2 À LA

On l’entend éructer depuis l’entrée de l’Hôtel-Dieu, miss Fortuna. Des choses peu décentes, même en tenant compte de la libération des mœurs, et d’autant moins correctes qu’elles s’adressent à des religieuses.

Lorsque je pénètre dans la grande salle sardineuse où s’alignent les plumards peuplés d’une humanité en confiture, la houri traite les infirmières de « mal branlées » et leur conseille d’aller pomper des bites dans le quartier masculin, manière de se faire un palais et une modulation de fréquentation dans les labiales.

Ma venue ardente et un tantisoit odorante (j’use d’un pré-shave délicat) lui clôt le bec.

— Vous menez un bien grand tapage, mademoiselle Gargazotti, lui dis-je plutôt sévèrement, en déposant vingt centimètres carrés de cul sur le bord de son lit plus étroit que sa chatte.

— Vous êtes toubib, vous aussi ?

— Nein, ma jolie : polizei !

— Tiens, v’là autre chose ! Et en quel honneur, siouplaît ? J’ai commis un délit ?

— Contre la raison, oui.

— Parce que j’ai eu une vision ?

— Il n’est pas fréquent que des gens décrivent des faits qui se déroulent à sept cents kilomètres d’eux.

— J’y peux quelque chose ?

— C’est ce que je voudrais savoir.

Au lieu d’aller plus avant dans la converse, la voilà qui redémarre ses imprécations, car une bonne frangine prétend lui administrer une piquouze calmante. Fortuna regimbe à plein régime, comme quoi c’est pas dans un pieu d’hosto qu’elle s’explique ordinairement et qu’elle gagne son bœuf et celui de Riton l’Ardéchois en d’autres hôtels que le Dieu, et merde on ne va pas la traiter comme une sinoquée parce que son sub a enregistré des onces qui ne lui étaient pas destinées. Même au seizième siècle, on n’a pas fait chier Nostradamus pour avoir écrit ses centuries astrologiques. Elle a d’autres clilles à éponger, en outre son filateur de Roubaix qui doit déjà l’attendre au café Mozart, un gonzier généreux à ne plus en pouvoir, capable d’allonger un talbin par coup de langue, ma mère, et je vous plains de pas pouvoir comprendre !

Je fais signe à la bienveillante dame de s’évacuer avec sa seringue. Elle va pour insister, mais je lui adresse un mimi mouillé, du bout des doigts ; et alors, bon, très bien, elle s’évacue en récitant un Pater de foi.

Mon attitude plaît à la pute enchantée. Le sourire revient sur son pauvre visage dépeinturluré et tourmenté, comme écrirait M. Maurice Schumann qui possède un joli brin de plume à son bicorne : « le soleil après l’orage ».

— Bien, fais-je, on va essayer d’y voir clair dans ce circus. Vous croyez au surnaturel, vous, Fortuna ?

— Je suis italienne, se justifie-t-elle.

— Et je vous en fais compliment, poursuis-je. Néanmoins bien que bonne cliente pour les miracles religieux, vous tolérez moins bien, je gage, les miracles laïques dans le genre de celui dont vous fûtes l’objet tout à l’heure ?

Elle admet.

— Ce qu’il y a d’effarant dans cette aventure, c’est que les faits que vous décriviez se sont bel et bien produits au moment où vous les décriviez ! Un commando composé de trois hommes…

— Quatre, rectifie calmement Fortuna.

— Quatre, si vous voulez.

— Je n’ai pas à le vouloir, ils étaient quatre : un Jaune et trois mecs au teint foncé. Ils étaient en bras de chemise et portaient des sacoches de sport Adidas. Chacun a ouvert la sienne pour y prendre le flingue qu’elle contenait : une mitraillette, trois pistolets mitrailleurs. Ils se sont placés de dos, comme les « quatre sans culs », la fontaine aux éléphants de Chambéry, et ils se sont mis à tirer sur la foule. Justement, un train venait d’arriver et la gare était pleine de monde. Ils ont vidé soigneusement leurs chargeurs, ensuite, sans se presser, ils ont remis les armes dans les sacs de sport et sont partis à travers la confusion. J’ai cessé de les voir au moment où ils débouchaient sur les voies.

