Malko observa les traits brusquement tendus de la jeune femme et dit lentement :
— Je suis venu au Chili pour essayer de sauver un ami de Chalo, Carlos Geranios. Je crains qu’on ait voulu m’en empêcher. En tuant Chalo. Je ne sais pas encore pourquoi.
Tania demeura silencieuse, jouant distraitement avec son verre, le regard totalement impénétrable. Puis elle demanda d’une voix froide, contrastant avec l’émotion qu’elle avait montrée jusqu’alors :
— Je ne comprends pas ce que vous dites. Chalo n’a pas été assassiné, il s’est suicidé. Je l’ai vu. Et je ne sais pas pourquoi vous me mêlez à tout cela. C’est extrêmement déplaisant.
Son indignation était véhémente, mais manquait totalement de sincérité. Malko ne se laissa pas démonter.
— Chalo devait me présenter à quelqu’un qui sait où se trouve un certain Carlos Geranios, dit-il. J’ai toutes les raisons de croire que c’était vous.
Tania se leva, comme prête à le mettre dehors.
— Qui êtes-vous ? Pourquoi cherchez-vous la personne dont vous avez dit le nom ?
De nouveau, il eut l’impression d’avoir à faire à une femme de tête parfaitement maîtresse d’elle-même. Il décida de dire la vérité. C’était encore la meilleure solution.
— Je suis un agent de la Central Intelligence Agency, avoua-t-il. On m’a demandé de faire sortir du pays Geranios qui a rendu de grands services au gouvernement américain durant la grève des camionneurs. Il paraît que la D. I. N. A. le recherche, qu’il est en danger de mort. Et que vous êtes une des seules personnes capables de me mener à lui… C’est pour cela que je suis ici. Puisque Chalo est mort.
Il se tut. Tania l’observait avec une intensité incroyable sans dire un mot. Une lueur dans le regard qui lui parut être un mélange de haine et d’incrédulité. De nouveau sa poitrine se soulevait de façon désordonnée. Comme si elle avait du mal à se maîtriser. Il eut l’intuition fulgurante qu’elle allait parler, lui apprendre quelque chose, se dégeler. Mais elle dit seulement d’une voix égale :
— Je crois que vous faite complètement fausse route. Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Je ne connais même pas le nom de Geranios. Malko insista ;
— Écoutez, je ne vous mens pas. Le chef de poste de la C. I. A. à Santiago m’a demandé de faire l’impossible pour faire sortir Geranios du pays. Afin qu’il échappe à la D. I. N. A.
Elle secoua la tête.
— Je suis désolée. Je ne suis pas au courant de tout cela. Maintenant, j’ai des courses à faire.
C’était une façon polie de le mettre à la porte. Il y eut tout à coup un coup de sonnette. Tania frémit comme si le courant électrique l’avait traversée. De nouveau, la peur affleura son visage. Elle eut un bref coup d’œil sur Malko, se reprit et dit :
— Excusez-moi.
Elle sortit du salon, refermant soigneusement la porte derrière elle. Malko attendit. Pas plus de cinq minutes. Elle revint, le visage impénétrable.
— Je dois aller en ville, dit-elle. Vous êtes en voiture ?
— Certainement, dit Malko. Je peux vous déposer où vous voulez.
Elle inclina la tête et le précéda dans le petit hall puis le fit sortir le premier. La calle Carrera était toujours aussi calme. Tania regarda autour d’elle comme si elle s’attendait à quelque chose puis s’installa dans la Datsun.
— Où allez-vous ? demanda Malko.
— Vers Providencia.
Ils roulèrent à travers les allées calmes de Vitacura sans dire un mot. En arrivant sur Providencia, Tania demanda soudain :
— Je voudrais donner un coup de fil. Là, à la brasserie munichoise. Vous m’attendez une seconde ?
Elle paraissait beaucoup plus détendue. Comme si Malko était redevenu un être inoffensif. Il attendit très peu de temps. Lorsqu’elle revint s’asseoir, à son expression, il comprit immédiatement qu’il y avait du nouveau. Elle se tourna vers lui, avec un regard qui le transperça.
— Vous voulez vraiment aider Carlos Geranios ?
— Bien sûr, fit Malko. Surpris de ce revirement.
— À qui avez-vous dit que vous veniez me voir ?
— À personne, assura-t-il.
Oliveira ne comptait pas. Maintenant, les battements de son cœur s’étaient accélérés.
— Vous…
Elle l’interrompit d’une voix pressante.
— Il faut me pardonner pour tout à l’heure… Mais nous sommes obligés d’être très prudents. Je voulais vérifier quelque chose. Je ne pouvais pas le faire de chez moi. La D. I. N. A. écoute toutes les communications.
