PODOLOGUE

A la table voisine de la nôtre, il y a une chouette fille noire, du genre de celles qu’on appelait négresses à l’époque où l’on avait le devoir d’être raciste. Mais à présent, c’est interdit. Un Noir te traite de blanchâtre, t’as le droit de lui casser la gueule. Elle est loquée tout en noir. Et ça la moule, je voudrais que tu voies !

Mon compagnon vide son grand verre de bourbon sans le moindre dérapage de glotte. Pour lui, c’est moins que du jus de fruit d’adolescente masturbée.

L’ancienne négresse porte d’étranges boucles d’oreilles qui représentent des croix chrétiennes. On trouve ce bijou normal entre deux nichons, mais accroché à deux oreilles, il choque. Pourquoi donc ?

Mon vis-à-vis éructe et ça se met à sentir comme jadis l’alambic sur la place du village où je passais mes vacances.

Il dit, de sa voix pareille au bruit d’une machine à laver le linge trop lestée :

— Une fois, je suis resté en panne huit jours dans le désert du Nevada. J’ai bu l’eau de mon radiateur.

Cette évocation l’incite à élever sa paluche couverte de poils roux pour réclamer un autre whisky.

Il dit encore :

— Une autre fois, j’étais dans un motel. Une femme entre chez moi, arrache sa jupe, sa culotte, puis ressort en criant « Au viol ! ».

Il rit.

Le serveur lui tend son glass par-dessus le rade. Il s’en saisit, le vide et le rend au barman, comme tu rends au facteur une lettre qui n’est pas pour toi.

Il dit :

— Une autre fois, j’étais fauché, dans un bled pourri de la Caroline du Sud. Heureusement, j’avais des lunettes noires. Je les ai chaussées après avoir fabriqué un écriteau ainsi libellé : « Une greffe est encore possible, aidez-moi à m’acheter un œil. » Et j’ai ramassé deux cent trente-quatre dollars en deux heures de temps.

Un nouveau rot vient embaumer mes souvenirs d’enfance. Je revois l’alambic poussif, qui trépidait, fumait. Le tas de pulpe compacte grossissant près de l’énorme chaudière. Oui : je revois bien, je revois tout. Et en plus, j’ai droit aux odeurs.

— Ça vous ennuierait de me commander un cheeseburger ? demande le vieux rouquin.

— Avec plaisir.

Je réclame le sandwich désiré pendant qu’il re-rote avec plaisir. Il a les yeux bleus, sur fond rouge. Sa gueule est de couleur brique, tapissée de barbe roussâtre. Il dit :

— Une autre fois, il nous manquait 17 dollars pour l’achat d’une bannière. Je suis allé dans la campagne, près de la frontière mexicaine, attraper des serpents à sonnette au collet. J’en ai ramené 40 kilos dans un sac et on me les a payés 70 cents la livre…

Il se tait un moment, réfléchit et murmure :

— Ah ! C’était du sport que d’être prêtre au Texas, dans ce temps-là. Je faisais le catéchisme à des petits Indiens. Je terminais toujours mon cours en leur racontant une histoire à suivre, pour qu’ils reviennent la fois suivante.

Et ça le fait sourire d’attendrissement, le Père O’Connar. Il dit :

— Une autre fois, un Mexicain est venu me chercher en pleine nuit pour que j’aille baptiser ses jumeaux, de l’autre côté du Rio Grande. Cette nuit-là, Dieu me pardonne, je devais avoir un peu bu. J’ai donné pour nom à ces gosses Adam et Eve. Ce n’est qu’après que j’ai réalisé qu’il s’agissait de deux garçons.

On lui apporte son cheeseburger. Il mord dedans. Il mastique rapide, comme le font les rongeurs. Son menton herbu, percé d’une fossette profonde, tressaute, comme déboîté. De la main fermée, pouce relevé, il me fait signe que le sandwich lui donne soif. Je fais le nécessaire. La jeune Noire aux boucles d’oreilles en forme de croix me regarde d’un air évasif. Je lui souris. Elle ne bronche pas. Je n’en conçois pas d’amertume. Je ne suis pas un fana des filles noires, parce qu’elles ont les poils de la chatte crépus comme leurs cheveux et que, bon, moi ça me déconcerte. Et aussi, elles ont la peau froide, j’ai remarqué. Froide, alors qu’on s’attend à de la braise.

Le Père O’Connar se décide à boire son énième bourbon à l’économie, tout en bouffant. Je l’ai rencontré tout à l’heure, il faisait la manche sur la Cinquième Avenue (de Beethoven), à côté d’un panneau et derrière un gros chaudron. Sur le panneau, ça expliquait, comme ça, qu’il collectait pour le Cambodge. Aux States comme partout, quand on cesse de tuer les gens, on entreprend quelque chose pour les sauver. Le fond du chaudron était tapissé de fafs d’un dollar et de pièces blanches. J’y suis allé de mon obole en espérant un taxi. Le père O’Connar m’a alors demandé si j’étais français, à quoi, pris de court, j’ai répondu par l’affirmative. Et alors, chose curieuse, au lieu de me traiter de lavedu, il s’est mis à me gratuier en criant « dear boy, french boy », tout ça. Tant et si bien qu’au bout de peu, on s’est retrouvés dans un bar, avec le chaudron sous la table. Le Vieux s’est mis à écluser, oubliant sa quête, et à me raconter sa vie, par flashes. Les moments ardents, cruciaux, marrants de sa vie.

Il me demande, la bouche pleine, les lèvres crémeuses :

— Qu’est-ce qui vous plaît aux U.S.A. ?

Je lui réponds :

— Les poignées de portes ; elles ne sont pas pareilles que les nôtres.

