Et à présent, lecteur très cher, mon honorable pensionneur, mon souffre-couleur, mon érésipèle (ou érysipèle) mal gratté, mon contemporain (pas si temporain que cela), mon… — de-jatte, mon… — de basse-fosse, mon… et chemise, mon… — de-sac, à présent, lecteur contestataire (mais pas tellement testataire), à présent, je te reprends au moment où je sonne à la porte de la villa « Les Colombes », impasse de la Médisance ; c’est-à-dire, peu après les incroyables péripéties qui se sont déroulées en la suite princière du Prieuré Palace, hôtel de grand renom, parce que de grande classe, jusque-là inaltérable, malgré les pernicieuses inscriptions graffitées sur les murs avoisinants.
Je sonne, donc, et l’on vient m’ouvrir, comme par enchaînement. Une aimable jeune fille, belle comme une colique en cours de réalisation, sèche, maigre, la frite pleine de boutons sanguinoleurs, le cheveu filasse, la peau merdique, trop pâle pour emballer un vivant ; le nez chaussé d’affreuses lunettes que tu croirais qu’elle regarde l’existence à travers les roues d’un vélo. C’est pas croyable, les vrais vrais moches, l’art qu’ils ont de faire appel à des accessoires pas tolérables pour aggraver leur cas.
Elle est passée d’extrême justesse à côté du bec-de lièvre, mais elle s’est rattrapée en sacrifiant son menton, lequel est resté à l’état de projet à peine esquissé.
Elle me visionne sans joie.
S’écarte pour me faire entrer en s’abstenant de répondre à mon salut. La pure, l’authentique gueule de raie, dont on se demande à quoi elle peut servir, et pour quelle saugrenue raison un monsieur est grimpé un soir sur une dame pour qu’à eux deux ils commettent une pareille bévue.
A part elle, l’ambiance est plutôt joyeuse aux Colombes (le pluriel me paraît usurpé, vu qu’il n’y a qu’une colombe et une chouette dans cette cage !).
On entend de la musique qui cuit au bain-marie sur un électrophone. Et une chanson qui n’a rien à voir, en provenance de la cuisine.
La ravissantissime Isa Bodebave[30] apparaît, affolante avec son slip blanc et juste un tablier par-dessus, que ça représente (le tablier) l’Empire State buildinge, droit comme un « I ». Et quand elle se penche ou se place de profil par rapport à mézigue, tu lui constates les loloches, en vistavision. Sublimes ! Quel bonheur de vivre, cette gosse ! Elle me vient à l’avance, en claudiquant, rieuse, gantée de caoutchouc rose parce qu’elle faisait la vaisselle avec Paic citron défoutraillé et qu’elle protège ses jolies patounes, la toute belle ! Que ses paumes restent bien veloutées pour les caresses, et comme elle a raison, bravo, chérie !
— Comment va cette cheville ? lui enquiers-je.
Elle a un geste d’insouciance.
— Ce sera l’affaire de quarante-huit heures ! Je vous présente Dorothée, mon amie. Elle est anglaise et parle très mal le français. Nous correspondions, à l’époque du lycée. J’allais chez elle, à Marlow, elle venait chez moi, à Hyères. Contrairement à ce qu’on dit des Français, c’est moi qui ai appris sa langue, et pas elle la mienne.
— Elle est charmante, dis-je, elle me fait songer à une irruption d’eczéma que j’ai beaucoup aimée.
Isa m’adresse une moue pour le chat.
— Seriez-vous xénophobe ? demande-t-elle, en grec.
— Non, mais je tolère mal que les filles ne soient pas ravissantes, et j’ai l’impression que, de ce côté-là, votre potesse a raté le dernier métro.
On me fait pénétrer au salon. Une pièce un peu conne : fenêtres à petits carreaux, tapis de haut nylon, papier de tapisserie à rayures, tableautins pour bureau de station service, meubles comme dans les cauchemars des amoureux de la Haute Epoque ou comme dans les rêves des frénétiques du mobilier salle-d’attente-de-dispensaire-dentaire-de-sous-préfecture.
