Mon coup de sonnette reste sans effet. Phrase déterminante dans un ouvrage dit policier, de qualité. Un des fleurons de cette littérature dont, au fil du temps, l’université s’aperçoit qu’elle est la seule vraie, l’autre étant de la branlette méningée, de la couillerie de mots, de l’émulsion de délirade.
Donc, mon coup de sonnette…, etc., etc. Il est suivi d’un second, pour si des fois Laurette serait en train de se laver le prose, puis d’un troisième dans l’hypothèse où elle serait constipée, enfin d’un quatrième au cas où elle dormirait.
Mais nobody ne répond.
J’hésite à garder le caniche. Pas qu’il soit gênant, le cher dépoilé, mais il faudra que je le ramène demain et j’ai d’autres chiens à fouetter. Le plus simple est que j’ouvre sa lourde avec mon sésame et laisse « Bayard » dans ses meubles.
Aussitôt pensé, aussitôt fait.
Cric, crac ! Je pousse la porte et le chien se précipite dans son logis en gémissant. Une chose me surprend : il y a de la lumière dans le living.
Je m’avance jusque-là et j’ai alors une vue imprenable sur un pénible spectacle.
Défigure-toi que ma petite Laure est ligotée « proprement » (si j’ose dire) avec les bras derrière le dos. On lui a plaqué un large sparadrap sur la bouche. Et on l’a attachée par le cou au radiateur (ancien) du chauffage central. Pas pendue exactement, car son front repose sur la moquette ; mais si elle devait tenter de remuer, elle se strangulerait immanquablement. Elle est dénudée de la partie inférieure et elle a le manche d’une balayette de gogues enfoncé dans le recteur (Béru dixit) ; de plus, son adorable fessier est constellé de brûlures causées par une cigarette incandescente.
Je me précipite pour la palper. Son cœur bat ! Dieu soit loué. Autre phrase clé de mon dur métier. Le cœur bat ! (Ou ne bat plus, ce qui est autrement dramatique !) Mais quand je la place sur le dos (après l’avoir débarrassée de l’encombrante balayette, qu’il est bon pourtant, aux dires de la chanson, d’accueillir en cet endroit personnalisé), je pousse un cri de compassion.
Elle a eu le visage tailladé avec une lame (de rasoir, probablement). Un miroir de salle de bains gît près d’elle. Je suppose que la malheureuse a été questionnée et que, pour la décider à parler, on l’a défigurée en lui montrant les méfaits de ces coups de lardoire. Mais que pouvait-elle dire, la pauvre âme ?
Le cœur dévasté, je vais au téléphone appeler Police-Secours avec une ambulance. « Bayard » continue de pleurer en lichouillant les plaies infligées à sa maîtresse (qui était également devenue la mienne dans les circonstances que tu sais et que tu n’as pas dû oublier, même si tu t’es poivré la gueule dans l’intervalle).
Une horde de pensées visqueuses assaillent mon cerveau, comme dit Mme Edith Cresson ; l’ancien ministre de l’Agriculture.
En attendant les secours, j’acalifourchonne une chaise et contemple la pauvrette. Bien entendu (et je le précise pour les quelques moudus qui se fourvoient dans mon lectorat), je l’ai débarrassée de ses liens et lui ai placé un coussin sous la tête comme lorsque je la brosse. Je ne lui ai accordé aucun autre soin, n’ayant rien sous la main et ne voulant pas risquer d’envenimer ses brûlures et ses plaies.
Je bute du front contre le mystère. Pas mèche de voir au-delà, même de subodorer de façon cohérente. Ça reste opaque comme un œuf[4]. Franchement, je pige pas. Si on est venu torturer Laure, c’est pour la faire parler de moi. Mais pourquoi s’attaquer à Laure Ambard ? Nos relations sont débutantes et donc inconnues. Que pourrait-elle bien apprendre à mes ennemis, si j’en ai ?
Et puis l’idée me vient qu’après tout il s’agit peut-être d’un hasard et que l’attachée de presse a été attaquée pour des raisons auxquelles je suis étranger.
