11

Les villas « Sam’Suffit » n’en finissent pas de s’étager sur la chaîne côtière. Vacances, vacances ! Urbanisación ! Les plus importantes comportent une espèce de trou bleu appelé piscine. Les fleurs abondent. C’est la richesse des pays pauvres. Nous, ce qu’on souhaiterait, c’est juste un peu de solitude, un endroit escarpé, ou du moins, discret, pour pouvoir s’occuper « sérieusement » d’Irving Clay. Et tout en le cherchant, ce coin de rêve, je philosophe dans ma tronche, pour moi tout seul. Je me dis qu’on s’est remué le dargif comme des fous pour mettre la main sur ce vilain. On a risqué la mort, dépensé un blé fou, et maintenant qu’on le tient, maintenant qu’il est là, coincé entre nous dans la Porsche, un sombre désenchantement m’envahit. La vengeance, je vais te dire, elle n’est bonne à exercer que pour les êtres primaires, les obtus, les mecs bas de plaftard et moelleux du bulbe. Quand t’as du chou et du cœur, il t’apparaît rapidos que c’est une illuse, un piège à cons. Quelque chose d’âcre et de honteux.

Je m’entends murmurer :

— Sauveur…

— Présent !

— T’as vraiment l’intention d’occire ce mec ?

Un temps. Il questionne, incrédule :

— T’es sérieux ou il s’agit d’une devinette ?

— Ça a beau être de la crème de pourriture, si tu le sulfates, ce sera un assassinat. Tu connais la définition du mot assassinat ? Meurtre avec préméditation ou par guet-apens.

— En vertu de quoi quand je l’aurai rectifié, tu m’arrêteras ? ricane Kajapoul.

— Déconne pas, Sauveur. Je te fais une propose alléchante, monsieur l’homme : on le porte aux draupers d’ici. On leur balance toute l’histoire. La mort savante de Miguel, la mort atroce de Maureen, celle, sauvage, de son frangin, la jambe délibérément brisée de Maryse. Rien qu’avec ça, il est assuré de la chambre à gaz ; sans tenir compte du formidable rouge qu’il doit traîner. Ce sera pour lui une fin autrement jouissive que celle que tu vas lui voter en lui cloquant une bastos dans le chignon, mon fils. Ça traînera, y aura des sursis, des atermoiements : ira, ira pas ? Et pour finir, il connaîtra sa dernière noye dans un pénitencier, à bouffer de la langouste devant ses gardiens gênés. Tu vas pas te priver de ça, grand ? L’impulsion, c’est trop bref, ça ne rassasie pas. Tu resteras sur ta faim. Devant son cadavre, tu te sentiras tout frustré, cocu comme dirait. Sa mort ne t’apportera aucune réelle satisfaction, tu seras obligé de te chatouiller pour qu’elle te fasse rire. En outre, n’oublie pas qu’il a le Cartel Noir sur les endosses. Quand ces messieurs vont apprendre qu’il les a niqués, eux, oui, fomenteront des représailles extra-vicieuses pour le faire payer. Des trucs que nos imaginations européennes ne nous permettent pas de concevoir, d’autant qu’il aura balancé ses ex-potes pour amadouer les juges.

Je me tais.

Le silence qui succède est toujours de moi (et pas du tout de Mozart).

— C’est tout ? demande Sauveur au bout d’un temps confortable.

Je réponds par un soupir lamentable. Tête de pioche ! Tous les malfrats, quelque part, ont des tronches en bronze. Tu parles à des murs quand tu leur tiens le langage de la raison.

Maintenant, les constructions cessent. Une route de crête sinueuse grimpe à l’assaut de la montagnette. La végétation cesse d’être fleurie. On va vers les épineux, les cactacées (ou cactées) dont le Mexique est le pays d’origine. Chaque buisson semble avoir fourni la couronne du Christ.

— Ça devient pépère, grommelle le Turc, plein d’espoir.

