Peter Mortimer ressemble à un Américain comme une photo en gros plan de mon cul à mon cul. Malabar en costar nylon ultra-léger à rayures blanches sur fond azur, mâchoire carrée, teint brique, taches de rousserie, regard d’une indifférence morbide dans les tons pâles, il se dégage de sa personne une sensation d’extrême froideur à laquelle s’ajoute un profond mépris pour tout ce qui existe à droite du méridien de Greenwich.
Il me reçoit derrière une chiée d’appareils chargés de faciliter la vie des gens après une initiation longue et incertaine. Il lit ma carte en murmurant « Police judiciaire » du ton d’un homme qui cherche à se rappeler le nom d’une lotion after-shave. Puis une indication doit se préciser dans sa cervelle yankee car il murmure « Je vois… » d’un ton lourd de sous-entendus inagréables pour moi.
— Des problèmes ? il demande du ton assuré de quelqu’un qui n’a rien à se reprocher à lui-même et tout à reprocher aux autres.
— Vous avez été marié à Thérèse Genitrix-Desqueyroux, comédienne ?
— Si peu et si mal ! Pourquoi ?
— Il semblerait qu’elle ait disparu.
— Vraiment ? En tout cas elle n’est pas chez moi.
— Malgré votre divorce, vous continuiez de la voir ?
— Il ne fallait pas ?
Le ton est rognard.
— Au contraire, je trouve ça sympa. Ce qui m’a toujours retenu de me marier, c’est la perspective de tomber sur une femme qui considérerait un jour notre divorce comme le début d’une vendetta. Donc, vous aviez conservé de bonnes relations avec elle ?
— Je lui verse une pension, pas très forte je le reconnais. Aux U.S.A., la chose m’aurait coûté plus cher. Comme cette fille a un tempérament de feu, elle m’appelle parfois pour assumer ce qu’elle nomme…
— Ses coups de chaleur ?
— Ah ! vous êtes au courant ?
J’ai marqué un point dans ce qui lui sert d’estime. Il ajoute :
— Thérèse a beaucoup, beaucoup de… Comment dit-on ?
— Tempérament ?
— Exact. Cela la prend par crises. Brusquement, elle stoppe ses occupations parce qu’il lui faut un homme ; un homme précis. Parfois c’est moi, parfois un de ses collègues, ou bien son médecin, voire son kinési. Il lui est même arrivé de faire monter un chauffeur de taxi qui la branchait. Quand j’ai découvert la chose, vous pensez bien que j’ai repris mes fringues et mon nom, puis changé d’appartement !
Il sourit.
— Un vrai numéro ! Ainsi, elle aurait disparu ?
— C’est ce qu’on dit des gens qui quittent leur domicile sans donner de leurs nouvelles.
— Elle est partie quand ?
— Environ deux mois.
— La domestique noire ne sait rien ?
— Fleur-de-mai ? Rien ! Elle l’attend en fumant des cigares gros comme votre poignet.
— Elle aussi, c’est quelqu’un de pas triste !
— A quand remonte le « dernier coup de chaleur » que vous avez eu à ventiler ?
Le verbe l’amuse, il dit :
— Vous êtes marrant, pour un flic.
— Il n’y a pas de contre-indication. Ma devise est celle des nains de Blanche-Neige : « siffler en travaillant ». Mais vous n’avez pas répondu à ma question : quand avez-vous « vu » votre ex-femme pour la dernière fois ?
Il réfléchit, puis se met à feuilleter son agenda à rebrousse-poil. Y consignerait-il ses coïts ? Il doit percevoir ma question car il me dit :
— A son dernier coup de chaleur, j’avais un acheteur japonais dans mon bureau et il a fallu que je le quitte.
— Ça pressait tant que ça ?
Il hoche la tête.
— Vous savez, les moments de frénésie de Thérèse méritent d’être vécus. Ce qui se passe sur la moquette de son salon vaut le voyage et j’aurais flanqué le Nippon par la fenêtre s’il l’avait fallu. Chaque fois, c’est le coup du siècle. Elle est sublime dans le rut ! Bon, notre galipette remonte au 4 avril.
— Un peu plus de trois mois. Vous a-t-elle parlé d’un voyage qu’elle s’apprêtait à entreprendre ?
— Non.
— Vous a-t-elle parlé de « Tonton », un vieux type riche et maniéré qui devait avoir des bontés pour elle ?
— Non plus. Thérèse est très discrète à propos de sa vie privée, en dehors, bien sûr, de ses débordements, qui eux constituent des états de crise passagers.
