Le rendez-vous a été fixé dans le hall du Royal Monceau. Pour pouvoir figurer dans ce palace agréable, Antoine a mis son blazer, avec une chemise bleu ciel et une cravate à rayures bleues et rouges. Il s’est coiffé impec et non plus « en paquet de crayons », comme le lui reproche souvent maman. Il tient un porte-documents gonflé de l’album et du dossier et arbore à sa boutonnière un pin’s à la gloire de Canal +, comme ils en sont convenus avec maître Flatulence-Alaïe. Il attend dans un canapé magistral, profond comme une tombe pharaonique.
Deux mots, avant l’arrivée du maître, pour t’informer des dispositions que j’ai arrêtées : primo, le môme porte, comme beaucoup de jeunastres, une boucle d’oreille qui, en réalité, est un micro sans fil miniaturisé, inventé par le couple Mathias-nièce-assistante-maîtresse. A ma profonde connaissance, c’est bien la première fois qu’on use d’un micro aussi ostentatoire. Habituellement, nos services s’ingénient à le camoufler dans les revers de vêtements, nœuds de cravate ou autres montres-bracelets ; mais là, on annonce la couleur. Toujours s’inspirer d’Edgar Poe ; c’est en ne cachant pas les choses qu’on les rend invisibles. Secundo, M. Blanc qui est rentré de vacances il y a une plombe tout juste et que j’ai eu le temps de documenter, lit le Financial Times dans un fauteuil voisin, rider dans un bleu croisé, le nez chaussé de lunettes à monture d’or que tu jurerais un diplomate négus en mission dans la capitale. Tertio, Béru, Pinuche, Mathias et ma pomme sommes installés, invisibles, dans une camionnette banalisée dont les flancs portent l’adresse d’un réputé fleuriste en lettres dorées. Le système d’écoute est opérationnel, c’est le Rouillé qui l’actionne. Pour le moment, on ne perçoit que le faible brouhaha du hall, avec, comme en surimpression sonore, la calme respiration de Toinet. Pas du tout oppressé, mon luron. Un calme qui ferait passer James Bond pour un asthmatique en crise ! Quatro, enfin, une seconde voiture, également banalisée, stationne à l’angle de l’avenue et de la rue Courtepine, ayant à son bord mon ami le commissaire Justin Coudebyte, accompagné d’un de ses mousquetaires. On peut donc considérer que les précautions sont prises pour assurer la sécurité du gosse dans cette croisade.
Brusquement, la voix de basse de Jérémie Blanc retentit :
— Attention ! Je crois qu’il arrive.
Nos éventails à libellule se mettent au garde-à-vous.
Puis, l’organe de maître Flatulence-Alaïe, très reconnaissable :
— Je pense que c’est vous ?
Réponse du gamin, très calme :
— Bien vu.
— Vous êtes encore plus jeune que je ne le pensais.
— La valeur, etc., etc., débite Gavroche.
— Je suppose que vous n’allez pas recompter le fric dans ce hall ?
— Nous allons monter aux toilettes. Vous voyez le vestiaire, au fond ? L’escalier de gauche, allez-y le premier, je vous suis.
Voix de Jérémie assortie d’un froissement de journal.
— Le type va au fond du hall, chuchote-t-il. Il tient un attaché-case. Je ne sais pas si je me goure, mais, à l’autre extrémité du hall, il y a deux hommes de race blanche qui paraissent s’intéresser au môme. Ils sont assis côte à côte et le regardent à la dérobée avec une fausse indifférence, trop fausse pour être vraie. Ils étaient déjà en place quand Antoine est arrivé.
Cher M. Blanc ! En voilà un encore qui possède les instincts du flic. Pif et déduction sont les deux mamelles de la Rousse.
Voix du gamin :
— On monte aux chiches.
Un moment, on perçoit le glissement feutré de ses pas sur l’épaisse moquette. Puis maître Flatulence-Alaïe dit nettement :
— En effet, c’est tranquille. Prenez cette mallette et rendez-moi mon bien.
Antoine bis :
— Ouvrez-la d’abord et montrez-moi l’intérieur !