Le sol a des couleurs de paillasson. On parvient au sommet et c’est très very beaucoup bioutifoul : d’un côté t’as le Pacifique qui miroite au loin, d’un autre les maisons blanches dévalant la vallée verte, laquelle va se perdre dans la rigueur du désert du Colorado. Mais le panorama, Sauveur, il t’en fait cadeau. Pas un poète !

— Ralentis ! ordonne-t-il.

J’obtempère, docile.

Il me désigne une sente pelée, à main droite.

— Essaie voir ce chemin, flic !

— On risque d’avoir des problos : une Porsche n’est pas une Range Rover.

— Tant que c’est carrossable, pleure pas !

Vachement enchiffrogné, mon coéquipier ! L’air d’un qui couve la grippe et à qui l’Aspirine ne fait que tchi.

Pour lui être agréable, je m’engage dans le sentier. Au bout de quelques centaines de mètres, il redescend et plonge dans une sorte de défilé rocheux qui va s’élargissant. Cul-de-sac ! Il s’agit d’une ancienne carrière. Voilà qui fait pendant à la mine désaffectée où nous conduisit Irving Clay.

— Un vrai velours ! jubile Sauveur. J’osais pas espérer ça !

Un busard s’envole d’un arbousier. Son vol pâteux fait un bruit de battoir à linge.

A cet instant, un bruit de moteur concasse le silence de la nature désertée, brûlante sous le soleil. Nous levons le nez et voyons surviendre l’hélico blanc et orange de la mère Simpson. Penchée hors de son cockpit, elle nous adresse des signes de la main.

— Tu parles d’une chieuse ! gronde Sauveur. Pas étonnant qu’elle nous course. Avec toutes les voluptés que tu lui as promises, elle veut son coup de pine, la sœur !

Effectivement, l’hélico décrit des tours au-dessus de nous et commence à descendre. Comme le défilé où nous sommes est encombré de roches, Brigitte se pose sur le terrain précédant la gorge.

— Va la calcer pendant que je m’occupe de cézigue, ordonne Sauveur, ça la fera tenir tranquille.

Je lui mets la main sur l’épaule.

— Ecoute, mec. Réfléchis. On n’est pas dans la forêt amazonienne, mais à la frontière américano-mexicaine. Si tu butes un zig à deux pas d’une citoyenne U.S., tu penses bien que, langue fourrée ou non, elle témoignera. Et alors tu te feras arquepincer par les fédés, sinon par les flics mexicains ; avec le passé que tu te respires et qui ressemble à un trou de latrines, tu ne reverras Paris que sur les cartes postales que ta fille t’enverra. Tu sais, Sauveur, quand tu m’as demandé de venir en Amérique pour tâcher de retrouver le Gitano, j’ai accepté. Moi, le poulet prôné, paré de toutes les gloires, j’ai pas renâclé pour faire équipe avec un ancien truand. Alors, avant que tu agisses, je te dis, les yeux dans les yeux, que c’est pas correct. Tu m’enviandes, mec, car je serai accusé de complicité. Afin de venger un pote, tu brises la vie d’un autre. Je suis devenu ton ami au cours de cette équipée et tu le sais. Non seulement tu saccages ma vie, mais tu cisailles celle de ta gosse, déjà traumatisée par la mort de sa mère. Un homme, Sauveur, un vrai, c’est pas seulement un type qui a assez de couilles pour presser sur une détente, c’est surtout un gars capable de faire passer son devoir avant ses pulsions. T’as raison, je vais brouter la chatte de la jolie hélicopteuse ; bonne bourre à toi aussi, chacun prend son panard comme il l’entend.

Et je file vers l’entrée du défilé où s’inscrit la gracieuse silhouette de Brigitte. Elle agite ses bras.

— Hello !

C’est ça, ma poule : hello, hello ! Gare à tes miches !


Je sais, on me l’a déjà seriné dans bien des langues et sur tous les tons : faut la santé. Faire l’amour à une nana dans de pareilles conditions, comme dit Béru : « A part moi, y a que moi ! ».

Et lui aussi, bien entendu !

— Vous êtes un vilain, vous m’aviez promis de revenir. Heureusement, comme je suis curieuse, je vous avais suivis de loin. Alors quand j’ai vu que vous vous tiriez comme des malpropres, je suis retournée à mon appareil et je vous ai filés à distance. Cette Porsche blanche, je me la rappellerai.

