LE TOUTOU

En vrac !

Les deux mots me turboulent.

En vrac. C’est d’une affaire en vrac que je m’occupe. J’avais une petite copine friponne, fille à papa bourrée d’osier, de diams et de fourrures (et je te passe son Aston Martin qui devait valoir le prix de notre pavillon de Saint-Cloud), dont la boîte à bijoux était la chose la plus spectaculaire qu’il m’ait été accordé de voir. Elle fourrait toute sa joncaille pêle-mêle dans sa boîte à malice. Quand elle puisait dedans, une énorme grappe d’or et de gemmes venait. Y avait des sautoirs de perles, des colliers d’or, des bracelets de saphirs ou de rubis, des broches de diamants, des bagouzes de tous les styles, porteuses de toutes les pierres possibles. Les bagues se détachaient de la grappe, comme des petits fruits verts, jaunes ou rouges. Laetitia les ramassait après avoir sélectionné ses parures du jour. Et puis elle refoutait l’ensemble dans son coffret.

Quand elle franchissait une douane et qu’on lui faisait déponner sa valdingue, les douaniers restaient cois devant cet amoncellement et renonçaient à l’explorer. Ils pensaient que ça ne pouvait qu’être du toc. Leur madame conservait précieusement sa bague de fiançailles dans son écrin et ils ne pouvaient concevoir que ce tas de bijoux fût vrai.

Eh bien, pour t’en revenir, l’affaire, c’est un peu la boîte d’abondance de Laetitia. Ça se tient tout par la perruque. C’est entremêlé. Ça forme essaim. Dans un même lieu, tu trouves plusieurs protagonistes. Dans ce putain de restau, par exemple, tu as Eloi Salique, Philippe de Tramontane, la dusèche. C’est beaucoup, non ?

Le patron est encore dans les ultimes « douloureuses ». Il additionne avec une machine à calculer, mais vérifie en comptant de tête. Il se gaffera toujours de la technique, ce gnace. Il a davantage confiance en sa tronche. Il sait qu’elle vaut pas celle d’Einstein, mais il fait avec !

— Vous avez du beau monde comme clients, lui fais-je.

Il relève son sourcil droit afin de m’envisager en plus grand.

— Oui, dans l’ensemble, il admet en fausse modestie.

— Mazette ! poursuis-je. La duchesse de Sanfoyniloix, l’épouse du physicien !

— Où ? Où ? il demande en détronchant son buste de tortue d’eau sur la salle.

Donc, il ne connaît pas la Gravosse.

— La forte dame en vison qui vient de sortir avec un gars brun, le calmé-je.

Le taulier en bave des capsules de Badoit.

— Elle est duchesse ?

— C’est bien ainsi qu’on nomme l’épouse d’un duc, non ?

— Putain ! Il se met bien, Albert.

— Le gars qui l’accompagnait ?

— Oui.

— Vous le connaissez ?

— C’est un habitué ; le toiletteur de chiens du boulevard de Strasbourg. « Au Caniche Elégant », ça s’appelle.

Je me retiens de le questionner plus avant, inutile d’éveiller la suspicion dans ce cœur simple.

— Je reviendrai, promets-je, votre bouffement est de première.

— Merci, ça fait plaisir. Et vous savez : c’est Mme Bonpied, mon épouse, qui est au piano ! (Puis, repris par le sujet initial, de murmurer :) Albert, avec une duchesse ! On aura tout vu !


— Mathias ?

— Non, ici Burnambois, son assistant, monsieur le commissaire. Mathias est sorti.

Voilà qui ne lui ressemble pas.

— Ecoute, gamin, j’ignore ce que tu es en train de faire, mais tu le laisses quimper. Il me faut, dans l’heure qui suit, un « complet » sur un mec prénommé Albert, qui a une boutique de toilettage de cadors, boulevard de Strasbourg : « Au Caniche Elégant ». Je te rappelle dans soixante minutes.

Profitant de ce que je me trouve dans une cabine, je réengage ma carte magnétique dans la fente pour appeler Laure Ambard dans sa maison d’édition « concurrente ». Il est infréquent que les attachées de presse soient dans leur bureau et cependant Laure me répond illico. Voix sophistiquée, un rien pimbêche, avec des « a » écrasés comme des merdes de chien sur les trottoirs. Quand je me fais connaître, elle procède à un changement sonore immédiat :

— San-Antonio ! Vous ne me croirez pas si je vous dis…

— Que vous pensiez justement à moi ?