Mais enfin, beau ou hideux, confortable ou pas, un siège est un siège et je dépose tout ce qu’il m’est poussé au-dessus des jambes dans celui qu’on me désigne.
— Scotch ? demande la môme Isa.
— Yes, miss.
Elle s’empresse, après avoir ôté ses gants, comme deux capotes anglaises en fin de mission. Le tablier me rend dingue. Pour me chasser la tricotine, je m’efforce de rassembler mes esprits. Je me dis : « Gaffe-toi, mon bonhomme ! Tu es dans une ruche qui n’abrite pas de gentilles abeilles, mais de vilaines guêpes ; la mocheté est anglaise, ce qui cadre parfaitement avec ce qui précède de cacateux… » Le Ricain a tubophoné dans cette masure, ce qui en dit long comme le réseau téléphonique en personne sur l’activité secrète de la belle Isa.
Elle décapsule une boutanche de J-B.
— Je le prends sec et sans glace ! m’empressé-je de déclarer, craignant qu’elle ne m’administre le bouillon d’onze heures.
Elle me verse une rasade à la Shéhérazade.
Et là-dessus, la sonnette carillonne avec vigueur.
Isa va ouvrir. Je l’entends parlementer. Bérurier lui explique qu’il vient pour le nouveau branchement téléphonique. Il doit seulement prendre les mesures du clamistreur adjacent, ce sera l’affaire de cinq minutes.
Isa se soumet de bonne grâce et le Mastar surgit, superbe. Il a dégauchi une casquette des P.T.T. Il est en bras de chemise et tient sous le bras gauche un énorme registre noir, tandis qu’il brandit de la main droite un mètre pliant flambant neuf.
— Mande pardon, ’sieur-dames ! dit-il en s’agenouillant devant le combiné téléphonique.
Tu le verrais, t’aurais du mal à garder ton sérieux : sa gravité suprême, la façon dont il examine le poste, mesure le fil au ras du plancher, prend des notes obscures qu’il consigne dans le registre.
Il est perdu dans son boulot, l’aminche. Papal, à force de concentration épiscopale. Il marmonne pour lui des chiffres, des mots techniques. Ensuite, il se redresse et demande :
— C’est quoi, en haut ?
— Les chambres, répond Isa.
Le Mammouth opine et se dirige vers l’escadrin.
— Permettassiez ? demande-t-il sans attendre de réponse.
— Hé, dites ! s’écrie ma camarade à cheville foulée.
— Quoi ? aboie le Gros.
— Où allez-vous ?
— Mais, en n’haut ! rétorque mon pote. Faut bien que je vais faire mon boulot, non ?
— Quel boulot ?
Plus que parfait, Béru. Sublime de naturel ! Quel acteur ! Il fouille sa poche de pantalon, sort une feuille de papier pelure de couleur jaune, couverte de dactylographie.
— Ici, c’est bien les Colombes, villa appartenant à Victorien Poiluchard, de Nantes, non ?
Bravo pour sa documentation ! Il a exécuté consciencieusement sa mission.
— En effet.
— Alors tout est banco, ma poule.
Et il monte.
Isa renonce à ergoter.
On entend siffloter la Crème des Glands, là-haut.
Il marche, sans feutrer son pas pachydermique et hippopodermique.
Je reprends la conversation là où je l’avais laissée, à savoir que je la commence :
— On sort, ce soir ?
— Je ne peux pas laisser Dorothée.
Je soupire :
— Je veux dire : tous les trois ?
— Il faut que je lui demande.