Le bruit de la circulation dans Providencia étouffait leur conversation.
— Et alors ? demanda Malko, essayant de ne pas montrer son excitation.
— Vous allez faire ce que je vous dit, ordonna Tania. Remontez jusqu’à Amerigo Vespucci. Vous prendrez à gauche, comme pour aller vers Vitacura. Ensuite, vous prendrez Presidente Kennedy, vers la sortie de la ville.
Elle avait tout débité d’un trait. Malko fit demi-tour, suivit ponctuellement l’itinéraire indiqué. Ils passèrent près d’un poste de carabinieros ou se trouvait la carcasse rouillée d’une Fiat 600 criblée de balles. La nuit, il valait mieux stopper à la première sommation… Tania ne disait plus rien.
L’avenue Présidente Kennedy était une sorte d’autoroute qui filait vers le nord-ouest, au milieu d’un désert de pierraille, bordée de quelques « poblaciones ». Des feux de bois brûlaient devant des baraques en bois. Cela sentait la misère et la peur.
— Tournez à droite, ordonna soudain Tania.
Une sorte de piste filait perpendiculairement à l’avenue Presidente Kennedy. Malko s’y engagea. Le terrain était plat comme la main. On ne pouvait les suivre sans se faire immanquablement repérer. Plusieurs fois, Tania se retourna mais aucun véhicule n’était derrière eux. Un kilomètre plus loin, ils retrouvèrent le haut du quartier de Vitacura. Tania guidait Malko à travers un dédale de petites rues calmes et élégantes. Ils descendaient vers le centre de la ville et la circulation était de plus en plus dense.
Arrivés à l’avenue Santa-Rosa, une des grandes artères nord-sud, Tania ordonna à Malko :
— Suivez tout droit. C’est très loin, dans le quartier San Miguel.
La circulation devint démentielle, avec des dizaines de chocs. Ils étaient sortis depuis longtemps des quartiers élégants. Ce n’étaient plus que des entrepôts, des usines, des petites maisons. Malko demanda :
— Où allons-nous ?
— Vous verrez, dit sèchement Tania. Vous voulez retrouver Carlos Geranios, n’est-ce pas ?
Il n’insista pas, mettant son agacement sur le compte de la tension nerveuse. Comme si elle sentait qu’elle avait été trop loin, elle se détendit, croisant les jambes, laissant une longue cuisse fuselée apparaître dans l’échancrure de sa jupe.
— Nous allons bientôt arriver, annonça-t-elle.
Ils atteignaient la limite sud de la ville. Le quartier San Miguel. Il réalisa que Tania ne lui avait même pas demandé son nom. L’avenue Santo Rosa se rétrécit brusquement et ils durent patienter près de vingt minutes dans les fumées du gas-oil d’autobus en loques.
— À gauche, ordonna soudain Tania.
Quittant l’artère animée, ils s’engagèrent dans une rue beaucoup plus calme, est-ouest, bordée de petites maisons sans grâce, avec quelques boutiques. Ils passèrent devant une caserne gardée par des soldats. Tout à coup, Malko se rendit compte que Tania le faisait tourner en rond. Cela faisait quatre fois qu’ils passaient devant la même « Viñera » verte au coin d’une petite rue. Il déchiffra le nom de la rue calle Santa Fé.
— Pourquoi tournons-nous ? demanda-t-il.
Tania fronça les sourcils.
— Faites ce que je vous dis. Sinon, je ne vous conduirai pas où vous voulez aller.
Malko se le tint pour dit. Il serait toujours temps de discuter avec Carlos Geranios. Enfin, Tania indiqua une maison blanche sans étage, encadrée de deux portails métalliques.
— Arrêtez-vous là.
Malko obéit.
— Coupez le moteur.
Tania tendit le bras vers la porte de bois. Les fenêtres étaient fermées, protégées par des barreaux peints.
— C’est ici.
Il regarda la petite maison blanche qui semblait inhabitée.
— Vous venez ?
Elle secoua la tête.
— Non.
— Mais comment allez-vous revenir ?
— Je prendrai l’autobus. Ne vous tracassez pas…
— Geranios est ici ? demanda-t-il.
— Oui. On vous attend.
Malko comprit qu’il n’en tirerait rien de plus. Il descendit, alla jusqu’à la porte et appuya sur le bouton de la sonnette. En se retournant, il aperçut Tania qui s’éloignait en marchant d’un pas rapide.