J’ignore tout de sa vie privée ; elle est probablement en puissance d’un mec. Suppose qu’il se soit pointé au moment où je lui faisais le coup de l’étrier sur le palier ? Imagine qu’il arrive au moment de la chevauchée héroïque ? Le voilà fou de rage ; mets-toi à sa place ! (Moi j’y étais et je peux te dire que je m’en suis donné !) Il revient, le soir, et accomplit cette abomination, pour se venger. Enfin, si, comme je l’espère, la gosse en réchappe, elle nous éclairera sur ce point.
Les gaziers de P.-S. se pointent en trombe d’Eustache, vacarmant dans l’immeuble quiet. Je me fais connaître, donne des instructions et les regarde filer. « Bayard » gémit de plus rechef en voyant disparaître « notre » maîtresse.
— Allons, viens mon bon toutou ! lui dis-je en caressant son museau de rat.
Sur le palier, je trouve le voisin : l’ancien contrôleur des Finances avec son vieux cador branlant. Illico, les deux chiens s’hument l’orifice avec des airs de douaniers en alerte.
— Que se passe-t-il ? m’interroge le veuf.
— Mlle Ambard a été victime d’une agression, lui révélé-je. A ce propos, vous avez dû entendre des bruits suspects ?
— En effet, déclare le cher retraité. Il y a plus d’une heure, l’on a sonné chez ma petite voisine. Quelques coups impératifs. Elle est allée ouvrir. J’ai perçu un murmure de voix, puis plus rien. Quelques instants plus tard elle a branché sa télévision, assez fort, dois-je dire, car elle est généralement discrète de ce côté-là. Un vacarme de tous les diables ! J’ai dû cogner contre la cloison pour la rappeler à l’ordre et, effectivement, elle a baissé le son.
— Et ensuite ?
— Plus rien. Il faut dire que je suis allé prendre mon repas dans ma cuisine, qui se trouve à l’autre bout de l’appartement.
— Vous dînez tard.
— Je ne dîne pas : je soupe. Une vieille habitude que nous avions contractée avec mon épouse, laquelle était caissière dans un théâtre. Votre partenaire est grièvement blessée ?
— Je ne sais pas encore.
— Bien sûr, vous allez devoir interrompre vos représentations de bienfaisance ?
— Hélas !
— A moins que vous ne trouviez une autre actrice pour la remplacer, suggère ce cynique. Si c’est le cas, faites-moi signe, où que vous vous produisiez, j’irai volontiers vous encourager.
Ouf !
La maison. Ma maison ! La maison de Félicie. L’odeur de cire, le tic-tac de l’horloge, des vibrations mystérieuses. Je décèle, en provenance de la cuistance, d’exquis fumets de crêpes aux moules : une des dernières spécialités de maman. Elle choisit des toutes petites moules bretonnes qu’elle fait cuire dans un court-bouillon de vin blanc. Elle les dispose sur une crêpe à la pâte légère qu’elle roule ensuite et met dans un plat à gratin. Elle nappe le tout de crème légèrement citronnée et l’introduit à four doux. Lorsque c’est chaud, elle saupoudre les crêpes d’œufs de saumon avant de servir. Et si t’aimes pas ça, cours te faire sodomiser par les indigènes de Bornéo !
Les émotions fortes creusent et me voilà déjà avec une petite faim rôdeuse. Je vais au frigo, voir s’il reste des crêpes fourrées. Tu penses ! Ma brave chérie et Toinet ont à peine touché au gratin. J’ai plus qu’à le faire réchauffer.
Le gars « Bayard » remue du moignon en me considérant avec un intérêt croissant. Je réalise qu’il n’a rien clapé depuis que je l’ai « emprunté » à Laure et je cherche quelque aliment susceptible de lui convenir. Mais bien sûr, v’là ma Féloche qui se pointe dans son vieux peignoir de pilou gris à col écossais.
— Je t’ai réveillée, m’man ?
