Oliveira dormait sur le ventre, sa croupe cambrée soulevant le drap en un défi silencieux. Malko se leva tout doucement. Il avait très mal dormi, tournant et retournant sans cesse les données de son problème. Où se cachait Tania ? Il avait échafaudé une hypothèse. Tania, agent du K. G. B. pouvait très bien avoir manipulé Carlos Geranios, afin de le séparer des Américains. En lui faisant croire que la C. I. A. voulait le tuer, elle l’aidait à regagner le bercail de la gauche.
Et c’était invérifiable, puisqu’il fuyait les contacts avec ses ex-employeurs.
Cela collait parfaitement avec tout ce qu’il savait. Également avec le fait que Tania préférait ne pas être confrontée avec Carlos.
Le vin chilien lui avait laissé la bouche comme du carton. Il but la moitié d’une bouteille de Contrex, posée par terre, près du lit et se sentit mieux.
Oliveira grogna et il se hâta de sortir de la chambre. Une brume matinale flottait encore sur Santiago. Malko monta dans sa Datsun et prit la direction du centre. Il avait hâte de parler à John Villavera. De lui faire part de ses idées. Et de lui apprendre ce qu’il lui avait caché.
Il dut patienter derrière des autobus nauséabonds en descendant Providencia. Malgré lui, il regardait son rétroviseur chaque fois qu’il entendait une moto. La mystérieuse tueuse qui l’avait suivi à plusieurs reprises travaillait probablement pour Tania. Ce qui achevait de boucler la boucle. Malko, cherchant à découvrir la vérité sur leurs rapports, était l’empêcheur de tourner en rond.
Il y avait encore de la place sur le grand parking devant la Moneda et il traversa à pied jusqu’à la calle Augustinas. John Villavera était matinal. Chef de station de la C. I. A., il devait souvent envoyer des télex très tôt. Malko passa le barrage des secrétaires, frappa et entra dans le bureau de l’Américain. Celui-ci était en train de boire une tasse de café. Il sourit à Malko.
— Je vous ai appelé à l’hôtel, dit-il. Vous étiez déjà parti…
Malko ne s’étendit pas. Sa vie privée ne regardait que lui.
— Je faisais mon footing, expliqua-t-il. Sans s’attendre à ce que l’Américain le croit.
— J’ai quelque chose pour vous, dit John Villavera avec un sourire mystérieux.
Il tendit à Malko une coupure du Mercurio. On y relatait l’évasion spectaculaire d’une dangereuse terroriste, Tania Popescu, grâce à l’attaque d’un commando miriste qui avait abattu sauvagement les deux gardes l’escortant. La fin de l’article stigmatisait la sauvagerie des ennemis marxistes… Malko reposa la coupure de presse.
— J’ai également une surprise pour vous, dit-il.
Il raconta à l’Américain sa visite à Carlos Geranios dans la mine abandonnée. John Villavera sourit devant la gêne de Malko lorsqu’il mentionna les accusations de Carlos concernant la C. I. A…
— Je comprends ce malheureux garçon, dit-il. La D. I. N. A. s’est conduit d’une manière horrible avec lui. L’histoire de l’ambassade est vraie. Mais ce n’est pas moi qui ai dénoncé cette Magali, ajouta-t-il avec un sourire un peu contraint. C’est Tania.
— Tania ?
John Villavera montra un épais dossier à Malko.
— Voici ce que mon prédécesseur m’a laissé sur Tania Popescu. C’est un agent de Castro et du K. G. B. Envoyée ici pour surveiller le régime. Elle était au courant, par Chalo Goulart, de l’aide que Carlos Geranios avait apportée à la « company ». Mais elle ne pouvait rien faire, car, maintenant, tous les mouvements de gauche sont solidaires. Elle a préféré faire faire le travail par la D. I. N. A. C’est elle qui a dénoncé Magali. Je l’ai su par des informations absolument sûres. Elle a récidivé lorsqu’elle a été arrêtée. Sans elle, la D. I. N. A. n’aurait jamais trouvé la cachette de Geranios.
Cela se tenait. Malko éprouvait un immense soulagement. Tania ne l’intéressait pas. Mais il fallait faire filer Carlos Geranios avant qu’il n’ait la mauvaise idée de la rencontrer.
— Pouvez-vous organiser rapidement la fuite de Carlos Geranios ? demanda-t-il.
John Villavera hocha la tête affirmativement.
— Sûrement. Contactez-le, de façon à être certain qu’il est prêt à partir. Faites attention. Pour Tania, vous êtes l’homme à abattre…
Malko se leva et lui serra la main.
