Rien d’équivalent à Pinuche pour apprivoiser bêtes et gens. A son approche et à sa voix coulante, les chiens féroces cessent d’écumer, les ivrognes batailleurs de menacer et les vieilles dames russes de rugissifier.
Il est sédatif par navrement. Son être en digue-digue, falot, pâlot, décalotté, calottineur, indiciblement à point, réduit les rebelles, assouplit les humeurs, hale les égarés jusqu’aux rives cocoteresses de la soumission.
Aussi, sont-ce deux vieux amis que je retrouve chez Mme Pistdesky, dans les vapeurs voluteuses d’un samovar. Je ne trouble pas leur tête-à-tête et retourne à la baie, attendant l’apparition merveilleuse du très célèbre Nostrabérus, alcoolique et prophète. Qu’or donc, à l’heure où blanchit la campagne, je découvre que des rayonnages courent sous le vitrage, supportant de l’hétéroclite à la puissance mille : vieux tubes de peinture, livres, bibelots, objets inutiles, et le reste. Parmi quoi, une lunette d’approche, très ancienne, marine je gagerais, en cuivre, avec des moletages compliqués. Elle repose dans un écrin de bois blond ouvragé, garni de velours grenat. Je take la lunette et la braque en direction de l’hôtel, cadrant la fenêtre du 19 aux motifs grattés. A travers un chrysanthème découpé, j’ai une vue impec sur le plumard. Un nouveau couple est, si tu me passeras l’expression, comme dit le cher Gros : à pied d’œuvre. Quelle œuvre ! Et quel pied ! Les partenaires composent le signe du cancer, chacun dégustant le point de rencontre de l’autre. C’est féerique. La lunette, toute vétuste qu’elle soit, grossit splendidement. On croit y être. En mieux, même, car les protagonistes sont plus grands que nature. La dame est une quadrimoteurgénaire, forte, grumeleuse, vergetée (fluctuat nec vergeture), aux cheveux abondants et frisés, à la couperose presque rouge. Ses mamelles balaient le ventre de son camarade de dégustation ; et elle s’active vigoureusement, pas feignante, énergique, lui clapotant le zigomar d’une bonne cadence, comme une clarinettiste soucieuse de velouter l’embout de son instrument. Vas-y, Gustine ! Ça c’est de la pure bruyère signée Saint-Claude ! Bravo pour la technique, respiration uniquement nasale ! Et tandis, le gonzier que je ne peux voir car son visage de séducteur est coiffé par l’entre-deux de médème, cramponné à ses miches, paraît bouffer un potiron. Les choses en sont telles quand la dadame interrompt de faire oui oui oui oui oui de la tête. Elle désapprivoise le bigoudi fantasque du bonhomme (un outil sans grandes espérances) pour branler le chef. J’en déduis que mon solide camarade est en train de frapper à la porte. La dame cesse de faire de l’ombre sur la figure de son cosaque, et le désenjambe. L’ahuri, un quidam dans toute la splendeur de son anonymat, dresse sa tête inintéressante, brillante comme une cage à escargots. Il crie : « Qu’est-ce que c’est ? » ; je le lis sur ses lèvres en forme de loches. Tu me croirais au ciné muet. C’est moi qui intercale les cartons de dialogue.
Une voix grasseyante derrière la lourde :
— Police, ouvrez, j’vous prille !
La dame, affolée, car elle était en train de commettre un superbe péché d’adultère de catégorie « A », et son mari est conseiller général de brigade, tu te rends compte d’un scandale si la chose est ébruitée menu ! Merde, où faut-il aller baiser, si les Studios Fleuris deviennent un piège à flics ! Une maison de ce standinge, dans un quartier huppé !
« La police ! » chuchote-t-elle, tout en s’exclamant.
« Faisez vite ! ordonne la voix externe ; on n’a pas l’temps d’s’faire cuire un’ soupe aux choux !
« Oui, oui ! » répond le taste-chatte, inquiet de ce qui va suivre lui aussi.
Il passe son pantalon sans son slip, son veston sans sa chemise, ses souliers sans ses chaussettes et va déboucler, cependant que sa folle conquête disparaît sous les draps de travail du 19.
Béru se présente, toujours bandé. Il produit sa brème si endommagée qu’on dirait qu’il a marché dix kilomètres avec elle collée au talon par une merde de mauvais aloi. L’autre, interlocuté, le laisse agir. Béru se rend à la fenêtre et regarde tous azimuts, espérant m’apercevoir. Je fais coulisser l’un des panneaux vitrés ! Il m’avise. Ohé ! du bateau ! Grand geste. Il gueule :
— Ça boume, Mec ?
