Il doit y aller à la pictance, le cher maître, car il a une voix pas comestible, ce morninge, un peu comme s’il s’était gargarisé avec des œufs durs trempés dans des semences de tapissier.
Les pieds sur mon (possessif d’une précarité vertigineuse) bureau, j’écoute le diffuseur grâce auquel je suis la conversation de Flatulence-Alaïe avec Toinet.
Sérieux comme un secrétaire de pape, le môme ! Prend son rôle à cœur kif s’il s’agissait d’un examen d’entrée à la Comédie-Française.
— Maître Flatulence-Alaïe ?
— De quoi s’agit-il ? brusque le bavard.
— Mon nom ne vous dirait rien…
Le débarbot est psychologue et flaire tout de suite du pas net qui le fait grimper aux rideaux :
— Aucune conversation n’est possible avec des anonymes ; votre nom, sinon je raccroche.
— Je suis l’amiral Darlan, fait le gamin sans broncher.
Là, tu vois, il me plaît Antoine number two. Y a bras de fer, entre eux, mine de rien. Si Flatulence-Alaïe coupe, Toinet l’a dans le cul. S’il ne le fait pas, mon rejeton marque le premier point.
Un court silence, meublé par la respiration encombrée du maître.
— J’ai horreur des loustics ! déclare-t-il enfin.
Toinoche mène 15/0.
— Je ne suis pas un loustic, répond mon garçon. Je voulais seulement vous faire réagir sur l’album de photos.
Les points de stupéfaction lâchés par le cerveau de l’avocat, passent tel un vol d’hirondelles en migration dans le ciel de Paris, un peu brumasseux aujourd’hui.
— Comprends pas ! bafouille-t-il.
— Je parle de ce délicieux recueil de photos à la gloire des parties de trou du cul de votre voisine du dessous, maître. Vous-même y figurez ; c’est à dessein que j’emploie ce terme car votre participation est, selon moi, assez modeste.
— Un instant ! aboie le terlocuteur d’Antoine.
Là, sois-en con-vingt-culs, il est en train de courir à son c.-f.
Le môme raccroche.
— T’es dingue ! objecté-je.
— Je le rappellerai plus tard, laissons-le s’affoler tout seul.
Ecoutez-moi ce déjà vieux briscard ! il y tâte, l’apôtre.
Pendant cette période « blanche », je relis le pedigree de Flatulence-Alaïe qui vient de m’être livré et dont l’encre du fax est toute fraîche.
Drôle d’oiseau ! Dès la fac de droit, le cher maître a appartenu à des mouvements d’extrême extrême droite. Comparé à lui, le père Nonœil est communard. Passé chargé en Algérie où il a installé l’électricité dans les testicules d’une foule d’Arbis. A été impliqué dans un attentat ayant causé la mort de trois personnes ; sa culpabilité n’ayant pu être clairement établie, s’en est tiré avec un non-lieu. Autre inculpation de complicité, à la suite de l’assassinat du général Mondalenvert. Là encore : non-lieu. Passe pour animer un parti néo-nazi clandestin. Au plan privé, il est connu pour ses mœurs dépravées et a été soupçonné d’avoir organisé des soirées chaudes auxquelles auraient participé de jeunes adolescents des deux sexes. Professionnellement, est considéré comme un avocat « efficace » auxquels tous les moyens sont bons pour imposer son point de vue. S’est spécialisé dans les délits relatifs aux mœurs.
Je repose le papier.
— Un beau dégueulasse, hein ? murmure Toinet.
— Il tient sa place.
— Tu vas voir comment je vais me le payer, ce salaud !
— Mollo, petit mec, mollo ; tu n’arrives à rien dans l’exaltation. Pour réussir dans ce job, ce qui prime, c’est le sang-froid. Dépassionne-toi, gamin. Tu dois garder le calme d’un horloger en toute circonstance.
— O.K. ! mon révérend.
— Et ne commence surtout pas à te sentir pisser, sinon je te mets une tête au carré ; suis-je explicite et convaincant ?
Il me sourit désarmance.
— Oui, papa, mais ne panique pas : je te respecte et t’admire. Tu resteras toujours mon idole !
Là-dessus, il refait le turlu de Flatulence-Alaïe.
L’autre, sachant qui l’appelle, décroche mais ne répond pas.
