La loupiote verte s’allume, signe que je peux entrer dans le saint des saints, voire le sain dessein, ou encore dans le sein dessin, tu t’arranges avec, je fournis la matière première, mais l’assemblage n’est pas exécuté dans nos ateliers.
Je me présente donc dans le burlingue du Vieux et stoppe d’emblée, impressionné par le spectacle qui m’y attend. Le décor s’est modifié considérablement. Foin des meubles lourds et pompeux, style Empire et Troisième République. Foin des tableaux crémeux, vernissés, montrant des Dianes lutinées par des faunes en des forêts profondes ou des goélettes éperdues aux prises avec des tempêtes en clair-obscur (cette sombre clarté qui tombe des étoiles…). Foin des lourdes draperies à monstrueux pompons. Oui : foin, foin et, refoin ! A la place : du mobilier de bois clair acheté dans un magasin à grande surface, des sièges emboutis dans le polyester (sois polie, Esther), aux murs des posters que ça représente des hommes au labeur : mineurs, soudeurs à l’arc, marins halant des filets, conducteurs de trains, paysan sur son tracteur. Les tentures ont cédé leurs tringles à de modestes rideaux bonne femme, l’on a ôté les tapis persans pour revêtir le plancher de truc machin inepte en chlorure de vinyle de mes chères couilles. Et tout à avenant, tout à lavement ! Mais il y a pire, il y a plus, il y a mieux. Le Dabe ! Le Vieux ! Achille ! Tu le verrais ! En jean, polo jaune canari, blouson de cuir, avec une gapette audiardienne sur l’angle du bureau ! L’air d’un archiduc autrichien déguisé en déménageur ! Pas rasé de très près, sans décoration. Un sandwich aux oignons-harengs plus communément appelé casse-croûte de voyou, attendant le bon vouloir de son appétit sur une assiette de carton, en compagnie d’un verre de jaja.
Plusieurs mois que je n’étais venu céans ! Quel changement !
Je n’en finis pas de regarder et, partant, de découvrir. Mille détails me sautent, mille surprises en découlent. Je bée, je branle la tête (n’osant le faire du chef, comme je me repais à dire, mutin au point que tu sais, et qui est le point de non-retour).
— Eh bien ! avancez, p’tit gars ! me lance familièrement le dirlo en prenant la voix de Mme la comtesse from Paris lisant tout haut du San-Antonio à son thé du vendredi.
J’avance.
Il me serre la louche comme s’il remplissait un seau d’eau à la pompe du village.
— Posez-le là, garçon ! enchaîne le Transformé en me montrant un siège faussement Knoll, en fausse matière plastique.
C’est un derrière abasourdi qui s’insère entre les volutes dudit.
— Si je m’attendais à un pareil changement ! coassé-je.
Pépère s’étonne avec de la sincérité plein les châsses.
— Quoi, changement ? On va de l’avant, mon grand, simplement. Cette putain de boutique avait grand besoin d’être rafraîchie, j’ai commencé par le commencement, c’est-à-dire mon bureau, le reste suivra. Merde, sous l’ancien régime, on se serait cru à la cour d’Angleterre.
Il me montre le portrait officiel de M. Mitterrand, président de la République française, fixé au mur, à la place d’honneur, avec un petit spot dans la poire pour faire plus gai.
— Il était temps qu’il arrive pour aérer l’administration, ce cher grand homme !
Les bras m’en choient. Tiens, ramasse !
Achille, ce vieux réac, cet admirateur inconditionnel (croyais-je) du précédent locataire de l’Elysée, Achille, le superbe, l’homme à la Rolls de 1921, hôtel particulier, grand-croix, reçu à l’archevêché, au Jockey clube, chez le grand vizir de l’Orient-Express de la loge maçonnique, Achille le père noble des grands raouts parisiens distributeur des prix de Bouffémont (ou Bouffénotre), Achille le mondain, l’hyper-racé, le souverain poncif, Achille l’intraitable, Môssieur le Directeur ! Achille, là, socialo comme tout le monde, lèche-bottant à tout-va ! Cramponné à son poste telle la vigie au mât de son barlu naufrageant ; exégète des nouveaux dieux. Sincère, éperdu, content !
