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Moi, les préoccupations fraternelles du bouffeur de chattes, très franchement j’en avais rien à secouer, et il est probable que ma déception sentimentale me les aurait fait remiser dans les limbes de mon esprit si, justement, Marie-Marie ne m’avait pas fait cette réflexion sarcastique « Et dire que tu vas probablement t’occuper de cette affaire ! ». Ça m’a stimulé, comprends-tu ? Fouetté la vanité. Et la vanité, souvent, est une source d’énergie.


Sur le brin de curriculum vitré (comme dit Béru) que m’avait griffonné Manolo, se trouvait mentionnée l’année de l’arrestation du frelot. Je me suis donc rendu aux sommiers pour prendre connaissance de l’affaire. Elle était simplette. Trois guignolos, dont Miguel de La Roca, avaient braqué une banque du seizième au moment où l’on s’apprêtait à charger les fonds dans un fourgon. Opération excellemment préparée grâce à la complicité d’un des employés de l’établissement. Malheureusement, le trio de malandrins était tombé sur un héros en la personne d’un des convoyeurs. Le gus, qui avait été mercenaire dans un Etat africain, connaissait tout de la guérilla. Il avait doucement levé les bras, comme ses potes, mais, brusquement, s’était jeté à terre et avait dégainé pour allumer les malfrats. L’un d’eux s’était dégusté une bastos dans la cuisse. Celui qui intimidait les populations avec sa mitraillette avait eu la main droite déchiquetée par une balle de 9 mm, quant au señor Miguel, sentant que le coup tournait au lait caillé, il s’était emmené promener, coudes au corps. Mais comme c’était la journée du courage, dans le seizième : un tomobiliste l’avait coincé avec sa tire contre un camion de déménagement à l’arrêt, lui défonçant trois côtes premières. La vraie scoumoune ! Une béchamel de cette ampleur, t’en rencontres pas deux dans la carrière d’un truand ! C’était la grande kermesse aux honnêtes gens !

Moi, routine routine, je prends note des identités des deux autres potes du commando.

L’inspecteur Larichesse, qui sait manipuler nos nouveaux ordinateurs, se met au charbon et, une demi-heure plus tard, m’apporte les résultats de ses recherches. Ainsi, apprends-je que Célestin Meunier, le zigus à la main nazée par le convoyeur, est mort pendant qu’il purgeait sa peine, non des suites de sa blessure, mais d’un cancer du poumon déjà bien avancé au moment des faits. Quant à Sauveur Kajapoul, le troisième larron, une fois libéré, il est retombé pour une histoire de trafic de bagnoles volées et s’est refait trois années de tirelire. Il se serait acheté une conduite en même temps qu’un bistrot dans le quartier Saint-Denis, l’âge, ses détentions répétées et ses tribulations marloupines l’ayant calmé.


Ce qu’il y a de mystérieux et de presque ineffable entre un bandit et un poulet, c’est la manière instantanée dont ils se « situent » au premier regard.

Quand je passe la lourde du Carré d’As, un troquet en longueur de la rue Couchetar, mon regard croise celui de Sauveur Kajapoul (d’origine turque) accoudé à son rade sur Paris-Turf largement déployé.

Ses yeux, pareils à deux trous de serrure dans la porte d’une cave, surmontés de sourcils d’astrakan, me fichent à la seconde. Il sait que ce nouvel arrivant dans son rade est signé « poultok », qu’il a une brème frappée de tricolore dans sa poche intérieure droite et un calibre de premier communiant sous son aisselle gauche. Sauveur, il a du carat, pas loin de la soixantaine. Du burlingue, des bajoues en peau grise hérissée de vilains poils anarchiques, un gros pif dégueulasse plein de trous et de verrues, les portugaises en chou-fleur et une profonde cicatrice à la pommette ; mais c’est pas pour autant qu’il ressemble à Robert Hossein dans « Angélique et sa ménopause ». Ses cheveux presque blancs sont coupés très court, ce qui accentue sa frite de vieux chourineur enlisé dans la vie peinarde.

A cette heure creuse, son rade est presque désert. T’as simplement trois mecs baptisés au sécateur dans le fond, qui jouent à je ne sais quoi, mais je m’en fous trop pour aller leur demander.