Il était presque guilleret en se retrouvant sur la place bruyante et décida d’aller s’excuser auprès d’Oliveira pour son départ précipité. Il lui devait bien cela : ensuite, il filerait dans la mine abandonnée essayé de convaincre Carlos Geranios.
Il reprit la Datsun, heureux d’échapper au centre étouffant et bruyant. La brume cachait encore le sommet des collines cernant Santiago. Une voiture était en train de déboiter du trottoir devant la boutique où travaillait Oliveira.
Tandis qu’il attendait la place, Malko jeta un coup d’œil automatique dans le rétroviseur. Son sang se glaça. La vieille tueuse en moto était arrêtée au feu rouge de la calle Condeli, avec ses lunettes enveloppantes et ses bottes blanches ! Il plongea fiévreusement la main sous sa banquette, ramena son pistolet extra-plat, baissa la glace de la main gauche. La bouche sèche. La moto venait de démarrer au feu rouge. Dans quelques secondes, elle serait à sa hauteur.
Il cala le canon du pistolet contre le montant de la portière comme le ronflement de la machine se rapprochait. Il n’y avait qu’une minuscule chance de la tuer sans être tué.
À la seconde où il allait presser la détente, l’œil de Malko enregistra que la vieille femme en moto n’avait pas d’arme à la main. Le vrombissement de la moto le frôla. La vieille fit un geste de la main gauche, projetant un objet à l’intérieur de la voiture. Instinctivement, Malko crut à une grenade. D’un seul élan, il se jeta dehors, boula sur l’asphalte, demeura accroupi, frôlé par les voitures. Puis, comme rien ne se produisait, il se releva, furieux et confus.
Un groupe de lolas suçant des glaces sur le trottoir commentaient son plongeon avec ironie.
La moto n’était plus qu’un point qui s’éloignait vers le haut de Providencia. Il rentra dans la Datsun et remarqua aussitôt sur le plancher à l’avant une boule blanche.
Il la ramassa : c’était une feuille de papier lestée d’une pierre. Il déplia le papier, déchiffra les quelques lignes écrites en caractères d’imprimerie, en espagnol. Avec la sensation qu’on venait brusquement de lui injecter du mercure dans les veines « Tania est enfermée dans une maison de la D. I. N. A., 34 calle Subercaseaux, à côté du « Cerro » Santa-Lucia. C’est un petit immeuble qui a l’apparence d’une clinique chirurgicale… Tania est dans une des cellules du sous-sol. »
Il replia le papier, le mit dans sa poche et démarra comme un automate, sans répondre aux appels d’Oliveira qui venait de sortir de sa boutique.
Hors d’état de lui parler. Partagé entre une rage aveugle et une angoisse abominable. Tout son édifice s’écroulait. Si Tania ne s’était pas évadée, cela signifiait que tout le monde lui avait menti. Sauf Carlos Geranios. Il manqua d’écraser un groupe de lolas plantées au milieu de l’avenue en train de faire du stop, tourna à gauche dans une allée, s’enfonçant dans le Barrio Alto. Il arrêta la Datsun et réfléchit. Son premier mouvement aurait été de se rendre à l’ambassade américaine et de jeter John Villavera par la fenêtre.
Il relut le message. Essayant de deviner les intentions de ceux qui gravitaient autour de lui. Incontestablement il gênait beaucoup de gens. Cela pouvait être une nouvelle astuce particulièrement vicieuse pour se débarrasser de lui.
Rien ne prouvait que la femme à la moto travaillait pour Carlos Geranios. Elle pouvait très bien travailler pour Tania. Et lui tendre un piège.
Il froissa rageusement le papier. Tout revenait toujours au même point. Tant qu’il n’aurait pas retrouvé Tania, où qu’elle soit, il ne pourrait trancher son dilemme. Tout le monde était susceptible de mentir, des deux côtés. Il fallait reprendre l’enquête totalement et la mener de bout en bout, en dépit des risques encourus.
Les deux ambulances étaient garées en double file devant un petit immeuble blanc de deux étages aux stores baissés. À côté de la porte, il y avait une plaque de cuivre « Casa de Saudade ».
Malko passa lentement devant, sans oser s’arrêter pour ne pas attirer l’attention. L’une des ambulances était vide. Au volant de l’autre somnolait un homme assez âgé en blouse blanche. Absolument rien de suspect. Il continua à tourner autour du « cerro » Santa-Lucia, une petite colline d’une centaine de mètres de haut en forme de haricot, sillonnée d’allées avec des bancs pour amoureux. Il gara la Datsun un peu plus loin. Partant à pied, il aborda le « cerro » Santa-Lucia par un autre côté et gagna un banc qui dominait la clinique d’une centaine de mètres. Il s’y assit, comme pour prendre le soleil et commença à observer ce qui se passait.
