M. Baby, le moniteur de la plage a organisé un bath concours de châteaux de sable. Toute une jeunesse s’active sur le thème des Châteaux de la Loire. Enfants de quatre à douze ans, blonds très souvent, dorés de la cave au grenier, surveillés à plus ou moins de distance par de jolies mamans en luxueux déshabillés ou par des mademoiselles discrètes. Fils et filles de gens suraisés, dont on entend claironner parfois les noms dans le haut-parleur de l’hôtel, car les nantis n’ont pas les quiètes vacances des peigne-zizis, et jamais ne se relâche tout à fait l’étau de leurs affaires. Il est de plus en plus difficile d’être riche de nos jours. La fortune implique un certain héroïsme, une totale abnégation. L’homme d’affaires est au service de son pognon vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an, sauf quand il vit une année bissextile. Télex et téléphone sont les deux béquilles qui l’aident à traverser sans trop d’encombre la durée des vacances. Tandis que Lulu Dupont se dore la couenne, et pioche dans le buffet-self-service d’un clube Trigano, Hervé La Riboisière attend sur une plage sélecte un appel de son bureau en lisant des baveux financiers. Le premier se cogne un Ricard, le second boit du champagne, mais il est obligé de gober des pilules pour son système cardio-vasculaire. Moi, rien ne me fait plus hausser les épaules que les invectives gauchistes à l’endroit des nantis. Quel mal plus grand peuvent-ils donc souhaiter à ces malheureux, prisonniers de leurs biens, et qui ploient sous la charge ? Ce sont les portefaix du fric. Traqués de toute part par les conditions économiques, le fisc, les syndicats, leur « rang à tenir ».
Sur le mur soutenant la promenade, voici quelques années, pile devant le restaurant de la plage, des vengeurs ont écrit au goudron cet avertissement « Patrons, profitez-en, vous vivez vos derniers beaux jours. » L’inscription est demeurée lisible, va voir… Elle n’a jamais empêché les pédégés en rupture de conseil d’administration de déguster leur langouste ; au contraire, elle leur stimule l’appétit, et ils y trouvent en secret l’espoir d’un avenir meilleur qui leur permettra de faire relâche, enfin. Bientôt la quille ! Vivement le goulag, qu’on se marre pour de bon !
Mais mon propos sort de ses rails, comme souvent avec moi, dérailleur type, qui file en aiguille aussi bien qu’à l’anglaise sous le moindre — et même sans — prétexte. Vagabond de la déconne. Diogène qui tiendrait un miroir au lieu d’une lanterne.
M. Baby, le moniteur de la plage, est un colosse exquis, solide, rieur, gentil avec autorité. Il sait assumer des mômes, les intéresser. Sa voix puissante domine le brouhaha. Il va et vient entre les concurrents, donnant un avis, un conseil, voire quand nécessaire, un avertissement.
Il fait un temps mi-figue, mi-raisin : tiède et gris clair, avec des traînées bleues au ciel et presque pas de vent.
M. Baby s’arrête devant un château de Blois dont la partie Renaissance est admirablement reconstituée. Il hoche la tête en connaisseur ; beau travail. Ce sera le premier prix à n’en pas douter. Les deux maîtres d’œuvre de cette merveille sont des jumeaux : les enfants d’un gros fabricant de parfums, Fred et Eric ; des mômes de dix ans, appliqués et déjà artistes. La nature d’un homme, tu la détectes très vite, au berceau. Sa frime aussi, bien souvent. Combien de vieillards de cinq ans ai-je déjà contemplés ! Et combien d’angelots de cinq ans à travers des rides de vieillard ! Il existe une permanence de l’individu. L’homme ne s’abandonne jamais, de sa naissance à son trépas, il reste en étroite liaison avec lui-même.
Par contre, M. Baby sourcille en voyant les travaux du voisin de chantier des jumeaux. Cézigue, il est pour le troglodyte. Il n’édifie pas : il creuse. Sa construction ne s’élève pas, mais se constitue par le fait d’une excavation très profonde au centre de laquelle l’enfant, un gentil Mathieu, a laissé subsister une masse de sable humide sommairement façonnée. Lui, c’est un fouisseur. Une vraie taupe ! Il continue de creuser, et de creuser encore le fossé qui cerne son « château ». Il a à cela une raison ; il voudrait trouver l’extrémité de ce fil rouge qu’il a dégagé. Un fil extrêmement résistant qui plonge dans les entrailles de la plage.
Pour aboutir à quoi ?
M. Baby soupire et lui passe outre.
Elle est radieuse, Michèle (la maman de Dodo se prénomme ainsi), dans sa robe légère, blanche, avec des motifs verts et bleus qui la font ressembler à une fleur.