« Est-ce bien nécessaire ? » me dis-je dans ma Ford intérieure.

Elle désigne la voiture, au fond du cul-de-sac rocheux.

— Pourquoi avez-vous amené cet homme ici ? Vous voulez le tuer ? comme ça, elle demande, sans s’émouvoir.

— Seulement le questionner, darling. Vous n’auriez pas dû nous filer, cela va vous valoir des tracasseries avec les autorités qui, fatalement, requerront votre témoignage.

Elle hausse les épaules.

— Pourquoi témoigner, si vous ne le tuez pas ?

La logique féminine !

Je la prends dans mes bras. Pour commencer une superbe pelle à grand spectacle. Y a que les gus qui ont joué dans le Grand Bleu pour battre mon record.

Des yeux, je cherche un coin propice. Il y a un chouette buisson en encorbellement, à l’écart, mais la végétation est si rêche, si piquante…

Elle a suivi mon regard et, partant, ma pensée.

— Attendez, j’ai une couverture dans mon zinc.

Pratiques, ces Ricaines. Et pas bégueules ! Avec elles, tu peux annoncer la couleur sans te perdre en simagrées.

La carouble est épaisse, gansée de cuir. Nous l’étalons (j’en suis un autre, merci) à l’endroit jugé propice à l’accomplissement de nos pressants besoins. Malgré moi, je tends l’oreille, redoutant une (ou plusieurs) détonation(s). Elle s’allonge avec un soupir d’aise, les bras croisés sous la tête en guise d’oreiller.

A toi de jouer, bonhomme.

Notre succès, nous autres, Franchouilles, vient de la savante lenteur que nous mettons dans nos transports. En amour, bâcler n’est pas limer, retiens bien ce bel adage, fiston. Alors, c’est la passe de cape des baisers brûlants, profonds, passionnés, sur la bouche, œuf corse, mais également sur les oreilles, very important, les cages à miel, et la nuque, donc ! Tu passes, repasses, recommences tout au départ. Faut que médème se mette à faire des vagues, des roucoulades. Alors, sans cesser le baiser, voilà la paluche qui entre en action. Pourtoure savamment les roberts de la belle. Le droit, le gauche : pas de jalmince ! Sa combine d’hélicoptrice ? Fermeture Eclair. Alors tirette. Voilà qui dégage. Tiens, elle est tellement sûre d’elle qu’elle ne met pas de monte-charge. Les loloches bondissent ! Ah ! les petits fauves intrépides ! Toujours ça de gagné. De la main bien à plat, je frotte les embouts. La paume, seulement, tu piges ? Comme ça, tu vois ? Regarde ! Léger massage giratoire. Au moins cinquante tours chacun. Et tu lui dégustes toujours la menteuse. Ensuite…

— Flic ! Hé ! flic !

La voix de stentor de Sauveur, amplifiée par la conque rocheuse de la carrière.

— Je vous demande pardon, fais-je à ma belle giravionneuse. Ne touchez à rien, je reviens de suite.

Je retourne au défilé. J’aperçois Irving Clay allongé au sol, debout devant lui se tient Kajapoul, les jambes écartées, les mains aux hanches dans une attitude de conquistador. Il m’attend, lourd, puissant.

Je presse le pas malgré mon reste de tricotin. De loin, je constate que Clay est toujours en vie : mieux, il a repris connaissance. Par sécurité, bien que l’homme soit en piteux état, Sauveur lui a lié les poignets très serré. C’est pas un garçonnet, Kajapoul. Il balise le terrain avant de sortir son goûter, pas que les fourmis rouges viennent lui bouffer sa tartine.

— Qu’est-ce qui se passe ? je demande.

Sauveur me désigne Irving.

— Il raconte des drôles de vannes ; je voulais l’avis d’un technicien.