Au bout de dix minutes, un homme sortit de la clinique, monta dans l’ambulance qui avait un chauffeur et le véhicule s’éloigna.
Puis le temps s’écoula sans qu’il ne se passe rien. Quarante minutes plus tard, l’ambulance revint. Les deux hommes ouvrirent les portes arrière et transportèrent une civière sur laquelle Malko distingua une forme étendue. Puis le chauffeur ressortit et s’installa avec un journal à son volant.
Malko s’imposa de rester encore deux heures. Il n’en pouvait plus d’ennui et de frustration. Cela ressemblait à une vraie clinique. Pas d’antennes sur le toit, pas de gens en uniforme, même pas beaucoup d’allées et venues. On n’avait amené qu’une seule personne en trois heures. L’autre ambulance n’avait pas bougé. Le fait que la clinique elle-même existe à l’endroit indiqué ne signifiait rien.
Absorbé dans son observation, il ne vit pas une vieille femme s’approcher à petits pas. Elle s’assit près de lui et engagea aussitôt la conversation, se plaignant des dernières augmentations… Malko lui répondit par monosyllabes ne tenant pas à se faire remarquer. Puis il pensa soudain à quelque chose :
— Vous êtes du quartier ? demanda-t-il.
Ravie qu’il s’intéresse à son sort, elle précisa :
— Oui, j’habite en bas, dans la calle Salvador, la petite là-bas.
— Vous travaillez à la clinique, calle Subercaseaux ! demanda innocemment Malko. Là où il y a les ambulances ?
Elle regarda le bâtiment blanc qu’il désignait, marmonna une réponse indistincte, resta un moment silencieuse puis se leva et s’éloigna sans dire au revoir à Malko. Son soudain mutisme contrastant étrangement avec son bavardage précédent.
Troublé, Malko se leva à son tour. Il mourait de faim. Le soleil brûlait sa blessure. Redescendant du « cerro », il regagna la Datsun et prit la direction du « Los Leones ».
Il aperçut Jorge Cortez à une table de la terrasse. Le diplomate dominicain était escorté de deux ravissantes aux cheveux aile de corbeau. Il fit signe à Malko de se joindre à eux. Le Dominicain le présenta aux « lolas ».
— Déjeunez avec nous, proposa-t-il.
— Vous avez eu un accident ? demanda une des filles.
Malko tâta machinalement son arcade sourcilière. Los Léones était vraiment une oasis de calme. Il essaya d’oublier les horreurs qui se déroulaient tout autour de lui. Cinq minutes plus tard, un amiral, un des quatre officiers de la Junte passa, escorté de deux carabinieros et se dirigea vers le terrain de golf. Les amies de Jorge Cortez observaient goulûment Malko. C’étaient des purs produits de « Barrio Alto ». Habillées de vêtements coûteux en provenance du Brésil, bien coiffées, arrogantes, désirables et disponibles.
Ils commandèrent les éternels « erizos » et des churrascos. Malko suivait la conversation d’une oreille distraite. Pensant à la vieille du « cerro » Santa Lucia Soudain, il dressa l’oreille : une des filles parlait de son nouveau job comme journaliste à l’agence « Prensa Latina ». Il demanda :
— Vous connaissez Carmen Rosario, une journaliste du Mercurio ?
Elle connaissait. Malko fit fondre l’or de ses yeux.
— J’aimerais la rencontrer, dit-il, je prépare un mémoire sur le Chili et j’ai besoin de renseignements.
La lola prit l’air un peu pincé.
— Elle sera ravie, affirma-t-elle. Je peux lui téléphoner, si vous voulez. À cette heure-ci, elle est au journal.
Elle s’éloigna, balançant naïvement ses hanches à peine trop larges.
Lorsqu’elle revint à table, elle annonça d’un air de regret :
— Carmen vous attend au Mercurio après le déjeuner. C’est-à-dire vers quatre heures…
Visiblement, elle regrettait l’initiative de Malko. La jambe gainée de nylon de son amie s’appuya à celle de Malko sous la table, ce qui ne l’empêchait pas d’enlacer les doigts de sa main droite à ceux du Dominicain.
Ce dernier annonça :
— Je donne une petite fête chez moi ce soir. Venez vous joindre à nous. Amenez Oliveira.