— Penses-tu, je ne dormais pas. Qu’est-ce que c’est que ce chien ?
— Sa maîtresse est à l’hosto, résumé-je ; ça t’ennuie qu’on le garde en pension quelques jours ?
— Au contraire. Il semble très gentil ; mais quelle idée de tondre un caniche de cette façon : il est grotesque !
— Ne le dis pas devant lui, ça va le vexer. T’as de quoi lui donner à bouffer ?
— Je vais lui préparer du riz, avec le reste de pot-au-feu d’hier, non ?
— Byzance !
En moins de rien mon couvert est dressé. Elle débouche une boutanche de Bourgueil.
— Tu n’as pas dîné, mon pauvre grand ?
— Si, justement, et j’ai même bien mangé ; néanmoins j’ai encore faim.
Elle jubile, ma brave vieille. Comme toutes les mamans, son pied c’est de voir s’empiffrer son chiard. Je pèserais cent vingt kilos, elle serait aux anges, ma Gentille. Elle me rêve Bibendum ! Fatty ! Hardy ! Carlos !
Elle me demande si une petite salade d’endives au roquefort pour débuter me botterait, mais je refuse.
— Non, non, j’ai seulement envie de tes crêpes aux moules ; un caprice !
Pendant que « ça chauffe », elle me parle de la maison. Toinet a ramené du collège un bulletin à chier ! Menace de renvoi s’il ne travaille pas davantage le prochain trimestre. Maria a demandé huit jours de vacances pour aller au mariage de sa jeune sœur à Pampelune ; la femme de notre boucher a un cancer ; le train-train, quoi !
Le bigophone retentit. On sursaute. C’est assez rare qu’il carillonne en pleine nuit. Malgré la sonnerie, Félicie me contemple avec soulagement.
Du moment que je suis là, près d’elle, rien de vraiment très mauvais ne peut arriver en ce monde.
Je vais décrocher. Une voix haletante (mais vraiment haletante) demande :
— C’est commissai Lantonio ?
Je reconnais Ramadé, la merveilleuse épouse de Jérémie Blanc.
— Bonsoir, Ramadé, qu’est-ce qui ne va pas ?
— Jéémie l’est vec vous ?
— Non, pourquoi ?
— L’é pas enté maison, et ce soi on avait fête pour Gouzi du capaud !
J’ai mes poils du bas-ventre qui se défrisent tout à coup. Jérémie ! Je le revois quittant La Lanterne Sourde pour filocher la dusèche et le gorille. Qu’a-t-il pu lui arriver ? Mais il faut calmer sa belle :
— Ne vous tourmentez pas, Ramadé, je lui ai confié un travail en dehors de Paris et ça a duré plus longtemps que prévu.
— On a fête maison, vous compenez, commissai ? Ah ! la la ! quand il était balayeu, il avait de hoai fisc ! A pèsent, ne sait jamais quand y va enté !
Elle raccroche avec humeur.
Ma pomme, je trouve que ça fait un peu too much pour une soirée.
— A table ! chantonne m’man.
Merde ! j’ai plus faim ! Il va falloir que je me force.
Elle a placé le bouffement destiné à « Bayard » dans un saladier en pyrex et le caniche clape en battant la mesure. Lui aussi, il apprécie la cuisine de Félicie. Il mange sans gloutonnerie, en chien bien élevé. Un léger cliquetis accompagne sa croque, j’en découvre l’origine : c’est la médaille d’identité fixée à son collier qui tinte contre le bord du récipient.
— Mes crêpes ne font pas trop « réchauffé » ? s’inquiète m’man.
— Tu sais bien que plus ta cuisine est réchauffée, meilleure elle est ! C’est à cela du reste qu’on reconnaît la bonne bectance. La nouvelle cuisine, elle, c’est comme les allumettes ; elle ne peut servir qu’une fois.
Je suis là à échanger des blablateries ordinaires avec ma brave femme de mother alors que ça bout dans ma tronche et que l’inquiétude me tord les tripes.
Clinc, clinc, clinc, fait la médaille du caniche.