Je m’assieds sur un rocher auprès de l’homme. Il a la gueule tuméfiée, tordue étrangement par le formidable coup de crosse que lui a administré Kajapoul. Le réel désespoir que lui cause la mort de sa compagne se lit dans ses yeux. Ou plutôt… Non, attends, c’est autre chose que du chagrin, plutôt une mornitude totale, comme si tout lui était devenu absolument indifférent : la vie, la mort ; la sienne et celle des autres. Plus rien ne compte. Il est comme désert. Voilà, je cerne la vérité d’un peu plus près : désert. En lui, y a que de l’infini, du blanc, du vide.

— J’ai idée que ton coup de goumi lui a fait péter pas mal de boulons dans la boîte à idées, constaté-je.

— C’est aussi mon avis, fait Sauveur. Quand j’ai commencé à l’entreprendre, j’ai tout de suite compris qu’il roulait sur la jante. Je me suis dit que c’était peut-être une tactique, qu’il mijotait une arnaque à sa façon, histoire de gagner du temps, et qu’il allait me biter, ou du moins essayer mais, franchement, je pense que sa matière grise commence à lui dégouliner par les naseaux.

— Tu l’as bien fouillé ?

— Complet, jusqu’à l’oigne. Il ne placarde plus rien, certifie Kajapoul.

Rassuré, je me penche sur le gars :

— Vous m’entendez, Clay ?

Il opine de la tête.

— Vous savez qui nous sommes ?

Nouvel acquiescement muet.

— En ce cas, dites-le ! Qui sommes-nous, Clay ?

— Des Français.

Sa voix est totalement morte, sans timbre ni inflexions. J’imagine que si un poisson pouvait parler, il aurait cette voix-là.

— Des Français, oui, mais pouvez-vous préciser ?

Il désigne Sauveur du menton.

— Lui, il fait du trafic de voitures volées à Paris. Voitures de luxe. Vous, vous êtes policier.

Il m’est arrivé d’écouter une bande sonore sur un magnéto aux piles déchargées : ça donnait à peu près ce sirop de paroles, ce débit étiré comme du nougat de fête foraine.

Il a une frite plus regardable, Irving. Le gnon de mon pote bandit a dû lui briser la pommette et lui défoncer encore d’autres os de la tronche ; la partie gauche de celle-ci a au moins doublé de volume et tous ses traits s’en trouvent déformés. Il a « le visage sur le côté », si tu vois où je veux en venir. L’œil tuméfié, rouge de sang, est oblique. Un type avarié fait vite monstre. Il me le répétait sans trêve, le cher Albert Cohen : « La plus belle fille du monde, s’il lui manque deux dents de devant, cesse de t’intéresser. » La bouche aussi est de traviole. Le coup de crosse du Turc, dans le genre dévastateur, on ne trouve pas pire. Il y a mis tout son jus, le frère ! Toute sa haine ! Ça, ça s’appelle ravager la gueule d’un forban. Maintenant il est en déliquescence, Clay ; sur les rives de la gâtouillette. Son esprit aussi est de guingois.

Il dit :

— Croyez-vous que Dieu me pardonnera mes fautes ? Je suis un misérable pêcheur, si vous saviez. Le plus abject parmi les pires ! La lie de la société. Sa purulence.

Allons bon, voilà autre chose : la confession publique maintenant !

Sauveur murmure :

— Tu vois ? Je t’ai dit qu’il déraillait.

Lancé, Irving continue :

— Je suis de Pittsburgh, en Pennsylvanie, l’un des plus gros centres sidérurgiques du monde. Mon père était pasteur. Ma mère est morte en me donnant la vie, ça a été ma première victime. J’ai été élevé distraitement par le pasteur, aidé de sa sœur, une vieille toquée plus confite que lui en dévotion. Très tôt, je me suis montré un garnement impossible. A huit ans je volais des denrées dans les magasins, à douze c’était des voitures, à quinze je braquais des caissiers.

« Lorsque j’avais maille à partir avec la police, mon père me faisait des sermons. Il a beaucoup prié pour moi, pour que je “revienne dans le sein du Seigneur”, répétait-il.