— Je n’arrête pas de le contempler, avoue-t-il. Un tel visage, énergique, loyal ! Et ces yeux ! Vous avez remarqué ces yeux, p’tit gars ? Là, oui, ça vous regarde au fond de la France ! J’en ai des picotements à l’anus. Cette énergie… tranquille ! Tiens, je cherchais le mot : tranquille ! Toute la sérénité du monde ! Mâchoires indomptables ! C’est autre chose, hein ? On sent où l’on va. En tout cas, on sent qu’on y va. L’autre, le grand badin, là, comment s’appelait-il, déjà ? C’était fragile : Murano ! Verre filé sans laisser d’adresse ! Il chuintait ! Ce qu’il pouvait m’agacer avec ses claquements de langue ! On aurait dit qu’après chaque phrase il débouchait une bouteille de Mouton-Rothschild. Lui, non ! Incisif ! Et alors pas d’hypocrisie, hein ? Vraiment chauve, avec lui, on ne ramène pas les égarés sur le dessus afin de les coller à la seccotine. Et sa manière de passer les troupes en revue, dites. Le dégingandé traînait ses grandes pompes en grande pompe. Le nouveau, pas de ça, Lisette. Il passe comme s’il cherchait le rayon des moulinets à la Samaritaine. On sent que ce décorum, ce gnagna militaire lui cassent les testicules, qu’il a d’autres étendards à fouetter.
Le Vieux vient à moi, pose sa dextre sur mon épaule.
— Tonio, mon bout d’homme, je veux un changement de style dans la taule. Le premier qui me flanque du « monsieur le directeur » aura mon pied aux miches. Dorénavant, je m’appelle Achille. C’est vu, compris, admis ? Bon. Cela dit, que devenez-vous à l’agence ? A propos, on va la supprimer : compression des frais. Et puis cela faisait police parallèle, un côté S.A.C. à main plutôt déplaisant. Vous réintégrez le bercail, vous et vos potes. Dès le mois prochain. La secrétaire ? On en fera une contractuelle. Elle est comment, jolie ? Très jolie ?
« C’est juste, je me rappelle l’avoir aperçue un jour. Ravissante fille en effet. Soit, je la reconvertirai dans mon service comme dactylo. Elle sait tricoter ? Elle suce bien ? Impec ! C’est fait. Dites-moi, Antonio, vous êtes affilié au Parti ? Pas encore ? Soyez tranquille, je vous parrainerai ; cela dit, quel bon vent vous amène ? »
En m’écoutant, Pépère a retrouvé sa noblesse gourmée de l’ancien régime. Il est grave, attentif, avec un air de morosité qui se veut tout de même polie. Il contemple ses mains aux ongles toujours manucurés, réprime des soupirs, caresse parfois sa calvitie de première classe et condescend à m’accorder un bout de regard furtif, comme s’il tenait à s’assurer que je ne m’abandonne pas à quelque crise de delirium.
Ayant dit, tout dit, redit, je déglutis et laisse choir ma glotte afin de lui consentir sa position favorite.
Le Vénérable empare un crayon et dessine un zob sur le buvard rose pâle de son sous-main. Il l’atténue en l’affublant d’une paire de lunettes, puis l’entoure d’un cercle, histoire de le déguiser en visage, obtenant de la sorte une vague caricature d’un Premier ministre européen dont le nom m’échappe.
— Dites donc, mon vieux, vous êtes bon pour vous abonner à Ici-Paris, dix raies thon.
— Les faits sont là ! objecté-je.
— Les faits ! Une pute qui perçoit la radio en subissant son vieux client et qui pique une crise d’hystérie !
La simplicité de son argument me désar, tu sais quoi ? çonne ! Bon Dieu ! c’est bien sûr ! La voilà, l’explication. Il y a eu une première annonce de l’attentat à la radio. Fortuna l’a perçue depuis la chambre, plus ou moins distinctement, et…
Mais j’ai beau foncer dans le cartésianisme du dirluche, quelque chose en moi regimbe. Aurais-je le goût du merveilleux ? Me complaisé-je dans l’irrationnel ? Ma nature poétale et sentimentique se cramponnerait-elle à cette histoire pour vieille-concierge-sans-enfants-dont-le-chat-s’est-fait-écraser-par-le-camion-des-éboueurs ?
