Le lendemain matin, je suis affreusement raide à mon réveil. Ce lit d’hôpital fatigué est la chose la plus inconfortable sur laquelle il m’ait été donné de dormir. Ai-je même dormi ? Je pense à ma sœur. Comment va-t-elle ? S’en remettra-t-elle ? Dans la chambre nue, je cherche ma valise et mon ordinateur portable, rangé dans sa sacoche. Ces deux objets ont survécu à l’accident. J’ai testé mon ordinateur avant de me mettre au lit hier soir, il s’est allumé comme si de rien n’était. À peine croyable. J’ai vu l’état de la voiture. Pire encore, j’étais dans cette voiture. Et de cette voiture qui n’est plus qu’une épave, moi et mon portable sommes ressortis comme des fleurs.

L’infirmière que je vois arriver n’est pas celle de la veille. Elle est plus ronde et son visage a de jolies fossettes.

— Vous pouvez aller voir votre sœur, m’annonce-t-elle avec un grand sourire.

Je la suis dans les couloirs, nous croisons des vieux à moitié endormis qui traînent la patte, puis nous prenons un escalier jusqu’à l’étage où Mélanie est étendue sur un lit, harnachée à un tas d’appareils compliqués. Sa poitrine est entièrement plâtrée, des épaules à la taille. Seul son cou dépasse, long et fin. Elle ressemble à une girafe.

Elle est réveillée. Ses yeux verts sont cerclés de grands cernes noirs, sa peau est extrêmement pâle. Je ne l’ai jamais vue si pâle. Elle a l’air différente, je ne saurais dire pourquoi ou comment.

— Tonio, murmure-t-elle dans un souffle.

Je veux être fort, jouer au grand frère costaud, mais la voir ainsi me fait monter les larmes. Je n’ose pas la toucher, j’ai peur de lui casser quelque chose. Je m’assois maladroitement sur la chaise installée près de son lit. Je me sens gauche.

— Tu vas bien ? articule-t-elle tant bien que mal.

— Je vais bien. Et toi, comment te sens-tu ?

— Je ne peux pas bouger. Ce truc me gratte à un point…

Des questions me traversent furtivement : pourra-t-elle bouger un jour ? Le docteur Besson m’a-t-elle dit toute la vérité ?

— Tu as mal ? demandé-je.

Elle secoue la tête.

— Je me sens bizarre. – Sa voix est basse et faible. – Comme si je ne savais plus qui j’étais.

Je lui caresse la main.

— Antoine. Où sommes-nous ?

— Près de Nantes. On a eu un accident sur l’autoroute.

— Un accident ?

Elle ne se souvient de rien. Je décide de ne pas lui rafraîchir la mémoire. Pas pour l’instant. Je prétends être perdu moi aussi. Cela semble l’apaiser et elle me rend ma caresse. Puis je lui dis :

— Il arrive.

Elle comprend tout de suite de qui je parle. Elle soupire et détourne la tête. Je ne la quitte pas des yeux, tel un ange gardien. Je n’ai pas regardé une femme dormir depuis Astrid. Je pouvais la regarder des heures, jamais lassé de contempler son visage paisible, le frémissement de ses lèvres, sa peau de nacre et le soulèvement léger de sa poitrine. Dans son sommeil, elle avait l’air si jeune et si fragile, comme Margaux à présent. Je n’ai pas regardé Astrid dormir depuis le dernier été que nous avons passé ensemble.


L’été où notre mariage s’est brisé, Astrid et moi avions loué une maison carrée et blanche sur l’île grecque de Naxos. Nous avions déjà décidé de nous séparer en juin (enfin, Astrid avait décidé de me quitter pour Serge…), mais nous n’avions pas pu annuler nos billets d’avion et de bateau. Alors nous étions partis malgré tout, pour ce qui fut l’épreuve finale d’un mariage déjà défunt. Nous n’avions encore rien annoncé aux enfants et jouions la comédie des parents normaux. Nous affections un air si faussement enthousiaste que les enfants s’étaient doutés de quelque chose.