Elle pose la question à sa potesse. La grincheuse répond qu’elle me trouve une gueule de bellâtre. Je lui rétorque, également en anglais, que merci beaucoup est-ce qu’elle pourrait me l’envelopper, c’est pas pour manger tout de suite ? La conne rougit, s’étant mis en tête que je ne comprenais pas son dialecte. Elle bredouille pour déclarer qu’elle ne sortira pas parce qu’elle a ses français qui la fatiguent, mais qu’on peut à notre guise.
Isa proteste pour la forme. Mais elle a très envie et accepte qu’on aille clapper des anguilles meunières en Brière, à l’auberge de Bréca où la bouffe est bonne et les patrons sympas.
Elle monte se préparer.
Tu vois ?
Je demeure seulâbre avec la miss Mocheté. Tente de l’amadouer par un sourire de bonne venue, avec au moins vingt-quatre ratiches à l’avant-scène. Mais cette gerce, pour l’amollir, faudrait le procédé dont use Dali pour amollir les montres. Raide comme la queue du lion britiche sur les armes auxquelles je te faisais allusion y a pas si loin.
J’ai jamais compris l’hostilité instinctive d’une flopée de gens. La manière que tout les braque, ces branques, et qu’ils en veulent à la terre entière d’être la terre entière ; ce mécontentement de la vie qui s’exprime par leurs vilaines bouilles acariâtres, leurs mimiques, leurs voix, leurs silences aussi. Pouah ! C’est vraiment de l’existence perdue, offerte aux gorets. Et encore l’image est mauvaise : les gorets, eux, vivent intensément, ils bouffent, ils baisent, ils sont comestibles de la tête à la queue. Dans le fond, c’est le plus noble animal de la création puisque tout est bon dans le cochon, alors que rien ne l’est dans l’homme, sinon son cœur, parfois, mais tant rarement, ce con !
— Vous allez séjourner à La Baule tout l’été ? essayé-je d’engrener.
— Je ne sais pas encore, répond la vilaine d’une voix rogue.
Et moi, le foutre me biche. Tu n’ignores le combien je suis un être impulsif ? Que rien au grand ni au petit jamais peut m’empêcher de balancer ce que j’ai on the potato.
Et alors, bon, écoute ce que je lui dis. Je lui fais comme ça :
— Il me semble que nous avons un ami commun.
Elle sourcille et me fait :
— Really !
Ce qui signifie « Vraiment ! »
— Oui, je lui fais : Al Bidoni.
— Qui donc ? elle me fait.
Je lui refais :
— Al Bidoni.
Ce, tout en la sondant comme avec une jauge à huile.
Elle fait non de la tronche, ce qui décroche une barrette de ses vilains crins. La barrette se met à pendouiller au bout d’une mèche, comme une poire oubliée par l’automne au bout de sa branche dénudée[31].
— Je ne connais personne de ce nom, elle me fait.
— Il s’agit d’un Américain, je lui fais.
— Non, non, je ne connais pas, elle continue de faire.
Je me prends à deux mains et je m’emporte :
— Écoutez, je lui fais. Si ce n’est pas vous qu’il connaît, c’est donc Isa, car hier, en ma propre présence, il a téléphoné ici.
Je ne sais pas si ça la gratouille ou si ça la chatouille, mais elle reste impa tu sais quoi ? Vide ! Oui : impavide. Et je la plains, me complais-je d’ajouter, idiot jusqu’à la moelle comme il est d’usage et déraison.
— Je ne pense pas qu’Isa ait un ami de ce nom, assure la donzelle, elle m’en aurait parlé ; demandez-lui.
Et justement, Isa radine en chantonnant. Sublime : toute de blanc vêtue : futal, chemisier, pull noué autour du cou, bracelet de cuir de sa Cartier, godasses et, très probablement slip, mais nous vérifierons la chose plus tard.
— Ce gros type est toujours là-haut, qui prend des mesures, lance-t-elle à miss Dorothée, tu devrais aller surveiller ce qu’il fait, bien qu’il n’ait pas une tête de voleur.