Je me place au comptoir, en face de Sauveur. Il s’efforce d’achever un entrefilet sur « Belle en Cuisse », une pouliche « à suivre » capable de créer la surprise dimanche à Longchamp. Sans lever son tubercule à cratères de l’imprimé, il grogne :

— Ça sera ?

Au Carré d’As, c’est pas le style Pimm’s ou Bloody Mary.

— Une mominette ! dis-je sobrement.

Le taulier s’arrache à Paris-Turf pour s’emparer d’une bouteille de Ricard munie d’un appareil doseur.

— Tu en prends une aussi ? je demande.

Il grommelle, sans me défrimer :

— On se connaît ?

— C’est imminent, Sauveur. Dans vingt minutes nous serons devenus des amis d’enfance.

Avec flegme, il verse une seconde giclée de Ricard dans un autre verre minuscule, prend un pichet d’eau glacée dans le réfrigérateur et le place devant moi, l’anse obligeamment tournée de mon côté. Ensuite il attend.

J’empare le pot de grès (ou de force).

— Tu le noies pas, je suppose ? fais-je en l’approchant de son pastaga.

— Je le bois sec, assure-t-il.

— T’as sûrement raison, c’est plus fruité.

Je « mouille » ma mominette.

— Mais j’aurais peur que ça me foute la brûle.

— On ne s’est jamais vus ? articule le taulier, soucieux de mon débarquement dans son rade.

— Non : t’étais probablement au trou quand j’étais au moulin !

Il attend. Je bois. Je suis pas fana de l’anis. Papa, lui, adorait. Il se cognait des vraies purées avant le repas du soir. Et il racontait son propre dabe qui éclusait de l’absinthe en faisant fondre un sucre sur une cuiller percée. On avait encore la cuiller en question dans un tiroir de la desserte. Les trous composaient des motifs. On « ouvrageait » tous les ustensiles, jadis, pour rendre l’existence harmonieuse.

— Tu as deviné que je ne suis pas dans les assurances, enchaîné-je.

Il bat de ses longs cils charbonneux.

— Rassure-toi, je travaille pour la recherche dans l’intérêt des familles. Un de mes amis qui a des craintes pour son frangin, lequel est un pote à toi. Ce qui fait qu’on devrait pouvoir s’arranger.

Il vide sa mominette cul sec.

— Il s’appelle comment, ce dénominateur commun ?

Je le complimente d’un hochement de tête.

— T’as de la culture, Sauveur, t’aurais pas passé ton bac en taule, des fois ?

— Non, mais j’y ai rempaillé des chaises, c’est passionnant.

— Le frère de mon aminche se nomme Miguel de La Roca ; je suppose qu’il devait avoir un surblase dans le mitan ?

— Le Gitano, fait Kajapoul.

— Eh bien, figure-toi que ton Gitano est parti pour les Amériques. A Pâques, il a arrêté une date, depuis là-bas, avec son frelot pour le faire venir en vacances.

— Manolo ?

— Exact. Tu le connais ?

— Non, mais le Gitano m’a beaucoup parlé de lui. A force d’évoquer les gens, ils finissent par vous devenir familiers.

Pas con, Kajapoul. Du chou ! J’aime assez. Un malfrat con est pire qu’un autre. Quand il est intelligent, il est plus dangereux mais d’un commerce plus agréable.

— Donc, il a invité son cadet aux States et lui a annoncé qu’il lui envoyait des billets pour lui et sa family. Seulement depuis, Manolo est sans nouvelles et il a un mauvais pressentiment. Par amitié, je lui ai promis de me rencarder sur ce mystère. Tout ce que je te casse là est blanc-bleu, mec. Voilà le tubophone de Manolo, il te confirmera le topo. J’aimerais que tu le fasses pour bien te convaincre que c’est pas un piège à con que je te tends.