Pendant les trois semaines que dura ce supplice, j’ai eu envie de me tirer une balle dans la tête. Astrid passait son temps à lire sur le toit en terrasse, dans le plus simple appareil, et obtint rapidement un intense bronzage chocolat qui me rendait malade parce que je savais que bientôt Serge y promènerait ses grosses mains. Moi, je restais assis sur la terrasse du bas qui surplombait Orkhos et Plaka. La vue était splendide et je la contemplais dans une demi-ivresse, due à l’alcool autant qu’à ma profonde tristesse. La tache brune de l’île de Paros semblait à quelques brasses, la mer resplendissait d’un bleu ultramarine, moucheté d’éclats blancs et mousseux dessinés par un vent violent. Quand je me sentais trop désespéré ou trop soûl, ou les deux, je titubais sur le chemin abrupt et poussiéreux menant à une crique et me jetais, littéralement, dans l’eau. Un jour, une méduse m’a piqué, mais j’étais si perdu que je l’ai à peine sentie. C’est Arno qui a remarqué plus tard une méchante zébrure rouge sur ma poitrine, comme si l’on m’avait fouetté.

Un été en enfer. Pour ajouter encore à mon inconfort psychologique, la sérénité de nos petits matins était gâchée par le bruit exaspérant de bulldozers et de marteaux-piqueurs qui sévissaient un peu plus haut sur la colline où un Italien assouvissait sa folie des grandeurs en bâtissant une villa tout droit sortie d’un film de James Bond. C’était, sur l’étroit chemin qui longeait notre maison, un va-et-vient incessant de camions déblayant des débris ou de la terre. Je restais affalé, inerte, sur la terrasse à respirer la fumée de leurs pots d’échappement. Les chauffeurs étaient sympathiques et me saluaient à chaque passage, tandis que leurs moteurs monstrueux grondaient à quelques mètres de mon petit déjeuner. Que je n’arrivais pas à avaler.

Pour couronner le tout, il fallait veiller à ne pas gaspiller l’eau de la citerne, il y avait des coupures d’électricité tous les soirs, les moustiques étaient de véritables vampires des Carpathes et Arno avait brisé les toilettes high-tech, tout en marbre et suspendues, simplement en s’asseyant dessus. Chaque nuit, je partageais le lit de celle qui serait bientôt mon ex-femme, je la contemplais dans son sommeil et pleurais sans bruit. Elle ne cessait de me chuchoter, comme une mère patiente avec un enfant récalcitrant : « Antoine, c’est juste que je ne t’aime plus comme avant », puis elle me prenait très maternellement dans ses bras alors que moi, je frissonnais de désir pour elle.

Comment cela est-il possible ? Comment une chose pareille arrive-t-elle ? Comment un homme peut-il surmonter une telle épreuve ?

J’avais présenté Astrid à Mélanie, dix-huit ans auparavant. Astrid était attachée de presse dans une maison concurrente de la sienne. Elles étaient vite devenues bonnes amies. Je me souviens qu’elles offraient un contraste intéressant : Mélanie, petite, délicate, brune, et Astrid, blonde, les yeux bleu pâle. La mère d’Astrid, Bibi, est suédoise, originaire d’Uppsala, décontractée et artiste, et pour tout dire, totalement excentrique. Mais charmante. Le père d’Astrid, Jean-Luc, est un nutritionniste célèbre, un de ces types bronzés, à la minceur insultante, dont la seule présence vous rabaisse à l’état de loque confite de cholestérol. Obsédé par son transit intestinal, il saupoudre des fibres sur à peu près tout ce que Bibi cuisine.


Penser à Astrid me donne envie de l’appeler pour raconter ce qui est arrivé. Je sors de la chambre sur la pointe des pieds. Astrid ne décroche pas. Ma paranoïa rampante me suggère de masquer mon numéro. Je laisse un bref message. Neuf heures. Elle doit être en voiture, dans notre vieille Audi. Je connais son emploi du temps par cœur. Elle a déjà déposé Lucas à l’école, et Arno et Margaux à Port-Royal, où se trouve leur lycée. Elle se débat probablement dans les embouteillages matinaux pour atteindre Saint-Germain-des-Prés, son bureau de la rue Bonaparte, juste en face de l’église Saint-Sulpice. Elle se maquille, en se regardant dans le rétroviseur, à chaque fois qu’elle est arrêtée à un feu rouge, et les hommes des voitures voisines reluquent cette bien belle femme. Mais je suis idiot. Nous sommes mi-août. Elle est encore en vacances.

