CHAPITRE XX

C’est Manuel qui lui rappela son invitation pour le soir même. L’apéritif promis à ses voisins. Il épluchait la revue immobilière espagnole, assis devant la table de la cuisine.

— Je n’ai pas envie de voir tous ces gens-là ici… D’ailleurs, où te planqueras-tu pendant ce temps ?

— Je ne me planquerai pas. Je serai présent pour voir leurs têtes… Mais je n’arriverai pas tout de suite.

Il fît sauter dans ses mains le trousseau de clés qui ouvraient tous les autres appartements.

— À la nuit je quitte la maison et dès qu’ils sont tous ici je reviens en douce faire quelques visites. J’ai envie de savoir comment ils vivent, moi.

— C’est de la folie, dit-elle, ils se méfieront.

— Tu vas les recevoir fastueusement. Tu vas les gaver et les faire boire. Ces petits bourgeois sont des goinfres et ils oublieront tout quand ils verront le buffet bien garni, les flacons rares et les lumières. Nous allons bien faire les choses. Tu vas investir du fric, ma cocotte.

Comme je vais le faire avec mon indemnité de licenciement. Ne lésine pas, choisis le bon traiteur, pense au porto, au pastis, au whisky twelve years. Prévois aussi du Champagne.

— Tu es fou ? Ils vont me prendre pour une milliardaire, me soupçonner.

— Qu’importe. Tu les abreuves, tu les empiffres et moi je visite les appartements. Il faut qu’ils soient tous là, même Léonie Caducci. Même les gosses d’en face. Fais les yeux doux à Trois-Pièces, fais-lui comprendre que tu regrettes ton geste mais qu’avec plus de douceur il aurait pu tout obtenir de toi.

— Tu crois que je vais vraiment accepter ce conseil ? Ce sale fumier qui m’arrachait les cheveux ?

— Ne sois pas stupide. Il faut que tu les mettes tous dans ta poche. Allez, file chez le traiteur tout de suite et fais livrer. Ne perds pas de temps. Ensuite tu feras la tournée des copropriétaires.

Il l’attira sur ses genoux et l’embrassa dans le cou. Elle restait figée et elle repoussa la main qu’il glissait sous sa jupe :

— Tu me prends pour une pute et une conne, hein ?

Il ne répondit pas mais l’embrassa tendrement sur la joue. Elle se pencha vers la revue espagnole, ouverte à la page où les Sanchez avaient coché des affaires à vendre.

— Trois millions de pesetas ça fait combien ?

— Cent soixante mille, seize millions anciens.

— Ils étaient prêts à mettre jusqu’à quatre millions, tu as vu ?

— Oui. J’ai vu. Ils devaient vivre petit, les Sanchez, accumuler le fric… Mais je pense qu’ils préparaient surtout leur fuite. En douce. Leur évasion du Bunker.

— Ah ! Tu y viens, hein ?

— Je suis bien obligé d’y penser. S’ils trouvaient ce fric ? Seize à vingt millions anciens ?

— Qu’est-ce que tu en ferais ? Demanda-t-elle.

— Je pars, je file… Loin très loin. À l’autre bout du monde.

— Tu m’acceptes ?

— On en rediscutera.

— N’aie pas peur, fit-elle avec une dignité qui lui coûtait, je plaisantais. Moi avec huit briques je m’achète du cognac et je me saoule à mort. C’est bien ce que tu penses, hein ? Que je boirais tout ce fric ?

— Je ne pense rien et c’est idiot d’y penser. Comme les joueurs du loto qui n’arrêtent pas d’échafauder des projets sur un gain qui ne leur sera jamais attribué. File chez le traiteur, compte large. Nous serons une douzaine.

— Mais ils vont te reconnaître quand tu arriveras ?

— Tant pis, c’est un risque à courir.

— C’est stupide.

— Je ne les connais pas tous et je veux découvrir leur visage, étudier leur comportement quand ils seront réunis dans cet appartement. Si vraiment ils ont assassiné les Sanchez ils se trahiront peut-être, se sentiront gênés, mal à l’aise et je veux assister à ça. Je jouerai le bon copain qui vient te donner un coup de main pour la soirée, je remplirai les verres, fais-moi confiance.

Lorsqu’elle revint de chez le traiteur qui devait livrer vers cinq heures elle sonna chez les Larovitz et ce fut le V.R.P. Qui vint ouvrir. C’était un homme terne, plus vieux que sa femme, chauve, en pyjama et pantoufles.

