10

Elle me fait songer à Maryse. Pas à Maryse Kajapoul qu’un chirurgien est en train de brocher pour réparer sa guibolle martyrisée, mais à Maryse Bastié, la fameuse aviatrice qui traversa l’Atlantique, seule à bord de son zinc, en 36, et mourut connement (mais meurt-on intelligemment ?) dans un meeting aérien à Lyon. Même type de femme décidée, aux cheveux coupés court, au menton volontaire et dont « le regard n’a pas froid aux yeux ! » (dirait Béru).

Faut la voir, dans sa combinaison vert tilleul, driver son hélico. Césarine, tu veux parier qu’elle s’explique au karaté et t’aligne le gusman qui voudrait la chahuter de trop près ? Ce ne sont pas les demandeurs qui doivent manquer ! Sa frime, tu peux pas t’empêcher de faire tilt quand tu coltines au moins une livre et demie de bas morceaux entre les jambes.

Je suis installé sur le siège voisin du sien, ce qui me permet de la frimer de profil. Brune, avec une étrange mèche blanche, des taches de rousseur signées U.S.A., un petit pif ravissant, une bouche que t’aimerais voir à l’œuvre sur ton casque à trou, des yeux marron très clair, « ombragés » de longs cils, que disent mes collègues du tout-à-l’égout.

Seule chose contrariante pour moi : elle fume. Son clope se consume seulâbre dans le coin de sa bouche, mais ne lui fait pas fermer un œil comme c’est le cas habituellement.

Ma pomme, privé de dorme, moulu, énervé comme un pou de corps en vacances dans la culotte de Stéphanie de Monaco, malgré mes préoccupances, j’arrive pas à oublier ce que je serais capable de pratiquer comme voies de fait navigables sur cette fascinante personne.

Bien qu’étant d’un Q.I. légèrement inférieur à celui du protozoaire domestique, tu n’es pas sans avoir pigé que ma fameuse idée qui m’a fait crier euréka devant la villa clandestine des Clay, c’était d’affréter un hélico pour tenter de courser le fugitif.

Aux States, l’usage de ce mode locomotoire est très répandu ; nombre de particuliers possèdent leur propre appareil, quant aux compagnies privées, elles sont légions, dirait César.

On n’a eu aucune peine à dégauchir celle qui assure les besoins de Fresno. La gérante en est Mistress Simpson (nom fameux, grâce à la bite de feu le fugace roi Edouard VIII d’Angleterre). Elle n’a fait aucune difficulté pour accepter, moyennant finances confortables, l’étrange mission que nous projetions, à savoir de rattraper avant la frontière mexicaine un mec au volant d’une Porsche décapotable blanche. Histoire de la rassurer, je lui ai montré ma carte de police, mais il est clair qu’elle s’en tartinait le mont de Vénus. J’eusse été Al Capone en personne qu’elle aurait accepté le travail dès l’instant où, moi, j’acceptais ses conditions. On a décidé la stratégie suivante : survol de l’autoroute pour l’aller et si ça ne donne rien, on rebrousse chemin en longeant cette fois la route en corniche. Banco ! Nous sommes partis comme trois bons petits diables héliportés.

Elle vole à assez basse altitude, et le ruban qui se dévide à nos pieds se lit comme un album d’images. Elle a même mis une paire de jumelles à ma disposition, ce qui faciliterait l’identification de Clay si, par chance, on le repérait.

L’appareil est tout neuf. Pimpant. Blanc et orange, c’est très seyant. Il tourne rond (chose essentielle quand on est rotor). Mrs. Simpson y va plein gaz, sachant que notre mec a trois heures environ d’avance sur nous. Ce qui la rassure, c’est que sa vitesse à lui est limitée par la loi, alors que pas la nôtre. Selon le calcul de notre jolie pilotesse, s’il a pris l’autoroute, on devrait l’apercevoir d’ici quatre-vingt-dix minutes environ. Il n’empêche que je scrute dur pour le cas où Irving ne se serait pas élancé sur l’autoroute tout de suite. Derrière moi, Sauveur en fait autant. L’image de la haine, le vieux forban. Il n’en casse pas une broque et reste ramassé sur lui-même, le cou tendu, le regard coagulé, comme s’il était décidé à sauter de l’appareil dès que nous le retapisserons.

