attends, j’ai toujours pas fini. Sur l’aquarium il y a une grille et, sur cette grille, un homme nu, ficelé et bâillonné. Les crocos sentent cette gourmandise au-dessus d’eux et c’est ça qui les énerve. Ils sautent pour essayer d’attraper la proie. Ce faisant, ils se cognent les naseaux contre la grille.

On mate le panorama et nos meules se crispent au point qu’on pourrait servir de coupe-cigares chez Davidoff.

Sauveur me dit :

— C’est le barlu à Dracula ou quoi ? On joue dans un James Bond ?

Je ne réponds pas. Je sens qu’un moment capital de mon existence est en train de commencer. Et je risque de finir avec lui, comme l’écrit avec pertinence Mme Yourcenar dans « Peau de balle et ballet de crins ».

Le tatoué nous dit qu’on peut se sit down, en montrant le banc de bois des Galeries Barbès.

Pourquoi pas ?

Alors on dépose nos deux joufflus et on se met à contempler les évolutions des vilaines bestioles. Ça me rappelle un élevage de crocos que j’ai visité en Thaïlande. Des chiées de bassins où les sauriens étaient classés selon leurs âges, leurs tailles. Des ponts gracieux enjambaient ces réservoirs et je regardais, fasciné, les évolutions des bestioles. Cette fois, la sensation est plus forte car les gaspards en question sont gigantesques et l’homme ligoté nu au-dessus d’eux laisse prévoir des scènes monstrueuses.

Au bout d’un moment, une porte faisant face à celle par laquelle on nous a introduits s’ouvre et des gens en tenue de soirée pénètrent dans le local. Une majorité d’hommes, en smok blanc pour la plupart, mais il y a trois femmes parmi eux : robes longues, diams partout, maquillage à grand spectacle. En tout quatorze personnes. Ces gens s’installent dans la tribune. On sent qu’ils ont l’habitude des lieux. Ils devisent sans trop s’occuper de nous, sinon la plus jeune des dames, une platinée-Marilyn d’une quarantaine de carats qui, je le sens, me juge beau gosse et, dès lors, se demande si j’en ai une grosse et sais m’en servir.

Quelques instants de jacasserie mondaine, puis un dernier personnage apparaît : le grand inquisiteur ! Drôle de type ! La cinquantaine, une élégance raffinée. Il a le visage plat, large et pâle au milieu duquel un nez brisé, devenu pied de marmite, prend l’allure d’un vestige romain sur une place italienne. Des cheveux gris abondants, coiffés en arrière, à la lion. Le regard un peu globuleux.

Contre toute attente, il ne prend pas place dans le fauteuil, mais reste debout, une main dans une poche de son veston avec le pouce en chien de revolver, à l’extérieur.

Il s’adresse aux invités.

— Chers membres, commence-t-il, je vous remercie d’avoir tous répondu à mon invitation. Permettez-moi de passer maintenant aux choses sérieuses et de vous informer de l’évolution de différentes affaires qui furent préoccupantes pour le Cartel mais qui sont en passe de trouver leur solution.

« Vous apercevez, sur la grille du vivarium, un homme entravé. Il s’agit de Petro Da Silva qui centralisait les revenus du Cartel sur la côte Ouest en ce qui concerne les stupéfiants. Notre brigade de contrôle a découvert des malversations que Da Silva a commises pour un montant de huit cent quarante-trois mille dollars. Il a reconnu les faits. Nous avons pensé qu’une telle indélicatesse méritait la mort car, si le Cartel Noir ne se montre pas intraitable sur la probité de ceux qui travaillent pour lui, c’est tout son crédit qui risque de s’effondrer. Comme chaque fois, nous allons procéder à un vote qui confirmera ou infirmera la sentence proposée par les sages. Qui est pour la neutralisation de Da Silva ? »

Toutes les mains se lèvent.

— L’unanimité, enregistre celui que, spontanément, j’ai appelé « le grand inquisiteur ». Eh bien ! que les choses s’accomplissent !

Il fait signe à l’un des deux marins. L’homme désigné se dirige vers une espèce de potence fichée à l’un des angles de l’aquarium. Une chaînette pourvue d’une poignée en pend. Il tire dessus. Alors la grille surmontant le vivarium aux caïmans s’ouvre en son milieu et l’homme dévêtu choit dans la terrible cuve.

