11 CHAPITRE RÉCURANT

Elle est plutôt sympa, Mrs. Molly, dans son genre. Boulimique, comme la plupart des obèses, elle se gave de pop-corn puisé dans le sac en papier bloqué entre ses monstrueuses cuisses et rit de tout et davantage de rien en postillonnant des particules de maïs sur son pare-brise. Elle a une délicate peau rose, grenue, qu’un tanneur achèterait volontiers pour la modifier en faux croco. Elle fouette un peu le rance aspergé de parfum à deux dollars la bonbonne, et aussi la sueur d’encoignures. Chez les gens de cent vingt kilos, ce sont les replis qui racontent le plus.

Elle me dit habiter Salome, dans l’Utah, où elle gère une entreprise de salaisons fondée par son défunt époux. Si elle vient à Morbac City, c’est en pèlerinage. Avant de se laisser épouser toute crue par Bob, ils ont mis leur deux culs sur l’illustre banc et se sont offert une soupe de langues carabinée.

Douze ans d’un bonheur sans nuages à égorger des porcs. Et puis, l’adieu !

Bob avait tellement d’urémie que ses veines lui servaient de vessie.

Là, son ton a flanché. Des larmes grosses et brillantes comme les gouttes de cristal d’un lustre vénitien délayent son crépi ocre.

— Prenez des pops, invite-t-elle en écartant ses bayonnes.

Je décline, elle insiste, je cède. A travers le mince papier, je sens sa grosse moulasse épanouie. Ma farfouille à l’intérieur du cornet la fait frémir…

— Vous devez vous y entendre en amour, vous ! diagnostique-t-elle.

Je grince des méninges. Ah ! non : je vais pas devoir payer mon voyage d’une tringlée ! C’est de la bidoche pour Bérurier, ÇA ! Moi, si je la grimpais, j’aurais l’impression d’affronter la face nord de l’Everest ! Faut vite dissiper le malentendu.

— N’en croyez rien, je suis membré comme un cacatoès.

Elle hurle de rire et pisse sur le pop-corn.

— Quelle blague ! Vous oubliez que je vous ai vu vous reculotter ! Des membres comme le vôtre, y a que dans les films « X » que j’en ai aperçu.

Dis, qu’est-ce qu’elles ont, toutes ces Ricaines, à vouloir déguster mon braque ? C’est la saison du frai ou quoi ?

Pour changer d’ambiance, je branche la radio sans lui demander son avis. Elle comprend que j’adhère pas à sa propose voilée et se renfrogne. J’espère qu’elle ne va pas me larguer de sa Buick, la grosse cochonne ? Sous sa casquette à longue visière elle remue des pensées torrides et peut-être même malsaines.

Je redoute d’une seconde à l’autre une main tombée sur mon bénoche. Heureusement, la musique shunte, et un reporter local se met à débiter une nouvelle à sensation : on a volé le « banc des amoureux » de Morbac City aux premières lueurs de l’aube, une fois que tous les participants au Bench Holiday Making sont rentrés cuver leur cuite.

C’est le désastre ! La désolation ! Le deuil dans toute la contrée. La fête est arrêtée comme par une catastrophe naturelle. Seuls, un raz de marée, une éruption volcanique, une épidémie de peste bubonique sauraient mettre fin à cette liesse populaire. On est en train de dessoûler le shérif et on compte que son premier soin sera de prévenir les fédés. Un événement aussi majeur compromet la réélection du gouverneur.

Mrs. Molly pile à mort.

Oh ! my God ! My dear God ! larmoie-t-elle.

Une suffocation la prend ; elle est obligée de lâcher la fermeture de son monte-charge et quarante kilogrammes de barbaque choient sur son ventre en produisant le bruit huileux d’un déchargement de poissons dans le port de Dieppe.

Elle se met sur mon épaule pour libérer sa marée montante. J’ai toute ma partie gauche inondée en vingt secondes.

Le reste du pop-corn lui est entré dans la chattoune tellement qu’elle s’agite du bassin. Ça craque dans son entrepont, à croire qu’elle les bouffe avec son poilu de 14, la dodue. Pour tout te dire, moi, le coup du banc disparu, je me fends la gueule dans ma Ford intérieure. C’est farce, non ? Ces populations en plein paganisme qui vénéraient un simple banc de square comme nos cons de druides vénéraient le gui (plante parasite, de surcroît !).

Tu sais qu’ils sont pas pensables, nos frères z’humains. Par instants, leur cervelle se détrempe. C’est hormonal, tu crois ? Glandulaire ? Ah ! bon ; oui, il me semblait.