A un certain moment, je dérouille une volute de fumaga dans le lampion. La chérie s’en avise.

— La fumée du tabac vous gêne ? demande-t-elle.

— A peine, rétorqué-je ; seulement son goût.

Elle sourit.

— Alors vous ne risquez rien.

— Pas maintenant, fais-je, mais tout à l’heure, sûrement que si.

Elle pige pas.

— Comment ça ?

— Depuis l’instant où je vous ai vue, je pense au baiser que nous échangerons fatalement. Une bouche comme la vôtre et une langue comme la mienne sont fabuleusement, complémentaires, j’espère que ça ne vous aura pas échappé ! Il est impossible que nous nous séparions sottement en se disant « bye ». Nous sommes des humains, Maryse, pas des robots parleurs.

— Je ne m’appelle pas Maryse !

— C’est vous qui le dites !

La voix sarcastique de Sauveur éclate dans mon dos :

— T’es un drôle de chargeur, poulet ! Et c’est pas la délicatesse qui t’étouffe ! Appeler cette polka Maryse, alors que ma gosseline est en train de se faire charcuter, c’est gracieux !

J’avais oublié qu’il a appris l’anglais en geôle, le Turc ! Ma bévue me malmène la thyroïde. Tu parles d’un galoup. Je comprends sa rogne, à beau-papa. Mais enfin, quoi, merde ! je ne suis pas fiancé à sa fille ! On peut prendre du bon temps avec une gerce sans se sentir happé par la chirie des convenances. Dis, faut pas qu’il s’envole, le taulard, qu’il chique à M. le comte dont le palefrenier a défloré la grande gourde !

— Ecoute, vieux crabe, je lui virgule, cette môme me fait penser à Maryse Bastié, l’aviatrice. Tu dois connaître, c’était de ton temps. Voilà pourquoi je lui ai refilé ce blaze. Ça, c’est le primo. Le deuxio, c’est que que si j’ai envie de tirer madame, c’est pas un métèque intégré comme toi qui m’en empêchera ! Si je ne me fais pas bien comprendre, dis-le, je te projetterai des diapos.

Mon coup de sang le fait regagner sa coquille. Pour lui prouver que ses états d’âme je me les mets là où d’autres s’introduisent des suppositoires, des thermomètres, voire des membranes flexibles, je reprends mon gringue avec Mrs. Simpson.

— Si j’avais un voyage de noces à faire, lui dis-je, je le ferais avec cet hélicoptère et vous le piloteriez ! Ainsi je n’aurais pas besoin d’amener une mariée avec moi.

— Vous ne seriez pas un foutu baratineur ? demande-t-elle en rigolant.

— Le bruit en court, mais il est faux, dis-je. Un baratineur est un type qui parle mais n’agit pas. Moi je parle et j’agis.

— Vous ne seriez pas un peu vantard, de surcroît ? demande Mrs. Simpson.

— Un vantard est un type qui se targue d’accomplir des actes qu’en réalité il n’exécute pas. Moi je suis capable de les perpétrer sans m’en vanter. Mais je pense vous prouver d’ici peu la réalité de ce que j’avance. Vous êtes mariée, j’espère ?

— Oui, pourquoi ?

— J’ai remarqué que les femmes mariées sont souvent davantage disponibles que celles dites « libres ». Des enfants ?

— Un garçon.

— Qui joue au base-ball ?

— Exactement.

— Votre époux travaille également dans les hélicos ?

— Non, il a une salle de sport.

Fitness. Je vois. L’ennemi des ventres de P.-D.G., le masseur de ces dames qui prennent de la cellulite dans des bureaux vitrés. Sa journée terminée, il est fourbu et s’endort devant la télé pendant que vous faites le ménage. Un peu de récré ne vous fera pas de mal.

A l’arrière, Sauveur ronchonne :

— T’as une façon de pratiquer la chasse à l’homme, toi ! La chasse aux miches, oui ! Tu tires plus vite que ta bite, poulet !