Avec lui. Ou déjà rentrée à Malakoff, avec les enfants, après une longue route depuis la Dordogne.

Quand je retourne dans la chambre de Mélanie, un vieil homme bedonnant se tient devant la porte. Il me faut quelques secondes pour comprendre que c’est lui.

Il me prend brutalement dans ses bras. Les rudes embrassades de mon père me surprennent toujours. Je n’embrasse jamais mon fils de cette manière. De toute façon, Arno arrive à l’âge où l’on déteste être pris dans les bras, mais s’il m’arrive de m’y risquer, c’est avec douceur.

Il recule d’un pas et me regarde de biais. Des yeux marron globuleux, des lèvres très rouges et plus fines qu’autrefois, aux commissures tombantes. Ses mains, où les veines saillent, semblent fragiles, ses épaules s’affaissent. Oui, mon père est un vieil homme. Je suis sous le choc. Est-ce que nos parents nous voient vieillir eux aussi ? Mélanie et moi ne sommes plus jeunes, même si nous restons ses « enfants ». Je me souviens d’une des amies de notre père, une femme extrêmement liftée, Janine. Elle nous avait dit un jour :

— C’est si étrange pour moi de voir les enfants de mon ami atteindre la quarantaine.

Ce à quoi Mélanie avait répondu en lui offrant son plus beau sourire :

— C’est encore plus étrange de voir les amies de son père devenir de vieilles dames.


Mon père a beau être quelque peu décrépit physiquement, il n’en garde pas moins l’esprit vif.

— Où diable est le docteur ? grogne-t-il. Qu’est-ce qui se passe ici, nom de Dieu ? Cet hôpital est nul !

Je ne moufte pas. J’ai l’habitude de ses éclats. Ils ne m’impressionnent plus. Une jeune infirmière arrive en courant comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

— Tu as vu Mel ?

— Elle dort, marmonne-t-il en haussant les épaules.

— Elle va s’en tirer.

Il me fixe, l’air furieux.

— Je la fais transférer à Paris. Il n’est pas question qu’elle reste ici. Elle a besoin de bons médecins.

Je pense aux yeux noisette de Bénédicte Besson, aux taches de sang sur sa blouse, à tout ce qu’elle a fait la nuit dernière pour sauver la vie de ma sœur. Mon père se laisse tomber sur une chaise. Il guette une réponse ou une réaction de ma part. Je ne le gratifie ni de l’une ni de l’autre.

— Redis-moi ce qui s’est passé.

Je m’exécute.

— Avait-elle bu ?

— Non.

— Comment peut-on ainsi quitter la route ?

— C’est pourtant ce qui est arrivé.

— Où est la voiture ?

— Il n’en reste pas grand-chose…

Il me dévisage, menaçant et soupçonneux.

— Pourquoi êtes-vous allés à Noirmoutier tous les deux ?

— C’était une surprise pour l’anniversaire de Mel.

— Pour une surprise…

La colère monte. Il arrive toujours à m’atteindre, je ne sais pas pourquoi je m’en étonne. Oui, il y parvient encore et moi, je me laisse faire.

— Elle a adoré, dis-je en forçant le trait. Nous avons passé là-bas trois jours merveilleux. C’était…

Je m’interromps. J’ai un ton de gamin excédé. Exactement ce qu’il voulait. Sa bouche se tord comme quand il savoure sa victoire. Mélanie fait-elle semblant de dormir ? Je suis sûr que derrière la porte, elle écoute chacun des mots que nous prononçons.

Après la mort de Clarisse, notre père s’est refermé sur lui-même. Il est devenu dur, amer et toujours pressé. Difficile de se souvenir du vrai père, celui qui était heureux, qui souriait et riait, qui s’amusait à nous tirer les cheveux et nous préparait des crêpes le dimanche matin. Même quand il était débordé et rentrait tard, il prenait du temps pour nous, à sa façon. Il participait à nos jeux, nous emmenait au bois de Boulogne, ou nous conduisait à Versailles pour une balade dans le parc du château et une partie de cerf-volant.

Il ne nous montre plus jamais qu’il nous aime. Plus depuis 1974.

— Je n’ai jamais supporté Noirmoutier.

