JUXTAPOSER : poser une chose à côté d’une autre chose.
Son regard ressemble à deux anus rapprochés, sa bouche à un sexe féminin placé de travers, son nez à un escargot de l’espèce « petit gris ». Il a la boule à zéro, mais s’en console en portant une casquette de marinier.
— Voici M. Chtank, déclare Honnissoit. Il est chauffeur de taxi et c’est lui qui a chargé Elsa Braker pour la conduire à l’aéroport hier après-midi. Il a bien voulu m’accompagner afin qu’on enregistre sa déposition, laquelle ne manquera pas de vous intéresser, monsieur le directeur.
En regardant Chtank, je pense que les fameux taxidrivers d’autrefois, ex-princes ou officiers de la Russie impériale pour la plupart, ont disparu des artères parisiennes pour laisser la place à des Asiatiques et à nos chers Nordafs.
— Il était stationné aux Gobelins quand cette dame en noir et en pleurs (les deux étant souvent complémentaires) s’est pointée en coltinant un gros sac de cuir bardé de sangles. Elle lui a demandé de la conduire à l’arrêt au porcs, mais en faisant un crochet par l’avenue George-V.
Et moi, d’entendre ça, me cause un phénomène de fripage de testicules dans la zone subtropicale, avec élancements dans les pines dorsales que je te dis que ça !
La Braker va prendre l’avion, dont elle SAIT que son coéquipier et amant (je présume) ne sera pas du voyage prévu. Ce qui revient à dire qu’elle est au courant de sa mort. Qui l’en a informée ? Secundo, pourquoi s’est-elle rendue avenue George-V avant de quitter l’Europe ?
— À quel numéro de l’avenue George-V ? demandé-je à l’homme au regard en doubles trouducs.
— Elle m’a dit : « En face de Marius et Jeanette, le célèbre restaurant de poissons. »
— Qu’a-t-elle fait une fois là-bas ?
— Elle est entrée dans un immeuble situé au niveau de la station de taxis.
— Elle y est restée longtemps ?
— Quelques minutes.
— Tenait-elle quelque chose à la main en descendant de votre voiture ? Un paquet, une lettre, je ne sais pas ?
— Rien d’autre que son sac à main. Je m’en souviens parce qu’elle est revenue sur ses pas pour le prendre sur la banquette arrière. Même que je lui ai demandé si elle craignait que je la vole. Et elle a haussé les épaules en disant : « Oui, j’avais peur que vous me dérobiez mes Tampax ! »
— Donc elle n’a été absente que peu de temps ?
— Je dirais cinq minutes maximum.
— Vous n’avez rien remarqué dans son attitude ?
— Non. Vous savez, je perds pas mon temps à dévisager les clients, ni les clientes, à moins qu’elles ne soient très jolies, et c’était pas le cas de la dame en question.
— Ensuite, ç’a été l’aéroport ?
— Exact.
— Rien de particulier à nous signaler ? Par exemple, quelqu’un l’attendait-il ?
— Personne. Elle a mis son gros sac sur un chariot qui se trouvait là par miracle et m’a payé, grassement d’ailleurs.
— Vraiment ?
— J’avais trois cent trente balles au compteur : elle m’a tendu un billet de cinq cents et m’a dit de tout garder. Elle a ajouté entre ses dents : « Je n’aurai jamais plus besoin de devises françaises. » J’ai senti qu’elle en avait gros sur la patate de la France. Elle a dû y subir un gros chagrin : dans mon bahut, elle n’a presque pas cessé de pleurer !
Une fois « philippine-trou-de-balle » parti, je remonte courageusement le courant de ma perplexité.
— Honnissoit, je vous conseille de retourner au Relais du Val Fleuri et de remettre votre enquête sur l’établi. J’ai dans l’idée que le couple maudit s’y trouvait pour y rencontrer quelqu’un et que c’est ce quelqu’un qui, plus tard, a informé Elsa Braker de la mort de son mec. Questionnez bien à fond, TOUT le personnel ainsi que les aubergistes, naturellement. Du boulot en profondeur. Passez prendre Pinaud chez Bérurier pour vous assister, il n’y a pas mieux que ce cher Fossile pour tirer les vers du nez des gens sans avoir l’air d’y toucher. Avec lui, ce ne sont pas des interrogatoires, mais des confessions.
— Je sais, sourit Honnissoit, sa réputation est proverbiale ; votre idée est excellente, monsieur le directeur.
Exit Honnissoit.
— Quant à nous, c’est l’Éternel Retour avenue George-V, non ? ricane le dattophage.
