En rentrant chez moi, je comprends que les enfants sont déjà là. Je sens leur présence en montant l’escalier. De la musique, des bruits de pas, des éclats de voix. Lucas regarde la télévision, ses chaussures sales posées sur le canapé. Quand j’entre, il se lève d’un bond pour venir me dire bonjour. Margaux apparaît dans l’encadrement de la porte. Je ne m’habitue décidément pas à ses cheveux orange, mais je ne me permets aucune remarque.

— Salut, papa… dit-elle d’une voix traînante.

Il y a du mouvement derrière elle et je vois surgir Pauline par-dessus son épaule. Sa meilleure amie depuis qu’elle est toute petite. Sauf qu’aujourd’hui, on dirait que Pauline a vingt ans. On ne voit plus que ses seins imposants et ses hanches de femme. Je ne l’embrasse plus comme lorsqu’elle était enfant. Je ne l’embrasse même plus sur la joue. On se contente de se faire signe de loin.

— Ça pose un problème si Pauline dort ici ?

J’hésite. Je sais que si Pauline reste pour la nuit, je ne verrai pas ma fille, sauf au dîner. Elles vont s’enfermer dans sa chambre et papoter jusqu’à pas d’heure, et adieu mon « moment privilégié » avec ma fille.

— Non, pas du tout. Au contraire… dis-je à moitié convaincu. Tes parents sont d’accord ?

Pauline hausse les épaules.

— Ouais, pas de problème.

Elle a encore grandi pendant l’été et dépasse largement Margaux. Elle porte une minijupe en jean et un tee-shirt moulant violet. Dire qu’elle a quatorze ans. Qui pourrait le croire en la voyant ? Elle a probablement déjà ses règles. Je sais que ce n’est pas le cas de Margaux. Astrid me l’a dit il n’y a pas si longtemps. Avec un corps comme le sien, je réalise que Pauline doit attirer toutes sortes d’hommes. Des lycéens, mais aussi des garçons plus âgés. Des types de mon âge. Je me demande comment ses parents affrontent la situation. Peut-être a-t-elle un petit ami régulier, peut-être a-t-elle déjà fait l’amour, déjà commencé à prendre la pilule ! À quatorze ans !

Arno pointe son nez et me tape dans le dos. Son téléphone braille un air insupportable. Il décroche :

— Tu restes en ligne une seconde ?

Il disparaît. Lucas se concentre à nouveau sur la télévision. Les filles se sont enfermées dans la chambre. Et me voilà tout seul dans l’entrée. Comme un idiot.

Je vais dans la cuisine. Le plancher craque sous mes pas. Il ne me reste plus qu’à préparer le dîner. Salade de pâtes, avec de la mozzarella, des tomates cerises, du basilic frais et des cubes de jambon. Alors que je coupe le fromage, je ressens le vide de mon existence, si profondément que j’ai presque envie d’en rire. Et je ris finalement. Plus tard, quand le repas est prêt, les enfants mettent un temps fou à venir à table. Apparemment, ils ont tous mieux à faire.

— Pas de téléphone portable, pas de Nintendo, pas d’iPod à table, s’il vous plaît ! je déclare en apportant les plats.

Mes exigences sont accueillies avec des haussements d’épaules et des soupirs. Puis tous s’installent à table et le silence se fait, ponctué par des bruits de mastication. J’observe le petit groupe que nous formons. Mon premier été sans Astrid. J’en déteste chaque instant.

La soirée s’étire devant moi comme un champ à l’abandon. L’ultime erreur, c’était d’installer la WIFI et de leur offrir à chacun un ordinateur. Les enfants s’isolent dans leur espace privé et je les vois à peine. Plus jamais nous ne regardons la télévision en famille. Internet a pris le pas, en prédateur silencieux.

Je m’allonge sur le canapé et choisis un DVD. Un film d’action avec Bruce Willis. À un moment, j’appuie sur pause pour appeler Valérie et Mélanie et pour envoyer un SMS à Angèle, au sujet de notre prochain rendez-vous. La soirée est interminable. Ça glousse dans la chambre de Margaux, ça fait ping et pong dans celle de Lucas, dans celle d’Arno, on entend juste un bruit de basse qui sort de son casque. La chaleur a raison de moi. Je m’endors.

Quand j’ouvre les yeux, groggy, il est près de deux heures du matin. Je me lève comme je peux. Je trouve Lucas profondément endormi, la joue écrasée contre la Nintendo. Je le mets délicatement au lit en faisant tout mon possible pour ne pas le réveiller. Je décide de ne pas aller voir dans la chambre d’Arno. Après tout, il est en vacances et je n’ai pas envie de m’engueuler avec lui parce qu’il est trop tard et qu’il devrait dormir à cette heure, blablabla… Je me dirige vers la chambre de ma fille. Une odeur qui ne peut être que celle d’une cigarette me chatouille les narines. Je demeure un moment immobile, la main sur la poignée de sa porte. Toujours des gloussements, mais en sourdine. Je cogne. Les rires cessent immédiatement. Margaux ouvre. La chambre disparaît sous la fumée.

— Les filles, vous ne seriez pas en train de fumer, par hasard ?

Ma voix s’étrangle, presque timide, et j’enrage en m’entendant parler ainsi, moi l’adulte.

Margaux hausse les épaules. Pauline est affalée sur le lit. Elle ne porte qu’un soutien-gorge à frou-frou et une culotte transparente bleue. Je détourne mes yeux de la rondeur de sa poitrine qui semble me sauter au visage.

— Juste quelques cigarettes, papa, dit Margaux en levant les yeux au ciel.

— Je te rappelle que tu n’as que quatorze ans. C’est vraiment la chose la plus idiote que tu puisses faire…

— Si c’est si idiot que ça, pourquoi tu fumes alors ? rétorque-t-elle avec une pointe d’ironie.

Elle me claque la porte au nez.

Je reste dans le couloir, les bras ballants. Je m’apprête à frapper de nouveau à sa porte. Mais je laisse tomber. Je me retire dans ma chambre et m’assois sur mon lit. Comment Astrid aurait-elle réagi dans une telle situation ? Hurlé ? Puni ? Menacé ? Est-ce que Margaux se permet de fumer quand elle est chez sa mère ? Pourquoi faut-il que je me sente si impuissant ? Ça ne pourrait pas être pire. J’espère.

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