FOUTITRE XX

Rien ne sert de partir, il faut courir à point. Souvent, il m’est arrivé de prendre La Fontaine en défaut. On a trop tendance à accepter les assertions d’un rimeur car on ne veut pas déranger ses vers. Mais comme moi je me fous d’une quantité indicible de choses, je peux rectifier.

Nous sommes donc sur le pied de naguère quand la petite trois chevaux, modèle fatigué, débouche paisiblement sur l’esplanade de l’institut.

J’ai mis la jolie Maud au courant de ce qui se tramait et nous avons pactisé. Il est des instants où les alliances se renversent, ou bien se conjuguent différemment. Question d’opportunité. Faut jamais trop t’inquiéter lorsque, par exemple, deux nations se tirent la bourre. Dis-toi que le moment viendra où leurs intérêts redeviendront communs et où, d’antagonistes, elles seront cul et chemise. Pour la France, en général, dans ces cas-là, c’est l’autre nation qui fait la chemise ; question de vocation. La France est un coq qui se fait enfiler. Il chante haut et fort, mais c’est toujours lui qui l’a dans l’oigne, et que veux-tu que je te dise ?

Or, donc, sur moi, la trois chevaux s’avance.

Je dis sur moi, mais en réalité je me tiens à l’écart pour ne pas être reconnu. Toutefois, j’ai passé la veste blanche du Dr Mac King. Maud se tient sur le pas de la porte, bras croisés, hostile et prudente comme il sied à une dame qu’une autre vient visiter pour la faire chanter et lui secouer près de deux milliards d’anciens francs.

La petite voiture décrit un arc de cercle polaire et va se ranger assez loin de nous, devant un bâtiment situé à l’extrémité de la construction. Si tu voudras mon avis, l’arrivante n’est point seule. Quelqu’un l’escorte, qui reste planqué dans la bagnole, prêt à interventionner si le cas échéait. Aussi, fissa, fissa, dis-je au Mastar d’aller voir en passant par-derrière pendant que je pourparlerai avec la plénipotentiaire. Il acquiesce, et bravo, tout est bien qui commence bien.

On ne voit plus de curé en circulation depuis qu’ils sont en civil. Et, excepté en Italie et à Fribourg (Suisse), on n’aperçoit plus guère de religieuses en uniforme non plus. Je prévois que bientôt, après Jean-Polak II, le pape aussi se loquera mylord, en bleu croisé, avec un bouton de lys à la boutonnière et une limouille à col ouvert.

L’arrivante, je la retapisse d’emblée : c’est Isa. La silhouette, malgré la tenue de religieuse, la grâce, la joliesse demeurent. Elle marche vite en balançant une enveloppe de papier kraft à bout de main.

Au moment où elle se pointe, je vais me placarder dans le vestiaire dont je laisse la lourde entrouverte.

— Bonjour, madame, dit-elle aimablement à la rouquinette.

Maud répond d’un grognement.

— L’on m’a chargée de vous remettre ceci, continue sœur Isa, en tendant l’enveloppe.

Maud opine (elle adore, je peux te garantir) et biche l’enveloppe dont elle fait sauter le couvercle.

De mon poste d’observation, je la vois en retirer quelques épreuves photographiques qu’elle contemple hâtivement. Ensuite elle déplie une liasse de documents jointe aux images. Elle les compulse fiévreusement et se paie un haut-le-corps ; comme ça, tu vois. Tchloc ! T’as regardé ? Je recommence : tchloc. Le sursaut de surprise, comme dans les films quand l’héroïne apprend, en pleine lune de miel, que son mari est bigame : tchloc. Un petit haussement d’épaules suivi d’un léger déhanchement et d’une crispation de la frite. Tchloc. T’as bien compris ? Pardon ? Je poildecute ? En ce cas, va te faire lanlaire, mon grand, et avec un truc gros commak ! Espèce de paltoquet !

Maud refoure le toutim dans l’enveloppe. La révérende murmure :

— C’est bien ce que vous attendiez ?

— Je pense, dit la rouquemoute.

— Je dois prendre une valise de médicaments, n’est-ce pas ?

— Mon mari achève de la préparer, venez…

Elle entraîne Isa, comme nous en sommes convenus (je peux m’exprimer en châtié courant, tu sais, si je veux), vers sa chambre. Ce faisant, elles doivent passer devant le vestiaire. J’attends qu’elles aient franchi ce point stratégique, ensuite d’alors quoi j’en sors et me jette sur la sœur Isa pour la ceinturer.

— Heureux de votre résurrection, ma Mère ! lui dis-je.

Une clé japonaise, une autre anglaise, une troisième à molette, et puis la gonzesse se retrouve bloquée les bras dans le dos, pas heureuse. Maud prend les liens préparés à l’avance et la ficelle. Nous passons alors au salon et je propulse la fausse frangine sur un canapé large comme l’Amazone après qu’elle ait reçu les eaux du Tapajos.