Drôle de musiquette. Voilà qu’elle déclenche quelque chose sous ma bigouden. Je fonctionne aux flashs. Des trucs-machins-choses qui me fulgurent dans les méninges.
Je quitte la table pour aller m’agenouiller près du toutou. Il est pas du genre dog féroce qui gronde après tout ce qui s’approche de sa pâtée. Urbain, « Bayard », prêt à me laisser goûter s’il m’en prenait l’envie.
Je biche sa médaille entre deux doigts et lis les textes gravés sur les deux faces. D’un côté, il y a écrit : « Récompense ». De l’autre : « L. Ambard, 224 r. de Verneuil. Paris ».
Eh bon, voilà que ça radieuse dans mon esprit.
Je me mets à piger des vérités toutes neuves, à peine sorties de leur emballage.
— Que veux-tu, comme dessert, Antoine ? J’ai des pruneaux au thé et une grosse part de tarte aux pommes…
— Pas de dessert, m’man, je suis « coufle »[5]. Par contre, j’aimerais assez un café.
Elle exorbite :
— Toi ! A ces heures ! Un café ! Mais tu ne vas plus dormir.
— Tant mieux, car je dois repartir.
Pauvre figure brusquement empreinte de désolation. Ah ! nos mères, quels salauds nous sommes ! Faut-il que vous nous aimiez pour résister à toutes les dures inquiétudes que nous faisons pleuvoir sur vous, les chéries !
Elle était si rassurée en me voyant rentrer, si heureuse de me donner à manger. Cette becquée tardive la comblait. Et puis voilà que je repars dans les maléfices de la nuit, vers d’inimaginables (pour elle) dangers.
Maman ! Je passe derrière sa chaise, noue mes bras autour de son cou. Elle sent comme les vieux flacons de parfum ciselés qu’on débouche et qu’on hume. Une odeur fanée et mélanco : celle de sa vie digne. Je baisote ses cheveux gris qui moussent aux tempes. Elle se refroidit tout doucement, Félicie ; c’est imperceptible et cependant je m’en rends compte. Pas une question de température, mais d’ondes plutôt. Je ne peux pas expliquer. Tout ce que je sais, c’est que ça provient de l’âge ; du temps abominable qui me la vole à chaque seconde. On devrait passer sa vie entière à dire adieu à ceux qu’on aime.
Et me voilà parti.
Je lui ai laissé « Bayard » ; ça lui fera une compagnie.
Elle a dit « Rue de Bretagne », Paulette ; « en face du square du Temple ». Je laisse ma tire sur un trottoir avec la belle insouciance de ceux qui ne paient pas leurs contrebûches et je mate les façades moroses. Les portes d’immeubles sont fermées, mais grâce à mon cric-crac maison, je n’en ai cure, comme disait un curé exproprié.
Je m’attaque à la plus proche ; j’entre et use de ma loupiote de fouille pour lire la liste des passagers placardée près de la grotte de la concierge. Pas de Baugland.
Je récidive avec l’immeuble suivant. Et là, le premier blase qui m’apparaît c’est celui du tondeur de chiens. Car il demeure au rez-de-chaussée. Et moi j’aime bien les malfrats qui crèchent pas loin de la sortie.
J’hésite sur la conduite à tenir. Entré-je ou sonné-je ? Dans le premier cas, j’opte pour l’illégalité la plus formelle. Mais il est préférable de surprendre ceux que l’on considère comme des adversaires. Alors, cric crac ! Mais zob ! Il y a, de surcroît, un verrou à main à l’intérieur. Mon brave petit sésame n’a jamais rien pu contre un verrou. Dans ces cas désespérés, il donne sa langue au chat.
Patient, je referme les serrures classiques et presse le timbre. J’entends se répercuter les mâles accents de la sonnerie à l’intérieur. J’attends avant de réitérer, pas paraître trop pressé. Chose qui ne laisse pas de me surprendre, comme écrivent les emphatiques de la plume d’oie : la porte n’est pas équipée d’un judas. Oubli ? Négligence ? Preuve d’une conscience tranquille ? De quoi se perdre en conjectures ; mais comme je m’en fous, je ne me perds pas et reste à mon entière disposition.