La porte s’ouvrit dans son dos. Il se retourna, aperçut le visage mat d’une très jolie fille brune au type hispanique prononcé vêtue d’un chemisier blanc et d’un pantalon jaune. Curieusement, elle portait des faux cils longs comme des balayettes. Elle s’effaça pour laisser entrer Malko, sans prononcer un mot.
Il fit un pas en avant, eut le temps d’apercevoir une silhouette collée au mur. Un choc terrifiant lui donna l’impression que son crâne éclatait.
Ses jambes se dérobèrent sous lui et la porte claqua dans son dos.
Tania descendit du taxi et son cœur s’arrêta de battre brutalement. Ils étaient là. Quatre hommes dans une 404 sans numéro arrêtée juste en face de chez elle. Elle hésita, faillit dire au taxi de repartir, mais c’était idiot. Ils la rattraperaient facilement. Depuis la mort de Chalo, elle s’attendait à cela à chaque seconde… Elle paya et s’avança vers sa maison comme si elle ne voyait rien. Chaque minute gagnée était une victoire. Elle savait ce qui l’attendait. Mais, Dieu merci, elle n’aurait pas besoin de résister longtemps…
Une des portières de la 404 s’ouvrit sur un homme tout petit coiffé d’un chapeau blanc, qui vint vers elle avec un mauvais sourire. Il souleva son couvre-chef avec une politesse exagérée.
— Señora Tania Popescu ?
Comme s’il ne le savait pas.
— C’est moi, dit Tania.
— Nous voudrions vous poser quelques questions. Si vous voulez venir avec nous…
Elle n’essaya même pas de discuter. La rue s’était vidée. Il fallait qu’ils soient bien pressés pour ne pas attendre le couvre-feu. Avec des gestes d’automate, elle monta à l’arrière de la 404. Entre les deux policiers qui sentaient la sueur et le tabac. La voiture se mit à rouler doucement vers le centre de la ville. Personne ne parlait. Déjà, les passants, la vie extérieure paraissaient irréels à Tania. La voiture descendit Alameda, suivant sagement les embouteillages, puis passa devant une vieille église dans une petite rue qui tournait et s’arrêta devant une sorte d’hôtel particulier décrépis aux volets clos. Galamment, le policier au chapeau aida Tania à sortir de la voiture en souriant. Déjà, elle était glacée d’horreur. Après le couloir, il y eut une pièce pleine d’hommes qui la regardèrent avidement. Ils étaient en bras de chemise, beaucoup avaient des armes à la ceinture, ils plaisantaient… Le policier au chapeau blanc fit signe à Tania de s’asseoir sur une chaise.
— Il y en a seulement pour quelques minutes, dit-il. Nous voudrions savoir où se trouve quelqu’un que vous connaissez bien.
— Qui ? demanda Tania d’une voix blanche.
— Carlos Geranios.
Intérieurement, elle se recroquevilla.
Tout à coup, le policier se rua sur elle en hurlant :
— Tu vas répondre, salope !
Tout se déchaîna d’un coup : on l’attrapa, on la palpa, on la déshabilla. Elle hurlait comme une bête prise d’une panique viscérale. Elle avait eu beau se préparer psychologiquement, elle n’aurait jamais pensé que ce serait ainsi. Les gifles, les coups pleuvaient. Chacun semblait vouloir arracher un morceau de ses vêtements. Elle tomba par terre, on la traîna par les cheveux dans une autre pièce. On la piétina. Puis ils l’installèrent sur une table médicale, les bras entravés par des courroies, les jambes ouvertes. Sous une lumière aveuglante.
Le premier, le policier au chapeau blanc, ôta sa veste, se détacha du groupe, la prit aux hanches et la viola posément, sans se presser. Tous les autres se succédèrent avec des lazzis, des insultes. Le ventre fouillé, déchiré, Tania aurait voulu hurler, mais elle ne pouvait pas. Aucun son n’arrivait à sortir de sa bouche, les cris restaient en elle. Elle se mit à vomir, on la frappa, on lui jeta un seau d’eau froide. Enfin, on la ramena dans la pièce voisine. Sur la chaise, le policier au chapeau blanc se planta en face d’elle.
— C’était seulement pour te donner une idée de ce qui t’attend si tu ne nous dis pas où est ce cochon de Geranios ? fit-il. Maintenant, on va s’occuper sérieusement de toi !
Tania ferma les yeux. Elle n’avait plus sa montre. Elle se dit qu’il fallait qu’elle tienne encore une heure au moins. Pour avoir une marge de sécurité. Deux, si possible.
— Je ne sais pas, fit-elle.
— Garce ! hurla le policier au chapeau blanc.
Il se rua sur elle, les poings en avant.