L’Anglaise promet d’un froncement de nez. Isa l’embrasse, je lui fais « hello », et nous partons.
Partons, tontaine et tonton.
Partons côte à côte, hanche à hanche plutôt.
Et, à peine qu’arrivés dans ma voiture (en anglais : in my car) je la galoche, la pelloche, la tastelinguiste, la bricole et lui compucte impunément — comme toujours — le trémulseur de ahanement.
Mon désir est revenu, superbe, intact, majestueux. Pas besoin de l’offrir avec des fleurs, il est bouquet à lui tout seul.
Le temps de quitter l’agglomération bauloise (peau de Baule et balai de crin) et j’emprunte, parce que j’y ai intérêt, le premier sentier menant au premier bois venu, dont la masse sombre densifie dans la clarté déclinante du jour. « Oh ! qu’elle est belle ma Bretagne ! » qu’il chantait, l’exquis Tino, dit Napoléon V. Et comme il avait raison, lui si parfaitement corse, de rendre hommage à cette péninsule plus armoricaine encore que ses langoustes ! Comme il disait juste avec sa voix de velours potelé, notre anti tonitruant Tino, si parfaitement Rossi qu’on a envie de lui sauter au cou afin de presser un peu de Bonaparte dans ses bras. L’amour ! L’impérissable d’Olonne ! Le cher grand au regard sombre qui vint un jour me chanter « Joyeux anniversaire » à ma table, pendant que je dégustais un plateau de fruits de mer (et de père inconnu) ; et que tant je me sentis à l’aise dans la brise de sa voix royale, sous les regards conjugués — voire simplement jugués — des autres convives (pas tellement vives d’ailleurs). Oui, il me chantait « Joyeux anniversaire », rien que pour moi dont ça l’était ; me le chantilla calmement, amicalement, sans bouger autre chose que sa lèvre inférieure, et mes tympans en furent à jamais ennoblis, au point que je leur interdis formellement de se laisser aller un jour à la surdité. C’était mon anniversaire de natif du Cancer, et il chantait pour moi tout seul, lui, Tino-le-Grand, Tino-le-Sublime. Chantait au-dessus de mes fruits de mer océaniques qui s’en souviennent encore, lui le glorieux Méditerranéen. Ineffable instant de grande liesse intérieure. Et que j’ai dégusté en me servant de mes oreilles comme de cuillers à dessert. Et qu’ici, au détour d’un chapitre à la con d’une très connesque histoire, le besoin me prend de l’en remercier tardivement, mais du fond de l’âme, Tino. Tino for ever…
Que nous voici dans le bois gratouillé d’écureuils. Je stoppe entre deux fûts. Ma camarade d’expédition n’a rien contre cette halte forestière, étant amie de la nature et — qui sait ? — écologiste de cul, peut-être, va-t’en savoir avec les femmes !
Moi, très in petto, mais in petto à ne presque pas m’entendre, je me dis en termes rapiécés que je fais montre d’une légèreté de barbe à papa ! Con n’en juge : chargé de veiller à la sécurité du prince Charles, je lui apporte personnellement le poison fatal. Chargé d’éduquer une jeune consœur fraîche rémoulue (comme dit Béru, qui dit aussi : « jeter son dé velu » pour « jeter son dévolu », mais ça n’a aucune importance) je la laisse kidnapper. Je laisse dynamiter l’hôtel, je constate l’assassinat de deux personnes, on m’assomme, on me prend pour : un gland, un nœud, un con, une pomme, une truffe, une patate, un guignol, une bille, un melon, une figure de fifre, et moi en père turbable, que fais-je ? Je place ma belle marchandise auprès d’une donzelle qui profite de ce que nous sommes à La Baule pour me mener en bateau ! Je la soupçonne, la lorgne, la guette. Et je n’ai d’autres pensées, au plus fort des événements, que de lui jouer l’acte II d’Adam et Eve ! Je déchois, mon gars ! Je dégénère, comme si Rodrigue, au lieu d’allonger le comte Deumot, l’avait félicité pour cette tarte dans la gueule à son daron !
