Moi, vous me connaissez… Je ne rechigne jamais pour vous raconter mes séances casanovesques parce que j’estime que si un auteur aussi distingué que moi fait des cachotteries à ses lecteurs, il vaut mieux qu’il change vite de métier et qu’il aille vendre des moules. Seulement, si je vous raconte avec planches en couleurs à l’appui que je fais cette nuit-là à miss Gloria Victis le Zèbre sans pyjama, la Queue de poisson algébrique, le Cerf-volant et le Cerf-pas-volant, ça risque de m’attirer des tracas judiciaires, comprenez-vous ?
Faut pas trop chahuter avec ces choses-là. Déjà bath que je sois traduit en plusieurs langues (y compris la langue fourrée princesse). Si, en supplément au programme on me traduit en correctionnelle pour attentat aux bonnes et aux nurses, alors là, mes fils, rien ne va plus. Sans compter que ça ferait jaser dans mon quartier. Le San-A., c’est un beau folklore tant qu’on ne lui cherche pas de noises, mais que les enrobés viennent me dénicher des morbachs dans l’Éminence et vous verriez cette brutale désaffection !
Je m’éveille assez tard, ayant eu une nuit tumultueuse. À mes côtés, Gloria en écrase divinement bien. Cette frangine a des dons au pucier, parole !
J’aime bien la manière dont elle griffe les draps de lit, ça dénote une nature d’élite, faite pour l’amour.
J’hésite à carillonner les esclaves pour le petit caoua matinal, crainte de la réveiller. Gloria, son standinge l’oblige à pioncer jusqu’à midi, nécessairement !
Les rupins ne peuvent pas se lever de bon matin — sauf pour la chasse à courre chez le baron de Montruc sinon ça jetterait des doutes sur l’authenticité de leur fortune. Les gensss pourraient penser qu’ils font équipe chez Renault pour améliorer les revenus chancelants.
J’en suis là de mon expectative lorsque le bigophone fait entendre son petit zonzon de luxe. Parce que je ne sais pas si vous l’avez remarqué, les gars, mais le confort, jusque dans le bruit qu’il se niche ! La sonnerie d’un téléphone de burlingue n’a rien à voir avec celle d’un téléphone de milliardaire. Il chuchote, le bignou du milliardaire. Il sonne à l’imparfait du sub, je vous le jure. Il cause à la troisième personne, dans les tons graves et cérémonieux.
J’attends un peu, biscotte, j’ai beau faire reluire la maîtresse de maison, après tout je ne suis pas chez moi ! Mais comme la maîtresse de maison a été la mienne dans le courant de la nuit et que c’est une occupation qui couperait les jambes à la femme tronc, elle reste dans les bras de l’orfèvre, Gloria. Je me décide donc à cramponner le combiné. Et je fais bien de me permettre cette privauté, vu que le coup de grelot me concerne.
La P.J. de Nice. Un inspecteur principal à l’accent corsico m’apprend qu’on a retrouvé la voiture des agresseurs. Elle se trouvait à deux kilomètres de l’endroit où nous avons été attaqués, dans un chemin creux. Natürlich, il s’agit d’une bagnole volée la veille à un industriel parisien.
Décidément, nos gangsters ne sont pas des enfants de chœur : ils avaient bien préparé leur coup puisqu’une seconde bagnole les attendait.
Le poulaga niçois me dit qu’on n’a pas retrouvé encore la trace des bandits. C’est signé pas de chance. M’est avis qu’on n’est pas prêt de leur mettre la main dessus !
Je dis merci et je raccroche. La môme, réveillée par cette conversation, s’étire languissamment et me refile un regard velouté.
— Bonjour, gazouille-t-elle.
Je lui offre le mimi du matin, celui qui n’arrête pas le pèlerin, mais qui au contraire l’incite au voyage. Elle trouve ça bon et en redemande. Comme je me suis réapprovisionné avant les vacances, je lui en redonne. Ce qui doit arriver arrive et on se dit bonjour à la façon cosaque.