— Tu permets, chérie ? fais-je à la mère Maud en allant prendre l’enveloppe.

Fectivement, les clichés montrent bel et bien Steve Mac King et sa femme arrivant dans les villas des meurtres, et même à l’intérieur, dans la chambre même de dame Duralaix. De quoi compromettre le couple, ça, fais confiance. Je passe à la liasse des documents, et pour lors, une bouffée de considération m’empare concernant la vieille boiteuse. Quelqu’un d’organisé, bien qu’à la retraite. Une toute fine lame. Avant de se lancer dans le chantage, comment qu’elle a su constituer un dossier sur King. Tout son curriculum est laguche : sa carrière de médecin colonial, des rapports concernant ses travaux à Bombay avec le docteur hindou, son établissement londonien, concernant le ravaudage des vieilles ladies ; son installation en France, la copie de chèques qui furent versés à Creux, les noms, même, de certains clients racolés pour l’institut. Et d’autres pièces encore, patiemment rassemblées, dont la réunion constitue un accablant dossier. Je me promets de potasser tout cela plus tard, à tronche reposée. Maintenant, c’est l’hallali. Avant de me consacrer à Isa, j’attends le retour du Mastar. Il revient, sentant le frais et la sardine rotée[46].

— Personne, me rassure-t-il. J’ai maté à l’intérieur et aussi dans le coffiot, elle est bien v’nue seulâbre.

Rassuré, j’amène un siège auprès du canapé.

— Pendant que je m’explique avec cette jeune personne, emporte Mme King auprès de son époux et conditionne-la également.

Le Docile agit sans mot dire, si ce n’est un vague pet matinal, mais qui ne tire pas à conséquence[47].

* * *

Tu crois que c’est moi qui vais attaquer ?

Eh ben, zob ! C’est elle. Teigneuse, furaxe, noirâtre de rage. Rien de pire qu’une femme en haine. Rien de plus hideux. Spectacle quasiment insoutenable. Cette resplendissante créature est enlaidie par la fureur qui l’anime.

— Pauvre enc… de flic, me lance-t-elle. Tu te crois malin, n’est-ce pas ?

— Malin n’est pas le mot, ma gosse. Disons que j’ai une certaine notion de la justice.

— Imbécile, sombre trou du cul, poulet vérolé, fier-à-bras, connard ! Chien de garde des banques !

Oh ! Oh ! Voilà qui sent son hyper-gauchisme de loin !

— Mademoiselle veut foutre le feu à la société ? ricané-je assez sottement, je l’avoue.

— Elle brûle déjà, ta société, peau de con ! Et tu ne sens même pas les flammes qui lèchent tes roustons !

Ce qu’elle est mal embouchée ! Franchement, j’aurais pas cru. Béru qui est de retour demande :

— Mande pardon, mon colonel, c’t’à toi qu’é cause comme ça ?

— On le dirait.

— Et tu le supportes ?

— Mal.

— Moi z’aussi. Attends, j’ vas chercher mon petit machin.

Béru exit.

— Où est ma mère ? demandé-je brusquement. Peux plus me contenir. Evidemment, ça fait un peu piètre, comme question. Cette fille ensuquée de doctrines extrémistes est en train de vomir sa bile, et mézigue, grand glandu, qui lui réclame sa vieille môman. Y a de quoi se la passer au presse-purée à vapeur, non ?

Elle pouffe, l’odieuse garce.

— Ta mère ? Elle est crevée, ta mère, hé, ballot !

Mon sang se glace, ma poitrine devient en marbre de Carare. Les choses qui m’environnent sont uniformément d’une couleur violine insoutenable.

Je chuchote :

— Si ce que tu dis est vrai, tu vas crever aussi !

Et pourquoi ne serait-ce pas vrai ? Je connais ses performances. N’a-t-elle pas refroidi trois personnes ces dernières heures ? Cette fille au visage rayonnant est un monstre.

— Tu crois que tu me fais peur, poulet ?

Le plus ahurissant, c’est que je n’ai pas la force — ni même l’envie — de la cogner. Je suis terrassé par le désastre qu’elle m’annonce. Je plonge dans ses yeux pour voir si elle dit vrai, ou bien s’il ne s’agit que d’une bravade de plus.

Le Gros est encore là, toujours aussi disponible, efficace, paré pour les pires manœuvres. Prêt à débrouiller les situations les plus inextricables.

— Elle prétend que ma mère a été tuée, dis-je.

Il renifle, Alexandre-Benoît. Gravement, comme un qui détermine son itinéraire sur une carte routière avant de partir pour un long voyage. Il échafaude des solutions, des entreprises hasardeuses.