Tant mal que va, on finit par se pointer à Morbac City. Il est dix heures du matin ; les habitants n’ont pas eu le temps de récupérer, mais excepté un tiers des autochtones en état comateux, ils assiègent le lieu où se trouvait le banc. Le siège volé reposait sur quatre gros plots de ciment, et on l’avait fixé avec des pattes métalliques rivées dans les blocs. Les voleurs (j’use du pluriel, imaginant mal qu’un homme seul ait pu dérober cette œuvre de fonte) ont délibérément scié le bas des fixations pour libérer le banc. Selon le jacteur de la radio, celui-ci pesait près de cent kilos. On lance un appel à témoins.

Les habitants de cette cité à la gomme constatent le désastre de leurs yeux injectés de sang. Ils ne parlent pas parce qu’ils ont la langue encore collée au plafond et les dents en plâtre, mais leurs expressions détruites montrent combien ce forfait vient de rompre l’harmonie de leurs existences.

Une atmosphère de deuil national pèse sur la ville. Un seul banc vous manque et tout est dépeuplé.

Les dames, généralement moins beurrées que leurs mecs, sanglotent et se tordent les mains. Elles ont le pressentiment qu’un fléau inconnu va se précipiter sur la cité et en faire un nouveau Pompéi.

Je profite de ce que Mrs. Molly est en train d’entonner un cantique, agenouillée dans un cercle de vieilles pécores, pour regagner la maison du pasteur sans prendre congé d’elle, ce qui aurait risqué d’hypothéquer mon avenir si précieux, ce genre d’ogresse laissant rarement tomber sa proie. Elle m’a dit descendre chez une sienne parente qui tient la funeral house du patelin ; a priori, ce n’est pas un lieu où l’on vient festoyer, mais j’ai eu le rare privilège de rencontrer des croque-morts de mon vivant, qui tous se montraient gens de joyeuse compagnie, étant débarrassés des encombrants préjugés qui entourent la mort.

* * *

Chez le révérend Marty, la vie a repris son cours à peu près normal. L’homme de Dieu cuve et mes amis roupillent, à l’exception de Félix auquel il est arrivé cette nuit un fâcheux accident. Le prof, si tu as bonne mémoire, était détenteur du dentier de Béru pendant la fiesta générale. Rentrant se coucher, après que son protégé eut récupéré sa queue dans l’orifice insuffisant de la vieille, il a fait une chute malencontreuse et l’appareil dentaire du Gros mordit si cruellement son sexe, qu’il ôta un morceau assez conséquent au chapeau de ce champignon hautement comestible.

Cruelle blessure qui, là encore, compromet le tournage pornographique envisagé par notre producteur hollywoodien. A croire que le Seigneur S’oppose à l’exploitation financière des pafs d’exception qu’Il accorda à mes compagnons, afin qu’ils en tirent plaisir, mais non profit.

Ivy se faisait un sang d’encre à cause de moi. Elle soignait la monstre biroute du prof maternellement, de ses doigts fuselés et, nonobstant sa souffrance, Félix témoignait sa satisfaction à son hôtesse par des marques d’émoi incontestables. Il n’était pas loin de prendre à son compte la fameuse réplique de François Mitterrand, lequel, lors de son opération de la prostate, dit à l’infirmière qui renouvelait son pansement : « Maintenant, vous pouvez la lâcher, mademoiselle, elle tiendra toute seule ! ». Ce propos fut rapporté à la Droite qui s’en alarma, voyant dans cette démonstration de vitalité, les prémices d’une difficile cohabitation, plus pénible à assumer que la première.

Tandis que cette charitable personne se prodigue, je me hâte d’aller prendre un bain chaud et voluptueux ; puis de changer de linge. Et c’est un être remis à neuf qui va bouffer le cul de madame, en lui pratiquant simultanément « la baguette de sourcier ». Cela, tu le sais, se joue à deux doigts (l’index et le médius) convenablement écartés pour que chacun se coule dans l’un des deux exquis terriers d’Ivy. Cette initiative jointe au cunnilingus emporte l’épouse du pasteur jusqu’à un paradis que ce dernier ne lui a, jusqu’alors, laissé entrevoir qu’en paroles.


Je mâchouille un fort mélancolique sandwich décongelé (pain de mie, blanc de poulet, tomate) lorsque « Petit Gibus » me rend une visite impromptue.

— Je passe voir si vous avez besoin de moi, Martien, claironne-t-il.

A son ton, je vois qu’il espère très fort la chose. N’aimant pas décevoir la jeunesse, je lui réponds qu’il tombe à pic et le frète pour qu’il me conduise chez le cow-boy suisse, car j’aimerais reprendre avec Buffalo Bulle[18] une conversation qu’il a écourtée de manière déplaisante.

Ce gamin, la disparition du banc l’amuse. En petit garçon sensé, il assure que la vénération païenne d’un siège de ville était ridicule et espère que les voleurs sauront le mettre à l’abri des recherches pour qu’on n’en parle plus jamais.