— Parole ! Sur la mémoire de ma grand-mère !

Je ne sais pourquoi ce serment m’émeut. Laure est à l’âge des deuils supportables, seuls les grands-dabes vous lâchent, ayant fini de manger leur soupe ! Les gros viennent ensuite, quand on a fait l’apprentissage du chagrin surmontable.

— L’autre soir, au cours de notre petit dîner, ne m’avez-vous pas dit que vous possédiez un chien ?

— Si, pourquoi ?

— Un caniche ?

— Nain.

— Vous accepteriez de me le prêter pour une ou deux heures ?

— Quelle idée ! On ne prête pas un chien, sinon pour une saillie.

— La saillie, je m’en charge ; il se trouve que j’ai besoin d’un toutou à faire toiletter.

— Mais Foufou l’a été la semaine dernière !

— Je suis certain qu’un léger rafraîchissement ne lui fera pas de mal. Vous n’allez pas me refuser ce service, mon cœur de velours ?

Non, elle va pas me refuser ; alors on se donne rendez-vous tout de suite rue de Verneuil. Le premier arrivé attendra l’autre.


Son apparte est confortable. Il ressemble — en plus luxueux — à celui des Tramontane. Dommage que les moquettes soient jonchées de journaux déployés sur lesquels Foufou pisse et crotte comme un malade. Il est abricot et se passionne dare-dare pour ma braguette qu’il hume à pleines narines, comme un tuberculeux l’air vivifiant des cimes alpestres. En moins de pas longtemps, on devient une paire d’aminches. Il est exact qu’il n’a pas besoin de toiletteur, Foufou. Il est encore rasibus, à l’exception de la tête, des bas de pattes et du bout de queue.

— Vous voyez ! me fait constater Laure. Que voudriez-vous qu’on lui fit ?

— Un bain, peut-être ?

— Mais il est propre comme un œil ! Et puis il est mauvais de trop laver les chiens. Vous savez que leur peau sécrète…

— Je sais : une chierie protectrice à laquelle il ne faut pas toucher. Un petit traitement antipupuces, alors ?

Là, c’est le courroux complet :

— Des puces ! MON chien !

— Il a pu vous échapper et se mêler à des clébards de quartier ?

— Pensez-vous ! Contentez-vous de faire brosser ses touffes.

— Banco !

A propos de brosser des touffes, tu sais que je m’occuperais volontiers de celle de ma gentille amie ? Elle porte un tailleur qui me déclenche le turbo. Je suis ultrasensible aux étoffes, comme tous les vrais sensuels.

Je dépose Foufou sur le fauteuil que j’occupais et m’agenouille devant celui de Laure Ambard.

— J’en suis resté à notre séparation de l’autre soir, soupiré-je : un instant d’émotion capiteuse qui faisait de la musique.

— Pourquoi n’écririez-vous pas ça ? demande-t-elle. Au lieu de vos grossièretés habituelles ? Tous ces mots crus, ces calembours et ces à-peu-près qui jalonnent vos pages indisposent une grande partie de votre lectorat.

— Tandis que si je prosais « tasse-de-thé », je serais admis dans le beau monde ?

— Entre autres.

— Mais les autres, Poupette ? Mes vrais lecteurs ? Ceux qui m’aiment parce que je suis un sodomiseur de pisse-froid, parce que je montre mon cul aux tartufes, parce que les décorations me font marrer, parce que j’appelle un chat un con, parce que mon sexe représente à mes yeux l’échelle sociale, parce que je préfère une partie de baise dans une cabine téléphonique à une partie de chasse à courre en Indre-et-Loire. Que diraient-ils, ces purs, ces amis, ces grognards de l’enculade si je virais comtesse de Ségur, née Rostopchine ? Et vous, ma gracieuse, chercheriez-vous à m’arracher à mon éditeur présent pour me porter en triomphe chez le vôtre, si je servais des brouets de mots, si je fabriquais de l’entremets en sachets ? Que nenni, ma jolie !

Elle sourit, avance sa main pour caresser ma nuque.

— Quel sale bougre ! murmure-t-elle.

Elle hésite un chouïa et me lance, tel un défi :

— Surprends-moi !