« On m’a collé dans une maison de redressement jusqu’à ma majorité. Là-bas, j’ai fait la connaissance de Giuseppe Sandrini, un petit Sicilien fraîchement émigré qui allait devenir l’un des rois du grand banditisme et qui l’est demeuré jusqu’au jour où je lui ai vidé un chargeur dans le ventre pour prendre sa place.

« J’étais installé sur la côte Est et j’y ai fait des affaires juteuses, et puis j’ai compris que les temps étaient changés. Les chefs de bande devenaient des artisans que les grandes organisations allaient écraser. L’époque Al Capone, Dillinger et consorts appartenait à l’Histoire. Le Crime, comme les industries, abordait l’ère des multinationales. J’ai opéré une conversion en douceur et suis entré au Cartel Noir. Je ne sais si vous connaissez ce consortium ? »

— J’en ai entendu parler.

— C’est une espèce d’association toute-puissante, avec des implications politiques, voire militaires. La police est à sa botte. Elle exerce un pouvoir comparable à celui qu’avait en Angleterre l’Intelligence Service avant la dernière guerre. Je m’y suis taillé une place importante, très importante puisque c’était moi qui dirigeais le département « meurtres ». J’avais formé une équipe d’élite aux techniques sophistiquées. La mort silencieuse. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de personnalités qui sont décédées de notre fait, sans qu’il y ait le plus léger doute quant à la nature de leur trépas. J’étais une sorte de ministre des exécutions délicates au sein du Cartel Noir. Je percevais des sommes folles. Je menais la grande vie.

« J’avais eu le bonheur de rencontrer une femme merveilleuse : Joan. Lorsque je l’ai connue, elle était mariée à un sénateur âgé avec lequel elle s’ennuyait. Nous deux, ça a été le coup de foudre. Elle a quitté son vieux bonhomme pour me suivre. Au début, elle ignorait tout de mes activités, mais progressivement, elle a compris que celles-ci étaient « particulières ». Alors je l’ai initiée. C’était… comment vous dire ça, une aventurière. Une vraie, dans l’âme. Loin d’être effrayée, elle s’est montrée ravie et a insisté pour m’assister dans mon travail. Une fille époustouflante. Et maintenant, elle est morte, tuée par mon propre frère ! »

Une larme coule de son œil encore valide. Il ne la sent pas.

Sauveur s’est éloigné pour pisser. Il est écœuré.

— Complètement jobastre ! ronchonne-t-il. Siphonné à mort.

Il sent que sa vengeance lui échappe. On n’abat pas un demeuré.

— Tu crois pas qu’il nous chambre ? me demande-t-il en balançant une louise consécutive à sa miction. Et si c’était de la frime, flic ? La grande scène du demeuré ? Ce charognard est capable de tout. Suppose qu’il nous la fasse au reprentir ? Il s’affale, chique les lamentables : Dieu, le remords, tout le roman rose. Il se dit qu’après sa confession pathétique, on n’aura pas beau schpile pour le mettre en l’air ; que le cœur n’y sera plus.

C’est justement la question qui me tourmente. Jamais je n’ai rencontré une conjoncture aussi ambiguë. Avons-nous affaire à un formidable comédien qui, voyant la situation perdue, joue son va-tout ?

Clay repart, toujours de ce même débit sirupeux :

— J’étais heureux, tout fonctionnait à merveille. Jusqu’au jours où il s’est produit au Cartel cette damnée bavure…

— Quelle bavure, Clay ?

— Je dois vous dire qu’une fois par mois, il y avait une conférence d’état-major au Cartel. Les chefs de section, nous nous réunissions dans un bureau de Manhattan. Nous étions cinq. Le vieux Ray Strong écoutait nos critiques et nous donnait des instructions. Il tenait à ces petits séminaires afin, disait-il, de maintenir « l’esprit de corps », comme dans l’armée ! Lors de ces entretiens, nous nous trouvions en liaison phonique avec le bureau d’un des grands patrons dont nous ne connaissions ni le nom ni le visage, mais seulement la voix, car il lui arrivait d’intervenir au cours de nos discussions pour trancher un différend ou encore lancer un avertissement. Lorsque la réunion était terminée, Strong nous quittait et nous prenions un verre.