— L’homme doit entretenir ses fonctions naturelles pour rester performant, mon drôle. Pour moi, vois-tu, il existe l’amour-cœur et l’amour-cul. Le premier est rare et n’a rien de commun avec l’autre. Il fait de la musique, il provoque les larmes ; le second n’est bruité que par le jet (rotatif de préférence) du bidet.

Tout en jactant, j’inspecte l’interminable autoroute. Ça fait bien une heure trente qu’on la survole.

— Nous devons approcher de la frontière, dis-je, manière de changer de sujet.

— A chaque tour des pales, répond-elle avec enjouement.

— Vous avez le droit de survoler le territoire mexicain ?

— Et comment ! A toutes fins utiles, j’ai déposé un plan de vol pour Mexicali. Pourquoi ? Vous ne voulez plus qu’on rebrousse chemin et qu’on revienne par l’autre route, comme il a été dit ?

— Je pense qu’auparavant, on devrait pousser encore un peu.

— Comme vous voudrez.

Je cesse de parler. La sonnerie d’alarme de mon instinct sur le qui-vive retentit dans ma tronche. J’ai le sentiment qu’on va obtenir satisfaction, que c’est imminent.

Mon guignol cigogne dans mes cerceaux. Cette oppression m’empêche respirer normalement. Je trémousse du fion sur mon siège.

— La frontière, droit devant ! annonce Mrs. Simpson.

On distingue un agglomérat de bagnoles qui « bouchonnent » devant l’étranglement des postes frontaliers.

Et c’est mon compagnon qui retapisse le premier ! Pourtant, en taule, il a pas dû avoir tellement l’occasion d’aiguiser son acuité visuelle, non ? A travers les barreaux, peut-être, quand il regardait le gonzier du mirador claper son casse-dalle.

— Là-bas ! fait-il. Tout à droite, à côté d’un camion rouge.

Je mate. Et, en effet, c’est bien une Porsche décapotable blanche avec une seule personne à bord. Je règle mes jumelles. Irving ! Sans bavures. Il porte des lunettes de soleil et a coiffé une casquette à carreaux, mais je le reconnais formellement.

De joie, je me penche sur le siège du pilote et dépose un bisou à la bonne température dans son cou, pile à travers les petits poils follets de la nuque.

Elle glousse :

— Vous me chatouillez ! Pendant le vol, il est interdit de donner des baisers au pilote.

— C’est rien à côté de ce qui t’attend, la mère, déclaré-je en français moderne.

Et, reprenant la phrase clé de Manolo de La Roca, j’ajoute :

— Tu sais que je suis capable de te brouter la chatte pendant deux heures avant de…

Sauveur s’emporte :

— Il est chiant avec sa bite, ce perdreau de merde ! Mais y a donc que la pointe, pour tézigue ? Penser à gloutonner cette pécore juste à l’instant où on retapisse notre homme, faut être obsédé de la membrane, bordel !

— T’es pas vraiment français, Kajapoul, tu ne peux pas comprendre. Chez nous, on a tous les défauts de la terre, plus un chibre de formule I, et c’est ça qui fait la différence.

— Alors ? demande Mrs. Simpson.

Bonne question, malgré sa brièveté. Elle a raison, la môme pilote. Alors ? On fait quoi ? Maintenant qu’il est là, sous nous, Irving, on ne va pas poser le coucou sur l’autoroute et cavaler sus au gredin ! Ce genre de rodéo n’est valable que dans les James Bond ou les séries télévisées en cent quarante épisodes.

— Continuez ! fais-je.

Car il ne s’agit pas de donner l’alerte au fugitif. Qu’un hélico survole un poste de douane ou contrôle le trafic routier, c’est bonnard ; mais si on appuie trop fort sur le crayon, la mine casse.

— Où dois-je aller ?

— Un peu plus loin. Réduisez l’allure au maximum, je vous ferai signe.

Sauveur déglutit. Il murmure :

— Je t’ai dit que chez Clay, j’ai engourdi l’un des feux planqués sous l’escadrin ? Je me suis offert le top comme qualité, du suédois ultra-performant, à répète, et j’ai quatre chargeurs en fouille. Si la gonzesse nous descend au ras des pâquerettes, je te dessoude cette carne recta, tu paries ?