Cruel, le Reconverti insiste, persiste, et signe :
— Vous ! Si ardent, si astucieux, encore jeune, plein d’humour, prétendent certains, d’une vulgarité batailleuse, assurent les autres, vous, San-Antonio, commissaire plutôt bien noté et capable parfois de sérieux, voilà que vous venez me les briser avec une histoire à vomir debout ! La chose la plus incroyable de ma carrière, l’ami ! Non qu’une pétasse entende des voix, mais que vous acceptiez l’événement. Voulez-vous mon avis, Sana ? Vous vous êtes sclérosé dans votre putain d’agence ! Bien une idée à vous, ça encore ! Tintin ! Voilà, je cherchais à qui vous me faisiez penser, eh bien c’est à Tintin. Bientôt vous vous déguiserez en Zorro ! Une mythologie de bande dessinée et de héros de littérature policière vous hante. Savez-vous que nous vivons enfin l’ère du progrès social, Antonio ? La chère France tient enfin sa chance, et vous venez nous débiter des conneries pour sous-magazine en délire ! Attention, mon gars, attention tion et tion, c’est que ça ne va plus, ça. Je ne travaille pas avec des cartomanciennes, moi ! Je ne recrute pas mon corps d’élite chez les mages, devins et pythonisses en tout genre, moi ! Je fais dans le concret, moi ! Je m’accommode des médias, mais pas des médiums ! Oh ! que vous m’inquiétez, Sanantonio ! Oh ! qu’il me fait peur, ce grand translucide !
Son bigophone carillonne, et ce n’est plus le suave vibreur « d’avant », mais une sonnerie pour passage à niveau.
Rageant de devoir écourter sa diatribe flétrisseuse, le Vioque décroche d’un mouvement antagoniste.
— Mouais ? Maillard. Moui ?
Maillard est un de mes collègues, un usé, un retraitable qui cent fois sur le métier remet son ouvrage aux lendemains qui chantent, espérant qu’un autre l’aura fait à sa place par inadvertance dans l’intervalle.
— Je vous écoute, lui dit notre bien-aimé directeur.
Mais le ton dément presque l’affirmation. A la voix, on sent bien qu’il ne lui prêtera qu’un bout d’oreille.
L’autre jacte, je reconnais ses intonations d’égout en crue.
Achille éloigne le combiné de sa tempe avec une grimace.
Pendant que Maillard se vide, il continue de me virguler des œillades furibardes. Son courroux reste chaud en son cœur. Il l’alimente de pensées mauvaises, le dorlote comme un enfant disgracié auquel on tient davantage qu’aux autres.
Quand mon homologue s’est mis à jour, le Vieux aboie, mais je te jure qu’il s’agit bel et bien d’un aboiement. Ça donne à peu près ça :
— Woua ! wourquoua m’emmerdéwuou whouavec ce fait diwouers, boug d’ahuri !
Le père Maillard se justifie en pensant très fort à son attirail de pêche, qu’heureusement c’est du peu au jus, merde, passer sa vie à se laisser brimer par des crabes, à ramasser des balles pas perdues pour tout le monde, à se geler les noix en planques interminables et à risquer sa vie pendant quarante piges pour la gagner, à la tienne !
J’ignore ce qu’il articule pour apaiser (il ne faut qu’un « p ») le dirloque, il n’en reste pas moins que celui-ci finit par rengracier.
— J’irai m’incliner devant la dépouille mortelle, bougonne-t-il. Prévenez la presse. Voyons voir : à quinze heures j’ai la manucure, disons à dix-sept heures ! Vous avez l’identité de la femme ?
L’autre la lui donne et Achile-au P.-D.G. griffonne sur son bloc cubique.
— Salut !
Il raccroche.
Me refait front.
— Ce Maillard devient gâteux, je pense que l’heure des cataplasmes a sonné pour lui. Il croit utile de me prévenir qu’on a kidnappé une gonzesse et qu’un agent a été refroidi en tentant de s’interposer, ce con et courageux représentant de la force publique à laquelle on ne rendra jamais assez hommage, bordel !
Il remet en place le col chiffonné de son polo prolétarien.
— Vous savez, mon drame, San-Antonio ? Je vous le dis ? Vous insistez ? La solitude ! Je combats héroïquement, seul ! Qui pour me seconder ? Vous, qui croyez à Mme Soleil ? Un Maillard qui gâtouille ? Les autres, confits dans leur routine et leurs chétives ambitions ? Non, non ! Seul à mon poste, ligoté à la dunette, le regard braqué sur le large qui se rétrécit, à piloter ce rafiot contre vents et marées, à travers les écueils, les tempêtes, les régimes.