— Si vous ne me relâchez pas dans les dix minutes qui vont suivre, mes amis déclencheront quelque chose d’assez apocalyptique, annonce presque gaiement la fausse religieuse. Vous devez bien penser que je ne suis pas venue ici sans avoir pris mes précautions.

Vaguement, j’aménage ses paroles pour m’en faire des pensées constructives. Je me dis que ce qu’elle a mijoté, elle l’a prévu contre King. Et moi, je m’en fous, du Dr King. Il est le cadet de Gascogne de mes soucis, de mes sous suisses, de mes saucisses, de Metz aussi.

— Qu’ils déclenchassent, Trésor, qu’ils déclenchassent ! répond le Gros en branchant le bistouri (qu’il conviendra de lui en mettre un dans son brodequin de Noël tellement que ça l’amuse, ce grand gosse).

— T’t’ à l’heure, explique-t-il, la gonzesse rousse voulait pas moufter. J’y ai m’nacé de lu trancher l' pif. Comme é m’ croilliait pas, j’ai commencé par y sélectionner un bout d’oreille. Comme ça !

Il biche le lobe d’Isa et couic !

Tu vois ?

Elle pâlit, convulse. Mais ses mâchoires se crispent et sa haine ne fait que croître.

Béru rigole durement.

— J’ peux toute t’épecer, ma fille. Le grand décarpillage, pis qu’au strip ; les portugaises, le pique-bise, la menteuse, les nichemars, les salsifis…

— Eh bien vas-y, gros porc ! riposte cette amazone folle.

Bérurier n’en croit pas son entendement.

— T’sais à quoi tu t’esposes, la mère ? il fait sourdement. T’I’ sais vraiment ? T’as pas pigé qu’y faut jamais pousser un mâle dans ses derniers r’tranchages. Pisque tu l’auras voulu, tu l’as voulu !

Il lui cueille le nez entre pouce et index.

— Béru ! hurlé-je. Non ! Pas ça !

Il se retourne.

— Hein, quoi ? Pardon ? Vous disez, Baron ?

— Je te répète pas ça ! Nous ne sommes pas des tortionnaires.

Je l’écarte fermement.

La môme me toise avec ironie.

— Bayard ! dit-elle. L’âme sensible du beau chevalier !

Cette fois, tu m’excuseras, mais je ne parviens pas à me contrôler. Ça démarre.

Une mandale super-star ! Que ses dents se mettent à jouer Rien ne va plus. Ses lèvres à saigner. Son noze aussi, du temps qu’on y est. Sa gôgne commence d’enfler. N’en finit plus. Je la châtaigne au poing, comme si j’avais un méchant camionneur en face de moi :

— Espèce de gueuse alambiquée, morue déchue, pasionaria de mes burnes, typhoïde inguérie, trou décomposé, vacherie croupie, tarte à la merde, foutrophage, vérole ambulante, carne à veau, fétiduré, ignominie latente, choléra, menstrument de torture, pétaude, charognerie en trombe ! lui dis-je à toute allure, au gré de ma rogne improvisatrice.

Et tout en laissant pleuvoir les invectives, je laisse également grêler les coups. Elle subit ce déferlement sans trop se désunir. Que juste il lui vient des plaies et bosses, et ecchymoses variées, avariées un peu, des suintements, saignotements. Se prend une bouille de gorgone, la salope ; devient sexy comme un polype, vraiment.

Tout mon désespoir part en gnons, en gueulades folles. Au bout du compte, exténué, perdu de fatigue et chagrin, je tombe accroupi au pied du canapé.

— T’as raison, murmure Béru : on n’est pas des tortionnaires !

* * *

Et puis, une fois encore, malgré ses lèvres tuméfiées, ses yeux en champignons, son nez plein de sang caillé, c’est elle qui prend l’initiative.

Elle dit ;

— Il suffit de pas grand-chose pour gripper les rouages de la société, n’est-ce pas, beau flic ? Une fille obstinée, et voilà que tout se fissure ! Quelques volontés agissantes se rendront maîtres du monde.

Elle rit d’un petit rire fêlé et lugubre.

— J’appartiens aux Brigades Internationales, assure-t-elle.

— Grand bien te fasse, donzelle !

— Je vous aurai manœuvré, hein ?

— Moins que tu ne le penses. Je savais, en allant chez toi, que tu fricotais dans cette affaire.

Son regard se fait sceptique.

Pour lui prouver que je ne la bluffe pas, je dis :

— Al Bidoni t’avait téléphoné depuis le Prieuré Palace et j’ai retrouvé la trace de son appel. Lui, par contre, tu l’as drivé et exécuté de première.

— Il appartenait à la C.I.A.

— Je sais.

