CHAPINARD

Grosse surprise (ou petite stupeur) : on me dit que Bérurier est au stand de tir. Curieux que ce flingueur d’élite éprouve le besoin de peaufiner son adresse. Je décide de me rendre sur place pour admirer ses prouesses.

Je trouve Pinaud, à l’entrée de la salle, les mains sur les baffles pour protéger du vacarme ses tympans déjà lézardés par l’âge et les intempéries (engendreuses d’otites).

A l’arrière-plan, sur la ligne de feu : Bérurier-le-Gros, un casque insonorisant sur les étagères à mégots, et son vieux feutre par-dessus, cartonne une cible noire à forme humaine.

Pinaud me crie des choses que je ne perçois pas. Ce qui me trouble, c’est que le Mastard, au lieu de grouper ses quetsches dans la région du cœur, les disperse au niveau de la taille, soit à gauche, soit à droite.

Aurait-il à ce point perdu la pogne ? Manque d’entraînement ? Excès de beaujolais-village ? Il vide son chargeur, se déconcentre et rit large comme la pleine lune.

— J’croive qu’ça va aller ! assure-t-il. Tiens, le grand ! Tu tombes à pic !

On se shake les hands et Mister Messire rengaine sa rapière.

— Tu prépares un numéro pour le Gala de la Police, Sacame ?

— Non. J’m’ bats en duel dans deux plombes ; tu vas z’êt’ mon témoin av’c Pinauderche.

— Toi, en duel ?

— Testuel ?

— Et contre qui ?

— L’brigadier-chef Mortelas dont j’lu ai baisé sa femme. C’ con-là a rentré chez lui juste que je tirais sa Louisette en levrette dans leur cuisine. C’est sa s’conde bergère, la première l’ayant quitté pour un épicier italien, alors il y tient. La Louisette, un vrai régal. Son seul défaut, c’est qu’elle est étroite de la foufoune. On l’a entendu rappliquer, l’Enflure, s’l’ment impossib’ de déculer ! Comme des clébards, tu mords l’topo ? J’avais beau tirerer comme un éperdu, impossib’ d’ m’espatrier le joufflu. T’aurais maté la frime à Mortelas ! Ah ! il manquait d’air, ce vaniteux.

« Tu sais qu’on l’appelle Gringrin, dans l’service, tant tellement qu’il est grincheux, ce veau. Il a voulu m’voler dans les plumes, mais malgré qu’j’ fussasse uni à sa guêpe, j’l’ai contré d’un coup d’ boule dans la boîte à dominos, c’ qui l’a fait glavioter quatre ratiches, dont deux en or qu’il est très fier. Alors il a pétrigné… »

— Pardon ? coupé-je.

— Trépigné, traduit Pinuche qui comprend mieux que moi le dialecte béruréen.

L’orateur poursuit :

— Y gueulait : « Sors de ma femme tout d’sute ! Sors d’Louisette, sinon je t’envoye un’ balle dans la peau ! »

« — Calmos ! j’lu aye répondu, attends qu’ma bite dégonfle ! Bien sûr, si j’avais, au lieu de c’gourdin, un chipolata comme toi, d’après c’que m’a informé Louisette, ce serait déjà fait ! »

« — J’m’ d’mande ce qui m’retient de te tuer ! » il a fait.

« — Moive, j’sais, Gringrin : c’est les assiettes ! Tu défères en cour d’assises et ta brillante carrière part en béchamel. »

« Pendant ce bavardage, Coquette résignait. Lu faire lâcher l’morcif sans qu’elle eusse largué sa soupe aux pointes d’asperges, c’est duraille. Enfin j’m’ l’aye récupérée saine et sauf. Quand il a vu l’ampleur d’la bestiole, Mortelas s’est effondré.

« — T’as pris tout ça dans les miches ? » il sanglotait à sa gerce.

« Elle a tombé su’ le pétesque :

« — J’voulais juste voir si ça pouvait tenir, Jules ; une simple curiosité féminine, très légitime, tu comprends ? »

« Là-dessus je m’ai barré. J’croiliais l’incident close, et quelle est pas ma surprise, l’lend’main, de r’cevoir la visite de l’officier d’police Lalurette pour v’nir m’annoncer qu’ Mortelas m’provoquait en duel. Y s’croive r’venu au temps d’l’étroit mousquetaire, ce nœud ! Bon, faut qu’on y va : ça se passe dans une carrière désinfectée, près d’Poissy. »

— Merde ! bondis-je, vous n’allez pas vous vous entre-tuer pour un coup de queue ! Je vous l’interdis !

Bérurier s’assombrit.

