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En face du Big Pine Lodge Motel se trouve un édifice public blanc, de style colonial. Devant la construction s’étend une pelouse aussi verte et tondue de près qu’un tapis de billard. Planté au milieu de la pelouse, un mât au sommet duquel flotte le drapeau américain.

Quand on se pointe, au volant de notre Cadillac Seville jaune canari, un gros Noir aux cheveux défrisés et gras, vêtu d’un T-shirt délirant, à dominante rouge, ramène les couleurs sans cesser de fumer un cigare si formidable que Zino Davidoff en piquerait une crise de nerfs.

— L’Amérique ! dis-je à Maryse en lui montrant la scène.

On pourrait la désigner, elle, et déclarer : « la France ! » tant elle est représentative de notre cher vieux pays. Elle porte un tailleur de jean noir légèrement gansé de blanc, un chemisier paille et sa chevelure coiffée en queue-de-cheval lui donne l’air d’une jeune fille récemment sortie d’un pensionnat huppé.

Son père est moins sobre d’aspect, bien qu’il ait fait un effort. Pour lui, c’est le costar léger, d’un gris presque blanc et la limouille noire. Des pompes blanches hébergent ses pinceaux sans chaussettes.

Je me rends à l’office qu’indique un panneau lumineux, éclairé même en plein soleil. Derrière son comptoir de bois vernis, un vieux crabe bossu, affligé de lunettes à monture de fer datant de Washington, fait des comptes en psalmodiant les chiffres. Il achève de vérifier le montant obtenu, et consent à redresser un pif pointu comme la mine de son crayon et rouge comme une engelure. Il ne s’est pas rasé depuis l’élection du Président Busch, mais sa barbe ne poussera pas davantage, n’ayant pour se développer qu’une peau jaunasse et racornie, collée à même l’os de la mâchoire.

— Trois chambres, annoncé-je.

— Groupées ?

— Si possible.

Il décroche à un tableau trois clés munies d’un disque de bronze numéroté et me désigne le registre. J’y consigne nos noms. N’après quoi j’allonge des dollars que le vieux recompte avec respect, car on sent que pour lui, le papier vert, sur l’échelle des valeurs, se situe entre Dieu et les Etats-Unis d’Amérique.

Ayant serré sa fraîche dans un tiroir dont il conserve la clé autour de son cou de dindon déprimé, il me demande si c’est pour une ou plusieurs nuits. Je lui réponds que nous sommes des touristes et que la durée de notre séjour sera fonction de l’agrément que nous trouverons à Gulfport.

— Vous êtes français ?

— Absolument.

— C’est ce qui me semblait, alors je vous signale un restaurant de fruits de mer en bordure de la cote, à un mile d’ici. Il s’appelle La Langouste en folie, et puis il y a un barbecue tenu par des Mexicains où l’on trouve une viande succulente, grillée sur des épées et servie accompagnée de haricots noirs qui procurent des pets inoubliables.

Je le remercie de me guidemicheliner avec tant d’amabilité. Nous procédons à notre installation. Sur mon conseil, mes compagnons ont pris peu de bagages : chacun une valoche et un petit sac d’avion, afin de pouvoir conserver une bonne liberté de déplacement.

Les bungalows sont bâtis en arc de cercle dans une clairière de pins (d’où la raison sociale du motel). Leur implantation les isole l’un de l’autre, bien que tous fussent mitoyens. Nous plaçons Maryse entre son dabuche et ma pomme. Une demi-plombe pour s’installer, ensuite, aussi sec, on se mettra en chasse.

Il fait un temps sublime. La mer n’est pas bleue comme tu pourrais le penser, mais d’une couleur brune, plutôt dégueu, qui n’incite pas à la baignade. Il souffle un vent mutin et les branches des pins parasols frissonnent au soleil doré de cet après-midi finissant.

Je me sens un poil désenchanté. La môme de Sauveur est exquise ; baiseuse inspirée, elle a de la culture et même de l’esprit ; le truand repenti est sympa, plutôt silencieux, et pourtant leur récent deuil pèse sur notre équipée. Je les sens meurtris, en charge d’une lourde peine. Ce chagrin qui les soude les isole un peu de moi. Je me fais l’effet d’un parent de la famille venu les assister et qui se croit obligé de feindre une compassion qu’il n’éprouve pas.