J’avance la main vers la sonnette pour un second coup de carillon lorsque j’entends un bruit de l’autre côté de l’huis. On déponne. Le chambranle branle, s’écarte autant que le permet une chaîne de sûreté et j’avise un morceau de dame : des frisettes blondes, un pan de chemise de noye.
— Qu’est-ce que c’est ? questionne une voix dont, il y a pas deux minutes, la propriétaire rêvait qu’elle venait de gagner gros commak au loto.
Moi qui possède un don pour juger les gens au son de leur voix, je situe illico la dame dans les connasses passives.
— Je suis bien chez Albert Baugland ?
— Oui, mais il n’est pas encore rentré ! répond la personne fractionnée.
Et pas une seconde je ne doute de sa sincérité. Toujours cette virtuosité pour la psychologie auditive. Alors je me glisse dans la brèche.
— Oh ! je le sais qu’il n’est pas rentré, dis-je, du ton sobre d’un employé des pompes funèbres venu « prendre les mesures ».
Je passe ma carte poulardière par l’entrebâillement.
— Police ! Il a eu un… disons, accident !
— Oh ! non ! éplore la dame.
Du coup elle débonde. J’entre. Referme.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? ardente-t-elle en me bichant par une aile.
C’est une grande fille un peu dolente, avec une énorme chevelure faite de nombreuses mèches tressées ; un visage large et pâle, des yeux aux paupières clignotantes, à la Stan Laurel. Détail qui a son importance pour son camarade de lit : elle fouette du couloir que c’en est pas possible. Quand elle parle, t’as l’impression qu’on soulève une cloche à fromages dans un restaurant.
— Ce qu’il lui est arrivé ? reprends-je. Un turbin ! Un sale turbin !
— Il est mort ?
— Ça y ressemble un peu, ments-je.
— Où est-il ?
— Police-Secours a dû l’embarquer à l’Hôtel-Dieu ; on en saura davantage plus tard. Peut-être vont-ils tenter une opération, vous savez combien les chirurgiens sont obstinés ? Ils feraient du goutte-à-goutte à une entrecôte.
Elle est très pâle, très désespérée. Sa chevelure la fait ressembler à un O’Cédar modifié Noah. J’ai remarqué que le chagrin rend encore plus conne la physionomie des cons. En la creusant, il en accentue les dominantes.
Pourquoi, cela dit, plongé-je cette gourde dans la détresse ? Pour l’amollir, comprends-tu ? La rendre plus malléable, plus soumise, elle qui tant doit l’être initialement ; c’est requin comme procédé, hein ?
Elle tombe assise sur un canapé de luxe acheté chez un marchand de meubles des Grands Boulevards.
— Qu’est-ce que je vais faire ! lamente-t-elle.
J’ai envie de lui répondre :
« — Ben, le tapin, ma poule, pour pas changer. »
Mais je respecte sa douleur. Elle chiale vache. Tu connais la physionomie jubilatrice de la fameuse « Vache qui rit » qui appartient au patrimoine français ? Ben imagine la « Vache qui pleure ». C’est elle ! Elle a la larme bovine. J’ai un peu honte de la faire « pleurer à l’œil », si tu me passes cette joyeuseté.
— Il vous a dit où il se rendait quand il est parti d’ici ? questionné-je.
Elle secoue ses onze mille trois cent quarante-six mèches tressées.
— Il ne me disait pas grand-chose.
— Il vous a parlé du nègre ?
— Quel nègre ?
— Non, rien.
Tout en discourant, je musarde dans l’appartement, ouvrant les tiroirs, les placards. Tout baigne dans un petit confort niais et vaniteux. Elle ne prend pas garde à ma curiosité flicardière, paraissant hantée par une idée fixe.
Elle balbutie :
— Vous croyez vraiment qu’il est mort ?