Je lui tiens la main. Elle a la tête rejetée en arrière. Elle regarde le ciel que des nuages bizarres transforment en kaléidoscope.
Nous sommes au bar qui domine les cabines de bain. Seuls. Le barman, un jeune gars basané, écoute la retransmission d’une footaise sur son transistor.
Dunœud a passé en retrait à Ducon qui était démarqué, Ducon a chouté, mais la balle a heurté la barre transversale et ils l’ont eu dans le prose very profondly ; bien fait pour leurs pommes !
Michèle tourne la tête vers moi. Elle est à point. C’est fou ce qu’elle ressemble à Morgan ! Un regard plus foncé, mais plein de ce que les hommes aiment bien respectueusement. Pointer une dame de ce tonneau, ça ressemble un tantisoit à un viol, tu comprends ? C’est bougrement meilleur que les radadasses à dispose qui s’allongent au clin d’œil et se troussent avant même que tu en aies formulé le vœu pieux.
Quand je dis qu’elle est à point, cela signifie que je lui porte aux sens, quoi. Tout cela sans un mot ! Toujours honnête, toujours comme il faut, l’Antonio. Empressé, poli, spirituel, amen ! Le jeune homme de bonne famille qui fait rêver les mamans.
Non, nous deux, ç’a été la cour gestuelle. Des regards, des frottis furtifs. J’emballe en écrin. Gants blancs, haleine fraîche, à la Saint-Cyrien !
— Puis-je vous parler franchement, Antoine ? qu’elle murmure, la Très-Belle.
— Je vous en prille !
— Vous seriez un gendre de rêve !
Poum ! M’attendais point à ça ! C’est pour m’inciter à la dégodanche qu’elle articule des choses pareilles, la sublime Michèle ?
Au lieu de retirer ma paluche de par-dessus la sienne, j’accentue la pression.
— Franchise pour franchise, Michèle, je préférerais devenir votre amant !
Et c’est parti, assurez-vous que les portières sont bien fermées ! Ne laissez pas les enfants se pencher à l’extérieur et ne tirez la sonnette d’alarme qu’en cas de nécessité absolue.
Comment va-t-elle encaisser cette contre-déclaration, qui, en fait, est une déclaration en règle, bonnet haut-de-forme comme dit Bérurier (présentement en vacances chez un sien cousin de Saint-Locdu-le-Vieux).
Comment va-t-elle réagir ?
Du mieux souhaitable, mon gamin.
Tu sais quoi ?
Elle tourne son merveilleux visage vers le sublime mien et soupire :
— Un amant n’est que passager, un gendre, on le garde en principe toute sa vie. Il ne m’aurait pas déplu d’être jusqu’à la fin de mes jours discrètement amoureuse de vous en vous regardant vivre et assurer ma descendance.
Boudi, la chouette réponse ! Tu la veux, pour mettre sous verre ? Attends, j’ai sur moi un couteau suisse multi-lames, tiens, dégage les ciseaux et découpe la réplique. Tu feras mettre un cache de velours bleu et un cadre doré.
— Votre descendance, repars-je, je donnerais mes mains avec tous leurs doigts pour vous la constituer directement.
Elle murmure :
— C’est vrai, vous aimeriez à me faire un enfant ?
— Mais dix, mais mille, et des octuplés chaque fois, ma tendre Michèle.
Est-ce par coquetterie ? Elle ajoute :
— Je suis apte à en avoir encore, vous savez.
— Vous ne pensez pas me surprendre en affirmant cela ! réponds-je.
— Je n’ai que quarante et un ans, poursuit-elle.
— On vous en donne dix de moins ! récrié-je. La maternité vous tente ?
— Cela dépend du géniteur.
Bon, le mot m’emballe pas, trop clinique, si tu vois ce que je veux dire ? Mais enfin, on va pas s’embrouiller le délire dans les chicaneries de la langue, non ?
— Pardonnez mon audace, mais votre époux ne vous paraît pas digne de devenir le père de vos hypothétiques autres enfants ?
— Non.
Bon, y a de l’eau dans le gaz du ménage. C’est courant, c’est banal. Les couples, leur chancre, c’est de durer. Très vite, ils laissent leur amour se dégrader. La faute en est aux autres. Toujours aux autres ! Un couple se met à avoir besoin des autres et c’est foutu. Il ne sait pas se préserver. Il ne comprend pas que la plus belle aventure de sa vie, à ce couple, c’est lui-même. Et qu’il ne peut trouver en dehors de lui que navrades et abandons. Il part en dérive doucement, au gré du courant existence. Il se noie sans savoir, gonfle et devient verdâtre. Et ses chairs mollissent, s’effilochent. Et ne lui reste plus, un jour, que ses apparences, quelques habitudes, une façade avec rien derrière, comme il s’en dressait après la guerre le long des rues bombardées. Les autres l’ont pilonné à mort. La façade. Les fenêtres avec encore des rideaux. Mais tu pousses la porte et tu débouches sur des gravats.