Il hoche la tête, avale sa gueulée de cheeseburgeret il dit :

— Une autre fois, un Indien est venu me réveiller en pleine nuit pour me conduire au chevet de sa femme malade à qui le docteur avait prescrit un remède. J’arrive, je croyais qu’elle réclamait les sacrements, mais c’était juste pour que je lui lise la notice du médicament, car ils étaient analphabètes.

Il continue de rêvasser, tout en s’alimentant.

Il dit :

— Vous connaissez Long Beach ?

Je secoue la tête négativement, j’ignore même dans quel État ça se trouve.

Il dit, simplement :

— Devant le bureau de poste, il y a un mât terriblement haut, et chaque matin, un gros nègre vient hisser le drapeau en fumant un énorme cigare.

Et ça le fait sourire encore. Il dorlote ses souvenirs.

Il dit :

— Un jour, dans ma petite paroisse, près de Laredo, j’ai marié des Indiens. Le père de la mariée s’était mis en smoking noir, et sous le smoking, il portait un tee-shirt sur lequel il y avait écrit « Buvez Coca-Cola glacé ».

Il empiffre ce qui reste du cheeseburger, le noie de bourbon, et il déclare :

— Cette fois, french boy, je vais vous offrir ma tournée !

Il se penche sur son chaudron pour y puiser du fric.

— Mais non. Père, laissez ! protesté-je.

O’Connar me rassure :

— Ne croyez pas que je vole ces pauvres petits bridés, mais il se trouve que j’ai droit de prélever le montant de mon taxi pour regagner ma congrégation. Je vous paie un bourbon avec le fric du taxi, french boy, et je rentrerai avec le métro !

Force m’est de m’incliner devant sa détermination.

Il dit :

— Vous connaissez l’histoire des deux Texans qui viennent faire une virée à New York ? Ils descendent au Waldorf Astoria, y passent trois jours de franche bamboula. Au moment de partir, ils se battent à la caisse pour régler l’addition. L’un d’eux a gain de cause. Ils sortent. Les voici devant le magasin d’exposition de Cadillac où est présenté le dernier modèle. Ils décident de s’en acheter chacun un. Ils entrent, commandent et au moment de la facture, celui qui n’avait pas payé l’hôtel s’écrie : « Ah, non, cette fois, c’est pour moi ! »

Et il rit, le père O’Connar. Rit à s’en claquer les ficelles. C’est un homme sain, simple et gentil.

Il biberonne le ravissant bourbon qui vient succéder aux précédents.

— C’est du Four Roses, assure-t-il en se torchant la bouche d’un revers de manche.

Je visionne ma tocante. Mon zavion décolle dans trois plombes. J’ai le temps de savourer ce délicieux personnage. Cela dit, te connaissant comme je me connais, tu te demandes ce que je viens branler aux Amériques ? Oh ! rien d’intéressant, rassure-toi. Juste le Vieux qui m’a demandé de le représenter à un Congrès. Pas que je sois le plus représentatif, mais c’est moi qui cause le moins mal l’anglais, tu juges ! Une vraie punition ; des blablas, des blablas, dans toutes les langues, et dont tu suis la transcription à l’aide d’écouteurs qui te tiennent chaud aux oreilles. Et puis des banquets merdiques. Mon unique bon moment, ç’aura été ma rencontre avec le Père O’Connar.

Il dit :

— Au Texas, les serpents font sortir les lapereaux du terrier, le soir…

La petite Noire se lève et s’en va. Cul sublime. Il a une âme bien que n’étant pas un objet inanimé. Je l’élis pour ma satisfaction intime « cul de l’année ». O’Connar a suivi mon regard, lequel suivait le cul.

Au bout de cette double filature il dit, pour faire diversion :

— Dans les années 30, j’étais le vicaire d’un autre Irlandais : le Père Skiedy Eddy, un vieux très sympa. On jouait vingt-cinq cents au billard, tous les soirs. Quand l’un de nous partait en vacances, l’autre continuait de jouer pour les deux, chaque jour. Et, au retour de son ami, lui disait : « Vous me devez tant ». Et on payait sans discuter.

— Vous fréquentez beaucoup d’Irlandais ? je questionne.

Et si je ne lui avais pas posé cette simple question, tout ce qui va suivre ne se serait pas produit, l’ami. Et tu lirais des choses creuses, languissantes et turpides au lieu du chef-d’œuvre ci-joint !

Il hausse les épaules, le vieux rouquin.

— Des Irlandais ! Il me serait difficile de ne pas en rencontrer dans cette ville où il y en a davantage que de gobelets de carton sur les trottoirs ! Tenez, mon dernier en date remonte à hier, dans Chinatown. Il venait de se faire écraser par un camion chargé de caisses de bière qui avait rompu sa direction. Vous auriez vu ce sacré carnage, french boy ! Le type emplâtré dans des cages bourrées de canards ! Plein de sang et de plumes. J’ai recueilli ses dernières paroles et son dernier soupir.

Il a un rire qui n’en est pas un, le Père O’Connar. Chevroté tel un rire de vieux.

— Il souffrait la mort, le pauvre bougre, reprend-il. Ça ne l’a pas empêché de me reconnaître comme irlandais. Il m’a dit ; « T’en fais pas, rouquin ; on les aura. La semaine prochaine, c’est le Prince Charles qui va y passer, en France, ce damné grand con… »

— Il gardait plein de vilaine haine au cœur au moment du trépas, ajoute mon compagnon ; je lui ai tout de même foutu l’absolution.

Il tète son verre vide et ajoute :

— Écoutez, french boy, voilà ce qu’on va faire : on va boire le dernier avec l’argent de mon métro et je rentrerai à pied !

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