— Sénégalais ! m’écrie je en parodiant la voix de De Gaulle, vous m’avez compris !
— C’est l’histoire d’un ministre noir qui se présente à Paris, dans un ministère, afin de rencontrer son homologue français, commence Jérémie, assis à mon côté dans ma 600 SL gris perle métallisé, capote noire. L’huissier lui tend une fiche à remplir : nom du visiteur, etc. Le Noir regarde la fiche d’un air contrit. « Je ne sais pas écrire ! » avoue-t-il à l’huissier. « Qu’à cela ne tienne, Excellence. Comment vous appelez-vous ? » « Bambouli Bamboula. » « Tracez deux croix sur cette ligne. » Le ministre s’exécute et l’huissier se dirige vers le cabinet ministériel. « Attendez ! » s’écrie le Noir. Il récupère le carton et trace une troisième croix devant les deux premières. « Docteur Bambouli Bamboula », fait-il en se rengorgeant.
Jérémie se marre. Moi peu, et par politesse.
— Je la connaissais, m’excusé-je. Si je te l’avais racontée, tu me traiterais de raciste !
— Bien sûr ! admet mon pote.
Il se met à déclamer du Cyrano :
— « Je me les dis parfois avec assez de verve.
« Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. »
Moment de silence ; nous poireautons à un carrefour où un camionneur en pleine alcoolémie vient d’emplâtrer la tuture d’une dadame qu’il traite de « crevure tarée », de « peau de con », de « charognerie vivante », de « suceuse de crouilles », de « tas de cellulite », et de « morue daubée », qualificatifs désobligeants qui rendent la victime livide et menacée d’une ménopause accélérée.
— Tu sais, murmure M. Blanc, je suis content de retourner faire un tour chez le colonel.
— Pour quelle raison ?
— Je sens qu’en dehors des meurtres, il s’est joué là-bas un autre drame. Quelque chose s’y est produit qui a complètement chamboulé le programme des criminels. A preuve : ils devaient se rendre tous les trois au Brésil, donc la mort d’Antonin Pétsek n’était pas décidée. Mais il y a eu un élément imprévu chez le colon, qui a amené le couple à supprimer son complice.
Il dit vrai et je t’avoue que je roulais les mêmes suppositions dans ma boîte crânienne carrossée grand luxe par maman.
Ces gens sont arrivés à trois, lestés du fusil. Ils sont repartis deux, sans leur équipier et sans le fusil. Matière à réflexions, non ?
On a apposé les scellés sur la porte du défunt colonel Lemercier. Un silence que trouble à peine la rumeur de l’avenue plonge l’immeuble dans une solennité grisâtre.
Jérémie murmure, montrant la ficelle aux cachets de cire rouge pareils à des impacts de balles dans de la viande :
— Ce n’est pas ici que la Braker est revenue, hier : les scellés sont intacts.
Non, effectivement, ce n’est pas ici.
Comptine :
Va chez la voisine
Je crois qu’elle y est
Car dans sa cuisine
L’on bat le briquet.
Bon, alors je sonne chez les Masturbeaux. J’aurai toujours le plaisir de revoir Nathalie. Tiens, ça c’est un chouette coup ! De la bonne décapeuse de pafs, dure à l’ouvrage, initiée aux techniques les plus perfos !
Mon coup de dring-dring se dilue dans une émission de télé : Role lent gare os.
Le Russe Bouftapine opposé à l’Américain Okram Oisy. Déjà deux sets pour le Ricain, qui vient de réussir un ace de toute beauté. Malheureusement la balle a terminé sa trajectoire dans les claouis d’un juge de ligne.
Les occupants de l’appartement doivent suivre le match avec intérêt et n’entendent pas mon carillonnage. Dès lors, je réitère ma violation de domicile de l’autre jour ; pourquoi se gêner ?
À peine la porte s’ouvre-t-elle que j’avise ce benêt d’Aldebert, allongé sur le parquet de l’entrée avec la tartine éclatée vilainement. Il s’en est morflagué une juste sous le nez, là que ça ne pardonne pas ! Travail rapide, imparable. Une seule bastos a suffi pour faire de ce cadre brillant un mort obscur.
Je l’enjambe pour partir à la recherche de sa Nathalie jolie, gredine affamée de bitougnettes.
Rien dans le livinge, non plus dans la cuisine. Mais dans la chambre où j’ai eu l’honneur de la tirer, oui !