— Alors ? lui demande Toinet.
L’avocat n’est pas un gamin. Il sait affronter les pires coups fourrés, ce forban. Avec le passé qu’il hale, c’est pas un méchant coup du sort qui va l’inciter à se praliner le plaftard.
— Ça débouche sur quoi ? demande-t-il enfin.
— Devinez ?
— Fric ?
— Gagné !
Soupir du mec. De soulagement.
— Vous mettez à côté de la plaque : je suis fleur. Des idées, mais pas d’argent.
— Justement : quand on a des idées, on en trouve !
— Il en faut beaucoup ?
— Ça va chercher sa brique comme rien !
Le vilain bonhomme pose une question déconcertante, preuve qu’il sait piloter dans le brouillard.
— Vous avez quel âge ?
— Plus ! répond du tac au tac Antoine bis.
— Vous êtes sûrement très jeune, évalue le collectionneur d’images trouduculentes.
— Peut-être qu’il y a des gens plus âgés autour de moi, émet mon « fils ». Alors, pour ma brique ?
— C’est hors de question : je vous répète que je n’ai pas de blé, mon petit vieux.
— Pas de familiarité, déclare Toinet en raccrochant.
Le vrai routard, ce môme. Une maîtrise !
— Cette fois, je le laisse mariner jusqu’au milieu de l’après-midi, décide-t-il. Je peux assister à l’intronisation de ton successeur en attendant de le reprendre en main ?
— Tu sais que c’est moins animé qu’une corrida ?
— J’ai jamais vu de corrida.
— O.K. ! assiste, mon Toinet, assiste. J’espère que ça ne te fera pas trop de peine car là, je n’occuperai pas la position glorieuse.
— Tu es toujours en position glorieuse, le grand. Ce qui te différencie des autres, c’est que la lumière, elle na va pas SUR toi, elle sort DE toi !
Je l’imaginais « différent », mais pas « comme ça », mon successeur.
Un soucieux ! Grand, habillé de gris coupe anglaise. Des favoris plus bas que les cages à miel, un long pif pincé, le regard hostile à tout, des lèvres entre lesquelles t’arriverais pas à glisser une carte à jouer, les pommettes en creux ; passablement prognathe, avec pour bientôt des problèmes valvulaires, je sens. Son teint est gris grenier, ses manières d’une politesse toute diplomatique et, quand il lui arrive de baiser, il doit noter la chose sur son agenda pour se la rappeler au cours des années qui suivront.
Ce zigus est dans les papelards du gouvernement car mon ministre vient l’installer personnellement. Après des présentations quasiment unilatérales (le peu qu’il m’accorde est dédaigneux), il me dit :
— Faites visiter cet établissement à M. le directeur, San-Antonio, pendant ce temps, moi je vais rendre une visite à la Criminelle pour discuter de l’affaire qui me tient à cœur et qui reste au point mort !
Et vlan ! Le calice jusqu’à la lie ; jusqu’à l’hallali !
Il m’épargne rien, le gros méchant loup.
— Si vous le voulez bien, nous allons commencer par le laboratoire, môssieur le directeur.
— A votre guise, me répond le Ducde.
Il pourrait avoir une autre « altitude » avec moi. Je lui ai rien fait, ce con, sinon lui tenir la place au chaud.
Alors bon, nous montons par l’escalier de pierre jusqu’à l’antre de Mathias. Ils sont là-haut une demi-douzaine autour du Rouquemoute, en blouse blanche souillée de taches, procédant à des analyses, effectuant des préparations plus ou moins fumantes. Ça empeste le produit chimique.
L’œil critique, le nouveau maître de la Poule inspecte, les mains au dos. Je lui présente Mathias, mais il ne voit pas la main que lui tend le Flamboyant et se contente de lui adresser un hochement de tête distant.
— Ces blouses blanches ne le sont plus guère, remarque le maussade personnage ; dorénavant portez-en qui soient vertes, comme dans les hôpitaux, ainsi seront-elles moins salissantes d’aspect !
Mathias répond brièvement :
— Bien, monsieur.
— Vous savez que je suis le nouveau directeur ? fait l’escogriffe.
— Oui, monsieur.
— Donc, rien ne s’oppose à ce que vous me donniez ce titre en vous adressant à moi !