— Une idée à nous. Nous manquions de moyens pour percer la retraite de King. D’ailleurs, nous ignorions jusqu’au nom de ce dernier. Nous connaissions l’Organisation, les expériences probantes qui y étaient faites, mais nous ne parvenions pas à la percer à jour bien que travaillant pour elle. Alors on a contacté la C.I.A., en douce en leur faisant miroiter les avantages que les Ricains pourraient en tirer. On nous a dépêché un professionnel : Al Bidoni. Lui avait la technique et les fameux moyens qui nous faisaient défaut. Il ne lui a pas fallu longtemps pour dénicher Creux et puis la Vieille. Comme nous n’avions plus besoin de lui, on s’en est débarrassé.

— Je sais. Et ma mère, dis ? Tu en as bien une, toi, bon Dieu de garce ! Et qui sait, peut-être le deviendras-tu un jour. Il y a des sentiments avec lesquels on n’a pas le droit de jouer, aussi loin qu’on veuille aller dans la Révolution Sociale !

Elle sourit.

— Marrant ! Pour vous : aller le plus loin possible reste en fait une chose terriblement limitée aux conventions. Le bout de l’horreur ne permet pas de toucher aux chers cheveux gris de maman ! Eh bien, je te le répète : elle est crevée, ta mère, crétin. Et la mienne aussi ! Et bon débarras, place aux jeunes !

Si c’est des coups qu’elle souhaite, elle en est pour ses frais. Je suis out !

Alors, je prends le parti de feindre l’abdication. De l’admirer. Tout fromage vit aux dépens d’un corbeau qui l’écoute !

— Je n’ai jamais vu encore une gonzesse de ta trempe.

Un temps.

— Non plus qu’un homme. Tu es un cas, ma garce !

Sourire orgueilleux.

— Bien entendu, c’est pas le pognon que tu guignais, ici.

— Il est toujours bon à ramasser, la cause en a besoin.

— Mais tes visées étaient autres ?

— J’ai commencé par demander une rançon pour voir si King céderait à un chantage.

— C’est moi qui t’ai répondu.

J’ai dit cela en reprenant la voix que j’avais au bigophone dans le bloc opératoire.

— Et le Doc ?

— Neutralisé.

Elle hoche la tête.

— Dommage pour lui.

— Pourquoi ?

— Parce que dans quelques minutes tout sera foutu à moins que vous me délivriez et me laissiez m’en occuper.

— N’y compte pas.

— Et si je vous disais la vérité sur votre mère ?

— Elle n’est donc pas morte ?

— Devinez !

A quoi bon entrer dans son jeu ! Elle ment à vue. Me racontera n’importe quoi…

— Parle, je verrai…

J’essaie de respirer profond, en grand ; macache. J’ai un poids de dix tonnes sur la poitrine.

Diversion ! Faire diversion ! Reparler d’autre chose afin de la laisser revenir d’elle-même au sujet qui me brûle.

— Qui t’a prévenue que la vieille m’avait contacté à l'Esturgeon ?

— Un ami qui me veut du bien.

— Tu es chiche de m’affranchir ?

— Je ne balance pas les amis.

Et tandis qu’elle virgule sa riposte, j’ai une éclaircie dans ma nuit.

— Peu importe, je le sais.

— Allez-y, petit finaud !

La vieille, quand elle m’a fixé rendez-vous, ne m’a-t-elle point dit « je suis en compagnie d’amis qui vous ont reconnu » ou quelque chose d’approchant ? Je revois sa tablée… Le général gâteux, sa vioque, dolente, son grand pingouin de fils, sa blondasse de bru.

— Le fils du général Prandurond. Tu te l’es séduit pour pouvoir apprendre des choses sur la mère Duralaix, pas vrai ?

J’ai l’œil.

Je lis dans le sien, bien loin au tréfonds, que c’est bien cela, ou presque, qu’en tout cas je brûle.

Un temps…

Bérurier m’avertit qu’il a soif. Déclare qu’il va se servir un scotch carabiné. Et est-ce que j’en veux un ? Non merci. T’as tort, ça réconforte pis que la menthe forte ! Il se sert un demi-verre, mais comme sa pépie est intense, il va chercher des glaçons à la cuisine.

Et bon, le v’là parti avec son glass.

Moi, je suis partagé entre l’espoir et le désespoir ; le soleil et la nuit. Maman vit-elle encore ?

Cette jeune mégère est là, qui le sait. Et qui se refuse à me dire la vérité. Seigneur, il existe bien un moyen de la faire parler !

— Écoute ! lui fais-je doucement en caressant sa joue tuméfiée, écoute, môme. On est là sur le globe en même temps. Ça crée un lien formidable, ne le comprends-tu pas ? Il n’y a pas de place pour les idéologies à côté de ce fabuleux miracle. C’est… c’est…

Je cherche un mot.

Ne le trouverai jamais.

Car l’explosion qui se produit alors réduit tout en poudre, y compris nos tympans.

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