La foule s’épaissit de plus en plus, consternée et rendue silencieuse par sa gueule de bois inassumée. Les quelques pas-ivres ont réveillé les pas-trop-soûls, lesquels ont arraché du coltar les beurrés-à-morts et il ne reste plus dans leurs plumards que les comateux. Plus de banc, plus de fête. C’est la débandaison, antichambre de la débandade.

Roy use de son klaxon enroué pour se frayer un passage. Cette fois, le shérif et son adjoint sont à pied d’œuvre. Pour se donner l’air de faire quelque chose, ils mesurent le vide laissé par le banc.

Enfin la rue devient route.

Nous passons devant le motel de l’Indien, après quoi on trouve le désert pur et dur, d’une blancheur aveuglante.

Soudain, « Petit Gibus » s’exclame :

— Ça fume !

— Ton radiateur d’eau ? m’inquiété-je, car comme le dit mon grand Patrick Sébastien : je m’étais endormi en sursaut.

— Non : le ranch du vieux !

Son minuscule doigt d’enfant me montre l’endroit où se situait ce dernier. Effectivement, des fumerolles vésuviennes s’élèvent dans le ciel.

Il largue la route pour s’élancer dans le désert. La dépanneuse décrit des bonds et autres embardées qui achèvent de me réveiller.

Au fur et mesure qu’on s’approche du ranch, on réalise qu’il est complètement détruit par le feu. Ses ruines fumantes sont plus noires et sinistres que la bouche d’un centenaire hindou mâchant du bétel. Ne subsistent que des pans de murs calcinés, entre lesquels la charpente se consume comme dans un large foyer de haut-fourneau.

La vieille Jeep du Suisse est rangée près d’un buisson.

Le petit Roy, pâlot malgré son cran habituel, murmure en désignant les décombres :

— Lui, il est là-dessous !

Je hausse les épaules.

— Je crains bien que oui, petit.

J’imagine qu’après m’avoir plaqué, le cow-boy est revenu dans sa piaule. Il a dû vouloir se préparer du café mais, comme ses « travaux de terrassement » l’avaient fatigué, il se sera endormi et le réchaud à propane aura bouté le feu dans son antre. Sale fin pour le cow-boy suisse ; il a dû cramer comme un fagot de bois sec, ce vieillard tout en os.

Ainsi, ma piste concernant la môme Martine s’arrête-t-elle définitivement en cet endroit désespérant, comme le filet d’eau de la fontaine s’engloutit dans le sol desséché[19]

Nous allons devoir retourner en Europe sans savoir ce qu’aura été la vie de la Française dans l’Ouest américain.

Je m’assois sur la margelle du bassin, pensif, amer. Je porte cet énorme point d’interrogation comme Jésus sa croix. J’ignorerai toujours ce que ce vieil homme et cette jeune femme fabriquaient, ni quelle était l’étrange connivence qui les rassemblait une fois par mois.

Pareil à un jeune cabri, Roy bondit jusqu’au bâtiment incendié. Il tourne autour du brasier qui rend l’atmosphère plus irrespirable encore.

— Il y a des traces de pneus ! me lance-t-il de loin.

Il a l’œil, ce trouduc !

— Venez voir, Martien !

Je ne peux me dérober, répondre que je suis au courant, ce serait me trahir.

Le pas pesant d’un laboureur en fin de journée, il a, ton Sana joli, madame.

— Regardez, dit le Sherlock en herbe, excité comme un boisseau de morbacs dans la culotte de Madonna. Là, c’est les empreintes de la Jeep !

Il me montre d’épais dessins sur le sol, court plus loin et désigne d’autres traces :

— Ici, celles d’une bagnole ordinaire.

Une troisième cabriole le place non loin du buisson où sont enterrés les deux malfrats.

— Et ça, c’est un troisième jeu d’empreintes, Martien !

Je tressaille. Examine.

Tu sais qu’il dit vrai, ce chiare ? Il existe bel et bien, autour du ranch brûlé, une troisième série de traces ! Et elles sont fraîches, nettes, pour tout dire, récentes !

Alors de nouvelles perspectives s’ouvrent à moi. Je me dis que d’autres gars de la bande qui s’intéressent au vieux ont radiné et que c’est eux qui ont mis le feu au ranch. Ont-ils brûlé le cow-boy suisse avec ou l’ont-ils embarqué en repartant, histoire de le faire jacter plus tard ?

Les décombres brûlent encore, interdisant toute exploration.

— Rentrons ! décidé-je.

— On va aller raconter ça au shérif ? demande Roy.

Si je lui réponds que non, il va pas piger ; et comme c’est un enfant, il ne pourra s’empêcher de répandre la nouvelle autour de lui. Quand, à son âge, tu traverses une aventure comme celle-là, il est impossible de la « garder par-devers soi », comme disent les grandes personnes.

— Et comment qu’on va aller raconter ça à la police, Brin d’homme !

J’ajoute :

— Dis donc, il s’en passe des choses dans ton bled !

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