Je grogne :

— Dis-moi, Sauveur, à part être très con, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? T’as la prétention de vouloir rectifier le brigand avec la complicité de cette jolie dame ? Zinguer un mec qui drive une Porsche sur une autoroute à gros trafic, c’est provoquer de la marmelade de viande à coup sûr. T’aimes à ce point le steack tartare ? La rancune t’égare, mon grand, ou alors tu glisses sans t’en rendre compte dans les gâtouilles du crépuscule !

Il éclate :

— Ta gueule, flic de mes deux. Ce mec, je serais capable de refaire Hiroshima pour être certain de ne pas le rater.

— Tu peux sûrement le sulfater sans provoquer la mort de cent cinquante mille personnes.

— Tu vois une meilleure solution, toi ?

— Pas encore, mais je sens que je brûle.

La petite Simpson demande :

— Je vais jusqu’où ?

— Encore deux minutes, ensuite vous ferez demi-tour ; vous prendrez un peu plus d’altitude et survolerez l’autre voie.

D’une docilité, Ernestine, qui force l’admiration (ou la demi-ration). M’exécute la manœuvre impec. On rebrousse. La jumelle dardée, je guigne la Porsche. La voilà, là-bas, qui radine. Depuis qu’il est en terre mexicaine, il se permet de forcer l’allure, Irving. Pour l’instant, tout va bien : on le garde dans notre collimateur.

— On retourne sur les U.S.A. ? demande Brigitte.

Ne sois pas surpris : elle m’a dit son prénom pendant que tu es allé te servir un scotch.

— Non, vous décrivez un très grand tour afin de dépasser le type de plusieurs kilomètres, et puis on revient face à lui.

— Hmm, hmmm !

Sauveur produit un bruit de cochon patouillant dans son auge. L’impatience qui lui fait ça. Les mecs comme lui, quand la fureur les prend, deviennent des sortes de fauves.

— On finasse ! On finasse trop ! gronde-t-il. Tu vas voir qu’il va enquiller une dérivation quelconque et se faire la malle dans la nature. T’as vu comme c’est bâti, tout le long de l’océan ? Sitôt quittée l’autoroute, il plongera dans tous ces buildings et nous fera marron.

Je me dis qu’il n’a pas tort. Qu’en effet, c’est un risque, un gros risque.

— Bon, on retourne en survol ! enjoins-je.

A nouveau on retrouve l’asphalte à quatre voies. On déferle au-dessus. Zob ! Plus de Porsche blanche. J’en ai les claouis qui se ratatinent.

— Ah ! bordel d’enviandé de poulet ! éructe Kajapoul. Dans le cul ! Il aura pris peur en revoyant le zinc.

— Ta gueule ! Regarde à la station d’essence, à l’entrée du parking ! Il est à l’arrêt, Irving, faisant la queue derrière d’autres voitures pour remplir son réservoir.

En un éclair, je lis dans les jumelles qu’il ne peut pas déboîter. Il s’est engagé dans une travée. Il y a trois tires avant la sienne et déjà deux autres derrière.

— Brigitte ! fais-je. Il faut que vous vous posiez en catastrophe derrière le motel ; j’espère que votre zinzin ne va pas déclencher un cataclysme.

— Le bruit de l’autoroute couvrira le nôtre, promet-elle, vous allez voir.

Elle a tout compris, cette gentille ! Décrit une orbe en réduisant l’altitude. Derrière le motel jouxtant la station, s’étend un immense parking dont toute la partie du fond est absolument dégagée. Elle s’y pose en douceur.

— Attendez-nous ici, ma chérie, le temps d’aller acheter le journal et on revient.

On se déceinture et c’est la course jusqu’à l’angle du motel. Après quoi, on se biche une allure dégagée pour se pointer à la station.

De loin, nous nous rendons compte que ça va être le tour d’Irving de faire le plein, l’automobiliste qui le précède est en train de douiller avec sa carte de crédit.

— Sauveur, murmuré-je, tu devrais me passer ton feu car je ne suis pas chargé.

Il répond :

— T’avais qu’à te servir ; pas question que je me découvre !

— Surtout pas de fausse manœuvre, soupiré-je. Tu sais que ce mec, c’est de la nitroglycérine. Aux abois et armé comme il doit l’être, la plus légère erreur peut nous être fatale. D’autant qu’il emploie des gadgets vice-loques, comme le pistolet à gaz avec lequel il nous a neutralisés à Fresno.