Sauveur, c’est pas le mec à fignoler son installation. Quand il a jeté sa valdingue au travers du lit et qu’il a recoiffé ses crins gris, il est déjà paré. A travers la petite baie de mon bungalow, je le vois foncer vers le bar du motel, le dos rond. Je me hâte d’accrocher mes deux costars de rechange (infroissables) dans la penderie, sur des cintres de fil de fer, qu’ensuite de quoi je vais rejoindre mon nouvel « ami ». Il se fait une bibine, au bar. L’endroit se compose d’un comptoir, au-delà duquel il y a un gril et un fourbi propre à la restauration. Un Noirpiot est seul à gérer l’établissement. Il fait la bouffe, sert, encaisse, vaisselle. Sa veste blanche ressemble à la palette d’un peintre. Une musique disco viorne à plein chapeau, fêlant les tympans d’une clientèle qui, pour l’instant, se résume à Sauveur et à ma pomme.

Je désigne le verre mousseux de mon compagnon.

— Le même ! dis-je.

Le Noir me sort une boutanche de son réfrigérateur et la pose devant moi, en même temps qu’un verre dont les bords proposent une gamme étendue de rouges à lèvres allant du cyclamen à l’indigo. La plonge, pour cézigue, c’est un projet sans cesse remis à plus tard.

Je lui tends le glass.

— Vous n’en auriez pas un autre qui ne soit pas en couleur, fiston ?

Il examine le verre et, sans piper, me le remplace par un autre qui, lui, n’est souillé que par une trace de ketchup très en relief.

Je m’avoue vaincu.

— Vous voyez ça comment ? demande Sauveur.

Je comprends qu’il fait allusion à notre « enquête ».

— Pour commencer, nous devons trouver l’identité du patron défunt de Miguel, savoir où il habitait, essayer alors d’en apprendre un max sur ses activités. Il doit rester dans le coin des mecs qui ont connu le Gitano. Là, tu vas m’être utile, Sauveur, en me précisant les penchants de ton pote, ça nous aidera à orienter nos recherches ; c’était quoi ses hobbies : le jeu, la picole, la baise, la peinture à l’huile ?

Un léger sourire égaie un court instant la bouille burinée de Kajapoul.

— Les putes ! répond-il sans hésiter.

Prima ! m’exclamé-je. Voilà une chouette indication.

— Il ne tirait que des pros, poursuit Sauveur, c’était son vice. Les autres femmes semblaient ne pas l’intéresser. Lui, y avait que les gagneuses. Il leur demandait des trucs pas croyables, comme, par exemple, de s’enquiller le goulot d’une bouteille de rouille dans la moniche et de verser. Il buvait le trop-plein. Sa façon de sabler le champagne. Une peu barjo, côté mœurs, l’artiste ! Il raffolait aussi du moulin à café. Je sais pas si vous avez vu ces moulins d’autrefois, comme y en avait chez nos grands-mères ? Lui, il s’en trimbalait toujours un dans le sac Air France qui lui tenait lieu de baise-en-ville et où il remisait son feu de rechange quand il allait au charbon sur un gros coup. Dans une boîte en fer, il conservait du caoua en grain. Le moment venu, il garnissait le magasin du moulin, puis il plaçait son mandrin qu’il avait long sous le bras de la souris et lui demandait de moudre le café. Des lubies sexuelles, quoi ! Des fantasmes, comme on dit dans la presse ! Y avait également la corde à piano avec au bout l’olive de plomb. Il carrait ladite dans le fion de la pute, tendait la corde et la pinçait. Il appelait ça « sa petite musique de cul ». Un vrai numéro ! Il aurait pu se produire dans les taules sexy de Copenhague.

A cette évocation, Sauveur éclate d’un rire de loup.

— Ce que tu me balances est primordial, mec. Tu penses bien que ton Gitano, s’il a séjourné dans ce patelin, a nécessairement cherché des lieux de « détente » pour donner libre cours à ses fantaisies. A nous de les retrouver et de mettre la main sur les filles qui lui ont accordé satisfaction.

Je hèle le barman :

— Hello, Sony !

Il est assez beau gosse, cézig. La trentaine, un visage morose mais bien dessiné, avec des yeux verts et pas du tout la bouche en gants de boxe.

Il m’interroge du menton.

— Y a longtemps que vous habitez Gulfport ? je lui demande.

— C’est important ? me répond-il d’un ton froid.

— Ça ne met pas en question la sécurité des Etats-Unis mais ça vous permettrait de gagner un peu d’argent, dis-je en confectionnant un petit bateau à l’aide d’un bifton de cinq dollars.

