Je sais ce que certains vont m’objecter.
Quelle idée de donner des titres de chapitres aussi incohérents à ce très beau livre que je vais, tant il est pertinent, gracieux, efficace, tout bien, courir, à peine que lu, le faire relier avec la peau des couilles de mon cher grand-père, lesquelles couilles, du fait d’une double et magistrale orchite, occupaient tout son avant-scène.
A ceux-là, protestataires par vocation salingue, je répondrai, par pure condescendance, malgré que je sois un con de l’espèce montante (la plus hardie), qu’ils n’ont qu’à les lire à la suite, en partant du début, et que bravo Santantonio, voilà au moins un auteur vraiment à l’hauteur, qui ne laisse perdre aucun recoin de son polar pour s’exprimer.
Là-dessus, je dois te déclarer que le père Maillard est entré dans l’immeuble number 37 depuis vingt minutes au moins et qu’il ne réapparaît toujours pas. Il commence à se faire tard. Ma tocante indique vingt heures trente et une en chiffres catholiques apostoliques romains signés Piaget.
Pas de Béru ; pas de Pinaud, pas de Longeron. Cette grande maison de style rétro me fait l’effet d’un formidable dragon dont la gueule béante, en l’occurrence le porche, gobe mes potes et auxiliaires comme un anus les suppositoires.
Chose à peu près incroyable — mais je t’ai habituée à pire, n’est-ce pas, Ninette ? — il n’en est sorti personne depuis que je suis en planque. Une dame portant un porte-documents y a pénétré. Un mec à longs tifs a allumé un mégot douteux à l’abri de l’entrée. Hormis ces deux faibles éléments : que tchi, ma douce enfant ! Tout reposait dans Rome.
« Que vais-je décider si onc ne ressort dans l’heure qui vient ? » me questionné-je avec acuité.
Le temps de trouver la réponse écrite à l’envers à la dernière page de la brochure, que voilà un zig qui s’annonce au volant d’une Porsche épique, vieille à crever, déglinguée, plus émouvante dans son dénuement de grande dame que le tas de ferraille de tonton Maillard.
Il gare avec une belle impudence son bolide pile sur le berceau du 37, et merde pour qui voudrait entrer ou sortir de la crèche avec un quelconque vehicle (en français : véhicule). Le conducteur sort prestement de sa tire. Il y était seulabre. C’est un grand garçon blond qui, dans la nuit froide de l’oubli passerait aisément pour Björn Borg, ce célèbre sportif dont on ne peut correctement prononcer le nom qu’après avoir absorbé au moins deux comprimés d’Alka Seltzer. L’arrivant s’engouffre dans l’immeuble.
Et pourquoi, l’Antonio tant aimé, décide-t-il que le faux Beurgh, pardon : Borg, est un personnage suspect ? Hein, dis, qu’est-ce qui lui permet une telle pensée ?
Je m’évacue de mon poste d’observation pour aller visionner la Porche de plus près. Elle possède des plaques suisses immatriculées à Bâle ville (car il existe Bâle campagne). Sur le siège arrière, l’est une mallette de cuir noire et un imperméable. Alors moi, tu sais quoi ? Faut que je te fasse rire ! Usant de mon sésame tout terrain, de déboucler la lourde et d’agripper fissa la valtouze. Culot, hein ? Car enfin, non ? T’es d’ac ? Bon. Et je retourne chez Maillard. J’emploie la préposition « chez », une tomobile ayant légalement valeur de domicile.
Mon intention prélavable est d’en examiner le contenu pour, ensuite, la retourner mettre à sa place, mais ne le puis vu que le Beurgh Beurgh (pardon : Beürgh Beurgh) se la radine déjà. Il n’est pas seul : un homme d’une demi-sièclerie d’années l’accompagne, qui tient un attaché-case d’ambassade. L’un et l’autre prennent place dans la Porsche. Démarrage bruyant, foudroyant. Deux loupiotes rouges au bout de la rue Léo-Malet et fini, plus rien : ne me reste qu’une petite valise noire purement volée et le remords de m’être livré à cet acte de roulottier.
A vrai dire, j’ai eu une espèce d’élan pour filer les deux hommes. Ce qui m’a retenu c’est de constater que le vieil emmanché de Maillard, dans un geste machinal d’automate mal pensant, a empoché sa clé de contact en sortant.