— Pas la peine, fait le Turc, je connais les hommes, je sais quand on me chambre et quand on me parle à la loyale. Qu’est-ce que je peux faire, dans ce fourbi, moi ? Depuis mon rade où j’ai pris ma retraite, les dernières nouvelles U.S., vous savez…

— Manolo prétend que son frère a fait une rencontre exceptionnelle : un mec grand style, sortant des sentiers battus. Paraîtrait que c’est ce gus providentiel qui l’aurait embarqué chez les Ricains. T’es au courant, Sauveur ?

Illico il opine.

— Tout à fait. C’est une drôle d’histoire, vous savez.

« Vous savez », c’est un peu son leitmotiv, Sauveur. Tout le monde a ses petites répètes de langage, des mots ou des phrases qui ponctuent la pensée.

— Raconte !

— A la fin de ma période friponne, je m’amusais dans les bagnoles de classe. J’avais des petits mecs qui les piquaient et les amenaient dans mon entrepôt où on les maquillait avant de les fourguer chez les troncs du Moyen-Orient. Je vous en parle relaxe vu que je suis tombé pour ce trafic et que j’ai payé. Bien que ce ne soit pas sa spécialité, mais plutôt pour le sport, car il raffolait des tires performantes, le Gitano m’apportait de temps en temps une BMW, une Porsche, voire une Ferrari. On était liés depuis lurette, les deux. C’est un gars de première, l’Espanche. Un vrai julot. Travailler ensemble, ça constituait une espèce d’acte d’amitié, vous savez…

— Je comprends.

— Voilà qu’un jour, il s’amène comme un milord au volant d’une Rolls rutilante. « Ce tas de ferraille t’intéresse aussi ? » il me demande. Vous pensez ! Mes marchands de pétrole, ils se seraient épluchés la peau des couilles pour avoir une Rolls. Donc, on traite l’affaire, ce qui était fantoche parce que le blé, entre nous, c’était juste pour le folklore. Ensuite, je débouche une roteuse car j’avais un frigo dans mon entrepôt. On sable le champ’. Le Gitano, chacune de nos retrouvailles devenait une fiesta. On biberonnait une rouille, puis deux ; ensuite on allait claper dans une cage heurf et ça se finissait au bouik où on tirait la même frangine. Lui, il adorait la tarte aux poils et l’œil de bronze, et on fourrait la souris en duettistes. Il trouvait le moyen de plaisanter en limant, ce con ! Un self-control à toute épreuve…

Voilà qu’emporté par ses évocations, il remet un tournée : des doubles.

— Ne me fais pas languir, Sauveur, je pressens de la péripétie !

— Vous pouvez ! Comme on est là à roter notre Dom Pérignon, la porte de ma taule part à dame, because un camion qui l’emplâtre à toute vibure. Deux mecs sautent du Mac, feux en pognes. Ils nous braquent méchamment, sans en casser une.

Un troisième personnage descend du quinze tonnes. Un zig pas du tout fait pour employer ce genre de véhicule : grand, mince, la cinquantaine, habillé d’alpaga noir, chemise blanche, des lunettes à monture d’or aux verres teintés. Au gnouf j’ai ligoté des « Série Noire », il faisait songer à un personnage d’Hadley Chase, vous savez ?

— Oui, je sais. C’est passionnant. Après ?

— Ce gusman s’avance tranquillos jusqu’à nous qui étions là à attraper les nuages devant les arquebuses des mecs. Il parle. Accent amerloque. Il dit : « Je viens reprendre ma Rolls que vous m’aviez empruntée. » Alors, du coup, on était cloués, le Gitano et moi. Le bonhomme ajoute : « On vous laisse ce camion, comme lot de consolation ». Et il sourit sous ses lunettes sombres. Puis il fait un geste à ses sbires. L’un d’eux s’approche de Miguel, lui cloque son feu entre les omoplates et lui désigne la Rolls. « Monte ! ». On aurait juré une scène de film, série B américaine en noir et blanc, vous savez ?

J’opine. Oui, oui, je sais. J’imagine parfaitement le déroulement de l’opération.

Sauveur continue :

— Ils sont tous grimpés dans la Rolls et se sont cassés. Le Gitano m’a filé un regard qui ressemblait à un adieu. Il pensait qu’il venait de faire un galoup à un caïd et qu’on l’emportait pour le punir. Il se voyait déjà avec deux bastos dans la pensarde ; moi aussi d’ailleurs. Pourtant, je me disais que s’ils avaient eu l’intention de l’allonger, ils m’auraient praliné itou, pas laisser en circulation un témoin.