Ce qui s’opère alors dépasse l’entendement. A peine en contact avec l’eau, le malheureux est littéralement happé. Huit gueules béantes, d’un rouge violine, se referment sur lui. Chaque saurien tire sa prise à lui. L’eau devient rouge. Le corps du supplicié est écartelé, disloqué, broyé, mangé ! Indescriptible ? Non, puisque je suis en train de décrire. Mais j’en rajoute pas, me cantonne dans les limites du supportable, pas que t’ailles au refile, mon lecteur si douillet ! On voit flotter entre deux eaux des lambeaux de chair, tiens, si je te disais : un pied ! C’est terrible, un pied tout seul. Des entrailles s’étirent comme se dénoue un nœud de serpents. La tête, dédaignée, roule au fond du bac de verre, se déplaçant au gré de l’agitation des reptiles. L’horreur ! The horror !

Et ce sinistre aréopage contemple la scène sans broncher. Les femmes ne pâlissent même pas. M’est avis que ce joli trèpe est accoutumé à de telles « exécutions ». Les crocos bouffent avec voracité car on doit les affamer préalablement. Ils se battent pour des reliefs. Remontent en surface pour mastiquer joyeusement. Des tronçons d’os sortent de leurs clapes géantes. A présent, la flotte est à ce point teintée par le sang qu’on ne distingue plus très bien les ébats des joyeux drilles.

Le mataf a actionné de nouveau la chaînette et les deux parties de la grille ont repris leur position initiale.


— Bien, fait le grand inquisiteur, voilà donc un premier point réglé. A présent, nous devons nous occuper des deux hommes que voilà. Etrange cas que le leur. Ils sont l’un et l’autre français. Celui-ci est policier et occupe d’importantes fonctions à Paris. Celui-là, au contraire, est un petit gangster, sans doute pas très malin puisqu’il a passé davantage d’années dans les prisons que dehors.

Rires complaisants de l’auditoire.

— Avant de vous parler d’eux davantage, reprend l’orateur, il me faut, mes chers amis, vous signaler un fait capital. Il y a peu de temps, le Cartel Noir, pour des raisons top secret, a décidé de faire disparaître cinq de ses membres actifs : Franck Studder, Charly Rendell, Quentin Deware, Tom Limber et Irving Clay. Pour les quatre premiers, le « contrat » les concernant a été accompli normalement. Pour le dernier, il n’a pas été possible de… l’exécuter pour l’excellente raison que Clay est décédé avant, de sa bonne mort : cancer. Des vérifications furent faites par les gars du Cartel (insuffisantes, nous devions nous en apercevoir par la suite). Je vous le dis d’emblée, Clay nous a feintés avec sa mort naturelle. En réalité, il avait ramené d’un voyage en France une petite crapule à qui il a fait prendre sa place au moment de la crémation.

« Astucieux ! Clay avait été prévenu que ses jours étaient comptés et avait eu l’idée de ce gag pour s’en sortir. Malheureusement pour son plan, le damné Français était un coureur de filles. Pendant son séjour chez Clay, à Gulfport, il était devenu l’amant d’une petite entraîneuse noire. Comme le gars, en outre, était du genre fouille-merde, il avait déniché le téléphone de Clay à Fresno, où Irving comptait se “retirer” et l’avait communiqué à sa moricaude. Vous avez bien suivi, ladies and gentleman ? O.K. C’est là que se situe l’arrivée de ces deux hommes qui, je le suppose, étaient à la recherche de la petite crapule de chez eux, un certain de La Roca. Leurs recherches les ont conduits chez l’entraîneuse qu’ils ont noyée dans sa baignoire après l’avoir fait parler. »

— Faux ! m’écrié-je. Je suis policier, non assassin !

L’homme murmure, sans s’émouvoir :

— Un instant, je vous prie.

Puis, reprenant le fil de son récit :

— Comme ils avaient demandé l’adresse de la fille à ses compagnes et rencontré des voisins à elle dans l’escalier, il n’a pas été difficile à la police du Mississippi de découvrir leurs traces et d’apprendre qu’ils avaient pris l’avion pour la Californie. Les fédés ont été mis sur le coup. Enquête éclair qui leur vaudra la reconnaissance du Cartel Noir. Ils ont arrêté ces deux personnages qui avaient assassiné le frère de la femme de Clay près d’une mine abandonnée de la Sierra Nevada.

— Faux ! réitéré-je.

