Je ne me lasse jamais de la chambre d’Angèle, son style exotique, le plafond safran, les murs d’un beau rouge cannelle. C’est un tel contraste avec la morgue où elle travaille. La porte, les montants des fenêtres et le plancher sont peints en bleu nuit. Des saris de soie brodés, orange et jaune, tiennent lieu de rideaux et de petites lanternes filigranées marocaines répandent sur le lit aux draps de lin fauve une lumière de bougie vacillante. Ce soir, des pétales de rose sont éparpillés sur les oreillers.
— Ce que j’aime chez toi, Antoine Rey, dit-elle en enlevant ma ceinture (et moi la sienne), c’est que sous ton côté romantique et bien élevé, tes jeans bien repassés et tes chemises amidonnées, tes pulls de gentleman anglais, tu n’es qu’un obsédé sexuel.
— N’est-ce pas le cas de tous les hommes ? dis-je, en me débattant avec ses bottes de motard.
— La plupart des hommes sont comme ça, mais certains plus que d’autres.
— Il y avait une fille dans le train…
— Hmm ?
Elle déboutonne ma chemise. Ses bottes tombent enfin sur le sol.
— Incroyablement séduisante.
Elle sourit en faisant glisser son jean noir.
— Tu sais que je ne suis pas jalouse.
— Oh oui, je le sais. Mais grâce à cette fille, j’ai supporté les trois interminables heures d’attente pendant lesquelles ils grattaient ce qui restait de cette pauvre femme sur les roues du TGV.
— Et de quelle façon, si je ne suis pas trop indiscrète ?
— En lisant de la poésie victorienne.
— Tu parles.
Elle rit, de ce rire de gorge si sexy que j’aime tant. Je l’attrape, la serre contre moi et l’embrasse avidement. Les pétales de rose se mélangent à ses cheveux, me tombent dans la bouche, y laissant un goût doux-amer. Je n’arrive pas à me rassasier d’elle. Je lui fais l’amour comme si c’était la dernière fois, fou de désir, fou d’envie de lui dire que je l’aime. Mais ma bouche reste muette sous nos gémissements et nos halètements.
— Tu sais quoi ? Tu devrais prendre le TGV plus souvent, murmure-t-elle, étourdie, dans le fouillis des draps où nous sommes retombés.
— Et moi, j’ai de la peine pour tous les morts que tu rafistoles. Dire qu’ils ne sauront jamais quelle bombe tu es.
Plus tard, beaucoup plus tard, après nous être douchés, après avoir grignoté des tartines de pain Poilâne avec du fromage et quelques verres de bordeaux, après avoir fumé quelques cigarettes, nous avons rejoint le canapé du salon où Angèle s’est confortablement allongée. Là, elle a fini par me demander :
— J’aimerais que tu me racontes. L’histoire de June et Clarisse.
Je sors le dossier médical, les photographies, les lettres, le rapport du détective et le DVD de mon sac. Elle m’observe, un verre à la main.
— Je ne sais pas par où commencer, dis-je, désemparé.
— Imagine que tu me racontes une histoire. Imagine que je ne sais rien, que nous ne nous connaissons pas et que tu m’expliques tout depuis le début. Comme une vraie histoire. Il était une fois…
Je lui pique une Marlboro. Mais je ne l’allume pas, je la garde entre mes doigts. Je me lève et me place devant la vieille cheminée où ne restent plus que quelques braises qui rougeoient dans l’obscurité. Cette pièce aussi me plaît, ses proportions, ses murs recouverts de livres, la vieille table de bois carrée, les volets fermés qui cachent un jardin paisible.
— Il était une fois, pendant l’été 1972, une femme mariée qui se rendait à Noirmoutier avec ses beaux-parents et ses deux enfants. Elle a deux semaines de vacances et son mari la rejoindra tous les week-ends, s’il n’a pas trop de travail. Elle s’appelle Clarisse, elle est charmante, douce, tout le contraire d’une Parisienne sophistiquée…
Je m’interromps. C’est étrange de parler de sa mère à la troisième personne.
— Continue ! me presse Angèle. C’est très bien.
— Clarisse est originaire des Cévennes. Ses parents étaient des gens simples, de la campagne. Mais elle, elle a épousé le fils d’une riche famille parisienne. Son époux est un jeune avocat aux dents longues, François Rey, devenu célèbre après le procès Vallombreux au début des années soixante-dix.