Bon, son vieux est happé par les affaires, il a des maîtresses, des présidences à assumer, des honneurs à conquérir, des traites à payer. Ils ne sont plus, Monsieur et Madame, que pour leurs domestiques et l’État Civil.
— Vous ne l’aimez plus ? m’enhardis-je.
— Je ne l’ai jamais aimé, pas une seconde. Mariage de familles. Comme les anciens rois, nous fûmes promis l’un à l’autre presque à notre berceau. Peut-être aurais-je été amoureuse de lui, si l’on ne m’y avait contrainte. Il est assez beau, plutôt intelligent et pas plus dégueulasse que n’importe quel industriel. Sans doute, même, fait-il très convenablement l’amour, d’ailleurs il a beaucoup de succès féminins.
Air connu. Air perdu et retrouvé. Mais ça n’assure pas la combustion de mon ardeur, d’évoquer les cendres de son foyer, si je puis me permettre ce très remarquable effet de style triphasé.
— Chère Michèle, si je tire les conclusions de ce qui précède, je ne vous suis pas indifférent. D’un autre côté, une femme comme vous n’a pas pu ne pas remarquer le choc que vous avez produit sur moi. Pour tomber dans le banal et la guimauve, mais les deux sont parfois irremplaçables, j’ai eu le coup de foudre en vous apercevant, et ce coup de foudre a dégénéré en tempête.
Elle sourit.
— Vous dites cela si bien que vous devez le dire souvent ?
Le petit Mathieu, l’enfant aux constructions spéléologiques, continue de creuser la plage pour chercher l’extrémité du petit câble rouge fortuitement découvert. De temps à autre, il tire dessus, de toutes ses forces, mais le fil résiste. C’est un obstiné, Mathieu ! Un gamin de huit berges qui ne fout pas grand-chose en classe et ignore encore combien font 9 fois 9, mais il sait des choses plus importantes. Il sait qu’il faut toujours aller au bout d’un fil rouge qu’on a exhumé en voulant bâtir une connerie de château de sable. Un fil rouge bizarre, tel qu’il n’en a encore jamais vu. Extrêmement résistant, bien que souple. Alors il creuse. M. Baby continue sa bienveillante inspection. Il a des poils sur la poitrine, des lunettes qui scintillent quand le soleil veut bien se montrer, un bon rire qui ressemble à des sonneries de clairon dans un sous-bois.
A sa sinistre, Fred et Eric poursuivent leur œuvre dard en chuchotant. Un chié château, qu’ils édifient là. Et dire qu’à marée haute il n’en restera que tchi ! Mais quoi, la vie n’est jamais qu’une question de temps, non ? Le vrai Blois, Chambord, Chenonceaux et les autres prestigieuses demeures, deviendront tas de cailloux un jour, même qu’on aura beau les restaurer. Dans les siècles à viendre, y aura des guerres, des tremblements de terre, des typhons, des cacateries pas encore envisageables et qui mettront tout ça à plat. Alors, quoi ? Le vrai château de Blois ou celui de la plage, quelle différence ? Une poussière de temps dans l’infini.
Mathieu regarde vers le restaurant-bar de la plage. N’y voit qu’un couple très rapproché ; composé d’une belle dame blonde, un peu vieille selon lui, et d’un beau gars bronzé, pas très jeune non plus, toujours selon lui. Dans la guitoune un barman est accoudé large, le menton sur le creux de ses poings superposés. Son poste annonce que Metz vient d’encaisser un deuxième but, à la suite de Duzob fauché dans la surface de réparation et qui s’est fait justice lui-même en tirant un penalty du pied gauche, directement dans la lucarne. Pauvre goal qui s’est luxé l’épaule en plongeant du mauvais côté !
Mathieu se remet à creuser, courageusement. Sa construction centrale s’écroule, il n’en a cure, il creuse, creuse…
Une taupe, te dis-je, ce garnement !
— Si j’ai déjà parlé de la sorte à d’autres femmes, il s’agissait seulement d’une répétition, Michèle, d’une simple répétition en vous attendant.
— Casanova !
— Grand Dieu, non.
Un silence. Metz contre-attaque.
— Savez-vous où sont allés votre directeur et Dodo ?
— Au golf, le prince doit s’y rendre et mon boss a voulu reconnaître les lieux.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas accompagné ?
— Parce que j’ai préféré rester en votre compagnie.
— Vous ne trouvez pas que ce monsieur fait un peu trop l’empressé auprès de ma fille ?
— Il raffole des tendrons, c’est de son âge.
— Tandis que vous, vous préférez les juments aux pouliches ?