— J’ai pigé. « Surprends-moi », ça veut dire : « Ne me fais pas l’amour sottement, comme tout le monde. Invente ! »

Dans ces cas de provocation avancée, de deux choses l’une : ou bien t’envoies rebondir le sujet en le traitant de dévié sexuel, ou bien t’inventes.

Ma nature, c’est de relever le défi.

Mais comment ? Bourrer une frangine, c’est fameux, mais pas varié. Tu peux la tirer debout, couché, assis, par-devant, par-derrière, en bagnole, en train, en avion, même. Tu peux la niquer dans une turne, dans une nacelle d’aérostat, au rade d’un troquet, dans la « chenille » de la Foire du Trône (tout cela je l’ai expérimenté). Mais la mère Ambard, elle compte vraiment sur du sensationnel, de l’inédit ! Elle exige un scoop ! Une troussée monumentale susceptible d’assurer la une de France-Soir !

Faut pas la bricoler, lui faire ça à la foutre-aux-yeux ! Que non ! Elle s’attend à du mémorable. A marquer d’une paire blanche ! Faut qu’elle puisse raconter cette hypernique à ses potesses, puis à ses filles plus tard, qu’elles pigent le combien maman était salopiote en plein, diguant du fion à l’excès.

Elle attend en confiance. Moi, j’échafaude à toute vibure. S’agit pas de formuler une chiée de proposes louftingues et de les voir rebuffer. Je DOIS trouver pile ! J’ai pas droit à l’erreur. Alors mon esprit vagabonde. L’accrocher à la suspension et lui faire minette façon « Yamilé sous les cèdres », c’est envisageable, mais suppose que le crochet du lustre cède sous son poids et qu’elle se brise deux ou trois rotules en tombant ? Y aurait aussi un gag sympa qui consisterait à lui passer mes menottes flicardières à la cheville et au poignet pour, ensuite, l’emplâtrer levrette, voire lui taquiner l’œil de bronze. Elle aimerait probablement. Mais serait-ce suffisamment original ?

Je pressens une blasée. Dans l’édition, elle doit se laisser charger par une flopée d’auteurs, et ces cons-là font preuve d’imagination. Généralement, les intellos niquent mieux qu’ils n’écrivent. Ils sont viceloques et riches en combines fructueuses. Le coup du « moulin à café », tu parles, c’est un gus qui travaillait à une encyclopédie qui l’a inventé. La « mouche sans ailes », c’est un ancien Prix Goncourt qui l’a mise au point. La « corde à piano, avec olive de plomb à se foutre dans l’oigne » a été réalisée par un membre de l’Académie française qui se faisait interpréter le Requiem de Mozart à l’oignon. Et je peux t’en citer à l’infini. Moi, je sens qu’il me faut faire simple. Puisqu’on parle de Mozart, c’est sa grande simplicité qui a mis son génie en évidence, ne l’oublions pas ! Alors, ça vient, Antoine ? Tu l’éjectes de la culasse, la faramineuse idée ?

Oui ! Je savais qu’il accoucherait d’un truc pas mal, mon petit lutin farceur. Ce qu’on aura pu échafauder comme coups tordus, lui et moi ! De ces fumantes astuces qui agrémentent la vie et qu’on relate à ses potes, plus tard dans les soirées arrosées, en en rajoutant un max.

— On signe un pacte ? lui demandé-je. Tu me laisses opérer comme je l’entends ?

Elle est émoustillée séance tenante.

— Tu as carte blanche !

C’est noté !

Je me dresse et lui fais ôter sa veste de tailleur. N’ensuite, je déboutonne scientifiquement son chemisier avec l’application d’une bonne sœur égrenant son chapelet. Ses deux gaillards d’avant manquent m’énucléer car elle ne porte pas de soutien-loloches et leurs embouts vieux rose me partent dans les lotos. Cela acquis, je l’oblige à se mettre droite pour procéder au décarpillage de la jupe, puis à celui du slip minuscule qui n’est qu’une ficelle à fendre la pêche. Par miracle, elle porte des bas ! Loué soit le Seigneur ! Elles y reviennent ! J’en rencontre de plus en plus qui réhabilitent le porte-jarretelles. Tout est cyclique sur cette garcerie de planète qui est la première à donner l’exemple avec la ronde des saisons. Les individus le sont aussi ; mais eux, c’est par manque d’imagination. Tu sais quoi ? Connaissant leur peu de mémoire, quand une mode a fait son temps, ils puisent dans des modes antérieures. Voilà pourquoi les fringues des gonzesses s’allongent ou se raccourcissent en une éternelle marée.