Ma voix s’éraille. Angèle a raison, c’est comme un conte. C’est l’histoire de ma mère. Après une pause, je reprends :
— À l’Hôtel Saint-Pierre, Clarisse fait la connaissance d’une Américaine appelée June, qui est plus âgée qu’elle. Comment se rencontrent-elles ? Peut-être au bar, un soir. Peut-être l’après-midi, sur la plage. Peut-être au petit déjeuner, au déjeuner, au dîner. June possède une galerie d’art à New York. Elle est lesbienne. Est-elle à Noirmoutier avec sa petite amie ? Est-elle venue seule ? Tout ce que nous savons c’est que… Clarisse et June tombent amoureuses, cet été-là. Ce n’est pas juste une… aventure, un amour de vacances… Ce n’est pas qu’une histoire de sexe, c’est une histoire d’amour. Un ouragan d’amour, inattendu, qui les emporte… Un véritable amour… Tel qu’on ne le vit qu’une fois…
— Allume ta cigarette, va, me dit Angèle. Ça t’aidera.
Je l’allume. Je tire une profonde bouffée. Elle a raison. Fumer me fait du bien.
— Évidemment, personne ne doit savoir. Il y a beaucoup à perdre. June et Clarisse se donnent rendez-vous quand elles le peuvent, jusqu’à la fin de 1972 et pendant l’année 1973. Elles ne se voient pas très souvent, car June vit à New York, mais elle vient tous les mois à Paris pour affaires et c’est là qu’elles peuvent se retrouver, à l’hôtel où descend June. Et puis, pendant l’été 1973, elles pensent passer du temps ensemble à Noirmoutier. Mais les choses sont compliquées, même si le mari de Clarisse est souvent absent, car il travaille et voyage beaucoup. Il y a la belle-mère, Blanche, qui, un jour, a une horrible intuition. Elle sait. Et elle décide d’agir.
— Que veux-tu dire ? s’alarme Angèle.
Je ne réponds pas. Je continue mon histoire, en me concentrant, en prenant mon temps.
— Comment Blanche est-elle au courant ? Qu’a-t-elle vu ? Un coup d’œil un peu trop appuyé ? Une tendre caresse sur un bras nu ? Un baiser interdit ? Une silhouette passant, la nuit, d’une chambre à l’autre ? Quoi qu’ait vu Blanche, elle l’a gardé pour elle. Elle ne l’a pas dit à son mari. Ni à son fils. Pourquoi ? Parce qu’elle avait honte. Honte de cette belle-fille portant le nom de Rey, mère de ses petits-enfants, qui avait une aventure, qui plus est avec une femme. Le nom de la famille Rey serait sali pour toujours. C’est inadmissible, plutôt mourir. Elle a tout fait pour la respectabilité de cette famille. Elle ne peut pas supporter que tout s’écroule. Elle n’est pas née pour voir une telle infamie. Pas elle. Pas Blanche Fromet de Passy, mariée à un Rey de Chaillot. Non, c’est tout bonnement impensable. C’est monstrueux. Il faut y mettre fin. Et vite.
Bizarrement, je reste très calme en racontant cette histoire. Je ne regarde pas Angèle, mais je devine que mon récit l’impressionne. Je sais ce que mes paroles provoquent en elle, comment elles l’atteignent, quelle est leur puissance. Je n’ai jamais prononcé ces phrases, dans cet enchaînement précis, et chaque mot qui sort est comme une naissance, quand la fraîcheur de l’air vient frapper le corps nu et fragile de l’être expulsé du ventre de sa mère.
— Blanche a une explication avec Clarisse à Noirmoutier. Cela a lieu à l’hôtel. Clarisse pleure, elle est bouleversée. Il y a une dispute dans la chambre de Blanche, au premier étage. Blanche la met en garde, elle l’intimide, la menace de tout révéler à son mari et à son fils. De lui retirer ses enfants. Clarisse sanglote, oui, oui, bien sûr, elle ne reverra plus jamais June. Elle le promet. Mais c’est impossible. C’est plus fort qu’elle. Elle revoit June, encore et encore, et lui raconte ce qui s’est passé, mais June s’en moque, elle n’a pas peur d’une vieille dame snob. Le jour où June repart pour Paris d’où elle doit s’envoler pour New York, Clarisse glisse un mot d’amour sous la porte de sa chambre. Mais June ne le trouve jamais. Il est intercepté par Blanche. Et c’est là que les problèmes commencent.