— Je sais tout ça, flic. N’aie aucune inquiétude, je ne lui laisserai pas sa chance.

— Tu ne vas pas le repasser en pleine station ?

— T’inquiète pas.

Il interpelle un pompiste basané qui s’affaire. Lui tend un bifton de cinq dollars et, sans lui dire un mot, s’empare de sa casquette dont il se coiffe. Bol ! Elle lui va.

Le bec verseur est engagé dans le réservoir de la Porsche. Irving attend, assis à son volant, le bras droit allongé sur le dossier du siège passager. Sauveur s’avance par-derrière, en sifflotant. Faut un foutu sang-froid pour trouver un air à interpréter dans un pareil instant de tension. Je crois bien qu’il siffle La Vie en rose. De circonstance, non ?

Voilà, il a atteint le coffre de la voiture, fait encore un pas. Seulement, les reptiles, mon vieux, tu ne peux pas les surprendre. Ils possèdent un sixième sens qui les avertit d’un danger. Et quand le sixième sens ne suffit pas, ils font appel à un septième.

Clay se retourne brusquement. Peut-être a-t-il aperçu la silhouette de Kajapoul dans son rétro ?

Ce qui sauve tout pour le Turc, c’est la gapette dont il a eu l’idée (apparemment saugrenue) de s’attifer. Pendant une fraction de seconde, elle rassure le fugitif. La fraction de seconde indispensable à Sauveur. Il lève son flingue par le canon et abat la crosse à toute volée dans la gueule d’Irving. Ça produit un craquement si fort que, malgré le brouhaha du trafic, je l’entends, bien que je me tienne à quatre mètres d’eux. Irving, fauché, tombe à la renverse.

— Tu viens ? me lance calmement le Turc.

Ça a été si rapidement accompli, avec une telle détermination, que seul l’automobiliste qui attendait son tour a vu la scène. Je brandis ma carte devant son pare-brise, rapidos, juste qu’il puisse apercevoir l’essentiel, c’est-à-dire le mot « Police », manière de lui calmer les tourments.

Bien que le réservoir ne soit pas encore rempli, j’ôte le bec, le raccroche à la pompe et tends un talbin au Noir qui a « vendu » sa gapette à Sauveur. Il me rend la mornifle. Ce petit manège achevé, je trouve Sauveur installé à la place passager, tenant Irving serré contre lui.

— Conduis ! me lance-t-il. Nous deux, regarde comme on s’aime.

Bon, c’est lui qui commande à présent. Soit ! Je prends place derrière le volant et c’est la belle, l’exaltante envolée.

— Tu sortiras par la première bretelle de dégagement, flic ! Ensuite, direction montagne. Faudra trouver un coinceteau idyllique.

— La môme nous attend avec son coucou.

— Elle a qu’à se branler !

Dis, il est rogneux mon coéquipier ; la victoire ne l’a pas calmé.

Tout en drivant, je glisse un regard à Irving, coincé entre nous.

— Tu l’as buté ! dis-je.

— Penses-tu, il a du pouls.

Malgré que notre posture ne s’y prête guère, Kajapoul explore les vêtements de sa victime. Il en retire un Colt Cobra, un stylet dans une gaine lacée à son avant-bras gauche, un pistolet extra-plat, fixé à sa cheville avec du sparadrap, une boîte chromée contenant des ampoules et une quantité folle de liasses de mille dollars. Sauveur les enfouille sans vergogne.

— Je t’en propose pas, dit-il ; un flic honnête comme toi, tu me traînerais aux assiettes pour corruption de fonctionnaire. Voilà qui va me rembourser la croisière. Quand on aura trouvé un endroit pépère, je me livrerai à la toute grande inspection : je prévois du caillou dans une doublure de ses hardes ou le talon de ses pompes, c’est le genre de gonzier capable de transporter l’équivalent du budget des Etats-Unis sous un volume qui tient dans la main !

Voici la sortie pour Santa Puta. Je l’adopte.

Avant le péage, Sauveur enfonce sa casquette Shen sur la tronche un tantisoit défoncée d’Irving Clay.

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