— Pourquoi ?

Pour toute réponse, il lève ses sourcils broussailleux.

— Robert et Blanche aimaient bien cet endroit, non ? demandé-je.

— Oui. Ils ont failli y acheter une propriété.

— Je sais. Une grosse maison, près de l’hôtel. Avec des volets rouges. Au milieu des bois.

— Les Bruyères.

— Pourquoi ont-ils renoncé finalement ?

Il hausse les épaules, mais ne me répond toujours pas. Il ne s’est jamais entendu avec ses parents. Mon grand-père Robert détestait être contredit et même si Blanche se montrait plus souple, elle n’était certainement pas une mère câline. De sa sœur Solange, il ne se sentait pas proche non plus.

Mon père est-il devenu un homme dur parce que ses parents ne lui ont pas manifesté assez d’amour ? Suis-je un papa doux et gentil (trop gentil et trop doux, se plaignait Astrid à chaque conflit avec Arno) parce que j’ai peur de briser les ailes de mon fils comme mon père a brisé les miennes ? Je me moque de passer pour un faible, de toute façon, je serais incapable de reproduire l’éducation sévère de mon père.

— Comment va ton bon à rien d’adolescent ?

Il ne demande jamais de nouvelles de Margaux ou Lucas. Sans doute parce que Arno est l’aîné et qu’il le considère comme l’héritier de notre nom.

Le visage pâle et pointu d’Arno m’apparaît. Ses cheveux en pétard, raidis par le gel, ses longs favoris – c’est la mode ! – qui lui tombent sur les oreilles, son piercing au sourcil gauche. Sa barbe approximative. L’ado type. Un enfant dans un corps d’homme.

— Il va bien. Il est avec Astrid en ce moment.

Je regrette immédiatement d’avoir prononcé le nom de mon ex. Je sais que je vais avoir droit à une tirade de mon père. Comment ai-je pu la laisser partir avec un autre homme, comment ai-je pu accepter ce divorce, ne savais-je pas quelles en seraient les conséquences, pour moi, pour les enfants ? Est-ce que je manque à ce point de fierté, de couilles ? Avec mon père, tout finit par trouver son explication à cette hauteur, les couilles. Alors que j’encaisse le coup et qu’il s’apprête à armer son prochain swing, le docteur fait son apparition. Les sourcils de mon père reviennent à leur place et sa mâchoire se contracte.

— Vous allez me dire exactement ce qu’il en est, mademoiselle, et tout de suite.

— Bien, monsieur, répond-elle très sobrement.

Alors qu’il ouvre la porte de la chambre de Mélanie, je croise le regard du docteur et je saisis un clin d’œil, à mon grand étonnement.

Il se conduit en vieil homme exaspérant. Mais il n’effraie personne. Il n’est plus l’avocat impressionnant à la langue aiguisée. Et, d’une certaine manière, cela m’attriste.

— J’ai bien peur que votre fille ne soit intransportable pour le moment, dit patiemment le docteur Besson, dont seuls les yeux trahissent l’impatience.

Mon père éructe.

— Elle doit être mise entre les meilleures mains, à Paris, avoir les meilleurs médecins. Elle ne peut pas rester ici.

Bénédicte Besson ne sourcille pas, mais je devine que le coup a été rude à la crispation de sa bouche. Elle reste silencieuse.

— Je veux voir votre supérieur. La personne en charge de cet établissement.

— Il n’y a pas de supérieur, répond le docteur Besson sans hausser la voix.

— Comment ça ?

— Ceci est mon hôpital, c’est moi qui le dirige. Je suis responsable de cet établissement et de chaque patient qui y entre, dit-elle avec une autorité tranquille.

Mon père ferme enfin son clapet.


Mélanie a ouvert les yeux. Notre père lui prend la main, s’y accroche comme à son dernier souffle, comme s’il la touchait pour la dernière fois. Il se penche vers elle, la moitié du corps sur le lit. Sa façon de lui tenir la main m’émeut. Il comprend qu’il a failli perdre sa fille. Sa petite Mélabelle. Un surnom d’autrefois. Il s’essuie les yeux avec le mouchoir de coton qu’il a toujours dans sa poche. Il n’arrive pas à prononcer un mot. Assis au bord du lit, il respire bruyamment.

