Je me couche avec son odeur sur ma peau. Le rugissement de sa Harley fend le silence de cette nuit dominicale. Elle s’en va. Elle est restée toute la journée. Mais je sais qu’elle reviendra, et cette pensée me réconforte. Angèle fait naître en moi une nouvelle vitalité, de la même façon que le liquide d’embaumement qu’elle injecte à ses patients leur rend les couleurs de la vie. Notre amour n’est pas qu’une histoire de cul, même si c’est une partie importante et excitante de la chose. Je suis rassuré par son attitude pragmatique, sa manière de toujours garder les pieds sur terre, même dans ces moments de mon existence qui me paraissent si terribles. Nous avons passé en revue toutes les questions, dans mon lit, une par une, en nous serrant l’un contre l’autre.
Margaux. A-t-elle reçu une aide psychologique ? A-t-elle pu parler du traumatisme de voir sa meilleure amie mourir sous ses yeux ? C’est indispensable. Angèle m’a expliqué comment les adolescents affrontent la mort, comment certains sont perdus, bouleversés, en état de choc, et comment d’autres, comme ce fut son cas, en sortent grandis, mais au prix d’une certaine dureté qui ne les quittera plus.
Arno. Le gifler m’a sûrement soulagé, mais ce n’est pas franchement ce qui va nous aider à communiquer. Il faudra bien, dit-elle, à un moment ou à un autre, avoir une discussion avec lui, une vraie conversation. Oui, il avait besoin que les limites soient posées, et oui, j’ai eu raison de réagir, mais il va falloir que je me tienne à cette nouvelle fermeté. J’ai souri à ses paroles et caressé la courbe douce de ses hanches. Que savait-elle des adolescents, ai-je alors murmuré, avait-elle un enfant qu’elle aurait oublié de mentionner ? Elle s’est retournée pour me fixer dans la faible lumière. Que savais-je de sa vie, à part la profession qu’elle exerçait ? Pas grand-chose, devais-je bien admettre. Elle a une sœur aînée, divorcée, qui vit à Nantes. Nadège a trois adolescents difficiles de quatorze, seize et dix-huit ans. Leur père s’est remarié et a renoncé à leur éducation. Angèle a pris la place qu’il avait délaissée. Elle a été sévère, certes, mais aussi honnête et juste. Chaque semaine, elle dormait une nuit à Nantes, chez sa sœur. Ce n’était pas trop compliqué puisque l’hôpital du Loroux n’était qu’à vingt kilomètres de là. Elle aimait ces enfants, même quand ils étaient infernaux. Alors, oui, elle savait de quoi elle parlait quand elle évoquait les adolescents, merci.
Clarisse. J’ai montré les photos à Angèle. Quelle jolie femme, s’était-elle écriée, le portrait craché de ta sœur ! Puis je lui ai confié pourquoi Mélanie avait perdu le contrôle de la voiture. Son visage a pris un air grave. Elle savait comment affronter la mort, comment réagir face aux adolescents, mais ce sujet-là n’était pas un sujet facile. Elle est restée silencieuse quelques minutes. J’ai ébauché un portrait de ma mère, sa franche simplicité, son enfance à la campagne, le contraste entre la riche famille Rey et son passé cévenole dont nous ignorions tout. J’avais du mal à trouver les mots justes, à la faire revivre, à rendre sa vérité. Oui, voilà, nous étions au cœur du problème, dans son cœur sombre. Notre mère nous était étrangère. Et davantage depuis le flash-back de Mélanie.
— Que vas-tu faire ? m’a demandé Angèle.
— Quand je serai prêt, après les funérailles, après Noël, j’irai voir ma grand-mère avec Mélanie.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis sûr qu’elle sait quelque chose à propos de ma mère et de cette femme.
— Pourquoi n’en parles-tu pas avec ton père ?
La question était si évidente. Elle m’avait cueilli.
— Avec mon père ?
— Oui, pourquoi pas ? Tu ne crois pas qu’il est au courant ? C’était son mari après tout.
Mon père. Son visage vieillissant, sa silhouette rabougrie. Sa rigidité. Son autorité. La foutue statue du Commandeur.
— Ce que tu dois comprendre, Angèle, c’est que je ne parle pas avec mon père.
— Oh, tu sais, moi non plus je ne parlais pas avec mon père, dit-elle d’une voix traînante. Mais c’est parce qu’il était mort.
Je n’ai pu m’empêcher de sourire.
— Tu veux dire que vous vous êtes disputés et que depuis, c’est silence radio ? m’a-t-elle demandé.
— Non, ai-je répondu. Je n’ai juste jamais parlé avec mon père. Je n’ai jamais eu de vraie conversation avec lui.
— Mais pourquoi ? a-t-elle demandé, perplexe.
— Parce que c’est comme ça. Mon père n’est pas du genre à discuter avec sa progéniture. Il ne s’autorise jamais la moindre démonstration d’amour, d’affection. Il veut être le chef, à chaque instant.
— Et tu le laisses faire ?
— Oui, ai-je admis. Je l’ai toujours laissé faire, parce que c’était plus facile. J’avais la paix. Il m’arrive d’admirer l’arrogance de mon fils parce que je n’aurais jamais osé m’opposer à mon père. Personne ne se parle dans ma famille. C’est ce qu’on nous a appris, c’est notre éducation.
Elle m’a embrassé dans le cou.
— Hmm… Ne commets pas la même erreur avec tes enfants, mon amour.
C’était intéressant de la voir avec Mélanie, Arno, Lucas et Margaux, qui a fini par rentrer, plus tard, à la maison. Ils auraient pu se montrer froids avec elle, ils auraient pu être irrités par sa présence, particulièrement en ce moment difficile où tant d’événements douloureux nous accablaient. Mais l’humour perspicace d’Angèle, son franc-parler, sa chaleur leur ont plu, j’en suis sûr. Quand elle a dit à Mélanie : « Je suis la célèbre Morticia et je suis très heureuse de vous rencontrer », il y a eu un instant de malaise, mais bientôt, Mélanie a éclaté de rire, ravie de faire sa connaissance. Margaux lui a posé des questions sur son travail, en partageant un café. Je suis sorti discrètement de la cuisine. Le seul à ne pas être séduit par Angèle, c’était Lucas. Je l’ai trouvé en train de bouder dans sa chambre. Pas besoin de lui demander ce qui n’allait pas, c’était évident. Il boudait par loyauté envers sa mère. Voir une autre femme chez nous, une femme qui m’attirait visiblement, le choquait. Je n’ai pas eu le cœur d’en discuter avec lui. La coupe était déjà pleine. Mais le moment viendrait. Non, je ne serai pas comme mon père, à mettre un couvercle sur tout.
Quand je suis revenu dans la cuisine, Angèle tenait la main de Margaux qui pleurait sans bruit. Je suis resté un moment à la porte, ne sachant que faire. Mon regard a croisé celui d’Angèle. Ses yeux dorés étaient tristes et pleins de sagesse, comme ceux des personnes âgées. J’ai préféré m’éclipser. Dans le salon, Mélanie lisait.
— C’est sympa qu’elle soit là, a-t-elle dit.
Moi aussi, j’étais heureux. Mais je savais que, quelques heures plus tard, elle partirait. J’imaginais la longue route qui l’attendait, dans le froid, pour rejoindre la Vendée. Et moi, comptant les jours jusqu’à la prochaine fois.