— Oh ! il connaît Oliveira ! s’exclama son amie.
Sa jambe s’appuya avec encore plus d’insistance contre celle de Malko. C’était délicieusement excitant de faucher l’amant d’une amie…
— Si vous restez longtemps à Santiago, vous ne pourrez plus partir, il y a trop de jolies femmes, dit Jorge en riant.
Les deux « lolas » gloussèrent, ravies. Malko eut du mal à partager leur gaieté, se demandant ce que la journée allait lui apporter. Oliveira devait être folle furieuse. Et quand elle apprendrait en plus qu’il avait déjeuné sans elle au « Los Leones »… Ses amies allaient s’empresser de le lui dire. Il avait hâte d’être au Mercurio. Il but une gorgée de vin chilien fort à assommer un lama et tenta de se détendre un peu. Mais la boule qui lui bloquait l’estomac refusait de se dissoudre.
Carmen Rosario était une jolie fille blonde un peu forte, à la poitrine épanouie, avec de longs cheveux et un nez busqué. Elle avait accueilli Malko dans un petit box vitré de la rédaction du Mercurio presque vide à cette heure. Lorsqu’il lui offrit d’aller boire un verre, elle accepta immédiatement.
— Allons au Canton, proposa-t-elle. C’est à côté. On pourra me prévenir s’il y a quelque chose.
En pénétrant au Canton, Malko eut l’impression de revenir cinquante ans en arrière. Tout était poussiéreux, même les maîtres d’hôtel, les sièges défoncés, les rideaux en loques, cela sentait le moisi. Quelques vieilles dames prenaient le thé en papotant à voix basse. Au début du siècle cela avait dû être un endroit très élégant, mais on n’avait pas changé les nappes depuis…
Devant l’éternel pisco-sour – le whisky étant hors de portée du Chilien moyen. Carmen et Malko commencèrent à bavarder. Politique, mode, n’importe quoi. La journaliste parlait facilement. Lorsque Malko lui demanda comment elle était entrée au Mercurio, elle rit.
— Oh, du temps d’Allende, j’étais déjà journaliste !
— On ne vous a pas fait d’ennuis ? s’étonna-t-il.
Une lueur de gaieté passa dans les yeux de la journaliste.
— Non. Mon père a des amis dans la Junte. Le directeur du journal a été arrêté, mais c’est tout. Maintenant, je gagne 1 500 000 escudos, c’est un bon salaire.
— Et vous écrivez ce que vous voulez ?
Elle hésita un peu avant de répondre…
— Oui… Mais il y a des choses dont il vaut mieux ne pas parler. Comme attaquer le gouvernement.
Elle rit.
— « J’ai fait une enquête sur un repas social que la Junte a forcé tous les restaurants à afficher à leur menu pour 1 luca. Afin que les pauvres ne souffrent pas trop de l’inflation. J’ai découvert que la plupart des restaurants offraient pour ce prix de la soupe de têtes de poissons ! On m’a conseillée de ne pas publier mon enquête. Pour le moment… »
— Que vous serait-il arrivé si vous l’aviez publiée ?
— Elle fit la moue.
— Oh, j’aurais été probablement convoquée à la D. I. N. A. où des officiers m’auraient expliqué que je faisais le jeu des marxistes et m’auraient lu la liste de mes amants, pour me montrer qu’on savait tout de moi. Et puis, ils m’auraient offert un « café-café ».
— Ils savent tout ?
Carmen Rosario hocha gravement la tête.
— Tout, confirma-t-elle. Ils ont beaucoup de moyens et d’informateurs. Les meilleurs.
Elle sourit.
— « Si vous envoyiez un câble de votre hôtel, ne mettez pas de choses compromettantes. Vous voyez le petit appentis sous l’escalier, là où il y a le bureau de I. T. T. ? Deux fois par jour, un policier vient chercher le double des câbles… »
Charmant.
Malko se dit que Carmen Rosario paraissait assez indépendante d’esprit pour qu’il puisse aller plus loin.
— Il me semble que j’ai lu quelque chose de vous, dans le Mercurio récemment, dit-il. Une histoire à propos d’une évasion.
Elle approuva aussitôt.
— Ah oui, l’évasion de Tania Popescu.
— C’est une information que vous avez eue comment ? Je croyais que la D. I. N. A. était assez discrète sur ses opérations.
Elle hésita imperceptiblement, croisa les jambes.
— Mon fiancé est officier, expliqua-t-elle. De temps en temps, il me donne des tuyaux que les autres n’ont pas. C’est pour cela que je suis si bien payée au Mercurio…
Les militaires faisaient décidément des ravages chez les « lolas ».