— J’regrette, Antoine, s’agit d’une affaire de d’honneur qu’l’service et l’administration n’a rien à voir. Si tu empêcherais c’duel d’accomplir, c’tenculé prétendrererait qu’ j’m’ai dégonflé. En route !

* * *

La carrière en question est vaste, son gisement épuisé. C’est un lieu sans guère d’utilité désormais, où l’on reconstitue la cordillère des Andes pour des productions « B ». On se sert même de l’ancienne cabane à outils pour la transformer en poste de douane sud-américain, ou en résidence de shérif. N’empêche que l’impression qui domine ici est de solitude, malgré les grondements de l’autoroute de l’Ouest et les sifflets de trains.

Un soleil frimeur arrose cet univers blanc, sa réverbération est dure. « Ces messieurs » sont déjà là : le cocu, en bras de chemise, ses deux témoins en blouson. Les trois poussent des gueules sinistrées en me voyant débarquer.

— C’est bon pour moi, murmure le Gros. Tu lui fous les chocottes, à cet emplâtre de merde, sa paluche va sucrer !

Moi, j’imperturbe. Serre les mains, déclare que mes fonctions ne doivent pas être prises en considération et que je viens en simple qualité de témoin du Gros. J’ajoute que je tiens les deux duellistes pour des collaborateurs de qualité et les exhorte à ne pas viser des points vitaux de leurs personnes. Les outrages peuvent se laver dans le sang, mais ne doivent pas s’essuyer ensuite dans un linceul. La phrase est belle ; elle les émeut.

Bérurier tombe la veste à son tour, la confie à Pinaud. L’officier de police Lalurette et son collègue Mangezan (il est d’origine arménoche) comptent quinze pas et marquent chaque extrémité de cette distance d’un petit monticule de cailloux.

Comme, tacitement, on me laisse présider le duel, j’engage les deux hommes à se placer dos à dos comme il est d’usage, ensuite à marcher chacun vers son tas de pierres, à se retourner après l’avoir atteint et à faire feu à deux reprises ; pour éviter tout geste fatal, nous avons veillé à ce qu’il n’y ait que deux balles dans chaque arme.

— Partez, messieurs ! fais-je, la gorge serrée par une légitime appréhension (une balle perdue est si vite arrivée !).

Ils partent, la démarche lourde, le visage fermé, l’anus hermétique.

Instant solennel.

Nos six cœurs de cognes cognent à toute pompe.

Le brigadier-chef Mortelas, plus grand que Béru, donc aux enjambées plus longues, atteint le premier sa marque. Il se retourne, tend son bras et, gentleman, attend que son adversaire se mette en place.

Le Mammouth se met en position et lance :

— J’t’ laisse l’honneur, Jules ; n’après tout, c’est toi l’cocu !

Fouetté par l’invite, le Gringrin vise.

Moment d’extrême tension. J’ai omis de te décrire le brigadier-chef, sauf pour te dire qu’il est très grand et que son corps a la forme d’une bouteille Perrier. Il chausse du 52, ses cheveux sont couleur poil-de-vache-sur-lesquels-la-vache-aurait-beaucoup-pissé, coiffé à la Bourvil (du début de carrière), le nez est camard, les pommettes enfoncées, les yeux sans cils, ce qui le fait ressembler soit à un canard, soit à Niky Lauda après son terrible accident. Il achète des costards chez un spécialiste des obèses, non qu’il ait un embonpoint excessif, mais sa taille l’exige ; il s’ensuit que ses fringues flottent sur son corps de géant au rabais, ce qui l’oblige à porter des bretelles.

Tel est l’homme qui, dans une fraction de seconde, va peut-être tuer Béru, ou être tué par lui.

Le Gros est d’un stoïcisme démentiel. Lui, le danger, connaît pas. Il est si sûr de sa bonne étoile qu’il garderait espoir devant un peloton d’exécution chinois.

Gringrin n’en finit pas de viser.

— T’es sûr d’fermer l’ bon œil ? rigole Alexandre-Benoît.

Poum !

Le chapeau du Gros choit dans la caillasse. Sa Majesté porte la main sur le sommet de son crâne où se lit une entaille qui ne va pas tarder à saigner.

— C’est ça qu’t’appelles éviter les parties vitables ? lance notre pote d’une voix à la fois surprise et mécontente.

Poum ! répond le cornard.

Cette fois la balle a raté carrément l’objectif.

— Tu biches la nervouze, grand ! assure Béru. Bon, à moi, ’aint’nant.

Il parcimonieuse pas avec ses valdas, lui. Les tire presque simultanément : Pan pan !

— Raté ! se réjouit Mortelas, livide.