Ce débordement d’émotion gêne Mélanie. Elle n’a pas envie de voir son visage ravagé et mouillé de larmes, alors elle détourne son regard. Depuis des années, notre père n’exprime plus le moindre sentiment, à part le mécontentement et la colère. Il aura fallu cet accident pour le revoir tendre et attentionné, le père que nous avions avant la mort de notre mère.

Nous demeurons en silence. Le docteur quitte la chambre en refermant la porte derrière elle. La vision de mon père cramponné à la main de sa fille me rappelle toutes les fois où il a fallu courir aux urgences pour les enfants. Quand Lucas s’est ouvert le front en tombant de vélo. Quand Margaux a dévalé l’escalier et s’est fracturé le tibia. Quand Arno avait une fièvre de cheval. La précipitation, la panique, le visage d’Astrid aussi blanc que de la craie. Nos mains serrant les mains des enfants.

Je regarde mon père et je prends conscience que, pour la première fois depuis longtemps, quelque chose nous relie. Il ne semble se douter de rien, ne voit rien. Nous partageons le puits sans fond de la peur, une peur qu’on ne ressent qu’en devenant parent, quand l’enfant est en danger.


Mes pensées reviennent à la chambre et à la raison qui nous rassemble ici. Qu’essayait de me dire Mélanie avant l’instant fatal ? Une image avait ressurgi durant notre dernière nuit à l’hôtel Saint-Pierre. Tant de souvenirs ont refait surface à Noirmoutier. Quel était le sien ? Pourquoi l’a-t-elle gardé pour elle ?

Une infirmière affairée entre dans la chambre. Elle pousse un chariot. C’est l’heure de prendre la tension de Mélanie, de vérifier les points de suture. Elle nous prie de bien vouloir sortir un moment. Nous attendons dehors, gênés et tendus. Mon père semble s’être repris, même si son nez rougi trahit encore ses larmes. Je cherche à le rassurer. Rien ne me vient. Je ris intérieurement de l’ironie de la situation. Un père et son fils, réunis au chevet d’une fille et d’une sœur convalescente, et incapables de dialoguer.

Dieu merci, mon téléphone vibre dans ma poche arrière. Je sors précipitamment du bâtiment pour répondre. C’est Astrid. Sa voix est chevrotante. Je la rassure : Mel s’en sortira, nous avons eu beaucoup de chance. Quand elle me propose de venir avec les enfants, une pointe de joie pure me traverse. N’est-ce pas que je compte encore un peu pour elle, qu’elle m’aime encore d’une certaine façon ? Avant que je puisse répondre, j’entends la voix bouleversée d’Arno. Je sais à quel point il est attaché à sa tante. Quand il était petit, elle avait l’habitude de le promener au jardin du Luxembourg, en prétendant que c’était son fils. Il adorait ça. Elle aussi. Je leur explique que Mel est coincée ici pour un moment, plâtrée de la taille jusqu’au cou. Arno veut venir la voir, Astrid va les emmener. La pensée que nous allons être tous réunis, comme une vraie famille, comme au bon vieux temps – loin des échanges d’enfants sur le pas de la porte avec les inévitables remarques du genre « oh, et n’oublie pas de lui faire prendre son sirop, cette fois ! » ou « n’oublie pas de signer les carnets, s’il te plaît ! » – me donne envie de pousser la chansonnette et de danser sur place. Astrid reprend le combiné et me demande la route. J’essaie de cacher mon excitation en lui répondant. Puis elle me passe Margaux. Une voix douce, délicate, féminine.

— Papa, dis à Mel qu’on l’aime très fort et qu’on arrive.

Elle raccroche avant que j’aie eu le temps de parler au numéro trois, l’exubérant Lucas.

J’allume une cigarette. Je n’ai aucune envie de rentrer dans le bâtiment et de parler avec mon père. Je fume une deuxième cigarette, avec la même délectation. Ils arrivent. Avec ou sans Serge ?


En revenant dans la chambre de Mélanie, je tombe sur Joséphine, notre demi-sœur, qui se balance contre le mur. Elle a dû venir avec notre père. Je suis étonné de la voir ici, elle n’est pas particulièrement proche de Mélanie. Ni de moi d’ailleurs. Je ne l’ai pas vue depuis des mois, depuis Noël dernier, avenue Kléber. Nous descendons à la cafétéria, située au rez-de-chaussée. Mélanie a besoin de repos. Notre père est assis dans sa voiture, pendu au téléphone.