Angèle se lève pour attiser le feu car il se met à faire froid dans la pièce. Il est tard à présent, quelle heure, je ne sais pas, mais la fatigue pèse comme du plomb sur mes paupières. Mais je veux aller au bout de mon histoire, atteindre la partie que je redoute, celle que je n’aurai peut-être pas le courage de raconter à voix haute.
— Blanche sait que June et Clarisse continuent de se voir. Dans la lettre qu’elle a volée, elle apprend que Clarisse rêve de vivre avec June et les enfants. Quoi qu’il en coûte. Elle lit ces mots avec haine et dégoût. Non, il n’y aura pas d’avenir pour June et Clarisse. Aucun futur possible pour elles. Pas dans le monde de Blanche. Et il n’est pas question que ses petits-enfants, des Rey, soient, de près ou de loin, mêlés à cela. Elle se paie les services d’un détective privé, lui explique qu’elle veut faire suivre sa belle-fille. Elle est prête à mettre le prix. Là encore, elle ne dit rien à sa famille. Clarisse pense qu’elle est à l’abri. Elle attend le jour où elle et June seront libres. Elle sait qu’elle va devoir quitter son mari, elle n’ignore pas les conséquences, elle a peur pour ses enfants, mais dans son esprit, rien ne compte que son amour, et elle est certaine que cet amour pourra s’épanouir. Ses enfants sont ce qu’elle a de plus précieux. Elle se plaît à imaginer un endroit sûr où elle pourrait vivre avec June et eux. June est plus âgée, plus sage. Elle sait. Elle sait que deux femmes ne peuvent pas vivre en couple et espérer être traitées normalement. À New York, peut-être, et encore, mais pas à Paris. Pas en 1973. Et certainement pas dans le milieu où évoluent les Rey. Elle essaie d’expliquer tout cela à Clarisse. Elle lui dit qu’il faut encore attendre, prendre son temps pour que les choses aient une chance de se passer calmement. Mais Clarisse est plus jeune et plus impatiente. Elle ne veut pas attendre. Elle ne veut pas prendre son temps.
La douleur commence à poindre, comme une compagne familière et dangereuse qu’on laisse entrer avec appréhension. Ma poitrine se comprime, j’ai l’impression qu’elle ne peut plus contenir mes poumons. Je m’arrête pour prendre quelques grandes respirations. Angèle se met derrière moi. Elle appuie son corps chaud contre le mien. Cela me donne la force de continuer.
— Ce Noël est terrible pour Clarisse. Elle ne s’est jamais sentie aussi seule. June lui manque désespérément. Mais June a une vie bien remplie, des occupations, une galerie d’art, une association, des amis, ses artistes. Clarisse n’a que ses enfants. Elle n’a pas d’amis, sauf Gaspard, le fils de la bonne de sa belle-mère. Peut-elle lui faire confiance ? Que peut-elle lui avouer ? Il n’a que quinze ans, à peine plus que son fils. C’est un jeune garçon charmant mais simple d’esprit. Que peut-il bien comprendre ? Sait-il seulement que deux femmes peuvent s’aimer ? Que ça n’en fait pas forcément des débauchées, des pécheresses ? Son mari donne tout à son travail, à ses procès, à ses clients. Peut-être essaie-t-elle de lui parler, peut-être lâche-t-elle des indices, mais il est trop occupé pour entendre et pour voir. Trop occupé à grimper l’échelle sociale. Trop occupé à poursuivre sa route vers le succès. Il l’a sortie de nulle part, elle n’était qu’une fille des Cévennes, trop peu sophistiquée au goût de ses parents. Mais elle était jolie. La plus jolie, la plus fraîche, la plus charmante des filles qu’il avait rencontrées. Elle n’en voulait pas à son argent, à son nom. Elle se moquait bien des Rey, des Fromet, des propriétés, des mondanités. Et puis, elle le faisait rire. Personne ne faisait jamais rire François Rey.
Le bras d’Angèle s’enroule autour de mon cou et sa bouche brûlante m’embrasse la nuque. Je redresse les épaules. J’arrive au bout de mon histoire.
