Et bon, tout de suite après cette sortie enlevée, me faut reviendre au téléphone, expliquer à Messire Braquemard combien elle était blessée, la pauvrette, hors de ses gonds qui n’entendent qu’une cloche, et déterminée à tout laisser quimper, nous jugeant satyres pernicieux, honte de la chère police française. Furax en grand fort intérieur, mam’selle commissaire de peau lisse (alors là, je pouvais pas laisser passer, vu la circonstance, t’admets ?). Que je pressens de sacrés turbins ! Et ragots ragougnasses à l’E.N.S.P. ! On sera réputés violeurs de haut viol, l’Achille aux pieds fourchus et mézigue. Flanverge au ventre ! Suce à la donzelle ! Sonnant de l’olifant de pute dans les halliers parisiens.
Mais le Père-la-Médaille ne s’émeut pas. Juste il déplore. Elle lui avait cogné dans l’orbite, Dominique. Il la trouvait à sa main, choucarde, bien tournée, et si belle à croquer qu’il comptait la bouffer toute crue, le vieux bougre. Pour ce qui est des retombées, fume ! Son pote de Lyon le sait par cœur. Du reste (ou Oreste comme aurait dit Electre) il va prendre les devants. Tuber au directeur de là-bas pour se marrer de l’oie blanche expédiée sur le tas ! Mais, saperlipopette, quel cul merveilleux elle avait, non ? Vous avez déjà vu un commissaire avec un cul pareil, Santonio, franchement ? Moi, jamais ! Est-ce que je lui distinguais le frou-frou à travers le collant, bien placé comme j’étais ? Il veut savoir absolument. Oui ! Veinard ! Et on le devinait blond, lui aussi ? Vraiment blond ? Quel bonheur ! Lui qui raffole des chattes blondes ! Elles sont si encourageantes ! On peut les bouffer la tête haute ! Dommage qu’elle eût été si pimbêche, cette idiote. Il se serait trouvé en prise directe, il était certain de remporter le morceau, Achille. Mais par l’intermédiaire d’un misérable système de vidéo qui te montre sans te révéler, te dérobe l’essentiel et gomme ta personnalité, que faire ? Hmmm ? Que faire ?
Son soupir me réchauffe le bulbe.
— Et pour le prince ? demandé-je.
— Le prince ? Quel prince ?
— Charles.
— De quel Charles parlez-vous, mon vieux ? Aznavour ? Quint ? Le Téméraire ? Lindberg ? Exprimez-vous, bon Dieu !
— Vous m’avez appelé pour me parler de votre inquiétude à propos du prince Charles d’Angleterre dont un Irlandais expirant a annoncé le trépas prochain en France…
Le Vieux s’arrache à ses phantasmes.
— Oh, oui, ce type… Ce grand garçon ? Cet aimable jeune homme ? Digne descendant de la plus illustre dynastie d’Europe après celle de Monaco. Belle figure ! Expressive ! Brûlante d’intelligence !
Quand on joue du polo comme il en joue, on peut tenir le sceptre du Royaume Uni, et d’une seule main ! En effet, je vous disais… Moi, vous me connaissez, Sans Antonio ni trompette ? L’instinct ! Le flair ! Le sixième sens. Je pressens du grave, du dramatique, du sensationnel ! Ce cher prince qui vient à La Baule, excipant de ses capacités équestres, l’adorable centaure, pour présider un concours hippique que nous gagnera sous le nez un quelconque paltoquet de Hongrois, voire d’Espagnol ! Je sais qu’il va lui arriver quelque chose d’important, à ce connard, San-Antonio, si nous ne veillons au grain. J’ai des antennes secrètes, moi, mon petit. Je capte l’au-delà, moi, vous le savez ! Il y a des prémices que je sens dans ma viande ! Des effluves de sang que mes narines respirent ! Je suis shakespearien dans mon genre.
Il respire à pleins poumons l’air de son burlingue alourdi d’effluves.
— Il nous faut dresser un plan de bataille. Et vite !
— Dois-je venir vous voir, monsieur le directeur ?