Mais les sens sont ce qu’ils sont, mon érection, ce que tu sais, et la tentation de l’instant, par trop attrayante. Alors je fais taire la timide voix de ma balbutiante conscience et guide la ravissante Isa jusqu’à la hutte propice qu’un forestier bien intentionné a édifiée là. Certes, il en a cadenassé la porte, l’abruti, mais qu’est-ce qu’un misérable cadenas de quincaillerie pour un Santantonio en rut ? Hmmm ? Caisse ?
En l’occurrence, mon épaule droite est au service de mes testicules.
Alors : une, deux, et trois ! Poum ! Entrez, vous êtes chez vous. Cabane à outils, lalalahitou ! Des sacs de toile s’empilent ; je les dépile, les étale. L’amour rustique. Musique de chanvre ! Dépiautage rapide ! Faut reconnaître qu’elle « s’aide », comme disent les bonnes gens. En moins de temps qu’il n’en faut à un aiguilleur du ciel pour se mettre en grève, je la restitue à l’état qui fut le sien lors de sa naissance.
Si je suis en haute tension, elle l’est également. Ce qui suit alors est digne des grandes prouesses du signor Casanova, le polisson vénitien. Peu porté à la vantardise, je le tairai. Assez de ces décrivances complaisantes faites pour émoustiller le lecteur, humecter l’index des lectrices sans qu’elles eussent besoin d’ôter leur masque de scaphandrier, ranimer les espoirs des vieillards disjonctés, mettre à rude épreuve les fermetures Éclair des bénards et rapprocher les époux en bouderie. Oh, certes oui : assez ! Les mœurs se décomposent ! Un peu de tenue, messieurs les z’auteurs ! De retenue ! La noblesse de notre profession c’est d’écrire pour ne rien dire (achète les prix littéraires et ouvre-les à n’importe quelle page, tu t’en convaincras).
Donc, je te passe outre mes faits et méfaits d’arme. Garde un silence de mort sur la démonstration de vie ardente que j’exécute en mille temps et douze mille six cent soixante-neuf mouvements. Juste quelques annotations marginales, pour le principe et pendant que j’y pense. Elle raffole du « Bouc Commissaire », de « La Charrette du laitier », de « Madame la Comtesse monte en amazone », de « Maudire et lécher ferme », de « Les Flammes s’avancent », de « Cinzano de Bergerac », de « La Sartreuse de Charme », de « Vodka en femme », de « Madame Baud varie » et d’encore quelques bricoles de moindre importance. M’étant servi, pour l’enchanter, de ma flûte de Pan, de ma langue orientable, de ma main de velours, de mon doigt de cour et de l’habitat rural. Lui ayant consacré une demi-heure d’affilée (ou d’enfilée), le meilleur de moi-même, l’essentiel de ma science. L’ayant comblée jusqu’à ce que ses soupapes chauffent, je masse la partie de mon individu qui participe le plus vigoureusement à ce genre d’exploit, à savoir : mes genoux.
Comme partie de baise-Baule, c’est réussi.
En fait, elle ne craint pas de me l’affirmer en termes simples mais véhéments.
La reconnaissance d’une frangine est toujours bonne à enregistrer sur une cassette, le mâle réagissant à la flatterie comme le noyau d’un atome quand il subit une interaction avec un rayonnement.
Je remets l’objet de ma vanité dans ma culotte ; il y a pas tant, je disais encore « dans ma soutane », mais personne ne sait plus de quoi il retourne depuis que le clergé n’est plus cul-soutané.
Et voici que la porte s’entrouvre doucement, doucement en grinçant comme dans un film de série « C », qui est, au reste — ou Oreste comme disait Euripide —, celle à laquelle appartient ce livre.