C’est pas un vénal et le billet de cinq pions le laisse froid comme un nez de chien humant la trace d’un ours blanc sur la banquise.

— Deux ans, répond-il.

— C’est suffisant pour avoir une idée du patelin. Vous devez connaître, au moins par ouï-dire, les endroits où l’on s’amuse dans le secteur, non ?

Lui, il nous situe touristes bambochards. Se dit qu’on veut foiridonner un brin, ce soir. Il hoche la tête :

— Moi, vous savez, ce genre d’endroits… Je sais qu’il y a Les Délices, à Long Beach, et puis Le Casino Folie’s sur la route de Biloxi. A part ça, je ne vois rien d’autre.

— C’est déjà beau, fiston.

Je balance mon bateau dans sa direction, d’une pichenette.

Il le regarde, s’en saisit, le déplie, puis déclare :

— Y a pas assez, monsieur. Deux bières, ça fait six dollars ; c’est de la Spaten que votre ami a demandé.

— Ce billet est pour vous !

Il secoue la tête :

— Manque un dollar, monsieur.

Le con ! Je lui virgule un deuxième talbin. Il me snobe, ce gus ! Ah ! dis donc, la case de l’Oncle Tom, c’est loin !


Dans le fond, le vieux de l’office, avec sa tronche de casse-noisette en bois, il serait plus sociable. Bien qu’il soit le patron du motel, il enfouille presto les pourliches tombés du ciel. Faut voir comme il griffe mon verdâtre de dix points, l’ancêtre.

Je lui raconte n’importe quoi (d’ailleurs il s’en torche), comme quoi j’ai connu en Europe un mec d’ici, dont on m’a dit qu’il était décédé assez récemment. Un gars aux as qui habitait une belle demeure style colonial.

Le grand-dabe acquiesce.

— Je vois de qui vous parlez, déclare-t-il. C’est d’Irving Clay.

Je note que son expression a changé : elle est devenue défiante.

— C’était un de vos amis ? s’informe-t-il.

Moi, la barre à droite, toute !

— Pas le moins du monde. Je l’ai connu à Paris. Je tiens un office de location de voitures et il voulait absolument que je lui fournisse un cabriolet Mercedes. Dans mon job, on ne loue pas de cabriolets et ça été la croix et la bannière (étoilée) pour lui en trouver un. Il a été si content qu’il m’a invité à dîner. Il était dans les affaires, m’a-t-il dit.

— Drôles d’affaires, bougonne le vieux.

— Ah ! bon, effaré-je. Vous semblez réticent ?

Il se ferme :

— Moi, je ne me mêle pas de la vie des autres, j’ai assez de mal à finir la mienne convenablement.

Il m’indique tout de même la baraque de cet Irving Clay. Me dit qu’il est clamsé d’un cancer et qu’on l’a incinéré. Le gars en question vivait depuis des années avec une femme à laquelle il a tout légué. Une poupée pas mal roulée, blonde, avec d’immenses yeux couleur myosotis, si vous voyez ce que je veux dire ? Après la crémation, elle a fait ses valises et elle est partie pour New York.

— Ils vivaient seuls ?

— Ils avaient une femme de ménage noire qui venait tous les matins et un valet de chambre-chauffeur à demeure. Ce dernier est parti en même temps que la « veuve ».

Le motelier ricane :

— Peut-être s’est-elle consolée avec lui car il était plutôt beau gosse.

— La maison est occupée ?

— Non, vide. Peut-être que la femme la louera ou la vendra, peut-être qu’elle reviendra l’habiter plus tard, qui peut le dire ?

— Elle est comment, cette fille ?

— Vous ne l’avez pas rencontrée, à Paris ? s’étonne le vieux. Ils ne se quittaient cependant jamais, elle et Clay.

— Elle n’était pas au dîner dont je vous ai parlé, toujours est-il.

— Une belle blonde, appétissante. Je l’ai vue à plusieurs reprises en maillot deux pièces, quand elle venait prendre des bains de soleil sur la plage : une merveille ! Même à mon âge, je lui aurais volontiers dit deux mots !

Bon, j’ai obtenu de lui l’essentiel. Vachement coopératif dans son genre, le fossile.