Il se tait, because des conséquences vraiment imprévues. Toi qui me connais, t’avais déjà compris parce que je suis d’une intelligence phénoménale et que je sais fournir à mon lecteur les détails préalables qui facilitent sa digestion. Eh bien oui, Bazu : les deux bastos du Dodu ont fait sauter les deux boucles avant des bretelles de Jules, si bien que son bénouze trop large, aux poches lestées d’objets multiples et lourds, vient de lui tomber sur les godasses.

Et la maigre société que nous formons se tord de rire, vu que le brigadier-chef porte, en guise de slip, une chose grisâtre, loqueteuse et informe. Tu sais, les vieilles pendules à balancier ? Elles comportent deux poids : l’un qui agit sur le mécanisme de l’heure, l’autre sur celui de la sonnerie. Généralement, celui de l’heure est beaucoup plus bas que son homologue de la sonnerie. Figure-toi qu’il en va de même des roustons de Mortelas. Son couillon gauche, qui eut probablement maille à partir avec une orchite dans le passé, lui tombe aux genoux, alors que le faux jumeau de ce dernier demeure blotti contre le tableau d’affichage. Et il a la dimension d’une cerise.

Par la large ouverture du créneau à zizi, on aperçoit une sorte de petit mégot de bite, à peine plus fort qu’un gnocchi, orphelin et recroquevillé dans un reliquat de prépuce.

Ainsi, le brigadier-chef Mortelas est mort, car le ridicule tue !

Intraitable, Bérurier lui porte l’estocade :

— Quand j’voye ta panoplie, Gringrin, j’m’ dis qu’c’est pas l’amour qu’ j’aye faite à ta femme, mais la charité !

Nous prenons rapidement congé de nos confrères pour aller galimafrer dans une auberge des environs de Houdan.

* * *

— Il a la tige[2], ce tordu, grommelle le Gros en passant un doigt dans le trou de son chapeau. Un bitos de pas douze ans, qu’j’avais acheté pour fêter l’enterrement à ma belle-sœur, l’infirme. Vous croiliez qu’ c’est réparab’ ?

— Pourquoi le ferais-tu réparer ? objecté-je. C’est un couvre-chef de gloire, mon chou. Crois-tu que beaucoup de flics peuvent se promener coiffés d’un galure traversé par une balle ?

— C’est vrai, convient spontanément Eléphant-man. On va m’ prend’ pour un n’héros.

Et le voilà rasséréné !

C’est en consommant une fricassée de poulet au vin blanc que je mets mes deux assesseurs au courant de ce que, in petto, je nomme : « l’affaire Chilou ».

Elle les passionne chiément. Le Vieux ! L’Inoubliable ! Son crâne brillant comme, la nuit, un projecteur de défense antiaérienne ! Ses phrases sèches, son œil de glace. Et puis ses emportements qui n’en finissent pas, comme les spaghettis que tu tortilles autour de ta fourchette et qui continuent de sortir de l’assiette !

Ayant achevé le récit succinct se rapportant au couple Achille-Thérèse, Pinaud le résume :

— La gonzesse part avec deux valises, sans rien emporter. Le dirlo retire 25 000 francs de sa banque, quelques jours avant de disparaître, et sa fille qui vit au Brésil est sans nouvelles de lui depuis des années. Pas de trace d’eux dans les agences de voyages, les réservations aériennes, les gares. La voiture d’Achille est dans son garage.

Bérurier torche le plat vide à l’aide d’un kilo de pain, pousse le tout avec du côtes-du-rhône-qui-se-laisse-faire et déclare :

— Si tu n’y verrerais pas d’inconvénient, grand, je vais aller faire le 22 chez la gonzesse. Y a sûr’ment des trucs à apprend’.

— A ta guise !

— Comme disait l’duc ? plaisante ce parfait humoriste.

Pinuche demande :

— Tu as fait placer le téléphone du directeur sur écoutes ?

— Bien entendu.

Il me prend pour qui, ce vieux con ? Pour quoi ? Pour qu’est-ce ?

— Reste plus que les avis de recherche, émet encore l’Epluchure-de-bananes.

— Le ministre s’y oppose fermement. Il prétend que ça la foutrait mal pour l’ancien grand patron de la Rousse et que nous devons être assez grands pour le retrouver sans cela.

— Il a raison ! décrète Sac-à-chose. D’quoi t’est-ce-t-il qu’on aurait l’air. J’voye d’ici la formule. « Cherchons not’ papa désespérément. Les perdreaux de France. »

— Ce qu’on ne peut faire pour Achille, on peut le faire pour la gonzesse, qui elle est inconnue, rectifie le Déglingué.

Il a raison. Mais comme cette histoire sent bizarre !

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