Mathias ne répond rien. Sa maîtresse-assistante-nièce, au comble de l’énervement, laisse tomber une cornue qui se brise sur le carrelage.
Le « nouveau » me demande :
— Les bris de matériel sont retenus sur les émoluments des responsables ?
— Ils ne sont pas encore assimilés à des bonniches d’avant la guerre de quatorze, réponds-je, mais la chose peut être envisagée.
Furax, mon successeur sort du laboratoire en faisant sonner ses talons. Je lui file le dur avec trois pas d’écart. Toujours outré, il s’élance dans l’escadrin, sûrement pour aller rapiner nos malséances à m’sieur le ministre. Et c’est alors que « le Petit Jésus le punit », comme me disait bonne-maman quand j’avais fait une sottise « qui me retombait dessus ». Voilà-t-il pas que ce grand nœud volant se met à voler, précisément. Il trébuche, décolle de l’escadrin, décrit un valdingue accentué par sa haute taille, et se fracasse le museau, douze marches plus bas, sur l’interpalier.
Le garde Jean Pramplin, qui venait à nous, l’a dégusté dans les roustons et hurle en se cramponnant les sœurs Brontë. De toute part, on accourt. Je me précipite idem. Mon successeur ne paraît guère en état de me succéder, faut dire les choses comme elles sont ! La frite écrabouillée, une ou deux jambes cassées, les dents éparpillées comme des grains de riz sur le parvis d’une église, un jour de mariage. Il vagine dans son sang, le chéri.
— Pouvez-vous remuer les doigts de pieds, monsieur le directeur ? m’enquiers-je.
Il ne me répond rien pour cause d’évanouissement.
Un qui prend ce coup du sort dans les gencives, c’est mon ministre.
— Comme c’est bête ! s’exclame-t-il devant le corps un brin en zigzag de son « élu ».
— Oui, appuyé-je, je crois que cette maison ne lui a pas réussi ; quand on n’est pas capable de se servir de son escalier, comment utiliser ses multiples rouages ?
Ça m’a échappé.
Le sourcilleux pose sur moi son regard de douanier qui vient de trouver de la schnouf dans le Rasurel d’un émigré marocain.
— Vous n’êtes guère généreux, San-Antonio, remontrance-t-il.
— Mes boutades dépassent souvent ma pensée ! plaidé-je.
Des infirmiers emportent ce qui subsiste de mon fugace successeur pour qu’on tente au moins d’en refaire un préfet en ordre de marche (mais ça va prendre du temps !).
— En attendant la suite de cet accident, vous continuez d’assurer la marche de la maison, il dit, l’homme à la mine et aux paupières de plomb.
— Comptez sur moi, monsieur le ministre.
Il maugrée en me tournant le dos :
— J’aimerais pouvoir !
Flagellé, je suis. Mortifié à moelle ! Vite, ma revanche ! Je le veux balbutieur d’excuses, baveur de compliments, frappeur de mon dos, comprimeur de mes phalanges, secoueur de mon avant-bras, confusionneur, clameur de mes mérites.
Et, de par ma volonté, tel je l’obtiendrai !
Je me le jure ! Et s’il existe un homme qui ne sermente pas avec lui-même, c’est bien moi !
Toinet est vautré dans un de mes fauteuils, les deux jambes sur le même accoudoir (c’est les dames qui disposent les leurs sur deux accoudoirs après que je les ai débarrassées de leur slip).
— Toi qui voulais assister à la passation des pouvoirs, tu as raté le plus beau looping qu’un connard ait exécuté dans un escalier, lui dis-je.
— Loupé ! proteste mon cher enfant ; je l’ai brillamment réussi, au contraire.
Il ponctue d’un sourire béat et pour renforcer, m’adresse un clin d’œil.
— Je ne comprends pas…
Il tire de sa fouille une bobine de fil de nylon.
— Je prévoyais pas que ce serait aussi réussi, grand.
Je clape à vide, mais il perçoit ce que le saisissement m’empêche de proférer.
— Par exemple, si vous aviez descendu l’escalier côte à côte, ça n’aurait pas pu fonctionner. En plus, il était nerveux comme un pou, cet enfoiré !
— Tu veux dire que c’est toi ?