On massacre des langoustes grosses comme ma cuisse au restau recommandé par notre hôte. Il fait une belle nuit ample et tiède, avec un ciel de velours bleu clouté d’étoiles, comme l’a écrit je sais plus qui, mais putain, qu’il avait du talent !

— Un peu durettes, hein ? note Sauveur. Elles font le caoutchouc.

— Parce qu’elles sont trop mahousses, dis-je.

Je murmure :

— Tu penses, toi, que le Gitano a pu se tirer avec sa patronne après la mort du boss ?

— Non. D’abord le Gitano n’aurait jamais été valet de chambre, c’est pas dans ses emplois ! Y avait pas plus fiérot que cet Espago ! Vous les connaissez, les Ibériques ? Ils se prennent tous pour Charles Quinze.

Charitablement, je ne rectifie pas l’erreur, Sauveur n’étant pas le genre d’homme qu’on peut reprendre quand il commet un douze.

— Donc, il n’était plus avec Clay à la mort de ce dernier ?

— Peut-être que si, mais le vieux crabe du motel n’en savait rien.

— Irving n’avait pas bonne presse par ici, ajouté-je.

— Dans les bleds, les gens jasent, soupire Kajapoul, qui sait de quoi il parle. Toujours prêts à bêcher, à faire un papier merdeux sur qui ne marche pas au pas !

— Va falloir tenter d’en savoir davantage.

— Sûr !

— Après la jaffe, j’irai faire un petit repérage des lieux. Dans un sens, c’est chouette que la taule soit inhabitée. Rien de plus éloquent qu’une maison vide. Moi, ça me passionne.

— Je vous accompagnerai, assure Sauveur ; je peux vous être utile.

— Je n’en doute pas.

Il abandonne sa langouste.

— Je vais y laisser mes chailles, grogne-t-il. J’ai une prothèse à la suite d’une castagne où vos collègues bastonnaient comme à Guignol.

Maryse demande :

— Vous comptez vous introduire par effraction dans la maison en question ?

— C’est pas impossible ! admets-je en riant.

Elle soupire :

— En somme, vous avez les mêmes méthodes, tous les deux.

— Exactement, mais la finalité de notre propos diffère.

— Eh bien, vous irez sans moi, je suis fatiguée par ce voyage.

— Nous n’avions pas l’intention de vous emmener, je balance, pincé.

Après les coriaces langoustes, on écluse des cafés. Sauveur exige de douiller la note et on s’emporte. Maryse descend de la Seville, devant la clairière du Big pive Lodge. L’enseigne éclabousse de nuit. La musique de la cafétéria part en dérapage sur la mer sombre. Le filin d’acier servant à hisser et à ramener les couleurs tinte sur la hampe de métal devant l’édifice, à cause du vent de nuit au souffle chaud.

La môme soupire :

— Bonne nuit, les hommes !

Et pénètre dans son bungalow.

— Elle est sonnée, me dit son père.

— Je vois ça.

— Vous devriez vous… vous occuper d’elle, conseille beau-papa.

Ah ! les darons, tous les mêmes, qu’ils soient notaires ou truands ! Le souci de leur grande fifille. Tout juste s’il va pas tenir la chandelle, s’assurer que je la grimpe convenablement, sans rien lui endolorir, ni le frifri ni l’âme !

Je me mets à la recherche de la demeure de feu Irving Clay en me conformant aux indications du vieux et je la dégauchis, en retrait, dans un bout d’avenue plantée de pins.

Classique. Des colonnes blanches, un péristyle, un fronton grec, un perron. Autour, la pelouse, avec quelques massifs de plantes ornementales, plus une écurie basse cernée d’un corral composé d’une barrière de manège en bois peint en blanc.

On va porter la Cadillac dans une impasse fleurie de lauriers-roses, puis on se rabat sur la crèche du cher défunt. La lune éclaire la pelouse et je redoute que nous soyons aperçus depuis les demeures avoisinantes. Aussi, préconisé-je à Sauveur que nous avancions sans chiquer « Les commandos attaquent à l’aube », tout tranquillement par l’allée principale.

En gravissant la volée de marches, il murmure :

— Pour craquer la lourde, vous me laissez opérer ?

— Inutile, j’ai ma méthode.

— Moi aussi, ironise l’ancien malfrat.

— Je n’en doute pas. Un jour, nous ferons un concours, Sauveur, une lourde bien imposante qu’il faudra débonder dans le minimum de temps, départ arrêté.

Je biche mon sésame et examine la porte. Elle est pourvue de deux serrures du genre viceloque.