— Attendez ! Je compulse mon agenda…
Il feuillette et se met à lire entre ses fausses dents :
— Seize heures trente, le chef de cabinet de… Dix-huit heures, Lolotte… Et je ne peux pas remettre le chef de cabinet, cet ahuri s’éternisant malgré que je me fasse appeler de tous les côtés pour tenter de le faire déguerpir… Lolotte… Il faut compter deux heures… A moins qu’elle n’utilise en préalable son vibro-masseur…
Aimable, ce soliloque du riche[7].
On suit bien son programme à travers ses marmonnements. Le chef de cabinet chiatique, et la môme Lolotte qui doit lui traiter la verdeur en grande technicienne, ce vieux caramboleur !
— Ecoutez, dînons ensemble, puisque je suis libre. Neuf heures à la Barrière Poquelin, ça vous dit ?
Ça me dit, dimanche, lundi.
— Mardi, Patron, réponds-je en prenant l’intonation convenable pour qu’il comprenne samedi ; car dans la vie, tout est question d’intonation. Les hommes ne correspondent plus avec des mots, mais avec des intonations. Le mot est désormais un luxe, une aristocratie de la communication.
On se sépare provisoirement, mais c’est pour mieux se retrouver, mon enfant !
Je me sens indécis (et même un décilitre de bile dans le foie, consécutif à la scène de naguère). Cette môme commissaire, pimbêche, vanneuse ! Merde. Elle s’offusque qu’on la désire et le lui dise et elle veut affronter les malfrats, les rixes de bars louches, les loubards en délire !
C’est un monde, non ?
Ils vont encore dire que je suis anti-machin, comment déjà ? M.L.F. ; mais bon Jésus, y a de quoi ! Elles auront beau dire, beau-frère, elles pisseront jamais sur l’évier, ne soulèveront jamais des haltères de deux cents kilos et le reste, tout l’immense reste. Que je les comprends pas, ces connasses rebiffeuses, de vouloir se faire les égales de l’homme, alors qu’elles lui sont tellement supérieures ! C’est de la modestie, dans le fond. Comme moi, quand j’écris, temps à autre, un texte bien léché, peaufiné, archi académique, que l’André Gide s’en retourne dans la tombe. De la modestie, parole ! Je m’aligne, quoi ! Car enfin, la grande fondamentale différence, c’est que moi je peux écrire comme eux, tout en répondant au téléphone et en trempant mon croissant dans mon café-crème, alors qu’eux, les tout sérieux, les blêmes, les grisâtres solennels, ne seraient pas fichus d’écrire comme moi. Voilà, tu vois ? Ça, oui, c’est de l’orgueil. Mais bien placé. Moi, les honneurs, aux chiottes ! Seulement, parfois, je me paie le luxe d’avouer ma supériorité. Un jet de vapeur. Ça tes amuse. Ils pensent que je leur sors une calembredaine de plus. Mais y en a qui savent que j’ai raison de fond en comble. Ecrire comme eux ! Merde, je m’en voudrais. Je ne saurais plus où me cacher ! Préférerais me mettre à rémouler, vidanger, carder, fumasser. Cette méchante gêne qui m’empare lorsque je « donne une préface », car je donne des préfaces, c’est le mot, comme d’autres donnent des récitals, leur sang ou l’absolution. De belles préfaces dans lesquelles je fais plein de compliments à l’auteur dont je n’ai pas lu le livre, mais c’est un copain. Si t’as besoin d’une préface, hésite pas à me faire appel : je t’enverrai te formulaire. Pour écrire une préface sans avoir lu le livre préfacé, je vais te donner une recette. Tu commences à faire l’apologie d’un bouquin célèbre, que t’aimes bien ; ensuite tu dis que le livre préfacé t’y fait terriblement penser, que t’y as retrouvé ce climat à combustion lente, ce style délicat dont naninana, ce sens du lalilalère, tout bien. Et tu termines en affirmant que l’auteur sur lequel t’étends ton aile tutélaire et imperméabilisée n’a pas fini de nous étonner. Retiens bien la formule : elle n’est pas de moi, elle est de plus personne depuis le temps qu’on l’emploie. « N’a pas fini de nous étonner ». Tu signes, tu sers sur du beau papier à ton en-tête. Ton protégé mouille en lisant, murmure des « c’est bien, ça ! Comme c’est bien, ça ! Comme c’est vrai ! Comme je suis admirablement cela ! » et après il perd toute considération pour toi parce qu’en écrivant ces conneries, tu l’as rendu à ses yeux ton égal et que donc, il peut, moralement, te pisser contre. Si bien que t’en voilà débarrassé pour toujours, ce qui est inappréciable. Ce que j’ai déjà pu faire le ménage à coups de préfaces, moi, c’est rien de le dire. Je te causais donc de cette méchante gêne qui m’empare lorsque je donne une préface ! Cette honte d’écrire à l’équerre, avec un niveau de styliste, un pied à coulisse d’académique, et un rouleau de pompier hygiénique pour envelopper les phrases ! Comme c’est plat, la Beauce littéraire ! Plat et pelé pour moi, l’alpiniste farfadet du langage choucrouté.