— Non, non ! Pas ça ! fais-je. Garde précieusement ce harnachement d’amour. On n’a jamais rien trouvé de plus excitant pour faire chanter le corps de la femme.

Je lui prends la main.

— Maintenant, viens !

— Comment ! Où cela ?

Car je l’entraîne vers la sortie.

— On va faire l’amour sur le palier, dis-je ; ça, c’est du sport !

— Mais tu es fou !

— Que non point !

— Mais quelqu’un peut surgir !

— En effet, quelqu’un peut surgir, tu te rends compte si c’est excitant, ce qui-vive éperdu ? Tu ne l’oublieras jamais. Obéis puisque tu en as pris l’engagement.

Avant que nous ne sortions, j’attrape un coussin, car je suis toujours soucieux du confort des dames qui me cèdent.


L’immeuble de la rue de Verneuil est de bonne allure, mi-petit-bourgeois, mi-artiste « aisé ». La cage d’escalier est arrondie et les marches tournent autour de l’ascenseur hydraulique. Elles sont recouvertes d’un tapis détramatisé dont les nez de marches paraissent atteints de pelade eczémateuse. Il y a deux appartements par palier.

En retrouvant l’endroit où flottent d’étranges parfums et des soupirs d’un autre monde, Laure a un recul pour regagner son home.

— Je ne peux pas ! dit-elle.

— Bien sûr que si !

— J’ai froid !

— Je vais te réchauffer !

Je place le coussin contre le mur.

— Allonge-toi !

D’un geste enveloppant mais autoritaire, je l’oblige à s’étendre. Ses cannes débordent du palier et pendent dans l’escalier. Je descends trois degrés (imitant en cela le thermomètre), m’agenouille entre les deux bas ensorceleurs. Je lui assure l’assise de ses pieds en les plantant de part et d’autre de mon visage, et la démarre par une plaisante tyrolienne de broussailles, à laquelle je mets au défi n’importe quelle dame de résister, qu’il s’agisse de la princesse Anne, de Nancy Reagan ou de la Mère Denis.

Je me suis suffisamment ouvert à toi, ami lecteur, de mes capacités linguales, pour ne pas avoir à pousser une description oiseuse propre à déchaîner la vindicte des pisse-froid et la passion des salopes. Sache simplement que mon organe charnu est capable d’accomplir huit cent quarante-six frétillements seconde, et ce durant quarante-cinq minutes d’affilée. C’est te dire l’impact que peut avoir un tel exercice sur un clitoris moyen !

Généralement, ma partenaire est déclenchée au bout de trois minutes et on peut considérer qu’elle est mise sur orbite au bout de cinq. Ce n’est pas pour autant que je suspends la manœuvre. Simplement, je la varie en gagnant les pourtours de son ergot d’amour afin d’explorer des régions en déclivité, voire ravinées. Le frétillement cède alors la place à un large ratissage mobilisant toute ma surface recouverte de papilles et mettant à contribution l’ensemble de mes bourgeons sensoriels. Là se situe le début de la sonorisation. Parvenue à ce point de sollicitation sensuelle, la personne commence à dire sa félicité, poussée par le grégaire besoin de ne pas garder pour elle toute seule un tel enchantement.

Laure, en quelques instants de minouche suractivée, voit sa peur vaincue. Encore trente secondes de déferlement sur gazon, et elle n’a plus froid. Elle me cramponne par les deux oreilles, comme on tient les anses d’un bol. Mais là, c’est le bol qui la boit ! Drôle !

Etant en toutes circonstances un homme d’action déterminé, qui ne laisse rien au hasard, ou en tout cas pas grand-chose, j’ai mijoté un canevas qui, cependant, reste adaptable aux réactions et circonstances. Mais il est bon d’avoir un fil conducteur. L’improvisation est un must et doit rester un must. Mon plan de vol, dans les grandes lignes (si je puisse dire) est le suivant : minouchette poussée au-delà de la force quatre ; accompagnement alors du sifflet dans la tirelire avec réglage alterné des boutons mammaires. Ensuite, retournement de Mlle Chochotte pour lui faire adopter une posture de prière. Puis, lâcher de levrettes sur la piste du cynodrome des voluptés. Course lente à son début, mais l’allure est vite forcée, et quand la chérie est au point de non-retour, sprint éperdu et que le meilleur gagne !