« Alors bon, ils se taillent et je reste comme un con devant ma lourde défoncée et ce camion branlant piqué sur un chantier. Je me rongeais les sangs pour mon pote. Le lendemain, le Gitano m’a filé un coup de turlu. Très bref. « Juste pour te rassurer, m’a-t-il dit. Te fais pas de bile, Bill, je passerai te voir bientôt. » Bon, de l’entendre jacter m’a soulagé. Le crack d’Hadley Chase n’avait donc pas commis l’irréparable ».

— Il est allé te voir ? interrogé-je.

— Oui, à mon domicile, mais je ne m’y trouvais pas ; c’est Maryse, ma fille, qui l’a reçu. Il était pressé. Il l’a chargée de me dire que tout baignait avec le type de la Rolls. Ce mec lui avait confié un turbin dans lequel Miguel avait fait merveille. Le Ricain était tellement satisfait qu’il l’avait pris avec lui dans son « affaire ». Paraît qu’il jubilait, le Gitano. Il allait tâter au business international, larguer le bricolage franchouillard pour des opés de haut niveau, tout ça ; partir en Amérique, dans le Mississippi, dès la semaine prochaine. Il m’écrirait.

— Et il t’a écrit ?

— Oui, mais je me suis fait serrer pour mon négoce de bagnoles au même moment. Comme c’était une carte postale qu’il m’adressait, ma fille l’a coincée dans le cadre d’une glace et je ne l’ai trouvée que beaucoup plus tard, à ma sortie de pension.

— Elle venait d’où ?

— D’Amérique.

— Mais encore ?

— Je ne me souviens plus. En tout cas, je l’ai toujours ; elle est encore à la maison. Vous voulez la récupérer ?

— J’aimerais.

Il regarde sa tocante.

— Ma fille est rentrée, moi je ne peux pas quitter mon rade, mais si vous voulez passer, je tube à Maryse pour la prévenir ?

— T’es serviable, mec. J’ai idée que si tu ne fais plus trop de vagues, tu peux espérer une vieillesse heureuse.

Il sourit.

— C’est ma môme qui m’a remis en selle. La dernière fois que je suis sorti du trou, je l’ai trouvée changée. Elle avait grandi, mûri ; c’était devenu une femme. Sa mère est mal portante et c’est elle qui s’occupe de tout. Elle m’a coincé dans notre salle de bains, pendant que je me rasais. Elle m’a dit : « Papa, tu sais que j’aimerais bien avoir un père avant d’avoir des enfants, un jour ? Les parloirs, c’est pas pratique pour dorloter son vieux ! » Elle s’est foutue à chialer. Moi aussi. Depuis cet instant, je suis nickel.

Je lui tends la main.

— Compliment, Sauveur. T’as une fille bien et, toi-même, tu ne dois pas être si mal que ça, vieux forban !

On se quitte. J’oublie de carmer les consos, mais je pense qu’il aurait pas accepté mon carbure, au point où nous en sommes.


Il a tout de même dû engranger, Sauveur, au cours de ses arnaqueries, si j’en juge à la qualité de son appartement. Un demi-étage dans un immeuble neuf à la Muette, faut avoir l’osier ! C’est sa grande fille qui vient débonder, et je remercie le ciel qu’elle ne ressemble pas à son vieux. Du moins pas trop. Y a juste le regard qui soit signé Kajapoul. Des mirettes soucoupes, d’un noir brillant d’insecte, veloutées et ardentes, qui plongent au fond de toi comme des fers de lance, ainsi que l’a écrit Alexandre Dumas dans sa biographie de Canuet. Elle est royale, cette frangine ! Sculptée pleine viande par un génie à la Michel-Ange ! Le teint très clair, la bouche spirituelle, des dents de dévoreuse. Ses cheveux sombres et lourds sont assez longs et séparés par une raie de côté. Elle porte un grand T-shirt rose pâle qui lui descend aux cuisses, et rien d’autre ! Peut-être un slip ? Elle est nu-pieds, ce qui accentue le côté sauvageonne de la personne.