Vue d’ensemble : un tableau décroché, figuratif, qui représente le Grand Canal de Venise. Dans le mur, un coffre scellé que la toile dissimulait. Ruse diabolique dont l’originalité m’impressionne. La porte blindée du petit placard d’acier est restée ouverte. À l’intérieur : deux compartiments. L’un est vide, l’autre contient des écrins à bijoux, des documents liés par des rubans.
À côté de la toile vénitienne : Nathalie, face contre moquette. Pour elle, ça s’est pratiqué dans le chignon. Là encore : une seule quetsche. Mais bellement administrée : dans le creux de la nuque, là où l’on aime leur déposer des bisous avant le radada cosaque.
« Tout cela en trois minutes ! songé-je, me conformant à l’estimation du chauffeur de taxi, dont les yeux sont pareils à des anus éprouvés. Belle performance, même pour une tueuse professionnelle. »
Son taxoche l’attendait en bas. Elle a sonné, Aldebert lui a ouvert. Sans perdre un instant, elle l’a plombé. Ensuite elle a menacé la môme Nathalie, terrorisée, afin de se faire ouvrir le coffre-fort. Elle y a pris ce qu’elle souhaitait, puis a abattu ma gentille friponne. Bref, elle est venue faire le ménage avant d’abandonner notre cher continent.
Qu’est-elle venue chercher ? De l’argent ? Ça me surprendrait. Jérémie qui a découvert l’horreur à ma suite semble confondu.
— Cette fille ne recule devant rien ! murmure M. Le Noir.
Je suis en train de comprendre que les Masturbeaux furent quelque part complices des assassins d’à côté. Voilà pourquoi la couille-molle d’Aldebert engueulait sa gerce parce qu’elle avait parlé. Mais sacré bavordavel, quel genre de collusion avait bien pu s’opérer entre les deux couples ? De quoi en perdre son latin et son bandage herniaire !
— Le rôle de ces deux-là a dû être déterminant pour qu’on les extermine ainsi, note M. Blanc.
Le verbe « exterminer » me paraît judicieux.
EXTERMINER : massacrer, faire périr entièrement ou en grand nombre. Voilà qui cadre bien avec les événements que nous vivons. Tous ces gens froidement supprimés finissent par constituer un massacre : le colonel, la gardienne, Pétsek, les deux policiers, Scheunburger, Nathalie et Aldebert Masturbeaux, et peut-être le professeur Raspek si le fameux fusil a bien été utilisé. Ils s’y entendent pour faire de la place sur la planète, ces mecs d’Europe centrale. Maintenant, bien que le trio du départ soit réduit à une individualité (Elsa Braker), leur mission va se produire sous d’autres cieux.
J’explore le coffre mural. Il ne contient que des bijoux de moyenne valeur, une dizaine de louis d’or dans une boîte, deux mille dollars en coupures de cent, la copie d’un acte notarié concernant un viager établi avec une vieille parente du Périgord et un petit paquet de photos, retenues ensemble par un élastique, représentant le couple Masturbeaux en train de se frictionner le lard, quelque dix années en arrière. Ces images furent prises par un appareil à déclenchement retardé. La plus réussie représente Aldebert occupé à calcer sa bonne femme en levrette. Là-dessus, le pauvre con se prend pour un dresseur de fauve. Il tient la chevelure de Nathalie de la main gauche et, de la droite, brandit le poing comme un footballeur venant de rentrer un but.
— Il ne s’agissait pas d’un vol, n’est-ce pas ? me fait Jérémie.
— Je ne le pense pas, car le coffiot contient du pognon et des bijoux en or.
— Tu formules une hypothèse ?
— Vaguement.
Dans cette profession de merde qu’est la nôtre, nous passons notre temps à nous interroger les uns les autres, pour si des fois il s’en trouverait un de plus fufute que soi-même. On s’espionne, en réalité. On suit nos mutuelles pensées pas à pas, si je peux dire. On espère toujours que le copain va trouver un des deux bouts de l’écheveau et qu’il ne restera plus qu’à désembrouiller le paquet. Et que, tout compte fait, on touchera le premier au but. Des vrais chacals alignés dans une course à la charogne !
— Tu me racontes ? insiste l’époux de la belle Ramadé.
— Un groupe de terroristes ou assimilés. Voire simplement un couple : Scheunburger et Elsa Braker. Chargés d’une mission qui est de neutraliser le professeur Anton Raspek. Pour ce faire, ils bénéficient de l’aide d’un complice : le journaliste Antonin Pétsek, lequel connaît le professeur et bénéficie même de son amitié. Une planque est organisée chez le colonel en retraite simplement parce que ses fenêtres sont en prise directe avec le restaurant Marius et Jeanette. Le trio investit le logement de l’officier supérieur et le supprime en le noyant dans sa baignoire.