Valable, non ?

Donc, je l’entreprends selon les indications données par mon subconscient, cet allié fidèle. La Laure, que je te le confie : un goût délectable. Un système pileux d’une finesse somptueuse. Si mon ami Goinjal le voyait, il lui demanderait assurément la permission d’en prélever une touffette pour sa collection. L’une des plus importantes d’Europe ! Seize mille spécimens ! Quand je lui ai demandé les raisons motivant cette surprenante passion, il m’a répondu : « A tant faire que de collectionner des trucs qui se lèchent, j’aime autant collectionner des poils de cul que des timbres. » Un cas ! Chaque mèche, ou touffe prélevée, il la place dans un sachet transparent et la punaise sur un immense panneau de liège avec, dessous, une étiquette mentionnant la date du prélèvement et les caractéristiques de la personne époilée.

Je voulais toujours te parler de Goinjal parce que c’est un personnage ; et puis tu sais ce que c’est, à passer d’une connerie à l’autre, on oublie l’essentiel. Mon pote, tu penses bien qu’il a pas limé seize mille donzelles pour pouvoir leur prélever des poils pubiens. D’autant que c’est pas un superman de pucier. Je le soupçonne même d’être fidèle à son épouse qui est prof d’allemand dans un lycée et qui doit convenablement lui triturer la bougie, si j’en crois son air salingue.

Non, le faucheur de poils se présente de but en blanc aux dames. Il a une tronche de scientifique, Goinjal : la raie de côté, des lunettes, un strabisme éperdu à la Jean-Paul Sartre. Quand il jette son dévolu sur une moukère, il l’aborde civilement, lui déballe un laïus sur les études qu’il conduit à la faculté de pilologie de Lyon. D’après ses recherches, toutes les maladies passées, présentes et futures d’un individu sont décelables dans ses poils de cul.

Il a un joli écrin avec des ciseaux de brodeuse, dorés. Des formulaires qu’il a fait imprimer afin que ça fasse sérieux, à en-tête de sa fac bidon. Il demande à la personne de bien vouloir aller aux tartisses se couper un brin de muguet, de le glisser dans le sachet et de remplir le petit formulaire. D’après ce zozo, une femme sur trois accepte de se livrer à l’expérience. Il assure posséder des poils princiers, d’autres de vedettes du music-hall et de la scène. Il a jamais raté une Miss Quelque chose !

Tu verrais son herbier, à Goinjal ! Des poils roux, des blonds, des bruns, des blancs. Des crépus, des frisottés, des lisses. Des qui sont rêches comme le foin et d’autres soyeux comme des cheveux de bébé. Certains sentent la chèvre, d’autres la rose. Il assure que cette collection est pour lui capitale, qu’elle donne un sens à sa vie.

Un jour qu’il m’avait rendu visite, il prétendait demander à maman d’enrichir son trésor. Je lui ai déclaré que s’il faisait une chose pareille, je lui défoncerais tellement la gueule qu’il devrait la mettre dans un sac en plastique pour rentrer chez lui. Il s’est rabattu sur Maria, notre soubrette. Il était vachement sidéré parce qu’elle lui a rapporté de quoi garnir un oreiller, dans son désir de bien faire. La toison à Maria, c’est la sylve amazonienne, je te jure ! Pour brouter cette Ibérique, faut la faucher auparavant, lui passer le fritoche au désherbant ! Tu ne peux l’entreprendre sérieusement que sur brûlis, sinon t’es condamné à l’étouffement et t’éternues si fort que tu ne peux pas te mettre à table dans de bonnes conditions. Et puis quoi, la minette c’est pas son style, Maria. Trop mondain pour elle. Tu connais mes idées humanistes, pourtant je dois reconnaître que chez les ancillaires, c’est la bonne troussée plantureuse qui compte. Les préliminaires, tu sais quoi ? Ça les chatouille et elles rigolent. Tu ne peux pas faire reluire une frangine qui se marre.

Bon, je tartine, comme toujours. Dérape. Ma nature. Y a des fois, ma verve est une eau qui va aux caprices des pentes. Faut que je me resaisisse, renoue le fil, ou plutôt le retende.