— Yes, dirluche. Pendant que vous vous trouviez au labo. M’a fallu exactement vingt-deux secondes, j’ai chronométré.
Et d’expliquer :
— Vieil immeuble. Les tuyaux de chauffage central courent le long des plinthes de l’escadrin. Je passe mon fil entre le tuyau et le mur, je fonce en tenant et le bout et la bobine jusqu’aux chiottes qui se trouvent en face. Double fil transparent que je laisse traîner sur la marche choisie puis pendre dans le vide de la cage. J’attends en tenant bien fort mon collet à cons. Chance fabuleuse : ce grand glandu fonce. Quand il a un panard sur la marche précédant mon fil, je tends celui-ci, Misteur Dupaf culbute. Pendant sa plongée, depuis mes chiottes, je ramène mon fil et m’enferme dans les caquerets en attendant que ça se tasse.
— Toinet…, balbutié-je très bas. Oh, Toinet… Mais tu es un assassin, cet homme aurait pu se tuer ! D’ailleurs il est très mal en point !
Le môme rougit :
— Dis, le grand, tu ne vas pas monter sur tes grands chevaux à cause d’une simple farce !
Je bondis :
— Une farce ! La gueule en compote, une jambe brisée et probablement la lésion d’une vertèbre ! Mais ce type risque de passer le restant de ses jours dans une petite voiture !
Mon adopté baisse la tête comme Clovis (un peu plus bas, même) :
— Oui, évidemment, j’avais pas vu les choses comme ça, méaculpatise-t-il. Je pensais seulement qu’il aurait des bleus et des bosses.
— Il en a AUSSI !
Je me lève et use mon énervement en arpentant le bureau, comme le faisait mon cher Hachille.
Que devient-il, ce cher Tout-Vieux ? Il doit lui pousser des champignons sous les pattounes dans la geôle où on le retient.
De songer à lui, me calme.
— Tu as fait ça pour moi, pas vrai, galopin ? je demande à Antoine.
— T’as trouvé ça tout seul ! ricane mon voyou de chiare.
— Mesure la portée de tes actes à l’avenir, bordel ! Si tu te mets à décimer tous les gens qui se dresseront sur ma route, Attila aura un pedigree pareil à celui de l’abbé Pierre, en comparaison du tien !
— Ça a été irréfléchi, le grand : je veux pas qu’on te jarnaque !
On sonne à ma lourde et c’est Pinaud et Béru, les Laurel et Hardy des Etablissements Pue-pieds.
La Vieillasse déclare à Toinet :
— Voilà, j’ai joint ton bonhomme. Je pense qu’il est à point.
— Puis-je en connaître ? phrasé-je.
Toinet m’explique :
— J’ai trouvé qu’il serait beaucoup plus impressionnant pour le maître d’être harcelé par plusieurs personnes que par une seule. Alors je l’ai fait appeler par ta secrétaire qui, soit dit en passant, mérite de visiter le petit studio contigu ; puis, plus tard, par M. Pinaud.
Je suis sidéré une fois de plus par la psychologie dont fait montre mon « rejeton ».
— Qu’a-t-il dit ? demandé-je à Baderne-Baderne.
— Qu’il s’occupait de rassembler la somme et qu’elle serait prête demain ; à partir de midi, il attendrait nos instructions…
— En dehors de cela, il t’a parlé de quoi ?
— D’un petit dossier qui a disparu en même temps que l’album.
— Et alors ?
— J’ai répondu que j’ignorais ce détail et, comme il protestait, je lui ai raccroché au nez.
— Très bon ! Ce document a été décrypté par miracle, logiquement, il aurait dû ne pas l’être ; nous allons nous comporter — Toinet du moins —, comme s’il restait lettre morte. Si Flatulence-Alaïe remet réellement une rançon, tu lui restitueras ce putain de dossier en même temps que ses photos, compris, garçon ?
— Compris. Tu penses qu’il va payer ?
— Ce que je pense, mon chéri, c’est que demain tu joueras une partie difficile, et que tu vas prendre des risques énormes. S’il t’arrive malheur, je n’aurai plus que la ressource de me faire sauter le caisson !
Il me mate d’un air choqué :
— C’est très gentil pour m’man Félicie, ce que tu dis là, le grand. T’as une façon de penser à elle qui me fait pleurer les fesses !