Dès lors, j’ai tout loisir de sonder le contenu de la mallette. Je serai bref. Elle renferme des liasses de billets de cent dollars neufs (ou neuves, car les billets étant neufs, les liasses le sont également). Deux billets d’avion Paris-Orly-Genève par le vol de 21 h 45 en first. Un passeport dont la photo représente le sosie du fameux pénisman, lequel, d’après ce qui est écrit là-dessus, s’appellerait Aldo Walter, serait né à Basel (Bâle) il y a trente ans, montre en main, où il aurait son domicile Grossbitstrasse, 29.
Les liasses de dollars rassemblent cent biftons chacune, emprisonnés par un corset de papier kraft, te dire combien la valoche en contient me casserait les claouettes car, à trente liasses je m’arrête de compter, ayant d’autres Sacha à fouetter. Mais on peut évaluer la somme, en admettant que ces bank-notes fussent authentiques, à au moins deux milliards d’anciens francs, si ce n’est beaucoup plus et même davantage. Donc j’avais deviné juste : le faux Bjeürgh est digne de mon intérêt, disposant d’un tel capital ! Voilà comment je te propose le topo : il a décidé de regagner la Suisse dare-dare en compagnie de l’homme aux cheveux gris qui…
Au fait, quelle est l’identité de ce dernier ?
Je feuillette les billets d’avion. L’un est au nom d’Aldo Walter, le second d’Ignazio Köl.
Donc, ces deux gars, aux abois dont on joue des flûtes, rentrent en Suisse par le dernier avion. Ils emportent une fortune avec eux. Fortune que le gars blond croit pouvoir abandonner deux minutes et dix secondes, pendant qu’il va chercher son compagnon. Sa gueule, en arrivant à Orly !
Pour l’instant il pédale à toute pompe en direction de l’autoroute du Sud. Mais dans un moment, ce coup au cœur, ma doué ! en constatant la fuite du magot. Plus de dollars, plus de passeports et même plus de billets d’avion. Les yeux pour pleurer, la Porsche pour aller s’emplâtrer dans un pylône ! Prête-lui ton mouchoir, chérie !
Ma jubilation me fait oublier un bout de moment mon inquiétude à propos de mes coéquipiers. Dis, ça s’appelle avoir du flair, non ? Je suis comme ça, que veux-tu, ma grande, faut t’y faire. L’élan, l’impulsion, le déclic, tu qualifies à ta guise, cherche même de nouveaux termes si les miens t’insuffisent. Mais Sana : hop ! Tout dans un flash ! L’inspiration fulgure. Il renifle. Il devine. Il sait. Ce mec blond, garé à la dingue avec ses plaques suisses, fonçant dans un immeuble trop paterne, où je sais que s’opèrent des trucs, j’ai pas pu résister.
Et maintenant, l’Antonio est le milliardaire d’une nuit, ma poule. Tu veux qu’on parte pour Caracas, que je t’offre une Rolls Camargue, que je te fasse faire un slip chez Cartier ? T’as qu’à dire. Moi : Marjolaine, j’exauce.
Je referme la valtock, les fermoirs jouent bien : cric, crac, bonne qualité, made in Switzerland, tu penses !
Que vais-je fiche de ce tas de blé dans l’immédiat ? Où le remiser ? Le coffre de la guinde à Mailloche ? Je te répète : ce nœud a engourdi les clés en s’en allant. Je passe à l’arrière du véhicule (en allemand : Fahrzeug) et soulève la banquette ravagée. Tant mal que bien, je parviens à loger la mallette sous les ressorts déprimés. La planque en vaut une autre. Reste à espérer qu’on ne piquera pas cette caisse dans la soirée ; d’ailleurs qui donc pourrait-elle bien tenter dans son état, la pauvre ?
L’incident m’a gaillardi. Besoin d’action. Cette fois, les fantassins vont donner l’assaut. (Qui est-ce qui vient de dire « l’assaut de Pise » ? C’est malin, vous me copierez trois fois ce chapitre !)
Mon camarade Tu-tues à la ceinture, vibrant comme une bite de sadique dans les taillis du bois de Boulogne (un bois dont on fait les pipes), je me présente au 37. A moi de manigancer. Est-ce l’opération sans retour ? Ne devrais-je pas carrément réclamer des renforts et entreprendre une vaste opé de verrouillage, avec perquises, tout le bintz ? C’est beau d’être individualiste, mais ça comporte des risques.
Je me pointe pour commencer à la loge. Tout y est obscur, dame Georgette étant déjà langée. Frappe au guichet vitré. Elle a le sommeil épais comme de la mousse au chocolat. J’ai beau tambouriner, battre la charge des soldats de l’An II, zob ! Alors j’actionne le loqueteau. La porte n’est pas bouclarès de l’intérieur.