Ce dernier détail me frappe. Selon les renseignements que j’ai pris avant de venir, les terroristes, en effet, sont partis par les voies. Les premiers témoins prétendent qu’ils étaient trois, contrairement à l’affirmation de Fortuna. Mais déjà, je suis à ce point convaincu de sa bonne foi que je te parie une tabatière contre un commissaire-priseur qu’il sera établi postérieurement que le commando comportait quatre membres.

La pute se voile les yeux.

— Ç’a été affreux, dit-elle. Toute ma vie je reverrai cette petite fille tenant une grosse poupée qui a été fauchée la première. Le sang jaillissait de partout.

Elle se met à pleurer, doucement.

Moi, compatissant, de prendre sa main branleuse aux ongles carmin.

— Ecoutez, petite, il faut qu’on essaie de comprendre. On ne va pas se laisser baiser par un prodige comme n’importe quel péquenot moyenâgeux ! Tout a une explication rationnelle, ici-bas.

— Et pourtant ! objecte-t-elle.

Bien sûr : pourtant ! C’est vrai : pourtant ! Pourtant les faits sont là ! Elle épongeait M. Félicien ; travaillant du prose en vraie gagneuse dotée d’une belle probité professionnelle. Et soudain, un coup de main sanglant s’opérant à Cannes lui est restitué, là, sur le lit de la chambre 19 des Studios Fleuris. Elle évitait le souffle chargé d’ail de M. Félicien, en pensant qu’il lui faudrait, entre deux clilles, aller acheter des collants rue de Passy, les siens filant comme des étoiles au ciel d’été. Elle y allait du fion, la vaillante, jetant un petit soupir compatissant au septuagénaire, histoire de le soutenir dans ses prestations.

Et c’est les cris. Le brouhaha. Des mots saisis dans le tumulte. Et puis la vision… Cette gare, ces gens, ce commando. La jolie petite fille assassinée, avec sa poupée pleine de sang… Les rafales… Des gens qui s’abattent, d’autres qui s’enfuient. Et M. Féloche, en pleine déculade, hébété, chassé d’elle… L’Apocalypse !

— Avez-vous déjà eu des visions de ce genre, Fortuna ?

— Jamais ! répond-elle spontanément.

— Vous est-il arrivé, de lire récemment, un récit évoquant ce genre de faits ?

— Comme tout le monde. Et encore, les journaux, c’est pas mon fort…

— Auriez-vous surpris, dans un bistrot ou ailleurs, quelque conversation qui aurait fait allusion à cet attentat ?

Elle sourcille.

— Ecoutez, mon vieux, je ne suis pas fan des poulets, mais j’aurais pas hésité à aller bouffer à la Grande Gamelle si j’avais eu vent d’une chose aussi atroce. Mitrailler des petites filles, faut pas se dire un homme !

— Aucune explication ne vous semble envisageable ?

— Pas la moindre.

— Vous n’avez jamais constaté chez vous des dons de médium ? Vous n’êtes pas d’un esprit réceptif ? Par exemple, la transmission de pensée…

— Vous cassez pas, flic. Je suis miss Tout-le-Monde. Une pute et rien de plus. Rien de moins non plus, d’ailleurs. J’ai un mec, pas du genre terrible. On s’entend bien : on est mariés pour de vrai. Il n’aime pas le boulot, alors je me suis mise au labeur. Je m’explique gentiment, dans un quartier huppé, j’ai une clientèle d’habitués. Le soir, je rentre faire la popote. Mon petit garçon est dans une institution religieuse, aux vacances, on l’emmène en Espagne, sur la Costa Brava. On passe Noël en famille chez mes parents. Du père peinard, quoi. Si je travaillais dans un burlingue au lieu de prendre des queues, on pourrait nous citer en exemple. La jolie famille française. J’ai même voté à droite, aux dernières élections.

Elle hoche la tête, ce qui n’est pas fastoche lorsqu’on occupe une position horizontale, mais, elle, l’horizontale, elle a appris à composer avec.

— Et vous, beau poulet, vous avez une explication à me donner ?

— Non, admets-je. La seule chose que je puisse vous affirmer, c’est qu’il y en a une et que j’espère bien la découvrir. Je suis un champion des « Jeux de l’Eté » dans les hebdos. Bon, levez-vous, on va aller écluser un remontant, vous n’avez effectivement rien à fiche dans ce lit d’hôpital.

Fortuna me décoche une mimique reconnaissante.

— Un flic de rêve ! dit-elle ; ça existerait donc ?

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