Je lui vote une mimique de circonstance.
— Six balles groupées dans la poitrine, ça ne vaut pas une cure de jouvence chez Cambuzat, au Mont-Pèlerin, près de Vevey, publicité-je.
Elle répète :
— Mais qu’est-ce que je vais en faire ?
Le « en » me fournit de quoi tiquer.
— Faire de quoi ? je demande.
Elle hausse une épaule, sa plus belle, ce qui découvre un sein flasque comme une paire de couilles octogénaires.
— Faire de qui ? insisté-je.
— Je suis toute seule, comprenez-vous ? dit-elle.
— Jolie comme vous êtes, vous ne le resterez pas longtemps, la soutiens-je.
Et de réciter, sur l’air invocateur des vieilles femmes de la campagne, face au chagrin d’autrui :
— Vous êtes jeune ; la vie continue, le temps est un grand maître…
Y en a encore douze mètres comme ça, mais les autres niaisades ne me viennent pas au guichet.
Je lui tapote la joue.
— Comment tu t’appelles, ma gosse ?
— Gisèle.
— Very nice. Tu ne veux pas me confier ton problème ? Tu sais : un flic c’est également un homme, ça peut aider une frangine en détresse.
Pour l’inciter, j’effleure ses lèvres des miennes, mais avec l’haleine qu’elle se trimbale, j’ai le sentiment de bisouiller un couvercle de boîte à camembert (à point).
Alors tu sais quoi ?
Elle a un hochement de menton en direction d’une porte et murmure, très bas :
— C’est à cause de LUI, là !
Merde ! Et moi qui fanfaronnais. A l’aise, Blaise ! Ça me glatouille dans la région claouesque. Y a un gusman à deux pas de nous ! Il nous écoute. Sans doute est-il prêt à intervenir.
Heureusement, je me suis chargé, avant de quitter la maison : les nuits sont froides ! J’ai choisi mon Beurgchock à douze coups, calibre 8,06. Tu peux balancer tout le potage en une fraction de seconde ou bien composter au coup par coup si t’es moins pressé.
Je déquille l’instrument de mon imper doublé fourrure qui comporte un étui de cuir incorporé destiné à héberger cette arme. J’ôte le cran de sûreté, pose mes mocassins et vais à la porte désignée par Gisèle. Soldat investissant une ville où se trouvent encore des éléments de résistance. Je tourne le loquet lentement, ouvre à la volée et me jette à plat ventre dans la chambre au risque de me briser l’asperge. Rien ne bronche. Je me soulève sur les coudes pour mater. Il y a une petite lampe de chevet à côté du lit.
Tenant mon arme braquée, je m’agenouille carrément et alors je découvre un mec sur un plumard, complètement nu. Il semble vagabonder dans le sirop de quetsches. Un souffle bref et saccadé encombre sa poitrine. Crois-moi ou va t’acheter des bananes vertes à usage interne, mais ce gonzier, je placerais pas un zloty sur ses chances d’avenir. Du coup, je me relève et m’approche de lui. Il porte un énorme pansement à la cuisse droite et je reconnais sa frite d’après les descriptions qui m’en furent faites : il s’agit de Milou Tanvala ou de Eloi Salique, au choix, le mec que Jérémie Blanc a laissé filer mais après l’avoir sulfaté de première.
Ainsi, c’est chez Alfred Baugland qu’il s’est réfugié (ou qu’on l’a transporté). Je suppose que la balle l’a frappé au moment où il montait en voiture. Elle a pénétré dans la cuisse mais compte tenu de sa position, elle a dû poursuivre sa trajectoire dans son ventre et c’est de cela qu’il meurt, une éventuelle gangrène n’ayant pas eu le temps de se développer.
Je passe ma main sous son oreiller, certain que je vais y trouver un feu. Et il y en a un effectivement. Un monument classé. Du 9 mm, le calibre du truand diplômé. Hop ! In my pocket !