Pour surmonter ma mélanco, je décide d’aller au cinoche. Calme plat, rien à branler, en dehors de Claudette qui d’ailleurs n’aime pas ça. Si je ne devais dîner avec le Vénérable, je rentrerais at home pour pantoufler en examinant le cahier de ce petit veau d’Antoine qui a commencé l’école et qui marche sur les traces d’Einstein (lequel, je te le rappelle, ne foutait rien en classe). Selon leurs nouvelles méthodes, ils t’apprennent à compter avec des réglettes et à lire avec des couleurs, si bien que l’instruction nouvelle est interdite aux daltoniens, et tant pis pour leurs pieds.
Mais je n’ai pas le temps d’opérer un aller-retour à Saint-Cloud. Qu’est-ce qu’on donne sur les « Champzés » ?
J’arrive des States et n’ai pas pris garde aux frontons des kinos. D’ailleurs le film m’importe peu. De toute façon, c’est naveton et consort. Ce qui m’intéresse, c’est de mijoter dans le schwartz une paire d’heures.
Bonnard, le cinoche, pour se refaire une nervouze. Tu allonges tes cannes, tu croises tes paluches sur ton burlingue, tu te mets à suivre le film distraitement, en pensant à autre chose. S’il est bon, tu cesses de penser à autre chose. S’il est comme les autres films, tu passes une revue complète de tes problèmes et tu les contrôles.
Je dis à Claudette bonsoir-à-demain.
Elle lisait, dans « F Magazine », un article comme quoi le mâle devra être exterminé dans les temps à venir, juste qu’on parquera quelques inséminateurs dans des réserves pour perpétuer jusqu’à tant qu’on trouve le moyen de s’en tout à fait passer. Claudette me grogne « Monsoir », ou plus exactement « m’soir », ce dont je me contente, car il faut toujours, disait ma grand-mère, faire avec ce qu’on a.
Et voici les Champs, sous leurs trombes d’eau printanières. Pas joyeux. Que t’as envie de te flinguer toute affaire cessante, tellement qu’ils sont encore plus moches et haïssables, tous, sous leurs pébroques et leurs impers. Mais qu’est-ce que t’attends, Seigneur, nom de Dieu, pour intervenir un bon coup, merde !
Je fais comme ces vilains : à savoir que je rase les façades, le dos rond, les tifs déjà ruisselants, le nez comme une gouttière engorgée. Moi qui me trimbale déjà un mal de gorge sournois, sujet aux angines comme pas trois. Au point que je les commande par paquets de douze chez un glossiste (tu regarderas le dico : glossiste). Et le besoin d’un grog brûlant se me fait sentir. Le grog, remède de jadis, cher à mon papa. Il prenait prétexte de tout pour en écluser : fifty-fifty flotte et Negrita, le chéri. Et du sucre de canne, il exigeait. Brun dans brun, il raffolait des camaïeux.
Je me pointe recta au Fouquet’s (comme Tinville) et file droit au bar me jucher sur un tabouret cigogne. Ayant passé ma commande, je me mets à ressentir de légers picotements sur la nuque, signe évident que quelqu’un est en train de m’examiner. Nous autres, gens de haute volaillerie, nous possédons quelque six à huit sens supplémentaires, dont celui qui t’alerte lorsqu’un curieux t’examine à ce qu’il croit être ton insu. Ce qui revient à dire qu’avec nous, y a pas d’insu.