Un zigouli au commutateur. Lumière. Personne. Ici-Paris est ouvert sur la table, avec une paire de lunettes en guise de presse-papier. Un fabuleux carillon Westminster se met à interpréter neuf heures du soir aux grandes orgues. Je me rends dans la chambre contiguë laquelle est également exiguë, ambiguë, aiguë et indigne des Montaigu. Personne. Lit non défait. La concierge serait-elle dans l’escalier ?
Allons-y voir.
Celui-ci est éclairé, je ne dirai pas à Giono, l’ayant déjà utilisé dans ce polar que j’avais signé d’un pseudonyme et qui se titule la Chartreuse de Parme, non il est éclairé a giorno, ce qui est bien suffisant.
Le rusé Sana, tu sais quoi ? Ah ! le coquin ! Je te jure, cette fois, il est lancé, t’sais ! Remonté à fond. Il cherche dans la loge les disjoncteurs de l’immeuble et fout l’éclairage de l’escardin en cale sèche. Près quoi, il ôte ses godasses, les plaçant soigneusement devant la cheminée de la concierge, si des fois le Père Noël un peu bourré se gourait de date.
Intéressant, cet instant à vivre. Je suis d’un calme abyssal (que d’aucuns écrivent habit sale, les cons !). Froid comme le cul d’un champion de bobsleigh qui est tombé de son engin. Déterminé. Volonté farouche. Implacable. Tout ça ! Nerfs d’acier. Œil de lynx, et quand je te dis lynx, c’est pas du chat sauvage, mais du vrai lynx.
Silencieux comme un slip de dame en train de baiser, je gravis les étages. A chaque palier je marque une pause, non pour laisser passer une page de publicité, mais pour tendre l’oreille. J’ai raison, non ?
Partout, c’est le silence. Personne n’est plus calme, plus imperceptible que les habitants de cet immeuble. A croire qu’ils n’écoutent pas de musique, ne regardent pas la téloche, ne prennent pas de pied, ne lavent pas leur vaisselle avec Truc citron ammoniaqué aux zanzimes si gloutons qu’ils nous pompent l’air.
Je parviens de la sorte à l’ultime niveau, soit devant chez la mère Pistdesky. Là encore je branche mes manettes sur l’ampli maximal. J’ai beau me retenir de respirer, mes baffles ne captent rien. Sinon des sons extérieurs, lointains, improbables.
Alors je m’approche de l’entrée des galetas. Mon stylo électrique me permet de découvrir, sans difficulté, le petit trou que le brave Pinuche a percé dans la lourde. Que dis-je le trou : les trous puisqu’il y en a cinq, espacés, et disposés comme sur le 5 du domino. La vieillasse a fait les choses en grand, décidément. Pour un peu, il allait y pratiquer une baie vitrée dans cette porte grenière, le vieil apôtre. Dis, va falloir mastiquer ces orifices, et puis rebadigeonner la lourde dans sa belle teinte caca sec initiale.
— T’es là, César ? chuchoté-je.
Silence épais comme partout ailleurs. Je vais pour déboucler, mais nenni : c’est fermé à clé de l’intérieur. Je mate le trou de la serrure, le vois obstrué par une clé. Donc, Pinuchet est bien là. Endormi, tu paries ?
C’est alors que mon sang ne fait aucun tour : il se fige. Dans le faisceau de la loupiote, je viens de piger une chose (en anglais one thing) : quatre des cinq trous ont été produits par des impacts de balles. Et ces balles furent tirées du palier. Tu lis ce que j’écris, Alphonsine ? La reconstitution est claire : le Baderneman s’est embusqué, a percé son trou (celui que l’on peut qualifier à présent de « trou du milieu ») et a pris la pose, surveillant comme je le lui avais ordonné les mouvements chez la vieille. Il a dû soit en toussant, soit d’une autre manière, signaler sa présence. Alors un gars, depuis le paillasson de la mère Pistdesky a lâché quatre bastos de part et d’autre du trou initial, lequel lui a servi de cible. Et à présent, Pinuche est mort derrière la porte, avec, probablement, sa pauvre gueule transformée en hamburger.
Je tente de dégager la clé fichée dans la serrure, mais impossible : il va falloir enfoncer la porte. Je ne peux me permettre ce ramdam en ce moment.
Ma gorge est nouée, mon cœur qui cognait si posément s’emballe. Je voudrais massacrer la moitié des occupants de cet immeuble et buter l’autre moitié !