— Je prendrais bien une tasse de café en supplément au programme, lui dis-je.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve qu’un grand moment de la vie, c’est un petit déjeuner complet auprès d’une souris en costar d’Ève. Quand on a la Méditerranée à ses pieds, du soleil plein la chambre et des loufiats déguisés en généraux haïtiens pour vous le servir, c’est paradisiaque comme sensation. D’ailleurs, ce qui fait vaciller les religions à l’heure d’aujourd’hui, c’est la notion périmée du paradis qu’elles donnent à leurs clients. Le banquet des élus, avec les archanges qui se grattent le trou du luth, c’est des délices discutables, admettez ! Même si la réunion est placée sous la haute présidence de Dieu le père ! Moi, si j’avais le temps, je fonderais une religion nouvelle, et je promettrais à mes fidèles un paradis plus chouette que les affiches des agences de voyages. Un paradis avec tout le confort, les nanas, le whisky à gogo, la mer verte, le soleil, les fauteuils-club. Les anges seraient fringués en grooms et les archanges en portiers. D’ailleurs, je prendrais des archanges femelles pour faire plus gai. Alors là, oui, faites confiance, j’aurais du trèpe dans mes rangs.
— À quoi pensez-vous, Tony ? que me gazouille la petite friponne.
— À l’affaire de cette nuit, ma toute belle.
Elle se remblondit. (Vu qu’elle est blonde, elle ne peut se rembrunir, hein ?)
— Oh ! je n’y pensais pas…
Sa tasse de chocolat tremble sur la sous-tasse.
— J’ai peur, Tony, j’ai très peur. Un de ces jours, ils arriveront à me kidnapper. Ils demanderont une forte rançon à Daddy et quand ils l’auront palpée, ils me tueront !
Elle est toute blafarde, la pauvrette.
— Vous devriez avoir un garde du corps ! préconisé-je.
Elle opine.
— Mon père voulait m’en donner un, mais j’ai refusé. C’est épouvantable d’avoir sans cesse un homme attaché à vos pas. Ou alors…
— Oui ?
Elle se fait câline et dépose un baiser sur mon épaule nue et bronzée[1].
— Ou alors, Tony, il faudrait que ce soit vous, le garde du corps en question. Dans ces conditions, oui, je voudrais bien. Vous savez que Daddy vous donnerait une fortune !
Elle a prononcé fortioune, ce qui ajoute du charme à ce mot qui n’en manque déjà pas.
— Impossible, Gloria, soupiré-je. J’appartiens à la police officielle.
— Démissionnez !
C’est toute la fougue des riches héritières yankees. Elles n’y vont pas par quatre chemins ! Si on les écoutait, on vendrait la ferme et les chevaux pour les suivre. Je mords d’ici le topo. Pendant quinze jours, ce serait fête au village, ensuite elle voudrait m’épouser, et un mois plus tard elle me larguerait à Miami ou à Santa Monica sans un maravédis. Et le bon San-A. aurait paumé sa brillante situation de poulardin.
— J’aime mon métier, Gloria. Il est toute ma vie…
Mais l’idée fait son chemin dans le crâne frivole de ma camarade de plumard.
— Vous êtes en vacances pour combien de temps ? demande-t-elle.
— Un mois, ma chérie.
— Eh bien ! je vous engage comme garde du corps pendant un mois !
Entre nous et la place Rouge, son corps, j’ai une façon très spéciale de le garder puisque j’en fais l’occupation. Je le lui dis mais ça ne la fait pas sourire. Elle n’a en tranche que la réalisation de son projet.
— Écoutez-moi, Tony, dit-elle tout à coup avec une gravité que son accent ricain n’arrive pas à entamer, je parle sérieusement. Il y va de ma vie. Dans deux jours, je quitte la France pour me rendre dans l’île de Konkipok…
Je tressaille.
— Sans blague, vous faites partie de cette fameuse réunion des couronnés ?
— Mais oui. Père, qui a eu récemment une crise cardiaque assez sévère, ne peut s’y rendre et je dois le représenter absolument. Vous savez où se trouve l’île du Konkipok ?
— Dans l’archipel des Galápagos ?
— Bravo, on m’avait dit que les Français ne connaissaient pas la géographie !