« Voici quelques mois, il s’est produit une fausse manœuvre : la phonie est restée branchée et nous avons entendu, par la force des choses, une conversation ultra-secrète que tenaient « les huiles lourdes », comme nous les appelons. Ce qui s’y est dit était d’une gravité extrême ; plus encore que cela, même. Quelque chose d’indicible ! Nous écoutions sans dire un mot, abasourdis. Brusquement, la porte s’est ouverte, Strong est entré, il a écouté un instant, nous a regardés et il est reparti aussi brusquement qu’il était venu.

« De toute évidence, il avait dû repenser à la phonie en cours de conversation et venait vérifier que nous entendions bien ce qui se disait dans le saint des saints. L’ayant constaté, il est allé prévenir « les huiles ». J’ai tout de suite pigé que nous allions devoir payer cher cette indiscrétion involontaire. Effectivement, peu de temps après, un bon copain à moi qui faisait partie de ma bande, avant mon arrivée au Cartel Noir et qui touche de très près Ray Strong, m’a averti que l’organisation avait décidé un énorme chamboulement chez les chefs de section. J’ai compris ce que ça voulait dire : nous étions condamnés à mort, tous les cinq. On allait nous exécuter pour avoir surpris un secret que nous n’aurions jamais dû connaître. »

— Vous éliminer n’était pas suffisant. Vous auriez pu parler de la chose à d’autres personnes, ne serait-ce qu’à vos compagnes ? objecté-je avec mon cartésianisme français.

— Quand on est digne d’appartenir au Cartel Noir, un secret pareil on n’en parle à personne. Les « huiles » le savent.

Il se tait, sa tête dodeline, puis part en avant et il tombe lentement, la face dans la caillasse.

Je vais pour le relever. Sauveur s’écrie :

— Gaffe, flic ! Gaffe !

— A quoi ? demandé-je.

— Ce type, il aurait sa tête coupée, placée entre ses jambes, je me méfierais encore de lui !

Il s’approche, le pistolet braqué sur Clay.

— Si tu m’entends, fait-il à Irving, sache qu’au plus petit mouvement pas catholique, je fais exploser ce qui te reste de tête.

Mais Clay paraît authentiquement évanoui.

On attend ainsi, sans bouger.

A l’entrée du défilé, Brigitte me crie :

— Je dois replier la couverture ?

— Encore deux minutes ! lancé-je, et je suis complètement à vous !

— Dis, on ne va pas rester commako jusqu’à la Saint-Trou ! gronde Sauveur. J’aime bien rigoler, mais là c’est plus tenable.

Du pied, il retourne Irving Clay sur le dos. On a un haut-le-corps devant ce visage supplicié. La bouche est grande ouverte, les lèvres retroussées. Son œil amoché semble vouloir sortir de sa cavité.

Un sale pressentiment me point. Je pose ma main sur son cou pour palper l’artère jugulaire : rien ne bat plus ! Je touche sa poitrine par acquit de conscience : rien non plus de ce côté ! Fermé pour cause de décès.

— Eh bien, tu as réalisé ton vœu, fais-je à Sauveur : tu l’auras tout de même buté. Il a dû faire une hémorragie cérébrale à la suite de ton coup de crosse. Après un passage semi-comateux, il a rendu sa belle âme à Dieu. Son papa pasteur doit être content : il aura eu le temps de regretter ses forfaits avant de crever, voire d’en expier une partie. C’est beau, c’est moral ; tu la raconteras à tes petits-enfants, plus tard.

Il est tout benêt, le Turc. Comme si, au temps de sa carambouille voiturière, on lui avait refilé une Mercedes 500 sans son moteur.

— Merde, soupire-t-il, ça finit connement. J’avais pas imaginé que les choses tourneraient de cette manière !

— Toujours l’inattendu arrive, récité-je.

— Qu’est-ce qu’on fait ? s’inquiète-t-il.

— Pendant que tu vas réciter des prières pour sa paix éternelle, moi je vais finir Mrs. Simpson, c’est l’honneur de la France qui est en jeu !

ET CE FUT LE CINQUIEME MEURTRE
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