Au lieu de me retourner brusquement comme le ferait tout un chacun, toute une chacune, et peut-être aussi Tout Ankh Amon s’il était au Fouquet’s, je m’empare d’un shaker se trouvant à ma portée et me mets à le tripoter, comme machinalement, mais en m’en servant de réflecteur. Ce qui me permet de retapisser deux dames à une petite table basse. La courbe du shaker me propose une image déformée, terriblement étirée, il n’empêche[8] que je reconnais le commissaire Bernier dans l’une des deux femmes.
Pour lors, je me paie une volte.
Oui : it is bien elle, comme disent les Anglais. Elle et tu sais qui ? Sa maman ! Sa maman ou bien sa sœur très aînée. Toujours est-il qu’il s’agit d’une femme plus vieille que Dominique et qui lui ressemble d’une façon phallusinante. Une dame plus jolie qu’elle, ou, en tout cas, plus belle. Élégance raffinée, sublimement maquillée, sensuelle, rieuse de partout. Bref, le genre de personnes dont l’arrivée stoppe les conversations, suractive les glandes, assèche les gosiers et racornit les rétines les mieux lubrifiées.
Elle m’adresse une sorte d’espèce de sourire d’invite. Je détabourette aussitôt, en prenant grand soin de ne pas m’écraser deux ou trois testicules en cours d’opération, et m’empresse à la table de ces dadames, la bouche, le regard et le slip en cœur.
M’incline cérémonieusement.
— Mesdames !
J’attends qu’on me présente.
Dominique le fait.
— Le commissaire Saint-Antoine, ma mère !
Elle a fait exprès d’écorcher mon blase, de le franciser manière de me rabaisser le caquet.
La dame-maman me sourit de plus rechef en me proposant une main délicate et merveilleusement baguée que je baise en attendant mieux.
— Ma fille était précisément en train de m’expliquer qu’elle s’est comportée comme une petite sotte, fait-elle, et je la morigénais.
Quelle voix harmonieuse, suave ! Tu lui boufferais les syllabes à la source.
— Asseyez-vous, monsieur San-Antonio.
Elle a rectifié. Chère dame, de toute beauté. Ah ! la vraie femme que voici ! Quelle classe, maman ! Bourgeoise, certes, et même très grande bourgeoise, mais tellement bête de race ; tellement sensuelle. Elle n’aura jamais d’âge et, si Dieu lui accorde de vivre au-delà de quatre-vingts ans, continuera à troubler les hommes. Et moi qui sais, qui sens, qui veux, moi qui suis particulièrement moi-même en cet instant, je ne parviens pas à détacher mes yeux des siens, lesquels sont d’un mauve jamais vu. Et sa chevelure est blond cendré. Et sa bouche… Non, je te jure, sa bouche ! Dedieu de Dieu ! Elle vaut d’être vécue !
J’oublie mon grog prolétarien, m’assieds sur un pouf de cuir, les jambes repliées sous moi, la main pendante, le souffle économe, tout mon individu en gestation de je ne sais quoi d’indéfinissable et de capiteux.
Mme Bernier me raconte sa fille, étrange personnage, secret, volontaire, marginal. Depuis tout enfant s’appliquant à exister en dehors des traditions. Brillante aux études, en avance de deux ans. Dispense au bac. La lyre. Presque surdouée. Et déclarant tout de go qu’elle entend devenir commissaire de police puisque, désormais, la chose est possible. Commissaire, une Bernier, apparentée au Pran de La Gite ; Bernier, des chaussures Bernier, des moulins électriques Bernier, des produits laitiers Bernier, des bas Bernier, des comptoirs Bernier. Et que je vous fasse rire, monsieur San-Antonio : fille unique ! Je me rends compte du paxif qui l’attend, la môme. La dot himalayesque ! Les soupirants doivent se bousculer sur la ligne de départ ! Mais elle, foin de l’empire Bernier ; commissaire de police ! Elle leur joue Tintin dans la Rousse, la riche héritière ! On aurait pu lui offrir un prince, pour ce prix-là. P’t-être même le prince Charles, justement, vu que la Grande Albiuche est en déconfiture. Mais non : elle, c’est la Maison Pue-Pieds qui l’intéresse. Elle moule la pantoufle de vair pour la godasse à clous ! Une vocation ! Enfin, c’eût pu être pire : elle aurait pu entrer dans les ordres ou s’engager comme prostipute en Sud Amérique. La Police représente un moindre mal. Seulement, Mam’selle a conservé de ses origines douillettes un petit côté sucré. L’atavisme, quoi ! Elle supporte mal qu’on la charge comme une chambrière. Les distances ! Elle y tient. Pire : elle y croit.