Avisant les hardes du moribond sur un fauteuil, je vais les examiner. Le futal est troué, raide de sang séché. Je trouve dans le veston une liasse de dollars, une autre de talbins français et une troisième de mornifle suisse. Plus un passeport établi au nom d’Eloi Salique. J’engrange le tout dans les vastes fouilles de mon raglan.
— Ah ! bon, t’es un ripoux ! dit une voix.
Je volte et constate Bébert Baugland dans l’encadrement, flanqué d’un mec patibulaire qui ressemble davantage à un loup qu’au duc de Bordeaux.
Ce dernier me braque avec une artillerie sophistiquée. Une fraction de seconde j’hésite à tomber à genoux pour défourailler, mais hélas, en comprenant que le locataire de la chambre était inoffensif, j’ai remis ma seringue dans son étui. Si je risquais un rodéo, je serais plus perforé que la bande d’un limonaire avant même d’avoir pu dégainer.
— Oh ! non, Bébert, fais-je : pas ripoux le moindre ; je destinais ça aux œuvres de l’abbé Pierre.
— Le pétard aussi ? fait-il en désignant le Buffalo Bill du blessé qui dépasse de ma vague.
— Le pauvre chou fréquente des quartiers si peu sûrs !
— A quatre-vingts balais, il doit trop en sucrer pour pouvoir se servir d’une arquebuse de ce format ! ricane Bébert Baugland.
Il est soudain bousculé par sa donzelle qui, folle de rage, se précipite sur moi en hurlant :
— Fumier ! Fumier de flic ! Il me disait que t’étais mort, Roro ! Le salaud !
Et de me marteler de coups de pieds et de poings.
— Dis à ta morue d’arrêter ses giries ! ordonne « le loup blanc », impatienté, avec un accent ricain qui flanquerait des complexes à Eddie Constantine.
Mais moi, elle fait mon affaire, sa crise de nerfs, à Gisèle. Je lui enserre brusquement la taille de mes deux bras noueux et lui balance un coup de boule dans le portrait afin de la calmer. Sonnée, elle pantelle contre moi ; il n’y a que cette cotte de mailles qui m’aille !
— Bon, fais-je aux deux intervenants, à présent, comme dit mon merveilleux ami Dechavanne, on se calme !
Je soutiens la fille d’un seul bras pour, de ma main libérée, arracher mon composteur de sa gaine.
— Match presque nul ! dis-je, en la leur montrant. Sauf que moi j’ai un charmant bouclier. Alors vous jetez votre seringue, Mister Gahgne car, à votre accent et d’après le signalement que je possède de vous, vous êtes l’honorable Kipper Gahgne ; n’est-ce pas ? Vous veniez prendre des nouvelles de votre acolyte ? Elles ne sont pas fameuses comme vous pouvez le constater.
Le loup ! C’est vrai qu’il ressemble à ce carnassier : il en a le regard intense et rouge, les babines humides, légèrement retroussées, les mâchoires puissantes. Un tout coriace, espère ! Intraitable. Lui, déposer les armes ? Fume !
Loin d’obéir à mon injonction, il continue de darder ses yeux de braise sur moi. Il y a la convoitise dans ses prunelles. Il doit raffoler de la mort des autres, ce monstre à deux pattes.
— Allons, dis-je, on ne va pas rester comme ça jusqu’à l’an 2000 ! Il faut débloquer la situation. Dis à ton pote de larguer son feu, Bébert, toi qui, jusqu’à preuve du contraire, n’es coupable que de recel de malfaiteurs, fais ça afin que je puisse t’arranger un avenir potable.
Baugland, embêté, se tourne vers son pote :
— Qu’est-ce que tu penses, Kip ?
Ce qu’il pense ? Il ne le dit pas : il le démontre.
J’ai rencontré au cours de ma carrière beaucoup de carabiniers qui tiraient plus vite que leur ombre, mais alors là, je dois dire que Kipper Gahgne se trouve sur la plus haute marche du podium. On a beau tordre le nez, les Ricains sont imbattables, question armes. Les meilleurs assassins du monde viennent des U.S.A. Même les grands truands italo-américains de l’époque Capone se sont accomplis aux States. Ils seraient restés en Sicile, ils n’auraient pas acquis une telle virtuosité.