Un gonzier pénètre, circonspecte, malgracieux sous son bada de cuir noir. Une frime figée, des yeux fixes. Moi qui connais les gangsters de haut vol (si je puis m’exprimer ainsi ; pardon : s j p m’ex a.) je peux te garantir sur facture que cet homme en est un, et même de première classe.
Il tient un pistolet gnapofuseur à canon britmitche de la main gauche.
Il finit d'entrer, comme on dit à Lyon, referme la lourde et s’y adosse.
— Hello ! C’était bon ? demande l’arrivant dans un français qui mériterait encore trois mois de cours intensifs chez Berlitz.
Je m’abstiens de lui répondre. Une sonnerie féroce retentit dans ma tête ; celle-là même qui m’avertit qu’une calamité est imminente quand il est déjà trop tard pour la conjurer.
D’instinct, je visionne ma fougueuse partenaire. Elle achevait de se réharnacher, Isa. Elle mate l’arrivant avec terreur, les vasistas écarquillés comme les portes des arènes de Madrid un dimanche de corrida.
L’homme au chapeau de cuir fouille la vague de son bénouse avec sa main libre et dit :
— Tiens ; on va jouer à quelque chose !
Il sort un dé. Un gros dé jaune à points noirs.
— Pair ou impair ? me demande-t-il.
Et moi, comme un con, je m’entends répondre : pair.
Le besoin de frimer devant la poulette, cherche pas plus loin !
Le visiteur jette le dé, le rattrape à la volée et le remet dans sa poche sans seulement contrôler le résultat.
— Vous avez perdu ! il m’assure.
— Navré, qu’est-ce qu’on jouait ?
— La vie de la petite, répond-il.
Il braque la gosse sans se presser. Isa recule, ainsi qu’il est d’usage, en bredouillant des « non ! non » désespérés. Mais le mec défouraille posément, à trois reprises. Isa ne pipe pas et s’étale en arrière. Ses fringues blanches ne le sont plus. Tu parles d’un carnage !
Le tueur n’a pas cessé de me fixer, en tirant. Un grand professionnel. Nerfs d’acier ! Rien ne lui échappe.
Je m’attends à ce qu’il m’assaisonne à mon tour. Une inhumaine résignation m’empare. Tout mon individu est en état d’extrême abandon, car je sais qu’il m’est impossible de tenter quoi que ce soit. Je n'ai pas d’arme sur moi et, en aurais-je une qu’il ne me serait pas loisible de l’utiliser.
— A présent, vous allez m’accompagner ! déclare le tueur.
Je m’efforce au calme, mon détachement pré-mortem m’aide à le trouver. Pourquoi ne m’abat-il pas aussi ?
Parce qu’il a besoin de moi.
Pour faire quoi ?
A suivre !
Il prend de sacrés risques en m’accordant un sursis. Il a beau être pourvu d’une super-technique et faire montre d’un déterminisme imparable, il n’est jamais bon de jouer trop longtemps avec l’Antonio. Je t’annonce ça en passant, mais tu en penses ce que tu veux, hein ?
Et sais-tu la manière qu’il comporte, ce zigoto ? Il replace son décapsuleur de cervelle dans le holster arrimé sous son bras droit (il est gaucher).
— La confiance règne, hé ? lui fais-je, juste pour dire de dire, histoire de causer pour ne pas me taire.
— Vous ne pensez pas que nous allons partir en voyage l’un derrière l’autre, moi en gardant le canon de mon pistolet sur votre nuque, non ?
Il a un petit bout de rire mal engagé. Ce type, en fait, je me demande s’il lui arrive de rigoler pour de bon, et dans l’affirmative, qu’est-ce qui peut bien l’amuser ? Laurel et Hardy, tu crois ? Un discours de la reine d’Angleterre ? Le code des impôts ? La photo de Jimmy Carter ?
On retrouve le dehors humide, salin, avec un commencement de nuit étoilée.