Je me garde bien de lui préciser que ces connaissances sont très exceptionnellement dues au ramdam que fait la presse internationale à propos de cette réunion de tout ce que le gotha compte de rois authentiques et de rois de l’industrie. Pour ceux de mes abrutis de lecteurs qui ne le sauraient pas (y en a parmi vous qui ne connaissent même pas la capitale du Honduras !) je précise que l’île du Konkipok est un ancien récif de corail transformé. Elle fut achetée voilà quelques années à la République de l’Équateur par le célèbre armateur grec Okapis qui y fit bâtir la plus somptueuse résidence du Pacifique. Maintenant sa propriété est au point et le digne homme pend la crémaillère, ce qui promet des jolies photos en couleurs dans les magazines du monde entier et des planètes limitrophes.
— J’ai peur d’aller en plein Pacifique avec ce danger qui me menace, Tony.
— N’y allez pas, mon cœur !
— Père ne me le pardonnerait jamais. Il ne me demande qu’une chose dans la vie : le représenter dignement lorsque c’est nécessaire ; à part ça, il me laisse libre. Venez ! Ça ne dure que huit jours ! Ce sera un beau voyage, après tout !
Je me caresse le lobe.
Les Galápagos ! Ça fait rêvasser, non ? Après tout…
— Mais à quel titre irais-je, ma petite fille ?
— Vous seriez mon fiancé.
Je manque en avaler mon croissant de traviole.
Je m’imagine, serrant la louche du roi des Lacets de bottes en caoutchouc au titre du futur gendre Victis ! Dans le fond, cette aventure me sourit.
— Mais je n’ai pas de garde-robe adéquate, mon petit cœur. Je n’ai apporté que trois ou quatre complets. Il faut des smokings, des chemises empesées, des escarpins et tout le toutim !
— Et alors ? On trouve tout ça à Cannes, je suppose ? s’indigne la mignonne. Je vous en supplie, acceptez, Tony !
Comme je ne réponds pas, elle décroche son bigophone et dit au portier d’appeler son papa à New York. Exactement comme vous téléphonez à votre louchébem pour qu’il vous fasse livrer deux côtelettes de mouton.
En attendant la communication, elle poursuit sa séance de persuasion. Moi, je me sens de plus en plus faiblissant. Je me roucoule dans le subconscient : « Les Galápagos ! L’île du Konkipok ! Les têtes couronnées du monde ! » Ça ferait un vachement jouissif souvenir, non ? Les camarades de France-Soir, quand je leur bonnirais mon thé avec la reine de Patagonie ou ma partie de pêche sous-marine avec le roi Farouche, ils ouvriraient des carreaux grands comme ça.
Le bigophone appelle. La môme répond. Elle a son sac à dollars de père au bout du fil. La conversation se déroule en amerlock et je ne pige qu’un mot sur deux.
Soudain, la gosse met sa menotte sur le combiné et chuchote :
— Daddy demande si cinq mille dollars tous frais payés vous conviendraient ?
Je me livre à un calcul express.
Si je ne me goure pas, cinq mille dollars, ça fait deux millions et demi d’anciens francs, ça ! Deux tuiles et demie pour aller me faire bronzer dans le Pacifique. Excepté un milliardaire ricain, y a que la fée Marjolaine qui pouvait me proposer une telle opération.
Vaincu, je soupire en m’efforçant de ne pas avoir l’air impressionné :
— Correct, Gloria.
Elle finit de baratiner son dabe et raccroche, transportée d’allégresse.
— Oh ! Tony chéri, comme je suis heureuse !
Et moi donc !
— Vous avez parlé à votre papa de l’agression de cette nuit ?
Son visage redevient grave.
— Grand Dieu, non ! Avec son pauvre cœur malade, cette nouvelle lui aurait provoqué une nouvelle crise.
Elle rejette le drap à coups de talons et déclare :
— Nous allons nous occuper de votre garde-robe, chéri. J’ai toujours rêvé d’habiller un beau garçon !
Me dire ça à moi !
À moi qui ai déshabillé tant de belles filles !