L’assistante de Parimbert est une femme tout en courbes, répondant au nom de Claudia. Elle cache ses rondeurs excessives sous une large robe noire qui ressemble à une soutane. Elle me parle sur un ton paternaliste et amical que je trouve irritant. Dès le lundi matin, à la première heure, elle me serine avec la date de remise du projet de dôme de l’Esprit. Parimbert l’a accepté, mais il y a eu un léger retard, car l’un des fournisseurs n’a pu livrer à temps les écrans lumineux que j’avais commandés. Ceux-ci changeront constamment de couleur et formeront les parois intérieures du dôme. En temps normal, j’aurais laissé cette femme me harceler sans sourciller. Mais pas aujourd’hui, pas maintenant. Et plus jamais d’ailleurs. Je pense à ses dents tachées de caféine, à la moustache qui ombre sa lèvre supérieure, au patchouli dont elle s’arrose, à ses hurlements de reine de la nuit et mon dégoût, mon impatience et mon irritation explosent. Cela me soulage, et rappelle étrangement le calme qui suit l’orgasme. Dans la pièce voisine, j’entends Lucie s’étrangler.

Je raccroche rageusement. Il est temps pour une petite cigarette dans la cour glaciale. J’enfile mon manteau. Mon portable sonne. C’est Mélanie.

— Blanche est morte, m’annonce-t-elle sans émotion. Ce matin. Solange vient de m’appeler.

L’annonce de la mort de Blanche me laisse de marbre. Je ne l’aimais pas. Je ne la regretterai pas. La haine que j’ai ressentie à son chevet, samedi, est encore vive. Elle reste néanmoins la mère de mon père et c’est à lui que je pense. Je sais que je devrais l’appeler. Et appeler Solange. Mais je ne le fais pas. Je vais fumer un clope dehors, dans le froid. Je pense aux jours qui vont suivre, aux problèmes d’héritage. Solange et mon père n’ont pas fini de se battre. Ça va être moche. Comme il y a quelques années, et Blanche n’était même pas morte. Nous avons été tenus à l’écart et personne ne nous en a parlé, mais il y a eu des conflits entre le frère et la sœur. Solange était persuadée que François était l’enfant préféré, qu’il avait toujours été avantagé. Au bout d’un moment, elle a cessé de voir son frère. Et nous, par la même occasion.

Mélanie me demande si je veux passer voir le corps de Blanche. Je lui réponds que je vais y réfléchir. Je sens une légère distance entre ma sœur et moi, c’est nouveau, ça n’a jamais existé entre nous, en tout cas, je ne l’ai jamais ressentie. Je sais qu’elle n’a pas approuvé mon attitude envers Blanche, samedi. Mélanie veut savoir si j’ai appelé notre père. Je lui promets que je vais le faire. Encore une fois, je sens au ton de sa voix qu’elle me reproche mon attitude. Elle est en route pour l’appartement paternel. Son ton est clair, j’ai intérêt à la rejoindre. Et vite.

Quand j’arrive chez lui, la nuit est déjà tombée. Margaux n’a pas bronché de tout le trajet, son iPod dans les oreilles et les yeux rivés sur son téléphone portable où ses doigts s’activent à envoyer non-stop des SMS. Lucas est assis à l’arrière, captivé par sa Nintendo. J’ai l’impression d’être tout seul dans la voiture. Les enfants d’aujourd’hui sont les enfants les plus silencieux qui aient jamais existé.

C’est Mélanie qui nous ouvre la porte. Son visage est pâle et triste. Ses yeux sont embués de larmes. Aimait-elle Blanche ? La regrette-t-elle ? Nous ne la voyions presque plus, mais c’était notre seule grand-mère, les parents de Clarisse sont morts quand elle était petite. Notre grand-père a disparu quand nous étions adolescents. Blanche était le dernier lien avec notre enfance.

Mon père est déjà couché. Cela m’étonne de lui. Je regarde ma montre. Sept heures et demie. Mélanie me le décrit très fatigué. Y a-t-il encore dans sa voix un ton de reproche ou est-ce que je me fais des idées ? Je lui demande ce qu’il a, mais Régine arrive et elle en profite pour ne pas me répondre. Régine est très apprêtée et a l’air sinistre. Elle nous embrasse distraitement, nous offre des boissons et des gâteaux d’apéritifs. J’explique qu’Arno est encore dans sa pension, mais qu’il sera là pour l’enterrement.

— Ne me parlez pas de l’enterrement, grogne Régine, en se servant un copieux verre de whisky d’une main tremblante. Je ne veux pas m’occuper de ça. Je ne me suis jamais entendue avec Blanche, elle ne m’a jamais aimée, alors je ne vois pas au nom de quoi je devrais m’occuper de ses funérailles.

Joséphine entre, plus gracieuse que jamais. Elle nous embrasse et s’assoit près de sa mère.

— Je viens de parler à Solange, dit Mélanie d’une voix ferme. Elle est prête à s’occuper de l’enterrement. Ne vous souciez de rien, Régine.

— Eh bien, si Solange s’en charge, nous n’avons plus rien à faire. Cela soulagera votre père. Il est bien trop fatigué pour affronter sa sœur. Blanche et Solange ont toujours été désagréables avec moi. Elles avaient cette façon de me regarder des pieds à la tête comme si je n’avais pas le bon profil, sans doute parce que mes parents n’étaient pas aussi riches, continue Régine en se versant un autre whisky qu’elle avale cul sec. Elles m’ont toujours fait sentir que je n’étais pas assez bien pour François, pas assez bien née pour être une Rey. Une horrible bonne femme, cette Blanche, et sa fille est pire encore.

Lucas et Margaux échangent des regards surpris. Joséphine expire bruyamment. Je me rends compte que Régine est complètement pompette. Seule Mélanie scrute ses chaussures.

— Personne n’est jamais assez bien pour entrer dans la famille Rey, se lamente Régine qui a du rouge à lèvres sur les dents. Ils font toujours en sorte que ça ne nous échappe pas. Même quand on vient d’une bonne famille avec de la fortune. Même quand on vient d’une famille de gens honorables. Jamais assez bien pour être une foutue Rey.

Elle se met à pencher dangereusement et son verre vide heurte la table. Joséphine lève les yeux au ciel et redresse sa mère gentiment mais fermement. Je devine à la familiarité de ses gestes que cela arrive souvent. Elle emmène Régine et ses geignements hors de la pièce.

Mélanie et moi nous regardons. Je pense à ce qui m’attend. La chambre éclairée à la bougie de l’avenue Georges-Mandel. Le corps de Blanche. Mais ce n’est pas la vue du cadavre de ma grand-mère qui m’effraie le plus ce soir. Elle était déjà quasi morte quand je l’ai vue il y a deux jours, si j’excepte ses yeux perçants à faire peur. Ce qui m’effraie, c’est de devoir retourner là-bas. Là où ma mère a trouvé la mort.

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