Joséphine est mince, jolie comme une gravure de mode. Elle porte un jean taille basse, des Converse et un débardeur kaki. Ses cheveux blonds sont courts, une vraie coupe de garçon. Elle a le même teint cireux que sa mère, les lèvres fines et les yeux marron de notre père.

Nous allumons nos cigarettes. Nous sommes tous deux fumeurs, c’est sans doute là notre seul point commun.

— On peut fumer ici ? murmure-t-elle, en se penchant vers moi.

— Il n’y a personne.

— Qu’est-ce que vous faisiez à Noirmoutier tous les deux ? demande-t-elle, en inhalant profondément.

Elle ne prend jamais de détour. Elle va droit au but. J’aime cela en elle.

— Une surprise pour l’anniversaire de Mel.

Elle hoche la tête en sirotant son café.

— Vous alliez là-bas quand vous étiez petits, c’est ça ? Avec votre mère ?

Son ton et sa délicatesse m’incitent à la considérer avec plus d’attention.

— Oui. Avec notre mère, notre père et nos grands-parents.

— Vous ne parlez jamais de votre mère, poursuit-elle.

Joséphine a vingt-cinq ans. Ce n’est pas une idiote. Vaniteuse, certes, un peu gamine. Notre lien de sang ne nous a jamais donné le sentiment d’appartenir à la même famille.

— On ne se parle pas beaucoup, non ? reprend-elle.

— Ça t’embête ?

Elle tripote ses bagues. Sa cigarette lui pend aux lèvres.

— En fait, oui, ça m’embête. Je ne sais rien de toi.

Des gens arrivent dans la cafétéria et nous jettent des regards outrés parce que nous fumons. Nous écrasons nos Marlboro.

— Tu oublies que j’avais déjà quitté l’avenue Kléber quand tu es née.

— Peut-être. Mais tu es quand même mon demi-frère. Si je suis ici, c’est que ça compte pour moi. J’ai de l’affection pour Mel. Pour toi, aussi.

Ce qu’elle vient d’avouer lui ressemble si peu que je suis bouche bée.

— Tu vas avaler les mouches, Antoine, se moque-t-elle.

Je ris de bon cœur.

— Parle-moi de ta mère, poursuit-elle. Personne ne parle jamais d’elle.

— Que veux-tu savoir ?

Elle lève un sourcil.

— Tout.

— Elle est morte en 1974 d’une rupture d’anévrisme. Elle avait trente-cinq ans. À notre retour de l’école, elle avait été emmenée à l’hôpital. Elle était déjà morte… Papa ou Régine ne t’ont jamais raconté tout ça ?

— Non. Continue.

— C’est tout.

— Non, mais je veux dire, raconte-moi comment elle était.

— Mélanie lui ressemble. Petite, brune aux yeux verts. Riant beaucoup. Elle avait la joie communicative, elle nous rendait tous très heureux.

Il me semble que notre père a cessé de sourire depuis la mort de Clarisse et qu’il sourit encore moins depuis son mariage avec Régine. Mais comment le dire à Joséphine ? Je préfère me taire. Je suis certain qu’elle sait aussi bien que moi que ses parents mènent deux vies antagonistes. Mon père voit ses amis avocats à la retraite, passe des heures dans son bureau à lire ou à écrire, se plaint sans arrêt, tandis que Régine supporte patiemment ses humeurs, joue au bridge dans son club de femmes et fait comme si tout allait bien avenue Kléber.

— Et sa famille ? Tu continues à les voir ?

— Ils sont morts quand elle était enfant. C’étaient des gens modestes, de la campagne. Elle avait une sœur, plus âgée, qu’elle ne voyait pas beaucoup. Après sa mort, cette sœur a complètement disparu. Je ne sais même pas où elle vit.

— C’était quoi son nom de jeune fille ?

— Élzyère.

— Elle venait d’où exactement ?

— Des Cévennes.

— Ça va ? me demande-t-elle subitement. Tu as une mine affreuse.

— Merci, dis-je en faisant la moue.