— Pendant la période où vous avez été mariés, a-t-elle fait allusion à un endroit qu’elle aimait particulièrement ou qu’elle aurait souhaité connaître ?
— Oui : Paris.
— C’est une boutade ?
— Pas du tout : Thérèse est une petite provinciale fascinée par la capitale. A vingt ans, elle a lâché des études de droit à Bordeaux pour venir tenter l’aventure à Paris. Quand je lui parlais d’un séjour aux States, elle me répondait : « Vas-y tout seul, il m’est impossible de partir d’ici. » Paris était devenu son idéal, sa vie, son bonheur.
— Cependant, il manque deux valises dans son dressing, murmuré-je. Mais aucun vêtement, d’après Fleur-de-mai. Curieux voyage, avec bagages mais sans effets. Voyez-vous, Mister Mortimer, quelque chose ne tourne pas rond dans tout ça !
— On le dirait, admet le Ricain. A présent vous m’excuserez, mais j’ai un rendez-vous sur un tournage. Si vous apprenez du nouveau, vous voudrez bien me prévenir ?
— Comptez sur moi, fais-je en me levant.
Je lui tends la main. Il la regarde comme s’il ne se rappelait plus à quoi elle peut bien servir mais finit par y juxtaposer la sienne pour un shake hands.
— Le vieux Tonton dont vous parlez, vous le connaissez ? demande Mortimer.
— Tout à fait.
— C’est un type honnête ?
— Plus honnête que lui, il n’y a que le Seigneur, et encore, par moments je me pose des questions !
L’ayant laissé, je me rends du pas rapide de ma 600 SL chez Charly Genous, l’amant de queue épisodique de l’actrice disparue. A vrai dire, je n’espère pas grand-chose de ma visite, mais dans notre job il ne faut rien négliger.
L’homme habite une espèce de loft dans le quartier Saint-Antoine ; le local devait servir d’atelier à un tapissier car on l’a mal déblayé et il subsiste des pans de tentures, des carcasses de sièges de style, des liasses-échantillons flétries, tandis que le sol est jonché de clous à tête dorée, de petites semences perfides et de lambeaux d’étoffes. L’emménagement du « queutard professionnel » a consisté en l’apport de quelques meubles usuels et d’une quantité de posters le représentant à pied d’œuvre, forniquant avec des donzelles salopes au moyen d’un sexe qui, s’il ne marche pas complètement sur les brisées de celui de Bérurier, n’en reste pas moins hors des normes courantes.
La porte palière reste entrouverte, because un chat dont la caisse de sciure se trouve à l’extérieur du logement. Ainsi l’animal, un énorme angora castré qui me fait songer à Raymond Barre par son côté calme et gentil, peut-il aller de son coussin à ses latrines sans avoir à miauler de chiage.
Lors de mon accession à ce dernier étage d’un immeuble ventru et sale, démuni d’ascenseur, et dont les marches geignent aux semelles, je perçois un murmure de conversation : celle d’un couple mobilisé par un grave problème d’intendance. Ma vive intelligence, qui se situe nettement au-dessus du niveau de la mer, me permet de comprendre rapidement la teneur du débat.
J’explique. Charly Genous, que ses prestations sur vidéo surmènent et épuisent, n’a plus suffisamment de « mordant » pour satisfaire sa propre camarade d’existence. Elle en conçoit une légitime humeur et, afin d’écrémer son mec à bloc, lui ligote les testicules très serré avec un lacet de cuir. Une telle compression agit favorablement sur les parties de l’exténué, lequel récupère alors un regain de vigueur que sa partenaire met à profit. Seulement, le procédé engendre une souffrance difficilement tolérable contre laquelle Charly regimbe. Mais son brancard ne l’entend pas de cette chatte et renaude comme une crémière volée.
Elle exige son dû, la garce. Pendant l’opé, elle a branché une cassette de son julot : « Les Vampires de la volupté », et elle entend tourner son propre remake. Elle veut qu’il lui interprète les mêmes rock-saynètes que dans cette superproduc. Tout ! « Le Martyre de saint Sébastien », « Fantomas empétarde Juve », « La Tzarine perverse », « L’Aiglon suce Flambeau », « Les Vendredi de Robinson », « Le Coolie automate », « Le Cul racé de mon pote Eskine », « Trois zobs et un boudin », « Un Doigt de cour côté jardin », « La Canule des rêves », « La Motte que l’abbé fourrait », tout, te dis-je, elle réclame cette goulue du nom d’Hortense. Et quand, dans le film, la queue de son homme fait craquer les fines crénelures d’un muscle annulaire, elle en veut autant pour elle, stoïque amante capable de sacrifier la fermeté de ses sphincters à une passionnelle reconstitution. Ô sublime femme qui ne tolère le partage que s’il est équitable !