— Tu mettrais combien de minutes pour tutoyer celle-ci ? murmuré-je.

Il se penche, évalue.

— Une dizaine ! fait-il.

— Regarde !

J’insère mon petit outil magique. M’attaquant à la plus coriace. Ça fourgonne un peu. La serrure renâcle, on dirait que ça la chatouille. Le pêne est rétif. Il aime pas mes manières. Bon, faut que je prenne l’autre bout de l’objet. Je me concentre. Dans ces cas-là, l’oreille est à l’unisson des doigts. Cric-crac ! Et d’une ! L’autre oppose, ainsi que prévu, une résistance moindre.

— Elle a dit oui, fais-je. Combien de temps ai-je mis ?

— Deux minutes et demie, répond Sauveur.

J’essaie de rester simple.

Il demande :

— Et maintenant, vous allez faire quoi ?

— Pousser et te laisser entrer le premier parce que tu es plus âgé que moi et que j’ai des usages.

Il pose sa grosse paluche malmenée par des béchamels sans nombre sur la mienne.

— Et vous l’aurez dans le cul ! annonce Kajapoul.

— Tu crois ?

Yes, Sir, parce que cette taule est truffée de signaux d’alarme que vous n’avez pas vus ! Un miracle qu’ils n’aient pas encore crié au secours !

Il me désigne autour du chambranle différents petits points noirs, à peine plus gros que des pois chiche.

— Système Kersauson, annonce-t-il. Féroce ! Je suis tombé dessus, une fois, en Suisse, en bricolant une bijouterie de Genève. Ça a fait un tel foin que j’en ai encore des frissons dans les manettes.

Là, il marque un point gros comme celui qui figure au milieu du drapeau japonouille, mon compagnon.

— Et on fait quoi dans ces cas précis, monsieur l’ingénieur ?

— Attends-moi, je reviens.

Voilà qu’il me tutoie dans la foulée. Nous sommes, il faut dire, unis étrangement par cette visite illicite.

Il retourne à la voiture, revient peu après, portant un objet cylindrique et lourd de couleur rouge, que je n’identifie que lorsqu’il m’a rejoint : un extincteur d’incendie. Il dégoupille le bec de l’engin et se met à asperger les points noirs copieusement. Une mousse impétueuse dégouline le long du chambranle. Il attend un instant et actionne de nouveau l’extincteur.

— C’est efficace ? je murmure.

— En principe, oui. J’avais retapissé l’extincteur dans la malle en chargeant nos bagages ; heureusement.

— Ça fait quoi, ton truc ?

— Je ne suis pas chimiste, je peux pas te dire. Mon idée est que cette mousse contient un acide quelconque qui neutralise les contacteurs. Je m’en suis servi pour un casse avenue Niel. C’est un forban des Baumettes qui m’avait donné la recette.

— On peut y aller, maintenant ?

— Sois pas impatient, petit ; c’est comme le préshave : faut que ça imprègne bien avant que le rasoir attaque.

Il est d’un calme qui en dit long sur ses forfaits passés.

— Ce qui me dépasse, murmuré-je, c’est qu’un zig intelligent et courageux mette ses facultés rares au service de l’arnaque ; t’avais les capacités pour devenir un crack dans la vie normale, au lieu de te faire tirer dessus et de te respirer des années de gnouf !

Il n’apprécie pas fort. Renfrogne. Il dit, d’un ton maugréateur :

— Je sais, ça taquine tous les bons pékins ; ils pigent pas qu’on soit tenté par le frisson, l’amoralité, la marge…

Le voilà qui mate le cadran lumineux de sa tocante.

— Encore un peu de sirop, fait-il en exécutant une nouvelle projection de mousse, et ça va être bonnard.

Y a un oiseau de nuit qui se met à nous faire la converse du haut d’un gigantesque pin voisin. Des souffles tièdasses nous arrivent de la mer. Sauveur lève la tête pour considérer le fronton de la maison. Tu dirais le Parthénon en plus petit, en pas délabré.

— Je me demande ce qu’il branlait dans cette crèche, le Gitano, réfléchit-il. La vie de château, ça devait lui peler la prostate, à force. C’est un mec qui a une monstre bougeotte, la danse de Saint-Gui, le Parkinson. Une journée d’oisiveté et il lui pousse des champignons de partout ! Je me rappelle une période où ça craignait dur pour nous. On était allés se mettre au vert dans une auberge de campagne. Tu crois qu’il faisait la planche, Miguel ? Que tchi ! Il allait piquer les troncs de l’église du patelin pour s’entretenir le moral !