— Oh, oh ! la confiance règne !
— Pas de commentaires, passez-moi une liasse.
Des froissements de papelard, encore. Dame aux gogues, hein ?
La voix de Jérémie :
— Les deux types auxquels j’ai fait allusion se sont remis à discuter et n’ont visiblement pas l’intention de rejoindre Antoine et l’avocat ; sans doute me suis-je trompé.
— Continue tout de même de les surveiller, fais-je (car le Noirpiot porte un sonotone conception Mathias. Je n’ai pu en équiper Toinet, c’eût été too much).
L’avocat :
— Ce sont des liasses de vingt billets de cinq cents et il y en a cent, comptez !
— Je vous fais confiance, à vue de nez ! Voilà vos photos de famille.
— Le petit dossier y est aussi ?
— Oui. Vous avez de la chance, on a failli le jeter car on n’y comprend rien. Un de mes amis dit qu’il doit être écrit en code, c’est vrai ?
— Pas de commentaires ! riposte à son tour l’avocat. Bon, on est quittes ?
— On l’est.
— Pour le prix, j’ai droit à une ou deux questions ?
— Allez-y toujours, je verrai bien.
— Comment avez-vous su le chiffre de mon coffre ?
— Comme tous les cons, vous vous êtes servi de votre date de naissance, gros malin !
— C’est quelqu’un qui vous a conseillé de venir cambrioler chez moi ?
— Non ; c’est les vacances. On visite beaucoup les immeubles bourgeois en juillet et août. Pas de chance pour vous. On espérait du blé, on a trouvé du cul ; on s’est dit que ça pouvait rapporter gros si on savait s’y prendre.
— Vous avez très bien su vous y prendre.
— Vous voyez ! Dites, je peux conserver votre mallette ou s’il faut vous la renvoyer ?
— Vous avez le sens de l’humour.
— C’est pas mieux comme ça ? Vous m’avez questionné, à mon tour de vous demander un truc : la gonzesse qui se fait tirer, sur les photos, c’est une nympho ou quoi ? Qu’est-ce qu’elle dérouille dans les miches !
Un silence, puis Toinet reprend :
— Je vous ai vexé ? Vous y tenez peut-être ? C’est votre amie ? Bon, j’insiste pas, allez, tchao !
Nouveau silence, assez bref.
Voix de Jérémie Blanc :
— Antoine réapparaît avec l’attaché-case. Il se dirige vers la sortie ! Achtung ! Les deux zèbres dont je vous ai parlé se lèvent et vont sortir aussi. L’un est grand, très blond comme un Suédois, le teint rouge. L’autre est un peu moins grand, châtain foncé, il porte un costume bleu très clair et son pote…
Le reste de son discours se perd, car son micro de revers a dû se dégrafer.
Je saisis celui du bord :
— Coudebyte, tu m’entends ?
— Cinq sur cinq, monsieur le dirlo !
— Acré ! Le môme sort. Il semblerait que deux types, dont l’un très blond, soient à ses basques. Ouvrez l’œil, tous les deux !
— On est en plein dedans ! répond mon collaborateur.
Voilà Antoine très relaxe. Il porte négligemment sa mallette. Remercie d’un signe de tête le gars en vert galonné qui lui pousse la lourde et s’avance. Un jeune voiturier lui demande s’il veut un taxi car il reste au bord de la chaussée, indécis. Mon fiston répond par l’affirmative. Le préposé sort un sifflet de sa vague et siffle un penalty.
Un bahut déboîte et s’approche.
Le môme y grimpe.
Le sapin repart.
Nous aussi.
Puis, à deux cents mètres, c’est au tour de Justin Coudebyte et de son péon à se joindre au cortège.
Tous derrière, tous derrière et lui devant !
Voix de Toinet :
— Ben voilà, comme convenu je file chez M. Bérurier attendre la suite des événements.
Une autre voix à peine audible avec accent maghrébin (celle du driveur) :
— Qu’est-ce que vous dites ?
Toinet :
— Rien.
— Vous parlez tout seul ?