Et donc bandant mal pour trop avoir bandé, copulé, éjaculé, le dénommé Charly Genous, petit homme velu et sans autre signe distinctif qu’un sexe plantureux à tête mycologique, proteste qu’on lui meurtrisse les couilles, comme on torture le tronc de l’hévéa pour en faire couler sa sève. Il objecte que ses demoiselles d’Avignon sont violacées par le lacet, qu’il en résultera une avarie capable de faire chuter sa carrière de comédien hard et que, privé de sa pine gagne-pain, il ne lui restera plus que la ressource de traîner ses meurtrissures en des bureaux de demandes d’emploi où, systématiquement, les queues pendent de désespoir ; oui, il prophétise cela, le pauvre bougre. Seulement, la dévorante reste insensible aux arguments. Elle veut la bistoune professionnelle de Charly, partout où il l’a placée à l’intérieur de dames passives qui font métier de jouir dès qu’un brouilleur de culs a crié « Moteur ».
Las de guigner, je suis entré et me suis assis sur un pouf (Hortense le fait sur un paf). Le gros chat vient se frotter à moi en ronronnant de bienvenue. Les coïts de ses maîtres le laissent indifférent, ce pour deux raisons aussi valables l’une que l’autre : primo parce qu’il est chat, secundo parce qu’il est castré. Chacun sa merde !
Nous attendons. Le couple suit le canevas que constitue la cassette en cours de projection.
Elle commande, l’officière :
— Là, tu me prends en levrette en me caressant le dito de la main droite. Avec la gauche tu me fais un bout de sein !
— J’y arrive pas !
— Tu l’as bien fait à Lucette Elseneur !
— Elle est plus petite que toi !
— C’est juste, admet l’irascible, alors laisse tomber le sein !
Le brave s’active. On peut croire que la carburation s’opère bien, l’Hortense copie ses plaintes de bonheur sur celles de la dénommée Lucette. Les deux font aussi bidon l’une que l’autre. Puis, soudain, un cri :
— Mais tu dégodes !
Terrassé par le sort, Charly reprend son pénis et s’assoit sur le bord du lit. Il m’aperçoit, mais étant habitué à baiser devant une équipe de techniciens blasés, il me salue d’un hochement de tête.
Mieux : il me prend à témoin.
— Ecoutez, me fait-il, aujourd’hui on a tourné la scène du viol dans « Les Uhlans de l’amour ». Il y a eu besoin de seize prises ! Ensuite on est passé à mon éjaculation en gros plan sur la gueule du commandant allemand. La pointe de son casque me rentrait dans l’oigne ; charmant, non ? Ce con était prognathe et son putain de menton masquait mon lâcher de ballons à l’objectif ; alors quatre prises avant que le metteur soit satisfait. Vous imaginez la marchandise perdue ? Mon confrère qui jouait le boche semblait avoir pris une tarte à la crème en pleine poire ! Notez que c’en était que plus impressionnant ! N’empêche que je suis fourbu, moi. Et ma souris qui s’en ressent ! Qui m’arrête la circulation dans les burnes pour me faire triquer ! C’est plus une vie !
La fille, qui se fignolait un solo compensatoire à la cithare pileuse, en continuant de visionner la bande (si j’ose dire) où son Casanova prodigue avec grâce, force et souplesse ce qu’il n’est plus en mesure de lui accorder, finit par bredouiller :
— Mais à qui est-ce tu causes, Charly ?
— Monsieur, il répond.
Elle défigue les deux doigts qui tisonnaient ses envies.
— C’est à quel sujet ? me demande-t-elle en les portant machinalement à son nez pour un rapide contrôle d’identité.
— Les Productions du Grand Orgasme me chargent de contacter M. Genous pour le premier rôle d’un film. Comme il y a des séquences de zoophilie, nous tenions à savoir ce qu’il en pensait avant d’entreprendre les pourparlers.
— Ça dépend avec quel animal, répond ce mâle en provisoire défaillance.
— Une chèvre ; on tourne « La Chèvre de M. Seguin » en version hard. Vous jouez Seguin et vous êtes amoureux de Blanchette.
— Alors c’est O.K. ! Je me rappelle un film où je devais me faire une guenon ; la salope m’a griffé les baloches et refilé une maladie qui m’a éloigné pendant deux mois des studios !
— Vous faites un métier difficile.
Il surveille le départ de sa gonzesse qui va se terminer en une pièce plus tranquille.