Derrière lui, le couple est de plus en plus époustouflé. La dame vergetée refait surface. Elle a sorti sa bouille de sous les draps, puis un bras, puis une épaule, enfin un nichemar grand comme un sac à provisions quand tu reviens des pommes de terre en solde à Monoprix-Uniprix.
— Qu’est-ce y faut qu’j’fasse ? hurle le Gros par-dessus la rue.
— Rien ! Ça va. Reviens !
Il vrille sa tempe couverte de bandelettes pour me signifier en quelle estime il me tient. Referme la fenêtre. Je rebraque ma lunette. Le Gros parlemente avec le client qu’il a retiré de la bouche à la dame frisée. Il a les mains aux hanches, façon maquignon, ce qui est la marque suprême de sa péremptoirité.
Ce qu’il déballe à son interlocuteur doit être bien senti, car le gars penaude. Il présente ses fafs à Béru. Béru hoche sa tête momifiée. La situation se complique pour le bouffeur de mistigris (les chats puissants et doux, orgueil de la maison) car il ramasse ses hardes encore vracantes : chemise, chaussettes, cravate, slip slip slip hurra !
Et s’en va ! Son baluchon sous le bras.
Que lui a dit Béru ?
A suivre.
Sa Majesté va mettre la targette. Puis revient au lit où la dame attend la suite.
Il la lui montre !
Elle s’exclame d’admiration.
La vie continue.
— Gentille madame, fais-je à la vioque, je vais vous emprunter cette lunette pour un moment, quelqu’un vous la rapportera, n’ayez crainte : j’en prendrai le plus grand soin.
Elle hausse les épaules.
— Vous avez manièrrrres très perrrrsonnelles ! fait-elle.
— Je vais enfin prendre congé de vous, toutefois, vous seriez bonne de me fournir les coordonnées de votre locataire, ce M. Tadlartich, de Londres, fils de votre grande amie.
— Je n’ai pas à donner adrrrrresse de mes amis ! rindigne la vieille Russe blanchâtre.
— Eh bien, je la chercherai sur le Bottin, casse la tienne !
Je m’incline.
— Mes respects, madame !
Elle s’abstient de répondre à ma civilité, par contre, elle accepte, sans réclamer de dommages et intérêts, le baisemain aux brins de tabac que lui vote Pinuche.
Les mondains, entre eux, ça se comprend.
L’ogresse-concierge est sur le pas de sa porte (bien qu’elle soit digne des loges) et surveille notre en-va.
— Quelqu’un a-t-il quitté l’immeuble depuis que je suis remonté ? m’informé-je.
— Mlle Lamouille, le professeur de piano du premier, et le petit Turbémas est rentré, il était allé au pain. Sinon, il n’y a pas eu d’allées et venues.
— On peut connaître votre prénom ? chuchoté-je en approchant mon minois de son odeur d’ail.
— Georgette, prépâme-t-elle.
— Délicieux. Georgette, c’est capital : si vous revoyez les gens à la Cadillac, soyez assez gentille pour téléphoner à ce numéro ; je peux compter sur votre esprit civique ?
— A fond, me répond-elle gravement, depuis que la Gauche est passée, ce serait malheureux ! Maintenant, on sait pour quelle maison on voyage.
Elle m’attire dans un recoin ombreux et demande :
— Je peux vous poser une question, monsieur le commissaire ?
— Je suis prêt à l’entendre.
— Etant donné votre fonction élevée, vous devez savoir les choses, non ?
— Certaines en tout cas, conviens-je modestement, par exemple comment on fait les enfants.
— Est-ce que vous vous rappelez quand Mitterrand a pris ses fonctions à l’Elysée ?
— Comme si c’était d’hier.
— Il a eu un entretien avec Giscard, n’est-ce pas ? Paraîtrait que l’ancien président devait donner au nouveau le numéro de la bombe atomique.
— Exact.
— L’entrevue devait durer vingt minutes, en réalité elle a duré plus d’une heure. Vous pourriez me confier ce qu’ils se sont dit pendant le laps de temps supplémentaire ? Ça resterait entre nous, naturellement.
— Avec plaisir, chère Georgette. Voilà l’affaire : Giscard voulait se faire rembourser le mazout qu’il avait fait rentrer le mois précédent, croyant être réélu, mais Mitterrand n’a pas marché, car, prévoyant une crise du pétrole, il entendait faire changer les chaudières à fuel de l’Elysée contre des chaudières à charbon, d’où une discussion à n’en plus finir.
— Je me doutais d’un truc de ce genre, m’assure la concierge, comblée.
Ayant satisfait sa curiosité, je chuchote quelques bribes de phrases au Débris, lequel opine, et je m’en vais attendre Béru devant la porte des Studios Fleuris.