Il bredouilla des excuses sur sa tenue mais quand il était chez lui il ne pouvait plus supporter autre chose. Il parut consterné lorsqu’elle parla de l’apéritif prévu pour le soir.

— Serge, voyons, dit sa femme, nous sommes juste en face et c’est si gentil, n’est-ce pas ?

— Venez sans chichis, dit Alice… Ce sera très relax très bon enfant… Amenez les enfants. Il yaura des jus de fruits, des gâteaux et ils feront ce qu’ils voudront.

Personne ne répondit chez les Arbas et elle en éprouva un grand soulagement. Chez les Roques il n’y avait que la femme qui la fit entrer dans sa cuisine.

— Nous fermons à huit heures.

— Ce sera parfait. La soirée commencera juste.

— Nous ne buvons pas. Juste un peu de porto à la limite, mais nous sommes tous les deux au régime.

— Tout est prévu, vous verrez.

— Nous n’aimons pas veiller tard, le samedi est une rude journée.

— Vous ne serez pas obligés de rester, murmura Alice en se demandant si c’était bien tout, si les conditions de leur acceptation étaient bien au complet.

Elle sonna longuement chez Caducci, pensa que Léonie était en courses, mais elle vint ouvrir haletante, rouge et contrariée.

— Ah ! C’est vous… Excusez-moi, mais je suis très occupée. Il y a un pan de mur qui s’est écroulé et mon mari dort de l’autre côté… je crains…

— Un pan de mur ? fit Alice, oubliant le labyrinthe.

— Voulez-vous m’aider ? Ces agglos de papier pèsent trop lourd pour moi.

L’entrée du dédale se situait dans la première des chambres, commençait par un escalier qui en sept marches permettait d’atteindre une galerie où l’on ne se déplaçait plus qu’à quatre pattes. Alice eut bientôt les fesses plates de Léonie devant elle.

— Plus loin, on peut se relever mais c’est un piège. Il faut prendre sur la gauche le plus étroit passage. Je me suis déjà trompée deux fois ce matin.

Au passage, Alice remontait le cours du temps journalistique, passait du tremblement de terre de Naples à l’élection de Mitterrand. D’une « une » sanglante comme la tuerie d’Auriol à une page de modes. Parfois, des hiéroglyphes, des couleurs surgissaient sous la lumière des guirlandes de petites lampes d’arbre de Noël qui éclairaient l’endroit. Elle pensait au bonheur de certains gosses dans un dédale pareil, n’éprouvait pour l’instant aucun sentiment de danger.

Puis ce fut le plan incliné et elle comprit qu’on descendait vers l’étage inférieur. Avec une aisance d’habituée, Léonie Caducci se laissa glisser et, après une seconde d’hésitation, elle suivit.

— Un instant.

Un gros agglo de papier journal, long d’un mètre environ, large de moitié, pivota sur une simple poussée et Alice découvrit une tringle d’acier, des cavités renforcées de plastique dur pour une lubrification constante.

Il y avait là un nouveau passage et elle avait l’impression de remonter peu à peu vers l’étage supérieur en marchant à quatre pattes.

— Nous approchons.

Un mur écroulé, un amas qui montait très haut. Des blocs de papier de trente, quarante kilos. Elles en soulevèrent une série, durent s’arrêter. Alice eut l’impression que Léonie édifiait entre elles un mur de séparation et commença à s’inquiéter. Encore deux blocs et elle serait coincée dans un espace réduit, à peine un mètre cube, dans un air poussiéreux et vicié. Si jamais… Combien de temps pourrait-elle résister ?

— Encore un effort… Je suis désolée, mais sans vous je n’y serais jamais parvenue.

Alice aurait préféré que ce mur ne soit pas édifié et elle demanda si on ne pouvait pas aligner les agglos ailleurs car bientôt elle ne pourrait plus se dégager.

Léonie Caducci ne parut pas entendre :

— Vite, je vous en prie, il dort sous neuroleptiques et je crains qu’il ne s’étouffe insensiblement.