— Cette connusse ne comprend pas que, lorsque je rentre à la maison, j’ai le cul en horreur et que je ne demande plus qu’à regarder ma télé après un bon bain à l’O. Ba. O.
Il ouvre grand la bouche, farfouille dedans avec ses doigts et ramène un poil noir en tire-bouchon.
— Si je vous disais que j’ai beau me les brosser, il me reste constamment des poils de cul entre les dents. Je plains les gouines.
— Outre les films, je crois savoir que vous faites des extras dans le privé ?
Il s’affole :
— Taisez-vous, malheureux ! Si ma rombiasse l’apprenait on irait droit à l’apocalypse. Comment le savez-vous ?
— Par Thérèse Genitrix qui est une copine !
— La salope ! Je lui avais bien dit que c’était top secret.
— A vrai dire c’est sa femme de chambre noire qui m’a confié la chose.
Il maugrée des trucs racistes qu’il a dû lire dans Mon Combat de Jean-Marie La Gâche.
— C’est une rapide, la Thérèse, fais-je d’un air informé.
— Un cas ! rectifie Genous. Quand elle a décidé de s’offrir un paf, c’est de l’immédiatement ! Faut tout lâcher pour éteindre la Miss.
— Elle paie bien ?
— Avec ce qu’elle gagne, mon cachet est minable. Une fois, il a même fallu que je lui fasse crédit. Baiser à kroum, de quoi ai-je l’air ? Une répute se défait vite dans ces conditions. Vaut carrément mieux offrir sa giclée, c’est plus classe !
« Souvent, je lui dis de venir avec nous dans le « X » ; mais elle se gêne à cause de sa culotte de cheval. Qu’est-ce que ça peut foutre ? Au contraire, dans notre boulot, comme je me tue à le répéter à la production, on a tort de ne sélectionner que du produit qualifié ; c’est banal. Imaginez une grosse radasse bourrée de graisse et de cellulite ou une mocheté anguleuse avec un bec-de-lièvre et du strabisme à s’en faire jaillir les lotos, le dégât que ça ferait ! Là, oui, ça exciterait les populations ! Un gros tas de cent vingt kilos en train de me pomper le zigomar ou de danser dessus ? Mais ces cons ne veulent pas m’écouter. Avec eux, c’est toujours la blonde platinée perverse, en bas-résille, qui lèche le frifri de sa copine avant de prendre le panais d’un cadre supérieur qui sort un godemiché de son attaché-case pour lui électriser l’œil de bronze en même temps… Ça n’intéresserait pas votre maison, vous, un porno tourné par des affreux, des sordides, des stropiats ? Bon Dieu : un cul-de-jatte qui tire une bossue ça ferait fureur, ne me dites pas ! »
J’en conviens. Seulement comme je ne suis pas venu discuter les orientations possibles du film hard, je ramène le sujet sur Thérèse Genitrix.
— Vous êtes très pote avec Thérèse ?
— Celle qui crie quand on la baise ? plaisante le besogneux du membre. Vous pensez, on s’est connus au Conservatoire. J’étais en classe de tragédie. Je faisais un malheur dans Britannicus, elle dans Musset et Marivaux. Elle jouait les soubrettes acides. Nous nous destinions au Français. Et puis, la vie…
Il considère ses sacoches toujours violacées.
— Abîmer un homme pour assouvir un caprice, je vous jure. En voilà une, si nous n’avions pas un chat ensemble, comment je lui donnerais son sac !
— Elle est riche, Thérèse, puisqu’elle peut s’offrir une femme de chambre ?
— Oh ! son ex doit lui verser une petite pension ; il est américain, donc un peu con. Et puis je sais qu’elle éponge quelques vieux veufs, de temps en temps. Quand ses fonds sont en baisse, elle s’habille en noir et fait les cimetières. Il lui arrive de repérer un croquant devant une tombe fraîche : une ganache recueillie sur le sarcophage de sa disparue. Alors elle joue La Dame aux camélias.
« Son triomphe, c’est le malaise, la défaillance causée par un récent chagrin. Elle titube, est obligée de s’asseoir sur un caveau. Le dabe s’empresse et le coup est engrené ! Un vieux crabe de soixante-dix balais qui peut encore secourir une jolie jeune femme, ça se cueille d’une main, comme une poire mûre. Thérèse veille à draguer dans les cimetières huppés des quartiers huppés ; vous vous doutez bien qu’elle n’écume pas La Courneuve ou le Kremlin-Bicêtre ! »
— C’est une fille avisée.
— Elle a du chou ! complète Charly Genous.