Le grand inquisiteur me sourit avec presque de la bienveillance :

— Le moment est venu de vous expliquer, monsieur le détective.

A cet instant, je me dis que pour ces braves notables de la haute criminalité, les plus belles paroles, les plus émouvantes, les plus exaltantes constituent de la musique pour sourdingues. Quand on donne à becter un homme vivant à huit caïmans affamés, la sensibilité est lettre morte. Je leur réciterais du Marguerite Duras ou les manuscrits de la mer Morte, ce serait du pareil au même. Néanmoins, soucieux de ne rien négliger, je leur raconte par le menu et avec une concision qui filerait la chiasse verte à Bossuet soi-même, la cascade d’événements qui se sont déroulés jusqu’à ce jour. Je ne passe sous silence que la façon pittoresque dont j’ai fait la connaissance de Manolo de La Roca, car ils ne pigeraient pas en quoi consiste une minette longue durée. Je leur donne les motifs, le développement de mon enquête, ne taisant aucun des événements. A la fin, ils poussent une exclamation lorsque je leur annonce que Clay est mort pour de bon, buté par mon copain truand. J’explique en quel lieu il se trouve ; ils n’auront aucun mal à récupérer sa carcasse dans le cas où elle les intéresserait.

Lorsque je me tais, le grand inquisiteur opine, l’air satisfait.

— Que voilà donc une bonne nouvelle, dit-il.

Et tous de renchérir.

— Monsieur le détective, fait-il, se tournant vers moi, votre récit avait des accents de vérité qui me donnent à penser que c’est bien ainsi que les choses se sont déroulées. J’aimerais pourtant insister sur un point : Irving Clay vous a-t-il fait des confidences avant de mourir ?

— Comment aurait-il pu m’en faire : il était dans le coma à la suite du terrible coup de crosse que lui a porté Mister Kajapoul !

Il assentime de rechef (d’état-major).

— Vous l’avez coursé à bord d’un hélicoptère ?

— Exact.

— Comment êtes-vous rentrés du Mexique, si vous l’avez conduit dans la carrière en question avec la Porsche blanche et que vous y ayez abandonné celle-ci ?

Dis, il phosphore, le salaud !

— L’hélico nous suivait et c’est lui qui nous a ramenés à Fresno.

— Quelle compagnie ?

Je le lui dis.

— Qui pilotait ?

— Une femme.

— Vous connaissez son nom ?

A quoi bon tergiverser, ils l’apprendront de toute manière.

— Mrs. Brigitte Simpson.

— Et cette femme s’est rendu complice d’un meurtre en transportant des gens qui venaient d’évacuer un cadavre dans un coin isolé ?

— Elle nous attendait sur un terre-plein assez éloigné de l’endroit où se trouve le corps de Clay.

Troisième opinade courtoise de l’inquisiteur à tête léonine.

Il s’adresse au « jury » :

— Mes cher amis, je vous prie de m’accorder quelques instants ; je compte procéder à certaines vérifications. On va vous servir du champagne.

Et il s’évacue. Dans la cuve maudite, le calme est à peu près revenu. Parfois, un alligator mordille la tronche de feu Da Saliva comme un chiot se fait les ratiches sur un os. L’eau reste innommable. C’est plein de filaments abjects, de morceaux de chair blanchâtre, et autres reliefs iniques.

Des serveurs en gants blancs se pointent avec des plateaux chargés de rafraîchissements : coupes de champagne, dry martini, orangeades. Les quatorze invités-juges se mouillent la meule, et ma pomme, dont la pépie est insoutenable, je les regarde écluser en passant l’os de seiche qui me sert de langue sur ma bouche aride.


Sauveur ressemble à un hibou malade engoncé dans ses plumes. Il se prépare au pire. Tu dirais le condamné de jadis quand messire Deibler venait le tirer des toiles dans sa cellote pour lui sectionner le cigare. Le côté boudeur, tu comprends ? Ciao, la société ! Bonne continuation à tous. Vous m’avez eu, mais je vous emmerde. Si ce qui me reste de jours vous intéresse, prenez et n’y revenez plus !

— Tu vois, murmure-t-il, quand je pense qu’aux assiettes, chez nous, les guignols en rouge font des effets de manches pour nous traiter de pourris, je me marre. On est des angelots de la Renaissance comparés à ces maudits. Même les rigolos de la Gestape allaient pas aussi loin dans leurs dévergondages ! Et ce joli monde se loque milord et se réunit pour voir bouffer un gus par des crocodiles !