— Salut ! me dit-elle, Papa m’a prévenue.

J’entre. La porte ouvre carrément sur le living, lequel est meublé de façon hétéroclite. J’avise une dame exténuée dans un fauteuil, avec un plaid sur les genoux. Mon arrivée ne l’intéresse pas. Elle s’écoute mourir, et le reste, fume !

— Passons dans ma chambre ! fait Maryse.

Elle pousse une porte, et je débarque dans une pièce agréable, complètement blanche. Juste le couvre-lit est bleu pastel et aussi le tapis, j’oubliais.

— Asseyez-vous ! invite la fille en me désignant le canapé deux places. Vous voulez, paraît-il, la carte postale du copain de papa ?

— En effet.

— La voilà !

Elle l’a déjà préparée, et le rectangle de carton est posé sur une table basse, devant mon siège. J’empare. Une méchante photo représente une jetée de bois s’avançant dans une mer d’un bleu pas croyable. C’est angoissant de solitude. Détail anachronique, un vélo est appuyé contre le socle de départ du ponton. La légende indique : « Gulfport, Mississippi ». Moi, je veux bien, mais l’image pourrait aussi parfaitement se situer du côté de Fécamp, d’Ostende ou de Brindisi.

Je la retourne et je lis :

Vieux Drôle,

Tout baigne. La vie de château ! Voilà ce que j’aperçois de ma fenêtre ! On est des pommes, en France. J’en aurai un paxif à te bonir quand on se reverra. J’espère que, pour toi, la carburation se fait bien. La bise. Ton Gitano.

Je copie le texte sur mon carnet, puis examine le tampon de la poste. Il indique : « Long Beach, Miss. 02-4-1987 » Il a une petite écriture pattes de mouche, le Miguel, un peu tremblée. Chose curieuse, il ne fait pas de fautes d’orthographe, ce qui surprend chez un être ayant passé son enfance et son adolescence à courir les rues. Peut-être lui a-t-on enseigné la grammaire en maison de redressement ?

— Ça vous est utile ? questionne Maryse.

— Je pense, oui.

— Mon père me dit qu’on est sans nouvelles du Gitano.

— Vous le connaissez ?

— Je l’ai vu à plusieurs reprises.

— Quel genre de type ?

Elle hoche la tête, sans répondre, mais je devine que son avis n’est pas favorable. Elle s’est assise en tailleur sur le tapis, face à moi et a fourré le pan avant du T-shirt entre ses jambes, pudiquement. Elle est formide, cette sœur ! Je lui donne plus de vingt piges. Comment se fait-il qu’elle continue d’habiter chez papa-maman ?

— Que faites-vous dans la vie ? questionné-je.

— Je suis folle.

— C’est pas un métier.

— J’étudie l’archéologie. Faut être dingue, non ?

— Au contraire. L’étude des civilisations anciennes me passionne également.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Pourquoi êtes-vous flic, alors ?

— Quand j’étais môme, avec mes potes, on jouait aux gendarmes et aux voleurs ; je faisais toujours le voleur, j’ai voulu changer.

Elle rit.

— Vous habitez chez vos parents ? fais-je avec une pointe d’humour qui ne t’aura pas échappé bien que tu sois con comme un balai.

— Oui. Ma mère a besoin de moi ; mon père également, d’ailleurs.

— Vous êtes une fille de devoir.

— Non, de tendresse.

— Moi aussi, j’habite chez ma maman, je connais donc bien la question.

J’ajoute :

— Et l’amour ?

Elle hausse ses charmantes épaules. La gauche est presque dénudée et on a son sein en amorce.

— A l’occasion, dit-elle. Et vous ?

Je réponds :

— A l’occasion.

Et bon, on se tait, vaguement gênés, nous disant que « l’occasion » est peut-être au rendez-vous. Si notre tête-à-tête dans sa chambre n’en est pas une, alors c’est quoi, « une occase », hmm ?