C’est drôle comme nos rapports sont en train de se modifier, Sauveur et moi. Jusque-là, je restais un perdreau à ses yeux. Un flic sympa, certes, mais avec lequel il gardait ses distances. Et puis, à cause de notre effraction mutine, la barrière est tombée et je suis devenu un pote avec lequel il ne se gêne plus. Son parler se laisse dériver, ses confidences remontent le courant. Il est bien aise, en grande confiance.

Il ouvre brusquement la porte en déclarant :

— La minute de vérité !

Rien ne se produit.

— Monsieur le commissaire est servi ! rigole-t-il en s’effaçant pour me laisser pénétrer.


Ce qui impressionne, c’est de trouver deux tréteaux et une draperie noire dans le hall. Probable qu’on y avait installé le cercueil de feu Irving Clay. Curieux que la funeral house du pays ne soit pas venue reprendre son matériel après usage. Il flotte dans l’air confiné une odeur douceâtre et fade : celle de la mort. Le hall est circulaire, un escalier à double révolution l’enserre et une rotonde vitrée l’éclaire. A travers les vitres on aperçoit la Voie lactée. Au fond un immense living, meublé moderne, avec des tapis et des rideaux blancs, me fait un peu songer à l’apparte de Sauveur à Paris. Curieux ce goût marqué des brigands pour le blanc, à croire qu’ils cherchent à oublier la noire laideur des geôles où ils ont séjourné.

Une salle à manger, une bibliothèque, s’il vous plaît ! l’office, et enfin des resserres garnies de denrées de toutes sortes : conserves, bidons, caisses de produits ménagers, une véritable réserve d’épicier en gros !

A l’étage, une demi-douzaine de chambres avec chacune son dressing et sa salle de bains. L’une, visiblement celle « des maîtres », est beaucoup plus spacieuse que les autres, d’un luxe tapageur : peaux d’ours blancs, lit à baldaquin sur un praticable tendu de velours bleu, tableaux libertins, meubles en faux ivoire au style baroque, il en remettait, l’Irving ! Se prenait pour un petit monarque de mes deux.

Dans un renfoncement, se trouve un bureau acier et verre fumé, muni d’un téléphone avec enregistreur de messages, d’un magnéto dernier cri, d’un télex et d’un petit ordinateur Apple ; c’est le coin boulot de l’homme moderne :

— Tu devrais essayer de retapisser la chambre de ton pote Miguel, conseillé-je à Sauveur. Il reste sûrement des traces de sa présence. Moi je vais étudier le matériel sophistiqué du boss pour si des fois il pouvait nous orienter sur ses activités.

Kajapoul acquiesce et se trisse. Moi, peinardo, je prends place dans le fauteuil pour tripoter les appareils rassemblés sur l’épais plateau de verre.


C’est intéressant, notre job, quand on le pratique consciencieusement, sans hâte, avec une minutie de documentaliste.

J’ai cramponné une feuille de faf sur la rame vierge en attente près de l’ordinateur, dégagé un stylo-feutre d’un godet de cuivre que ça représente plus ou moins un poisson debout sur sa queue. J’étudie chacun des appareils et je prends des notes, au fur et à mesure. Je suis à ce point captivé par mon boulot que je ne me rends pas compte du retour de Sauveur, aussi ai-je un sursaut lorsqu’un ronflement retentit dans la chambre. Je trouve le vieux voyou allongé sur le plumard, tel un gisant, les mains croisées par-dessus son pénis, la bouche entrouverte.

Je me lève et ce léger bruit le soustrait à Morphée. Il a un geste vain pour saisir dans son veston la crosse d’un feu qui ne s’y trouve pas.

— Merde, j’étais parti à dame, fait-il.

— Tu as découvert la piaule du Gitano ?

— Pas dif, y avait des bouteilles de Marquese de Riscal plein son placard ! Son jaja d’élection ! Dans les moments de spleen, il se shootait au vin rouge espago. De plus, j’ai dégauchi l’adresse de son frelot dans un tiroir, plus des costars qui ne peuvent pas appartenir à quelqu’un d’autre car il se loque d’une manière un peu glauque, le frère ! Les rayures, c’est son vice. Plus elles sont larges et voyantes, plus il gode dur.