Il se tait parce que le grand inquisiteur vient de rentrer en séance. Cette fois, il prend place dans le fauteuil.

— J’ai eu une communication avec Mrs. Simpson, le pilote de votre hélicoptère, annonce-t-il, elle est formelle : vous avez parlé à Clay. Elle vous a vus, de loin, en discussion avec lui. Que vous a-t-il dit ?

— Rien. Il est mort immédiatement d’une hémorragie cérébrale.

Le mec fait pivoter son fauteuil de manière à se placer face aux invités.

— Etes-vous d’accord avec moi, chers compagnons, si je prétends que, pour la sécurité du Cartel, ces deux hommes doivent disparaître ?

Murmure d’assentiment spontané.

— Que Clay leur ait parlé ou qu’il ne l’ait pas fait importe peu : ces Français connaissent trop de choses à notre sujet, déclare l’homme au nez cassé.

Il désigne l’aquarium :

— De plus, le spectacle auquel ils ont assisté rend leur neutralisation incontournable ; d’accord ?

Nouveau murmure.

— Passons au vote. Qui est contre ?

Aucune main ne se lève. Détail piquant, la blonde platinée qui me trouve à son goût, m’adresse un sourire charmeur. Merci, madame.

— J’enregistre cette nouvelle unanimité, fait le grand inquisiteur.

Il presse un timbre fixé à la table. Presque aussitôt, une équipe de matafs en combinaison entre. Ils ont une échelle, du fil de fer souple en rouleau. C’est des spécialistes éprouvés. L’équipe volante. Pour commencer, ils nous filent une manchette à la glotte, ce qui a pour effet de nous anesthésier partiellement. On nous saisit, nous saucissonne. On nous hisse sur la grille fatale. J’ai la face tournée vers la cuve. Les monstres s’excitent de notre présence. Ils recommencent la sarabande de naguère, quand on leur proposait Da Silva. Sautant jusqu’à heurter la grille. Je chope le nez de l’un deux contre ma pommette. Ah ! l’atroce contact. Mais pourtant dis-moi, maman, ça doit bien être gentil quelque part, un crocodile, non ? Ça a été tout petit, peu après son œuf. Rien que ça, déjà : ovipare ! C’est attendrissant. Ça comprend des choses puisqu’on parvient à les dresser ! T’as des dompteurs qui osent mettre leur tête dans leur gueule et ils ne sont pas décapités !

Je t’ai déjà raconté l’histoire de celui qui y mettait sa bite ? Oui, il me semble. Tant pis, je te la re-raconte. C’est un dompteur de crocodiles qui exhibe une bête terrible. Il a un gourdin, en donne un coup sur la tête du croco, lequel ouvre sa gueule. Le gusman sort sa biroute de son étui, la place dans la clape du saurien qui la referme jusqu’à la limite de l’amputation. Nouveau coup de massue sur le crâne du monstre qui rouvre la gueule. Tonnerre d’applaudissements. Le dompteur dit alors : « Y aurait-il dans l’assistance un homme qui se sente capable d’en faire autant ? » Un pédé lève la main et crie : « Moi ! » Et il ajoute : « Mais faudra pas me cogner sur la tête ! ». Je suis sûr de te l’avoir déjà narrée. Ça ne fait rien. Je sais plus quel évêque (ce n’est pas le mien) a dit que si tout ce qui a été écrit en ce monde ne l’avait été qu’une seule fois, la littérature universelle tiendrait en sept volumes. On formule, on cause, on s’exprime. On pense, on rêve, on se laisse aller, on se décompose de la pensarde plus vite que du corps. On est un ramassis de gâteux. On bêle. Toujours en redite, à frapper sur les mêmes clous. Pour ma part d’en ce qui me concerne, comme dit Béru, je te demande pardon de n’être pas davantage, comme je t’absous d’être encore moins !

Donc, on énerve les crocos, Sauveur et mézigue. J’ai un formidable courage de résignation. Je me dis, ça va te faire comme un accident d’auto ou de chemin de fer, quand ton corps est broyé, transpercé, tronçonné. Tu mourras noyé et de trop de souffrances. Tout cela va être si intolérable que tu traverseras le miroir sans t’en rendre compte.