— Blanche reçoit le rapport du détective privé en janvier 1974. Tout est là. Combien de fois les deux femmes se retrouvent, quand, comment. Avec photographies à l’appui. Elle en a la nausée. Cela la rend folle. Elle manque de tout raconter à son mari, de tout lui montrer, elle est si furieuse, si horrifiée. Mais elle garde son secret. June Ashby remarque la filature. Elle suit le détective jusqu’à la résidence des Rey. Elle appelle Blanche pour lui ordonner de s’occuper de ses foutues affaires, mais Blanche ne répond jamais à ses appels. June passe par la bonne ou le fils de la bonne. Elle demande à Clarisse de faire attention, elle essaie de la prévenir, il faut calmer le jeu, temporiser. Mais Clarisse ne le supporte pas, elle ne supporte pas d’être suivie. Elle sait que Blanche va la convoquer, lui montrer les photos infamantes. Elle sait que Blanche va la forcer à ne plus jamais revoir June, qu’elle va la menacer de lui retirer ses enfants. Alors, un matin froid et ensoleillé de février, Clarisse attend que les enfants soient partis pour l’école, que son mari ait rejoint son bureau, pour mettre son joli manteau rouge et partir à pied vers l’avenue Georges-Mandel. Le trajet est court, elle l’a souvent fait, avec les enfants, avec son mari, mais pas récemment, pas depuis Noël, pas depuis que Blanche veut voir sortir June de sa vie. Elle marche rapidement, son cœur bat trop fort, mais elle ne ralentit pas, elle veut arriver au plus vite. Elle monte l’escalier, elle sonne d’un doigt tremblant. Gaspard, son ami, son seul ami, lui ouvre et lui sourit. Elle doit voir Madame, tout de suite. Madame est dans le petit salon, elle finit son petit déjeuner. Odette lui demande si elle veut du thé, du café. Elle dit que non, elle ne restera qu’une minute, elle a juste un mot à dire à Madame avant de repartir. Monsieur est-il ici ? Non, Monsieur n’est pas là aujourd’hui. Blanche est assise à lire son courrier. Elle porte son kimono de soie et a des bigoudis sur la tête. Quand elle aperçoit Clarisse, elle s’assombrit. Elle donne l’ordre à Odette de fermer la porte et de ne pas les déranger. Puis elle se lève. Elle brandit un document sous le nez de Clarisse, elle aboie : « Vous savez ce que c’est ? Ça ne vous dit rien ? » « Oui, je sais, dit Clarisse tranquillement, ce sont des photographies de June et moi, vous nous avez fait suivre. » Blanche est hors d’elle. Pour qui se prend-elle ? Pas d’éducation. Aucune manière. Sortie du caniveau. Petite paysanne grossière, vulgaire, une souillon. « Oui, j’ai des photos de votre conduite répugnante, tout est là, je vais vous montrer. Tout est là : quand vous la voyez, où vous la voyez. Et je vais donner tout ça à François pour qu’il sache qui est vraiment sa femme, qu’il sache qu’elle n’est pas digne d’élever ses enfants. » Clarisse lui répond très calmement qu’elle n’a pas peur d’elle. Blanche n’a qu’à faire ce qu’elle dit, elle n’a qu’à tout montrer à François, à Édouard, à Solange, au monde entier si elle le veut. « J’aime June et June m’aime, nous voulons passer le reste de notre vie ensemble, avec les enfants, et c’est ce qui va arriver, nous ne nous cacherons plus, nous ne mentirons plus. Je le dirai moi-même à François, nous divorcerons, nous expliquerons la situation aux enfants, aussi délicatement que possible. François est mon mari, alors c’est à moi de lui dire, parce que j’ai du respect pour lui. » Un venin court dans les veines de Blanche, prêt à jaillir, féroce, fatal. « Que savez-vous du respect ? Que savez-vous des vraies valeurs ? Vous n’êtes qu’une traînée. Et je ne vous laisserai pas salir notre nom avec vos sales histoires de lesbienne. Vous allez cesser de voir cette femme immédiatement, et vous ferez exactement ce qu’on vous dira. Vous tiendrez votre rang. »
Je m’arrête. Ma voix est éraillée. Ma gorge me brûle. Je vais dans la cuisine me servir un verre d’eau d’une main tremblante. Je bois cul sec, le verre cogne contre mes incisives. Quand je reviens près d’Angèle, l’image la plus inattendue et la plus accablante me saute aux yeux, comme une diapositive projetée devant moi contre ma volonté.
Je vois une femme à genoux sur des rails, au crépuscule. Je vois le train arriver sur elle à toute allure. Je vois cette femme. Elle porte un manteau rouge.