XXXIV

Adamsberg fit signe à Mercadet et monta à l'étage, dans la pièce du distributeur.

— Un point que je n'ai pas évoqué en réunion, lieutenant. Dans cette recherche sur les femmes violées ayant séjourné en HP, serrez sur les cas de séquestration. Par le père. Commencez par cela.

— Et je n'en parle à personne ?

— Sauf à Froissy. Veyrenc et Voisenet si vous le souhaitez. Que cela reste entre nous.

Mercadet regarda sortir Adamsberg, pensif. Séquestration ? En quoi cela pousserait-il une femme à tuer avec des araignées ? Quand bien même elle en aurait côtoyé dans son grenier, dans sa cave ? On en côtoyait tous. Mais le fiable Mercadet n'était pas homme à contester les orientations du commissaire. Il aurait eu horreur d'être aux commandes dans cette infernale affaire des recluses.


Adamsberg trouva Froissy assise sur la marche de pierre, observant le repas du soir des oisillons. Sans avoir négligé d'emporter son ordinateur, dont elle ne s'éloignait pas de plus de deux mètres. Le commissaire s'installa à ses côtés.

— Ils en sont où ? dit-il.

— À la dernière framboise.

— Il nous en reste ?

— Bien sûr. Que va-t-il se passer avec Danglard ?

— Quelque chose.

— C'est triste.

— Pas forcément. Y a-t-il moyen de connaître le jour et l'heure de l'enterrement d'Olivier Vessac ?

— Par les services funéraires de la localité. Mais rien ne nous dit que la cérémonie aura lieu à Saint-Porchaire. Cela peut être à Nîmes ou ailleurs.

— Il faudrait savoir où sont inhumés ses parents.

— Il était orphelin, commissaire. Le père et la mère sont morts en déportation.

— Alors les grand-parents.

Froissy ouvrit sa machine tandis que la femelle emportait la dernière framboise et qu'Adamsberg surveillait Danglard du coin de l'œil. À l'extrémité de la cour, le commandant chargeait un carton dans le coffre d'une voiture.

— Au cimetière Pont-de-Justice, à Nîmes, annonça Froissy.

— C'est donc là que cela aura lieu.

— Je vérifie.

— Mais qu'est-ce qu'il fout, ce con ?

— Qui ?

— Danglard. Il fourre des cartons dans une voiture.

— Il s'en va ? Je l'ai, commissaire : Olivier Vessac, inhumation vendredi 10 juin, à 11 heures.

— Demain ? Si tôt ? Vingt-quatre heures après ?

— C'est que le samedi, les places sont chères, si l'on peut dire. Ce qui reporterait au lundi.

— Je suppose qu'Irène a poussé Élisabeth à accélérer les choses. Mais qu'est-ce qu'il fout, ce con ? répéta Adamsberg. Donnez-moi le numéro de la gendarmerie de Lédignan, lieutenant. Pas si vite, je n'ai pas le temps de taper. Le nom du commandant ?

— Fabien Fasselac. Il est capitaine.

— Autre chose : Mercadet vous informera, et cela reste entre nous.


Adamsberg se leva, attendant qu'un gars de Lédignan prenne son appel. Il traversa la cour en diagonale, écarta Danglard, toujours penché sur le coffre de la voiture de fonction, et déchiffra les étiquettes soigneusement collées sur les cartons : « Dictionnaires et anthologies », « Objets personnels, bibelots XIXe, scarabée égyptien », « Travaux personnels / Essai sur la criminologie au XVe siècle dans le Saint-Empire romain germanique ».

Compris. Danglard avait fait ses valises.

— Gendarmerie de Lédignan ? Ici le commissaire Adamsberg. Passez-moi le capitaine Fasselac s'il vous plaît, c'est urgent.

Des déclics, quelques jurons, et il eut le capitaine en ligne.

— Encore au travail, capitaine ?

— On vient d'avoir deux foutus carambolages sur la départementale. Faites vite, commissaire, c'est pour quoi ?

— Vous avez bien deux hommes en charge de la sécurité de Roger Torrailles ?

— Vous le savez bien, c'est vous qui l'avez demandé. Ce qui fait que j'ai deux gars en moins et je ne vois pas comment m'en sortir.

— Vous ne pouvez pas avoir des renforts de Nîmes ?

— Ils traînent la patte. Faut dire aussi qu'ils ont eu une explosion au gaz dans un immeuble insalubre. Un vrai carnage. Attentat peut-être.

— Je comprends, Fasselac. Je vous envoie deux hommes dès demain matin, qui relèveront les vôtres.

— J'apprécie, Adamsberg.

— À quelle heure arrive le premier train ?

— 9 h 05 à Nîmes. Chiffre presque rond, c'est rare.

— Départ à ?

— 6 h 07. Vous pigez, vous, pourquoi les trains partent et arrivent toujours à telle heure zéro quatre, à telle heure zéro sept, dix-huit, trente-deux ? Et pas tout simplement à 10 heures, 10 h 15, 10 h 30 ? Je dois dire que ces affaires de minutes m'échappent. Et le pire, c'est que les trains arrivent vraiment à zéro sept, dix-huit, trente-deux.

— Jamais compris non plus.