Sa maman semble pas tellement déplorer la vocation de Dodo (elle l’appelle Dodo). Trouve la chose un peu farce. The gag ! Ma fille, le commissaire, elle doit roucouler dans son salon. Marrant ! Faut s’y faire, Parsifal !
Elle réprouve l’attitude de sa fifille, dame Bernier. Est-ce que je vais bien vouloir passer outre, absoudre, pardonner ?
— Mais voyons ! Comment donc !
Curieux, ce concours de circonstances, non ? Moi, ma gorge, le grog, le Fouquet’s. Et elles deux que je trouve en plein thé. L’harmonie du hasard. J’en cause souvent, parce qu’elle s’impose à tout bout de champ.
Comme nous nous pointons à 9 heures 2, le Vioque est déjà au restaurant, qui m’attend, pas joyce d’être arrivé le premier. Il effare en me voyant escorté de deux ravissantes femmes. Ne s’attendait pas.
— La surprise du chef, monsieur le directeur, plaisanté-je avant de procéder aux présentations.
Il en est ébloui, le cher chéri. Ces deux filles, bouquets somptueux, presque pareilles, tout juste différenciées par une vingtaine d’années qui furent complices pour la maman.
Lui, c’est Dodo qui le passionne. Mironton, il est survolté par la jeunesse. Et mézigue, je te le répète, c’est la maman qui file de la haute fréquence dans la hotte de mon Éminence. Tout est pour le mieux.
Singulier repas, bien que nous fussions au pluriel. Un moment de qualité. Mme Bernier (des chaussures, des produits laitiers, des préservatifs et des locomotives et de tout le reste et son train) gazouille d’abondance (de biens qui ne nuit pas). Le vieux fripon lui donne la République (je veux dire : la réplique). La môme Dodo joue son rôle de grande fille sage présentée par ses parents. Bon ton sur toute la ligne. Une squaw grand luxe qui ne sort pas de sa réserve.
Moi, tu m’as compris, je me suis placé face à la mère et j’ai déjà son escarpin entre mes tartisses.
Oh ! discret. Rien du butor. Quand nos pinceaux se joignent, je murmure brièvement : pardon, mais sans retirer mes nougats. Elle laisse quimper, la chère Maâme. Ne montre aucune complaisance pour la chose, mais aucune hostilité non plus. Tout cela est discret, presque suave.
Le Dabe, il connaît bien la firme Bernier : godasses, parapluies, nougats, tringles à rideaux, cycles et râpes à fromage. D’ailleurs, il connaît tout le Gotha, Pépère ; et le Golgotha, Gogol, Goldoni, le gold, le Golo (Corse), plus Goldorak et Golfe-Juan, que je me demande à quoi je joue en ce moment présent, c’est bien pour dire de tripoter des mots, des syllabes ! Et ce cher M’sieur LE Directeur à majuscules épanoui, radieux, cite les références. Le siège sociable à Bordeaux, les succursales à Poitiers, Tours, Nantes, Limoges, Pointe-à-Clown, La Bite-les-Yvelines, tout ça. Une véritable encyclopédie, incollable sur tout ce qui est noblesse, commerce, industrie, médecine, le dirluche. Il sait que le grand-père Bernier avait un comptoir à Pondichéry (bière et limonade). Que du côté femelle, chez les Pran de La Gite, on a été écuyer de Louis XV, décapité place de la Concorde, général sous l’Empire, Versaillais au temps de la Commune, héros de la 14–18 pendant la campagne des Dardanelles et dans l’entourage du maréchal Pétrin au cours de la désastro-victorieuse dernière qui a tant fait pour l’élan économique de l’Allemagne et du Japon.