Je ne réponds pas. Le soleil amorce un retour avantageux. Et soudain, tout devient somptueux. Cette plage de La Baule est fabuleuse. Immense et harmonieuse. L’air qu’on respire ici est réputé de qualité supérieure. Il ne pénètre pas que dans vos poumons, mais vadrouille par tout votre individu et l’on sent bien qu’il y fait le ménage.
— Et si nous nous taisions ? fais-je au bout d’un long silence, beau comme de la musique d’orgue dans une crypte.
Je pilote ma bouche en direction de la sienne et stoppe, à quatre centimètres, sans avoir mis le clignotant.
Elle regarde mes lèvres à s’en faire loucher. Pour pas lui contracter de strabisme convergent, j’achève le parcours. Baiser discret. Pas la bisouille goulue, goinfresque, appuyée et mouillée ! L’effleurement léger, tu sais ? Nos souffles contenus s’entremêlent. La peau de nos bouches fait timidement connaissance. Surtout, au grand surtout : ne rien brusquer.
Si ça continue, Mathieu va ressortir en Nouvelle-Zélande. Qu’il est déjà ensablé jusqu’aux épaules dans son excavation, l’apôtre…
Cette fois, il trouve l’autre bout du fil rouge. Et comprend pourquoi « ça ne venait pas » lorsqu’il tirait de toutes ses forces. Cette résistance vient de ce que le fameux fil est attaché à la manette d’une boîte carrée de la dimension d’une boîte à chaussures. Boîte de métal, dirait-on. Noire. Avec, sur le dessus, une espèce de poignée en forme de « T ».
Le môme se demande ce qu’est cette étrange boîte. Surtout, ce qu’elle fout là…
Il se met à la tripoter…
Nos lèvres se sont légèrement retroussées et font connaissance de l’intérieur. C’est doux, c’est tiède. Je me biche un mandrin comme la barre d’un gouvernail, mécolle-pâte, à ce mignon jeu de bouches.
J’ai la force de me dire que dans un avenir mieux que très proche, il va se passer quelque chose entre Michèle et moi. Et plus vite elle se passera, cette chose, mieux cela vaudra, vu que déjà, je vais devoir marcher au pas de l’oie, ce qui n’est pourtant pas mon genre.
Elle comprend tout, la chère âme. S’aperçoit de la situasse et en tire les fortes conclusions qui s’imposent.
— Ne restons pas là, dit-elle en se levant.
Je cherche de la fraîche dans ma poche pour carmer le loufiat, ce que faisant, j’en profite pour domestiquer un peu Coquette, lui trouver une position moins voyante. Et bon, je laisse des pions entre nos deux verres vides.
On quitte la terrasse, pile que Metz place un contre opportun et se rabat en fougue vers les buts adverses.
Le barman attend la conclusion de cette charge héroïque avant d’aller encaisser le billet qui palpite, à demi coincé sous le pied d’un verre, tel un papillon[9].
Mathieu cherche M. Baby des yeux. Voudrait lui signaler sa découverte. Il imagine que cette boîte noire recèle un trésor déposé là par un corsaire, au siècle dernier, ou à celui d’avant. Un corsaire roux, avec bandeau noir sur un œil et pilon de bois, sabre d’abordage à la ceinture. Des pierres précieuses ramenées d’Orient. Le corsaire a enterré sa cassette de fer à la va vite, consécutivement à un naufrage de son trois-mâts. Y a fixé un fil rouge placé perpendiculairement, pour, ensuite retrouver son bien sans avoir à creuser toute la plage. Mais ce con a été tué par un débarquement mauresque, décapité, empalé tout bien, et adieu le trésor !
M. Baby est à l’autre bout du chantier.
Impatient, Mathieu tire sur la poignée en forme de « T » qui obéit à sa traction.
Nous arrivons à la hauteur de la piscine où s’ébat une jeunesse turbulente surveillée par des mamans belles à se faire damner les seins.
J’avance avec un pas d’écart sur Michèle, ce qui me permet de faire d’audacieux projets en marchant.
Et voilà tout à coup qu’une formidable explosion retentit.
Vraiment le très gros badaboum. Au point que des vitres volent en éclats un peu partout.
Tout le monde se met à paniquer alentour, à l’exception d’une vieille dame qui a ôté son sonotone pour se baigner, et d’un gros Allemand qui n’entend pas les détonations françaises.
Je rebrousse chemin en courant.
La terrasse du bar de la plage est complètement dévastée. Le gentil loufiat pend sur la balustrade, ouvert en deux par l’explosion.
Détail plaisant : son transistor continue de fonctionner et annonce que tes Messins (de service) viennent enfin de marquer un but.
J’en étais sûr : ça chauffait trop depuis un moment.