— Alors, il vous a emmenée sur les lieux ? demanda Malko.
Carmen Rosario se récria aussitôt.
— Oh non ! d’abord ça s’est passé la nuit. Et puis la D. I. N. A. ne veut jamais que l’on identifie ses agents ! Il m’a raconté l’histoire et m’a même donné une photo de Tania pour que je la passe, en promettant une récompense. Cela faisait une très bonne histoire parce que c’est la première fois qu’on s’évadait de la D. I. N. A.
La conversation dévia sur la politique, le M. I. R., la Junte. Visiblement, la jeune Chilienne était favorable au régime sans y être vraiment inféodée. Juste assez pour se laisser influencer. Malko paya et ils ressortirent dans le vingtième siècle.
Elle remonta au Mercurio. Lui partit à pied. De plus en plus songeur. Le visage de Tania flottait devant ses yeux, comme un fantôme malfaisant.
Où était-elle ?
Personne d’autre que lui ne répondrait de façon certaine à cette question. La réponse lui faisait courir un risque extrêmement élevé. Pourtant, Malko était décidé à le courir. En essayant de mettre quelques chances de son côté…
Jorge Cortez, enveloppé dans un peignoir de bain, pieds nus, ébouriffé, ouvrit la porte avec un sourire surpris et fit entrer Malko.
— Je ne m’attendais pas à vous voir, fit-il. À voix basse, il ajouta :
— « Je baisais. »
Malko le suivit dans un living de plain-pied avec un grand jardin. La maison était située dans une des innombrables petites voies calmes du « Barrio Alto », dans un coin hautement résidentiel. Une vieille bonne surgit en bougonnant et se radoucit en voyant Malko.
Le diplomate éclata de rire.
— Elle est terrible, elle hait les femmes… Chaque fois qu’il y a une fille ici, elle est odieuse, elle refuse même de leur apporter le petit déjeuner ou de leur adresser la parole.
Il n’avait pas fini sa phrase qu’une des deux filles du restaurant surgit, le maquillage en déroute et les cheveux en bataille, l’air furieux, enveloppée dans une serviette de bain qui s’arrêtait en haut de ses cuisses qu’elle avait fort belles. Elle se laissa tomber près de Malko, découvrant encore plus d’elle-même et éclata :
— Ta bonne m’a traitée de putain quand je lui ai demandé où était la salle de bains !
La serviette glissa, découvrant un sein blanc et elle ne la remonta pas. Toute à sa rage.
— Si elle te voit dans cette tenue, remarqua doucement Jorge, elle va se dire qu’elle n’a pas tort.
Ivre de rage, la fille se leva, abandonnant totalement la serviette, et traversa le living, entièrement nue, se heurtant presque à la bonne. Cette dernière marmonna distinctement une injure et fit un signe de croix.
La fille cracha comme un chat en colère. Cinq minutes plus tard, elle fit claquer la porte à faire s’écrouler la maison. Malko soupira.
— Je crois que c’est la fin d’un beau roman d’amour…
Toute mielleuse, la bonne vint lui demander ce qu’il désirait boire. Jorge rit de bon cœur et se tourna vers Malko.
— Je suppose que vous n’êtes pas venu déranger ma vie…, sentimentale sans un motif sérieux.
Mi-figue, mi-raisin. Malko lui rendit son sourire, mais ses yeux dorés restèrent froids.
— Il se trouve que vous êtes en ce moment la seule personne en qui j’ai confiance à Santiago, dit-il. Bien que nous nous connaissions à peine. Or j’ai besoin aujourd’hui de quelqu’un en qui j’ai une confiance absolue. Pour une question de vie ou de mort.
Jorge Cortez leva un sourcil étonné.
— On m’avait dit que vous étiez un agent de la C. I. A., remarqua-t-il. Vous avez pourtant de nombreux amis en ville. En dépit du petit incident qui vous a opposé à la D. I. N. A. John Villavera n’est pas sans lien avec les gens qui vous emploient.
— C’est exact, reconnut Malko. Mais cela ne change rien à mon problème.
— Je vous écoute, dit Jorge Cortez, sans insister.
— Je ne vous demanderai rien de dangereux, expliqua Malko. Simplement de prévenir un certain nombre de personnes si je ne vous ai pas donné signe de vie à un moment donné. Si vous gardez le secret absolu sur cet accord, vous ne courez aucun risque.
— Très bien, dit le diplomate. Vous avez ma parole.