Puis, après une pause :

— En fait, tu as raison. Je suis épuisé. Et puis, lui qui se pointe…

— Ouais. Tu ne t’entends pas trop avec lui, hein ?

— Pas trop bien, non.

C’est une demi-vérité, parce que je m’entendais très bien avec lui quand Clarisse était vivante. C’est lui qui a commencé à m’appeler Tonio. Nous étions très complices, sans débordements, ce qui convenait au petit garçon calme que j’étais. Pas de partie de foot obligée. Le week-end, pas d’activité virile sentant la sueur, mais des promenades contemplatives dans le voisinage, de fréquentes visites au Louvre, dans l’aile des Antiquités égyptiennes, mon département préféré. Parfois, entre les sarcophages et les momies, j’attrapais un murmure. N’est-ce pas l’avocat François Rey ? Et j’étais fier qu’on nous voie main dans la main, fier d’être son fils. Mais c’était il y a plus de trente ans.

— Il aboie plus qu’il ne mord, justifie-t-elle.

— C’est facile à dire pour toi, tu es sa chouchoute, sa petite chérie.

Elle le reconnaît de bonne grâce et avec une certaine élégance.

— Ce n’est pas toujours facile d’être le chouchou, murmure-t-elle.

Puis elle reprend de la voix pour demander :

— Et ta famille à toi ?

— Ils arrivent. Tu les verras, si tu restes encore un peu.

— Super ! s’exclame-t-elle, avec trop d’enthousiasme. Et ton boulot, ça va comment ?

Pourquoi se donne-t-elle tant de mal pour alimenter cette surprenante conversation ? Joséphine ne m’a jamais rien demandé, si ce n’est des cigarettes. La dernière chose dont je souhaite parler, c’est bien de mon travail. Rien que d’y penser, j’ai la nausée.

— Eh bien, je suis toujours architecte et toujours aussi peu heureux de l’être.

Avant qu’elle ne me demande pourquoi, je lui lance à mon tour une salve de questions.

— Et toi, alors ? Petit ami, boulot, t’en es où ? Tu vois toujours ce propriétaire de boîte de nuit ? Et tu travailles toujours dans le Marais, pour un designer ?

Je passe sur l’homme marié avec qui elle a eu une aventure l’année dernière, comme sur les longs mois où elle est restée sans emploi, à regarder des DVD dans le bureau de son père ou à faire des virées shopping dans la Mini Austin noire de sa mère.


Un sourire soudain, qui ressemble plutôt à une grimace, déforme son visage. Elle lisse ses cheveux en arrière et s’éclaircit la gorge.

— En fait, Antoine, j’apprécierais vraiment si tu pouvais… – Elle s’interrompt et se racle de nouveau la gorge. – Si tu pouvais me prêter du fric.

Ses yeux bruns me fixent. Son regard est à la fois suppliant et effronté.

— Tu as besoin de combien ?

— Euh, disons, mille euros.

— Tu es dans le pétrin ? dis-je avec la voix de pater familias dont j’use avec Arno.

Elle secoue la tête.

— Non, bien sûr que non ! J’ai juste besoin de liquide. Et tu sais que je ne peux rien leur demander.

J’imagine qu’elle veut parler de ses parents.

— Je n’ai pas cette somme sur moi, tu imagines bien.

— Il y a un distributeur de l’autre côté de la rue, renchérit-elle comme si elle me rendait service. Elle attend.

— OK, j’ai compris ! Tu en as besoin tout de suite, c’est ça ?

Elle acquiesce.

— Joséphine, je veux bien t’avancer cette somme, mais j’aurai besoin que tu me rendes cet argent. Depuis mon divorce, je ne roule pas sur l’or.

— Bien sûr, sans problème, c’est promis.

— Malheureusement pour toi, je ne crois pas qu’il soit possible de retirer autant d’argent à une machine.

— Et si tu me donnais le maximum que tu peux retirer et le reste en chèque ?


Elle se lève et glisse hors de la pièce en balançant triomphalement ses hanches étroites. Nous quittons l’hôpital pour nous rendre au distributeur. Nous fumons tout en marchant et je ne peux m’empêcher de penser que je suis en train de me faire arnaquer. Voilà à quoi ça mène de se rapprocher de sa demi-sœur.

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