C’est te dire si la converse roule bon train, belle allure, vitesse de croisière : cinquante nœuds, faut le faire ! Merci, pépé, merci, maman ! Ils sont chous, tous les deux. Et nous tourtereaux délicats, frêles comme des fiancés du début du siècle qui n’avaient pas le droit de se faire mimi, non plus que de se toucher le chibre ni la moulette.
Tout en jactant, le Vieux dévore Dominique du regard. Lui sourit, même en mastiquant, ce qui n’est pas poli quand tu as de la salade de ris de veau dans la margoulette. Mais les élans du cœur passent par les dentiers les mieux prothésés.
Se met à la complimenter comme quoi elle est entrée dans la police. Chère jeune vaillante et jolie magistrale, promise à une carrière fulgurante, il n’en doute pas. Être née Pran de La Gite et aller paperasser parmi les effluves de panards, voilà qui est d’une forte nature.
Lorsqu’il en a terminé avec ce couplet, je décide de placer ma botte secrète.
— Puis-je vous demander ce que vous avez décidé à propos de Charles, monsieur le directeur ?
Il me fustige d’un œil dérangé en pleine pâmade.
— Hein ? Pardon ? Quoi ? Qu’est-ce ? Vous dites ? Charles ? Quel Charles ? Laughton, de Gaulle, Chaplin, Martel ?
— Je parlais du prince Charles d’Angleterre, Patron.
Il parvient à sortir son train d’atterrissage et à se poser impec sur le gazon de la réalité.
— Oh, oui ! Le prince Charles, naturellement. Figurez-vous que ces crétins de l’I.S. ne m’ont pas cru et que les Services de Sécurité de Nantes m’ont répondu avec suffisance qu’ils avaient pris leurs dispositions. Or, j’ai eu une communication de Belfast, mon petit, m’informant qu’un vilain coup fourré se préparait. Pas d’autres précisions, mais sachant ce que nous savons, hein ? Alors j’ai décidé de vous envoyer à La Baule pendant le séjour du Charlot en question.
Mister Dugenou fait des ronds de jambes avec la langue.
— Et notre adorable collègue se joindra à nous, à titre expérimental, n’est-il pas vrai, ravissante amie ?
Ce qui me fait tiquer dans tout ça, c’est le « se joindra à nous ». Pourquoi NOUS ?
J’articule négligemment ma question.
Il arbore alors sa somptueuse frime tricolore, celle des 14 Juillet, 11 Novembre, nuit du 4 août et de Valpurgis.
— Mon cher San-Antonio, l’enjeu est trop grave ! Imaginez qu’on nous tue ce grand conarque en territoire français ! Hein, dites ? Considérez un peu le problème de haut. Vous voyez les remous ? Ce bouleversement dans les relations entre nos deux vieux pays ? Je me dois de surveiller la chose sur place. Ainsi, cette mignonne recrue pourra bénéficier de nos deux expériences à la fois !
Il éponge un peu de bave qui lui venait aux commissaires des lèvres.
Vieux peigne, va ! Il se fait déjà reluire par la pensée. Un vrai bouc, l’Achille ! Le tout beau faune démoniaqué !
— Ça va être merveilleux pour toi, ma chérie, dit la maman du commissaire Bemier. Tu en as de la chance de débuter en telle compagnie !
Elle ajoute (et là, je dois admettre que ses deux jolis pieds emprisonnent le vilain mien) :
— Ce que j’aimerais être à ta place !
Alors, mézigue, oublieux de toute hiérarchie, de balancer, façon d’Artagnan au pont d’Arcole :
— Rien ne s’oppose à ce que vous vous joigniez à nous, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?
L’interpellé déglutit, reglutit, désestomaque et finit par bredouiller en me plantant un regard de 240 volts dans les vasistas :
— Mais naturellement…
Si bien qu’on va se payer, pour la première fois de notre brillante carrière, une enquête unique en son gendre, une enquête mondaine ; style : venez donc dîner demain, comtesse, notre fille nous fera un peu d’enquête au dessert, accompagnée à quatre mains et deux bites par ces messieurs de la Poule.