J’en étais donc à Laure Ambard à loilpé sur son palier, les cuisses formant le « V » de la victoire, et moi encastré, la menteuse survoltée. Tu nous imagines ? Un poème. Epique !

J’essayais de tendre l’oreille pour guetter les bruits éventuels. Mais avec deux jambons en guise d’écouteurs, t’es pas armé. Cette pécore, il m’a pas fallu long pour piger que j’avais fait le bon choix ! Une virtuose ! Pour elle, l’amour c’était une vraie régalade. Fallait pas lui en promettre ! Ou alors tenir ses promesses. Elle évertuait du prose devant ma gloutonnerie. Elle roucoulait des choses capiteuses, des petites folies excitantes. Je te répète pas ; à quoi bon te faire goder si t’es en train de me lire dans le train ou dans un avion ? C’est ni le contrôleur ni l’hôtesse qui viendront te tailler une calmante !

La môme amorce sa pâmade à renfort d’onomatopées de plus en plus stridentes. Elle donne de la voix et de la voyelle ! Tout soudain, elle m’exige la troussée triomphale ! Elle manquait d’autonomie dans le plaisir. Passant illico aux viandes en faisant l’impasse sur les poissons. Je veux la retourner selon mes ourdissements ! Que tchi, je n’étais plus capable de faire un mouvement de cette ampleur, alors bon, je dégaine Nestor, et hardi petit, tant pis pour mes pauvres genoux ! Du coup, la Laure s’emballe comme une machine haut le pied. Pousse une vraie bramade. Ses talons me frappaient le dargif, tellement qu’elle voulait rien laisser perdre. Elle assurait la retransmission impec de ses sensations. Ce qu’elle éprouvait, fur et à mesure. Ce qu’elle trouvait de bon dans ma démarche, les modifications qu’elle souhaitait me voir apporter, tout ça…

Et tout d’un coup, en plein galop, « ploum ! », un bruit brutal : sa lourde qui vient de se refermer sèchement. Je l’avais laissée ouverte, par prudence. Et tu sais pourquoi elle vient de claquer ? Because un courant d’air tempestif. Et tu connais la raison du courant d’air ? Le voisin de palier qui a déponné sa porte, le con ! Rameuté par les cris de Zizette, il vient aux nouvelles. C’est un ancien inspecteur des finances, veuf, une fille qui est magistrate, un rein qui filtre plus et le contraint à des dialyses. La chiasse, quoi ! D’en plus, il est affublé d’un vieux chien mâtiné bouvier-des-Flandres-fox-terrier, presque aveugle et incontinent qu’il garde en souvenir de son épouse. Une vie !

Il nous regarde limer comme s’il ne savait plus en quoi ça consiste. Le mode d’emploi lui échappe. Tu parles que Coquette n’est plus pour lui qu’un pendentif depuis lulure. Son cador vient me renifler le dargeot, comme si j’étais un clebs de rencontre. Et le voilà-t-il pas qui lancequine sur Laure, le monstre ! La pauvrette méprend. Elle est partie ! Ne s’aperçoit de rien.

— Non ! non ! ne jouis pas tout de suite, qu’elle me supplie !

Je voudrais arrêter les grandes manœuvres d’hiver, mais impossible : Miss Edition a planté ses griffes dans mes parties charnues. Elle frénétise du frigoulet en hurlant :

— A moi ! A moi ! Oui ! oui ! Tout !

L’égoïsme de cette vibrante injonction. Ce « A moi » et ce « Tout » ! Un hymne ! Elle y reste ! Elle clame :

— Tout ! Tout ! TOUT !

Et par malchance, le chien du retraité s’appelle Toutou ! Lui, gâtouillard en plein, il se croit appelé. Vient renifler la petite salopiote dans les alcôves de son corps. Sa truffe tiède (il est mal portant) crée un surcroît d’émois à Laurette. Elle en hurle de bonheur !