Je respire mal car ils nous ont bâillonnés. Par contre, ils ont négligé de nous déshabiller. Les caïmans auront des fils entre les dents, des boutons dans les gencives et un mocassin dans l’estomac.

En bas, le grand inquisiteur déclare :

— Je ne vanterai jamais assez les mérites de ce vivarium, chers compagnons. Il assure magnifiquement la totale disparition des gens que nous éliminons. Lorsque ces braves bêtes auront terminé leur repas, nous évacuerons à la mer l’eau de la cuve ainsi que les reliefs qui subsisteront et tout sera dit à jamais.

Tout sera dit à jamais !

Je pense à ma Félicie qui va m’attendre jusqu’à la fin de ses jours, car jamais elle ne voudra croire à mon trépas. Je continuerai de vivre dans son cœur. Elle guettera les bruits de pas sur le gravier de l’allée, celui de mes clés dans la serrure, et chaque fois que le téléphone carillonnera, elle se dira : « C’est lui ».

— A vous de jouer, Bob ! dit le grand inquisiteur.

Le préposé à la chaînette s’approche de la potence.

« Seigneur, si Vous êtes, faites un geste pour nous ! »

Mais le geste, c’est le mataf qui l’accomplit. Sa main s’avance vers la poignée. Je ne peux m’empêcher de songer que ce mouvement est celui d’un actionneur de chasse d’eau. Tirer après usage ! C’était marqué dans les chiches des troquets, jadis.

Mais là, le Seigneur m’ayant reçu cinq sur cinq, c’est pas après, mais avant usage qu’on tire. Tu croirais un coup de canon. Ce qui s’opère est fabuleux. Bon, il y a la détonation, ça oui, mais elle est instantanément suivie d’une explosion terrific. Je me sens criblé d’éclats.

Malgré tout, je n’ai pas la présence d’esprit de fermer les yeux. Donc je vois. Je vois sans très bien comprendre. Je vois sans pleinement enregistrer. On a tiré un fort projectile à ailette dans l’épaisse paroi de la cuve et celle-ci a explosé. Il s’en est suivi aussitôt un mini raz de marée en direction des spectateurs. La trombe et les caïmans qu’elle a entraînés ont submergé la tribune et ses occupants. Nous deux, Sauveur et moi, sommes hors d’atteinte sur notre grille. On joue les spectateurs.

Et alors, franchement, ça mérite de rester en vie pour voir ça ! Les quatorze « jurés » et le grand inquisiteur se retrouvent pêle-mêle, anéantis par la masse de l’eau et des sauriens, assommés, noyés, en tout cas suffocants. Les crocos, plus aptes à récupérer que les hommes dans de telles circonstances, sont en train de jouer la polka des mandibules sur ce monceau de bidoche en tenue de soirée. Ils s’en donnent à cœur joie, les monstres ! Ça devient cris et suçottements, à bord. On entend craquer les os ! Ceux qui récupèrent tentent de se remettre debout, mais leurs fringues détrempées freinent leurs mouvements.

Et puis, surtout, par une sorte de fenestron d’aération situé à deux mètres du plancher, le gonzier qui a scrafé la cuve est toujours en poste et défouraille maintenant à la mitraillette. Il ratisse épais, le gars ! Pour pas qu’il perde de temps, sitôt qu’il a zipé son chargeur, quelqu’un lui passe une autre arroseuse et recharge la première. C’est la grosse extermination. La Saint-Barthélemy irrémédiable. Rrrran ! Rrrrrran ! Une tisane de mort effrayante ! L’équarrissage systématique ! Même les caïmans sont touchés, qu’à ce propos, je ne sais toujours pas s’il s’agit d’alligators ou de caïmans, mais je penche pour des caïmans.

Enfin le feu cesse. Mais toutes ces agonies empilées clapotent mochement. Ça ruisselle comme après une pluie tropicale : sang d’hommes, sang de crocos confondus. Deux ou trois bestioles que les balles n’ont pas atteintes continuent tranquillos leur festin. Y a même le plus gros qui, fin gourmet, se fait la jambe gauche de la femme platinée, et tu veux parier qu’il est cap’ de lui bouffer le cul tout de suite after ? Tu serais étonné par ces animaux, leur raffinement !

Le tireur du fenestron disparaît. Lui succède alors une bouille rubiconde. Une voix angoissée demande :

— Est-ce qu’aurait-il un Santantonio d’vivant dans c’ bordel à cul ?

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