Mais enfin, c’est délicat, tu comprends ? On ne va pas se mettre à se renifler, de but en blanc, puis à se rouler des galoches avant d’entamer l’hymne glorieux du sifflet dans la tirelire. Je ne suis pas un caribou en rut, ni elle une biche au slip humide. D’ailleurs, en porte-t-elle un, seulement ? Ce point n’a toujours pas été éclairci. Cruel dilemme.

Je dis :

— Je suis content que vous ayez acheté une conduite à votre père, Maryse.

Elle me flashe, lit dans mes yeux.

— Il vous a dit ?

— Que vous représentez son salut. C’est pas le pied d’être la fille d’un malfrat, n’est-ce pas ?

— L’essentiel, c’est d’aimer. Que votre père soit en prison ou dans un ministère, votre tendresse reste la même, ou alors c’est que vous ne l’aimez pas.

— C’est joli, ce que vous dites.

— Quand on est sincère, tout ce qu’on dit l’est plus ou moins.

— Je ne vais pas vous importuner davantage.

— Vous ne m’importunez pas.

Je me dresse comme un mec harassé. La carte postale du sieur de La Roca est posée de traviole sur la table. Le ponton de Gulfport. Ça pourrait être le titre d’un film. D’un film d’amour. Y aurait un homme, une femme qui marcheraient sur la jetée en direction de la mer, sur fond de soleil couchant. Ils se tiendraient par la main, la fille serait brune, comme Maryse, et le vélo appuyé au ponton serait une bicyclette de femme.

— Pas intéressant, selon vous, le Gitano ? Convenez-en.

Elle fait la moue.

— C’est probablement un bon copain pour mon père, mais je le trouvais trop voyou. Ces gens-là ne parlent pas le même langage que… nous. Il existe comme une vitre entre leur personnalité et la nôtre. Dans un confessionnal, il y a la place du prêtre et celle du pénitent. Le curé peut prendre la place du pénitent, mais l’inverse n’est pas possible.

— Pourquoi cette image ?

— Un truand comme le Gitano ne pourra jamais se mettre à la place d’un honnête homme.

— Tandis que votre père, lui, y est parvenu ?

— Il subsistait quelque chose de sain, en lui : son culte de la famille.

— Le Gitano aussi l’avait, Maryse. Pendant des années, il s’est occupé de son demi-frère.

Elle paraît interloquée.

— Je l’ignorais.

— Et pourtant c’est exact, je tiens la chose du demi-frère en personne. C’est à la demande de ce dernier que je fais des recherches pour essayer de savoir ce qui est advenu à Miguel de La Roca.

Nous avons atteint la porte. Je l’ouvre moi-même. Maryse me tend la main.

— Au revoir !

C’est curieux, il me vient un coup de mélanco. On s’en serre cinq, nos yeux ont du mal à se séparer. Mais la porte se referme. Sur le paillasson, voilà que je me sens seulâbre comme un arbre sur un trottoir, au milieu de sa couronne de fonte. Alors je sonne, trois petits coups précipités, faire comprendre à Maryse que c’est ma pomme. Elle avait dû rester derrière le chambranle car elle rouvre instantanément.

Son sourire, son regard comme deux coups de dague !

— Pardonnez-moi, fais-je, j’ai oublié quelque chose.

Je drope jusqu’à sa carrée. Elle me suit, curieuse. Quand elle a franchi le seuil et qu’elle m’avise, pique-plante au milieu de la chambre, elle murmure :

— Qu’avez-vous oublié ?

Alors je la chope à pleins bras, la presse éperdument contre moi et lui bouffe si fort la gueule que nos chailles crissent comme les roues d’un tramway dans un virage.

Comment qu’elle participe, la môme ! Oh ! cette étreinte farouche, passe-moi du peu et excuse le pompiérisme du style. On en a les lèvres qui saignent. Elle enroule sa langue autour de la mienne, ses jambes autour des miennes, ses bras autour de ma taille. C’est étincelant comme tu peux pas envisager. D’une intensité terrible. On se veut et on se prend à bloc, à fond, à mort.

Elle porte bel et bien une culotte, mais qui m’obéit au doigt et à l’œil, si bien que je la calce sur son beau canapé blanc sans avoir pris le temps de dépantalonner. J’espère qu’il y a du K2 R dans la maison, pour conjurer les taches.

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