« Par moments, un vertige me prend, mon garçon. Les rocs eux-mêmes s’émoussent sous les assauts conjugués des éléments. Main de fer, échine de velours ! Tonnant et bêlant selon les cas. Je n’en puis plus. C’est trop ! Après tout, vivement les Russes, les Chinois, les Libyens ! Qu’on en finisse, nom de Dieu ! Vivement Dieu ! La classe ! Mais est-ce seulement envisageable ? Vous verrez qu’ils réussiront à désintégrer nos cadavres, et qui pis est : nos esprits. Faire quoi ? Aller où ? Vous avez vu le monde, San-Antonio ? Je veux dire, notre planète ridicule. Ce petit machin rond, balle de tennis perdue dans des espaces sans fin, à subir les caprices d’astres monstrueux. C’est minuscule, c’est bleu, paumé, fragile : une bulle ! Une bulle, vous me recevez bien, l’ami ? Quatre milliards de connards sur une bulle lancée dans l’infini, et qui s’entre-font chier, les gueux ! S’entre-tuent, s’entre-dévastent !
« Ah ! mais vous savez que moi j’en ai marre, Antoine ? Tous ces cons sur cette pauvre bulle bleue ! Et qu’y faire ? Prier ? Mais prier qui ? Dieu ne serait-il pas de connivence ? Entre nous, mon drôle ? Ça ne sortira pas de ce bureau. Vous me connaissez, vous connaissez Dieu ? Alors, je vous pose la question : et si je n’étais pas moi-même, sans le savoir ? Hein ? Si j’étais quelque « taupe » programmée, un horrible rouage destiné à fonctionner l’instant venu pour l’accomplissement de quelque infâme apocalypse ? Ne sursautez pas : on cause. On suppute ! Et Dieu, hein ? Une taupe, lui aussi. Seigneur de clarté, naninanère ! Créant le besoin de Lui pour, ensuite, mieux nous baiser ? Attendez, ça bascule. Il faut que je prenne mes granulés ! Tant que la mort passait pour la solution finale, on pouvait encore espérer. C’est un refuge, la mort ! Ça tient chaud d’y penser.
« Et voilà qu’elle se dérobe à son tour. Que nous désespérons d’elle également ! Que nous cessons d’être agnostiques pour douter de Dieu, non de son existence, mais de ses intentions ! Oh ! merde ! Mais quoi ? Hein, quoi ? Prendre une fusée pour Jupiter, Saturne, Pluton, les Baléares ? Et après, tout est pareil, c’est-à-dire vide. Nous arrivons au terme du voyage humain qui est la constatation de ce vide. Nous ne sommes plus qu’une pauvre peur cramponnée à une bulle ! Heureusement encore qu’elle est bleue ! Mais vous verrez qu’elle deviendra noire, Tonio. Que dis-je : qu’elle EST noire. On s’en apercevra lorsque notre suprême illusion, qui est de la voir bleue, aura disparu. »
Il a un grand geste pour marquer l’ampleur de son désespoir. Ce faisant, il fait basculer son bloc-notes.
Auxiliaire zélé, malgré les rebuffades et autres sarcasmes, je me précipite pour le ramasser.
Sans le vouloir, je lis les deux noms qu’il y a inscrits à l’issue du rapport Maillard.
Mon sang ne fait qu’un tour, contrairement à Bernard Hinault qui en est à son j’sais-pas-combienne.
Je reste agenouillé, ébaubi, poustouflé, basourdi.
Le Vieux se penche, intrigué par mon immobilité.
— Eh bien, petit gars ? Vous tombez en prières ? ricane-t-il.
Le « p’tit gars » réagit :
— Je vous demande pardon, patron…
— Ah ! pour l’amour du ciel, ne m’appelez pas patron, voilà une engeance en bonne voie de disparition !
— Pardon, monsieur le…
— Non, mon pote : Achille !
— Alors, Achille… C’est l’identité de la femme kidnappée que vous avez inscrite là ?
— Oui, pourquoi ?
— Cette Fortuna Gargazotti n’est autre que la putain magique dont je vous parlais il y a un instant : celle qui voit l’événement à distance.
Mon vis-à-vis se met à ressembler à un héron endormi. Il rentre le cou dans les épaules et ferme son regard d’acier bleui. Ses paupières sont jaune pâle, fines et fripées.
— Cette histoire n’est peut-être pas surnaturelle, en tout cas elle n’est pas non plus catholique, pas vrai, Chilou ? lui fais-je en me dirigeant vers la porte.