Alors à partir de là, c’est la grande migration des locataires : il en monte d’en bas, il en descend d’en haut ! Les gens se coagulent, se compriment, s’entassent, se bousculent. Ils veulent tous voir ; chacun exige son fauteuil d’orchestre au premier rang. Une vieille dame s’inquiète, demande s’il s’agit d’un viol. Une luronne en peignoir réplique « qu’un-viol-non-mais-vous-plaisantez-vous-ne-voyez-pas-le-pied-qu’elle-prend ? ». Un peintre abstrait du sixième s’étonne qu’elle baise dans l’escalier alors que dans son apparte ce serait infiniment plus confortable. La libraire d’en bas rétorque qu’elle a dû oublier ses clés et que ça urgeait. Une comédienne en chômage dit que « mais-alors-où-sont-ses-vêtements ? ». La question reste sans réponse. Le peintre déclare que la môme est rudement bien balancée. Tous les hommes opinent. Une dame guindée objecte qu’elle a les chevilles un peu épaisses. La femme du libraire murmure que j’ai un membre considérable et que mon coup de reins, ô pardon ! Son vieux qui doit bistougner noix de cajou, fulmine que peut-être, mais que baiser dans un escalier d’immeuble constitue un attentat à la pudeur caractérisé et qu’on devrait alerter la police. La concierge podagre arrive la dernière sur les lieux. Elle égosille du spectacle, dit que, venant de Mlle Laure Ambard, si sérieuse, c’est à ne pas croire ! Elle me supplie de ne pas enfoutrailler le tapis, si dur à « ravoir » ensuite. Déjà Mme Mortimer, l’Américaine de l’ambassade U.S. a renversé du sirop d’érable au cinquième et qu’elle a eu beau passer de l’Eau Ecarlate, montez voir l’auréole, par curiosité !

Sur la réplique, Laurette part dans les azurs à bord de sa nacelle enchantée.

Elle hurle dans les échos de l’escadrin que « Rrrrrâ, elle m’aime ! » Que « Rrrrâ, t’arrête pas ! » Que « Rrrrrâ, oui ! » Que « Rrrrrâ, ça y est » ; puis que « Rrrrâ, rrrrrâ ! »

Point final.

J’inverse les réacteurs. Me disjoins de ma compagne dans les meilleures conditions de pudeur possible. Laure, qui avait perdu la notion des tristes réalités, se soulève, avise l’assemblée des colocataires guillerets, émoustillés, réprobateurs ou courroucés selon le tempérament de chacun, pousse un cri et, de ses mains qui constituent, les bas mis à part, ses seuls vêtements, se voile simultanément la figure et le frifri en gémissant de honte.

Alors moi, tu veux que je te raconte ? Très à mon aise, je tire sur ma fermeture Eclair, me campe en conquistador sur la dernière marche de l’étage et, faisant front à l’assemblée plus ou moins houleuse, déclare :

— Mesdames et messieurs ; le coït que nous avons eu l’honneur d’interpréter devant vous, pour la première fois, a été donné en faveur des sinistrés du Bramafoutre. Je vais me permettre de passer parmi vous pour procéder à une quête. Je vous demande d’être généreux et de faire preuve d’une belle solidarité humaine.

Illico, c’est la débanderie ! Ceux du bas dévalent, ceux du haut escaladent. Ne reste plus que l’ancien contrôleur des Finances et son cador cacochyme.

Il mate à s’en faire craquer les lotos le superbe cul de Laure.

— Vous n’avez pas froid, ma chère voisine ? s’inquiète-t-il.

Elle secoue la tête derrière son bras qui la masque.

Le digne homme reprend :

— Je vois que vous portez des bas et j’en suis ému. Feue ma chère épouse en mettait aussi car je me suis toujours opposé à ce qu’elle s’affuble de ces atroces collants qui dénaturent la féminité. Toutou ! Ne lèche pas la chatte de Mlle Ambard, ça a déjà été fait. Voulez-vous entrer chez moi pendant que nous manderons un serrurier, petite ? Votre porte s’est refermée lorsque j’ai ouvert la mienne.

— Merci de votre offre, interviens-je, mais j’ai un passe.

Et de faire entrer mon sésame en action après ma bitoune.

Le retraité ne se décide pas à regagner ses pénates. Il est obnubilé par le porte-jarretelles de ma dernière conquête.

— Que de grâce ! admire-t-il. Quel enchantement. Vous savez, ma douce, si d’aventure vous vous ennuyez un soir, n’hésitez pas à sonner chez moi. Deux solitudes réunies peuvent se transformer en fête.

Il sort son portefeuille, y puise un bifton de cinquante pions qu’il me tend.

— Pour vos chers sinistrés du Bramafoutre, dit-il. Quand pensez-vous vous produire de nouveau ?

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