— Je compose un poème.
— Vous êtes poète ?
— Je le serai quand je l’aurai fini. (Puis à nous :) Hé ! le grand ! On me suit ?
Impossible de lui répondre que oui, la liaison s’opérant à sens unique.
— Si on me suit, reprend le môme, faites un petit appel de phares.
On lui accorde satisfaction.
— O.K. ! merci : je suis prêt.
— Il est gonflé, ce moustique, remarque Bérurier. J’ai toujours pigé qu’on avait affaire à un p’tit dur.
— Il arrivera ! confirme le Branlant.
Les deux mecs qui, décidément, filaient Antoine nous dépassent dans une Porsche gris métallisé.
— Fausse alerte ! pronostique Pinaud.
Du côté du parc Monceau il y a des travaux qui réduisent l’avenue à une seule voie. Le taxi s’y engage, puis la Porsche, puis une autre bagnole, puis encore une qui se faufile de force pour nous squeezer. Je déteste car, because cet étranglement, nous sommes carrément coupés de Toinet. C’est d’autant plus chiant que ça n’avance plus.
Voix de Toinet :
— Hé ! les vedettes ! Derrière mon cab il y a deux mecs qui sortent d’une Porsche grise et qui se précipitent vers…
Moi, comme un fou, au micro, pour Justin Coudebyte (il est d’origine irlandaise) :
— Justin, on attaque le môme, contourne les travaux et recolle à ce bordel-à-cul de taxi !
— On va essayer ; vous avez le numéro du bahut ?
On s’entre-regarde dans la camionnette. Personne n’a eu la présence d’esprit de le noter. On fait une fameuse équipe de manche à burnes !
Voix de Toinet très forte, à des gens :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Une voix sèche :
— Ta gueule !
Voix du taxi-driver :
— Mais vous voyez bien que c’est occupé !
La même voix sèche :
— Ne t’occupe pas, roule ! Et appuie, melon, si tu veux pas que je te fasse gicler les pépins de la tronche !
Voix, toujours sereine d’Antoine :
— Vous abandonnez votre belle Porsche ?
Voix d’un autre gus :
— On en fait cadeau aux connards qui sont derrière !
Les connards en question n’en mènent pas large. Je saute de notre véhicule et remonte en courant la file des tires arrêtées qui sirènent comme des cornes de brume par gros temps. Les fumiers ! Ils ont engourdi la clé de contact en quittant la chignole. Rien à faire pour déménager ce bolide à la main !
Pendant que j’escrime, une voiture radine sur le trottoir, klaxon bloqué, poussant les passants au cul, les faisant trébucher.
C’est Justin Coudebyte et son scout de France qui tentent le tout pour le tout. L’avisant, je bondis à l’arrière de sa Ford Mondeo. Un dernier tas de sable à escalader. Le moteur s’enrogne, les boudins patinent. L’inspecteur Morflet est un as du volant, il arrache la tire des embûches (de Noël) et rallie la chaussée.
Devant nous, la voie de droite est déserte. On avale ce qui reste d’avenue et là il faut choisir :
— Droite ! gueulé-je.
Au pifomètre. Je branche la phonie avec notre propre camionnette.
— Ici Sana, le môme continue de parler ?
Voix de Mathias :
— Il vient de mentionner la Madeleine.
Putain, déjà !
— Tu me retransmets tout ce qu’il dit au fur et à mesure, je suis dans la guinde de Coudebyte.
Direction Madeleine. Pas la peine de le préciser à Morflet. Il fonce à tombereau ouvert, comme dit Béru, coupe les priorités, se torche avec les feux rouges, écorne les bagnoles. Les collègues de la circulation nous font un concert de bengalis siffleurs.
— T’as pas ton gyrateur ? demandé-je au chauffeur.
— On avait dit « totalement banalisé », répond Justin, bourru. Et je vous signale qu’on roule à bord de MA voiture !
— Les frais de carrosserie seront pour la Maison, tenté-je de le rassurer.
— Ceux d’hôpital aussi ?
— On assume tout, y compris les funérailles.