Al Bidoni pose familièrement sa main sur mon épaule.
— Vous avez vu la manière dont j’ai liquidé cette fille, hé ?
— Travail de vrai professionnel, apprécié-je.
Il semble tout joyce de mon compliment.
— L’habitude. Dix ans de pratique, vieux, ce serait malheureux ! A Philadelphie j’ai obtenu le chargeur d’or : une seconde trente pour tirer, départ arrêté, c’est-à-dire mains plaquées aux cuisses.
— Compliment !
— Ce que je voulais vous dire, c’est que si vous ne faites pas exactement et bien sagement ce que je vais vous ordonner, deux dames cesseront de vivre.
— Quelle horreur !
— Surtout pour vous, car l’une d’elles est votre mère.
Le taquet qui me démange les phalanges manque engendrer un k.o. profond. Je le retiens in extremis grâce au peu de latin qui me subsiste.
Moi, tu me sais sur le bout du cœur, pas vrai ? Tu connais mon attachement indélébile à Félicie, et le comment il m’insupporte qu’un malfrat à gueule de raie pourrie vienne la mêler — fût-ce en converse — à ses giries.
Comment fais-je pour ne pas l’expédier au pâtre, comme dit Béru quand il veut user de l’expression ad patres pour la commodité de ses échanges humains ? Oui, comment fais-je ? Il faut croire que rôdent en nous des forces de la self control security qui nous évitent le pire lorsque le pire nous semble être la solution de facilité.
— La seconde femme, poursuit Al Bidoni, est votre jeune auxiliaire, miss Bernier. A la moindre erreur d’aiguillage, l’une et l’autre seront mises hors vie. J’appelle erreur d’aiguillage toute initiative inconsidérée de votre part.
— Où est miss Bernier ? demandé-je.
— En compagnie de votre chère mère. Elles auront tout loisir de lier connaissance. Il y a aussi ce petit garçon turbulent que vous avez recueilli par bonté d’âme.
Cette déclaration me laisse à méditer. Ainsi donc, ces ignominieux, ces infiniment bas, ont kidnappé Maman pour avoir barre sur moi !
O mon sang ! Comme tu ne fais qu’un tour ! Mais comme tu le fais bien !
Et toi, ma rage aveugle, comme tu désertes le compartiment fumeur de ma raison pour suivre ton cours du soir impétueux !
Et ce poing, qu’un obscur instinct a maîtrisé, ignore tout des contraintes de l’esprit.
Il fulgure ! Il s’en va ! Il part ! Il arrive à la pointe mentonnière de ce requin mal famé, de cet olibrius du meurtre. De ce galvaudeur d’essence humaine ! De ce crachat vivant ! De cette suprême vilenie à deux pattes !
Plaouf ! L’autre, positivement (et je pèse mes adverbes) est soulevé de terre. J'ai le temps de voir chavirer son regard de chacal sodomisé par un tisonnier porté au rouge. Il est pris au tu sais quoi ? Dépourvu !
S’abat, les bras comme un qui fait la planche dans sa piscaille, en contemplant le grand ciel du bon Dieu, si bleu, si calme.
Le voici dans l’herbe mouillée de rosée crépusculaire. Le bruit de manèges forains monte de la ville, plus un halo dans les tons orangés… Instant de quasi-félicité. Emporté par ma rancœur, moi cependant si sensible, j’aligne un coup de savate dans la gueule à ce vilain. J’entends craquer sa mâchoire pour la seconde fois. Qu’importe ! Me baisse, le fouille.
Empare ses fafs, ainsi que son pistolet crougnabouzeur à modulation lente. Ne lui laisse que son flouze afin de ne pas avoir l’air d’un voleur.
Puis rejoins ma bagnole. La sienne, la grosse américaine, est remisée à deux pas de la mienne. Je démarre à l’arraché, labourant le gazon galeux du sous-bois parasol.
— Vite, vite, il faut que je téléphone !