— Bientôt c’est moi qui étoufferai, dit Alice qui transpirait abondamment et avait très chaud. Je vous demande d’arrêter…

Léonie s’escrimait sur un agglo placé en équilibre instable. Alice pensa que si jamais toute la pile s’écroulait elle serait prise au piège, comme un rat. En s’arc-boutant elle pourrait essayer de se libérer, mais en aurait-elle la force si l’air devenait aussi irrespirable ? Déjà elle avait la tête qui lui tournait.

— Je crois que nous y sommes, dit Léonie.

Mais Alice ne pensait plus qu’à sa sauvegarde et elle se jeta contre les agglos qui se décalèrent. La pile s’écroula dans un vacarme sourd.

— Mais c’est stupide de votre part ! hurla Léonie.

En rampant, Alice sortit de son recoin, put se redresser pour respirer un air meilleur. Léonie la regardait, pâle de rage.

— Vous vous rendez compte, nous y étions presque !

— Oui, mais moi j’allais y rester.

— Je vous aurais dégagée. Mon mari y est depuis le début de la matinée.

— Bon, on va essayer de le dégager.

Il y avait là une masse énorme. Un agglo de deux mètres de long.

— Un vrai sarcophage, dit Alice entre ses dents. Il pèse combien ? Cent cinquante kilos ?

— Il faudrait une barre à mine, dit la grande femme.

Je crois qu’il y en a une pas très loin.

— Hé ! Attendez ! Dit Alice.

Mais déjà elle était seule et essayait de retrouver le trou par lequel Léonie avait disparu. Elle décrocha la guirlande de Noël et une des ampoules dut se dévisser, interrompant le contact pour toutes les autres. Plongée dans le noir, elle commença de paniquer, chercha la guirlande et commença de revisser méthodiquement toutes les petites lampes mais la lumière ne revenait pas pour autant.

— Hé ! Cria-t-elle. Où êtes-vous ?

Il suffisait que cette femme grande et forte comme un taureau fasse basculer quelques blocs de papier journal pour qu’elle se retrouve dans une véritable oubliette. Elle se mit à pleurer. Silencieusement, mais à chaudes larmes.

Depuis quelque temps elle avait des facilités surprenantes et savait à quoi les attribuer. Toute émotion se transformait en ces filets d’eau salée qui coulaient de ses yeux.

— Je vous en prie, ne me laissez pas ici, murmura-t-elle avec une sorte de timidité.

Elle se sentait capable de hurler, de trépigner.

— Vous n’avez rien à craindre de moi, bredouilla-t elle… Si vous pensez que je vais donner des satisfactions

à ce gros cochon de Bossi…

D’un coup la lumière revint et elle entendit du bruit sur la gauche. Quelque chose de noir, de long, avança.

Un serpent qui aurait eu une sorte de rigidité totale.

C’était la barre à mine que Léonie poussait devant elle en arrivant à quatre pattes.

— J’ai marché sur une rallonge et la prise mâle est sortie de la femelle. D’habitude Richard met un élastique pour les empêcher de se déboîter. Il devra réviser son installation.

Avec la barre à mine, elles déplacèrent la grosse masse puis une autre et d’un coup une lumière violette filtra d’une sorte de lucarne.

— C’est la chambre, fit Léonie avec respect. Il est là.

Richard Caducci, un barbu renfrogné, dormait dans une sorte de lit en agglomérés de papier journal, enfoui sous une couette violette, éclairé par une lampe de la même couleur.

— Il adore cette teinte, dit Léonie à voix basse comme si elles étaient devant les reliques d’un saint. Je vous remercie. Sans vous je n’y serais jamais parvenue.

— Vous auriez pu appeler Arbas, Larovitz.

— Mon mari n’aurait pas aimé que ce soient eux.

— Vous le laissez ainsi ?

— Puisque l’air peut circuler. Il y a une autre ouverture en face pour la ventilation. Venez, je vais vous offrir quelque chose de fort après ces émotions.

— Il faut que je rentre. On doit me livrer le lunch de ce soir. Je venais vous inviter vous et votre mari. Mais je ne serai pas exigeante… Venez prendre un verre, une demi-heure, une heure si vous ne voulez pas vous absenter plus longtemps.

— Oh ! Mais je viendrai… Il sortira de son sommeil et pourra rester tout seul.

Elle reprit la barre à mine sans laquelle jamais elles n’auraient pu déplacer ces trois ou quatre masses énormes avec lesquelles Caducci avait dû construire ce que les Égyptiens appelaient un pylône, une sorte de porte monumentale.

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