— Vous me rassurez. Merci pour le coup de main.

— Je vous envoie une femme aussi. C'est plus discret.

— Vous comptez faire quoi ?

— Demain auront lieu les obsèques du quatrième mort par venin de recluse. À 11 heures au cimetière Pont-de-Justice.

— Vous croyez à un meurtre ?

— N'en dites rien.

— Compris. J'aimerais pas être à votre place, Adamsberg.

— Il est donc possible que ses deux derniers amis, Alain Lambertin et Roger Torrailles, soient à l'enterrement. Mes hommes y seront en surveillance rapprochée et la femme, pseudo-journaliste, prendra des clichés de l'assistance.

— Pour le cas où l'assassin assiste à l'enterrement.

— On ne peut pas le négliger, capitaine.

— Non.

— Ils se présenteront à vous dès leur arrivée. Vous pouvez me donner le nom d'un journal local de Nîmes ?

Les Arènes, c'est le plus actif, question photos.

— J'insiste, Fasselac : laissez courir le bruit d'une araignée mutante. Personne ne doit savoir qu'on suspecte des meurtres. Ou la tueuse s'affolera et dézinguera les deux derniers avant qu'on ait le temps de lui mettre la main dessus. Elle doit finir sa mission. Et elle a déjà vingt années d'avance sur nous.

Elle ?

— Je le crois, oui.

— Foutu truc, commissaire. Tordu, vicié. Bonne chance, et merci pour la relève.

Adamsberg posa la main sur l'épaule de Danglard, figé près de sa voiture.

— Vous, commandant, ne bougez pas. On ne s'en va pas comme ça sans un petit mot d'adieu, après tant et tant d'années. Je reviens. Quelle heure est-il ?

— Huit heures moins cinq.

Il traversa la salle jusqu'au bureau de Retancourt, qui repliait ses affaires.

— Attendez-moi, lieutenant. Qui est encore ici ? demanda-t-il en parcourant la longue pièce du regard.

— Kerno, Voisenet, Mercadet, Noël. Kerno et Voisenet sont de garde, et Mercadet dort.

— J'ai besoin de deux hommes pour demain. Et de vous, Retancourt. Départ pour Nîmes à 6 h 07. Pas 6 h 05, lieutenant, 6 h 07. Ça ira ?

— Avec qui ? Lamarre est avec son gosse.

— On ne dérange pas.

— Justin est avec père et mère.

— On dérange. Ils sont collés jour et nuit.

— Y a pas de mal à ça.

— Aucun, mais appelez-le, il part avec vous. S'il veut emmener père et mère, libre à lui. Mission : obsèques de Vessac demain à 11 heures au cimetière Pont-de-Justice.

— Et Torrailles et Lambertin y seront peut-être. Protection rapprochée, donc.

C'était un autre atout de Retancourt, il n'était pas nécessaire de lui expliquer les choses par le menu.

— Et vous, lieutenant, vous serez photographe pour le journal local Les Arènes.

— Clicher toute la foule. Je fais surtout les femmes ?

— Vous les faites tous. Elle peut très bien se grimer en homme. C'est encore plus facile quand on est âgé.

— Vous la croyez vieille ?

— Oui. D'une certaine manière, elle date du Moyen Âge.

— Vu.

Adamsberg monta prévenir Noël, qui s'envoyait une bière dans la salle du distributeur à boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait.

— Vous le veillez, lieutenant ?

— Les réunions me donnent soif. Pourquoi m'avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin ? Il s'est conduit comme un porc. Lui, Danglard.

— Exact, Noël. Comme un porc, mais comme un porc au désespoir. On ne frappe pas un porc au désespoir.

— Pas faux, reconnut Noël après un moment. Plus jeune, j'aurais dû y penser parfois. Et comment va-t-il revenir ? Je veux dire : comment le vrai Danglard va-t-il revenir si un bon coup de poing ne le réveille pas ? J'ai vraiment pensé qu'un sérieux coup ferait sauter en éclats sa putain de face de con. Enfin, je l'ai pensé après.

— Je m'en occupe, Noël. Vous partez demain matin pour Nîmes par le train de 6 h 07, avec Justin et Retancourt. Elle vous expliquera. Avant le cimetière, présentez-vous tous les trois au capitaine Fasselac, à Lédignan.

— Compris, commissaire, dit Noël en vidant sa bière dans l'évier. J'aime bien ce que raconte Voisenet sur l'homme et les bêtes à venin.

Le lieutenant remonta la manche de son tee-shirt, laissant voir un serpent cobra noir et bleu dressé, langue rouge sortie.

— À dix-neuf ans, je me suis fait tatouer ça, dit-il en souriant. Maintenant, je comprends mieux ce que j'avais dans la tête.

— Hier, j'ai aussi compris un truc que j'avais dans la tête, mais à douze ans.

— Un serpent ?

— Pire, un spectre couvert de toiles d'araignée.

— Et finalement ?

— On a fini par communiquer.

— Et lui ? demanda Noël en regardant son serpent.

— Lui, c'est autre chose, vous l'avez apprivoisé.

— Pas vous ? Votre spectre ?

— Non, Noël. Pas encore.

Загрузка...