— Curieux qu’il n’ait pas emporté sa garde-robe en partant, non ?

— S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il compte revenir.

— Oui, t’as raison. Autre chose ?

— Un jeu de patience ; il s’en était fait apporter un en prison et il y passait des heures. Mais j’ai déniché un truc intéressant, petit.

— Quoi donc.

— Pas dans la carrée de Miguel, ailleurs, une planque sous l’escadrin. Vachement astucieuse, faut vraiment mon esprit tordu et mon œil de lynx pour la repérer.

— Tu me montres ?

Il saute du lit avec une souplesse qu’on ne lui soupçonne pas.

L’escalier (à double révolution pour les fêtes du bicentenaire) est en faux marbre bien imité. Les trois premières marches à partir du palier, reposent dans une épaisseur de plafond en toc, destinée à camoufler les tuyauteries et autres conduits d’aération. La rampe de plexiglas ne tient à la volée de marches qu’en trois points : en haut, en bas, au centre. Sauveur me fait descendre une demi-douzaine de degrés, puis se tourne face au palier. Il passe sa main sous la troisième marche, laquelle comporte une large et invisible encoche, et tire. Les trois marches pivotent du côté du vide, révélant la large cavité où, effectivement, passent des tuyaux, mais qui sert aussi de réceptacle à un véritable arsenal. Je dénombre une mitraillette légère, un pistolet-mitrailleur, deux revolvers de gros calibre, un talkie-walkie à longue portée, un chalumeau oxhydrique, des trousses à outils visiblement destinés au craquage des coffres-forts, des boîtes de munitions, des grenades soporifiques, des couteaux à manche équilibré (pour le lancement), plus une chose large que je prends de prime abord pour un gilet pare-balles.

C’est ce dernier élément qui mobilise l’attention de Sauveur. Il l’étale sur les marches et se recule pour mieux me le laisser contempler.

— Ça, me dit-il, c’est pas ordinaire.

Effectivement, la chose reproduit un thorax masculin si parfaitement imité qu’on le croirait découpé sur un corps authentique. On y trouve les mamelons des seins, la saillie des côtes, des grains de beauté, des poils frisés, des veines, des taches rousses et même des traces de menues cicatrices. Je trouve ce truc parfaitement écœurant.

— A quoi crois-tu que ça puisse servir ? questionne Sauveur.

— Si tu pouvais me le dire…

Je palpe cette fausse poitrine. Le matériau qui la compose est souple. En aucun cas il ne saurait protéger de l’impact d’une balle. C’est un postiche qui emboîte la poitrine depuis le cou jusqu’au bas-ventre et qui se fixe avec des sangles de toile.

— Peut-être que le type qui porte ça veut masquer des traces de brûlure ? Peut-être a-t-il un chancre ou un tatouage à dissimuler ?

L’ancien truand hausse les épaules.

— Possible, admet-il. Mais pourquoi planquer ce machin ? Je sens qu’il servait pour une combine tordue.

Il remet le fourbi en place et referme l’escalier-boîte-à-malice.

— Et toi, tu as trouvé quelque chose d’intéressant ?

— Ça se pourrait.

Je sors mon pense-bête.

— Après avoir écouté de fond en comble le répondeur téléphonique, j’ai déniché une fin de message qui n’avait pas été effacée ; ensuite, j’ai potassé l’ordinateur, bien que je ne sois pas particulièrement brillant dans ce domaine. De l’ensemble des recherches, mon colonel, il appert (de couilles) que le patron de ton pote était sérieusement menacé par des gens qui ne l’avaient pas à la chouette, d’une part, et que, d’autre part, il a, avant de mourir, pris une foultitude de dispositions concernant ses placements bancaires, les legs à sa compagne, les procurations qu’il lui a accordées.

« Je trouve bizarre qu’un homme menacé meure de sa bonne mort », réfléchis-je.

— Coïncidence ?

— Va-t’en savoir.

— Qu’est-ce qui indique qu’il était menacé ?

— Ceci ! J’ai noté la phrase restant sur l’enregistreur : « T’as rien à espérer car se serait trop grave pour eux. Et vous êtes cinq dans ce cas, Irving. Taille-toi ! Mais je me demande si le monde sera assez grand pour… » Voilà ! Ça en dit long ! Ça dit tout !

— Alors, murmure Sauveur, cancer bidon ? Incinération bidon ?

— Le miracle américain, dis-je. Faut voir !

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