— Tu permets ? fait Jéjé en levant le doigt comme un gosse qui réclame pipi.
— Oui ?
— Tu ne trouves pas que c’est là une mort trop élaborée de la part de gens qui ont la gâchette facile ?
— Le bruit…
— A-t-elle eu peur du bruit, la Braker, pour trucider ce couple ? Tu penses bien qu’elle avait un silencieux. S’ils se sont comportés différemment avec le colon, c’est parce qu’ils voulaient le faire parler. Le gadget de la baignoire existe depuis les Romains.
— Bonne remarque, déclaré-je. Je continue ?
— Je t’en prie.
— L’attentat prévu s’est-il opéré vraiment ? Est-ce ce fusil qui a donné une mort différée à Raspek ? Mathias en est convaincu. Cela dit, perpétré ou pas, l’attentat a créé un différend dans le trio et l’on a étranglé Pétsek. Maintenant, une question à cent francs : qui m’a téléphoné en face, et dans quel but ? Je ne pouvais que foutre la merde !
— Peut-être était-ce ce que l’on espérait ?
— Pourquoi dis-tu ça ?
Le Noirpiot hoche sa tête capitonnée d’astrakan :
— Parce que nous sommes à un point d’incohérence d’où nous ne nous échapperons qu’après avoir tout envisagé. TOUT.
— C’est vrai, me résigné-je-t-il. Je vais tenter de poursuivre mon déraisonnement. Après la suppression (rapide celle-là) de la pipelette, ils vont placer un avis sur la vitre de sa loge pour justifier son absence, des fois qu’on viendrait la relancer chez Lemercier… Ensuite, meurtre du journaliste tchèque. Puis décarrade du couple d’équarrisseurs. Maintenant, plage de méditation pour essayer de résoudre la question suivante : à quel moment sont-ils entrés en contact avec les Masturbeaux ? Était-ce avant la préparation de l’attentat ? Pendant ? Après ?
— Délicat, répond Blanc. Je n’ose me prononcer.
— Moi, je dirais « pendant ».
— Qu’est-ce qui t’incline vers ce point de vue ?
Je tapote mon tarin.
— Ça, comme toujours. Mon honorable subconscient me chuchote que l’incident technique qui les a amenés à supprimer Pétsek leur a filé par la même occasion les Masturbeaux dans les bras. Ils ont dû composer avec eux en employant la menace ou le fric.
— Les deux mille dollars ?
— Sûrement pas ; les consciences valent plus qu’une dizaine de milliers de francs ! On pourrait fouiller leur appartement.
— Exact, grand, on pourrait !
Opération « peigne fin » !
Toujours, dans les polars, t’as des draupers qui passent des appartements ou des maisons « au peigne fin ». L’auteur est content d’écrire ça et ses aficionacons de le lire. Ça fait « maison sérieuse ».
Mais nous, tout ce qu’on découvre, c’est l’arme du double assassinat, et encore n’était-elle pas « cachée », à proprement parler puisque la funeste Elsa s’est contentée de la jeter dans la poubelle. Elle ne pouvait se présenter à l’embarquement avec une seringue longue de 32 centimètres à cause du silencieux !
On glisse le feu dans un sac à poubelle pris au dérouloir et on l’emporte.
De retour sur le palier, je m’immobilise.
— Une seconde, Blondinet, faut que je m’assure de quelque chose.
Je réenjambe les deux cadavres en évitant de marcher dans les vilaines flaques et me rends dans la salle de bains des Masturbeaux. Nous l’avons dûment visitée, mais ce n’est pas aux placards ou aux objets que je m’intéresse ; toute mon attention se porte sur le mur auquel est appuyée la belle baignoire vert pâle du couple. Cette cloison est revêtue de trèfles en porcelaine, d’un vert sombre, sertis dans le plâtre. Ça « donne » bien, comme disent les braves gens. J’enjambe le bord de la baignoire pour étudier chacun des trèfles-carreaux (si je puis). Je les examine l’un après l’autre, jusqu’à trouver celui qui m’intéresse. Il est bien à sa place, à la hauteur que je supposais. Celui-là est pourvu d’une ventouse de caoutchouc munie d’un crochet auquel on suspend un gant de toilette. Si tu tires sur le crochet, le carreau vient avec et tu peux alors mater chez le voisin.
Je remets tout en place et vais rejoindre mon grand Noir sans crème.