C’est l’air de là-bas, je pense. L’ambiance ! Tuer est la grande spécialité du pays. C’est leur nougat de Montélimar, leurs haricots d’Arpajon, leurs bêtises de Cambrai, leurs calissons d’Aix, leurs berlingots de Carpentras, leurs putes de Montmartre, leurs saucissons de Lyon, leurs brioches de Bourgoin-Jallieu. Ils ont le tour de main, le réflexe, la promptitude. Des assassinats-chefs-d’œuvre, ils perpètrent. Personne ne peut leur faire la pige en la matière. Nous autres, gens d’Europe, ne sommes que des amateurs, des champions de tir au pigeon d’argile, chasseurs d’argile nous-mêmes !
Ce qui se passe, me faudra du temps « après » pour le concevoir, bien le récapituler. Je me sens criblé de gnons. Tout mon corps est comme percuté. Pour finir, je prends en plein front une boule de billard lancée du troisième étage de la tour Eiffel et je m’effondre. Sans perdre conscience pourtant. C’est seulement de la souffrance dans du brouillard. Une demi-obscurité m’envahit. Ça tourne comme un toton teuton, tonton tontaine…
Ma main droite est crispée sur une chose dure. La crosse de mon Tu-tues. Mon index droit bloque la détente. Va falloir me le scier (ou scier la gâchette, ce qui serait peut-être mieux), pour nous désunir. Mon arme est brûlante. J’ai eu le réflexe, au moment de morfler, et tout le magasin est parti.
J’ai encore un bras à la taille de la môme Gisèle. Putain d’elle ! Où est passé son O’Cédar ? Il lui manque la moitié supérieure de sa théière et un flot de sang en sort qui se déverse sur moi. Je la lâche. Elle choit. Je découvre qu’elle a la poitrine également criblée de bastos. Certaines l’ont traversée de part en part (et de parents pauvres)[6] et m’ont atteint, comme la tarte du même nom. Peu profondément, t’heureusement, mais mon costar est naze et je saigne. C’est au front que j’ai écopé le plus durement car ça raisine dru dans mes yeux charmeurs. Tellement que je n’y vois plus.
Je me torchonne de la manche. Et qu’aperçois-je ? Le loup Kipper allongé sur le tapis, archimort, avec dans le bide un cratère large comme celui du Vésuve. Ma seringue est intraitable. Il a dégusté les douze balles dans l’estomac et, avec un calibre de cette ampleur, un tir de bazooka à bout portant est moins nocif.
Près de lui, adossé au chambranle, Baugland a une triste mine et fait penser au résultat d’une exhumation. Il est vert et quelques taches blanches et jaunes constituent ses couleurs les plus appétissantes. Il pousse des cris rauques, remuant la main en direction de sa gerce :
— Gi… Gis…
Des larmes lui sortent des yeux. On le devine fou de chagrin. Il l’aime donc, son brancard, le marloupin !
— Tu vois, Ducon, murmuré-je, t’aurais mieux fait de tondre tes caniches au lieu de t’engager dans les troupes truandes ! Te v’là veuf, maintenant !
A ma grande surprise (en anglais big surprise), il vomit un flot de sang et choit en avant. Pour ça qu’il était couleur épinard, ce nœud ! Je m’étais pas aperçu qu’il avait encaissé un pruneau d’Agen dans le poitrail. La bastos perfide, qui travaille de l’intérieur comme le crabe de juin-juillet.
Je m’approche pour toucher sa carotide : aux absents ! Du vrai Shakespeare ! En combien de secondes, tu peux me le dire ? Dix ? Vingt ? Pas davantage en tout cas. Vingt secondes et trois personnes sont passées de vie à trépas.
Trois morts ! Tu parles d’un palmarès. Je me mets à évoquer la cuistance de maman, ses crêpes aux moules réchauffées. « Bayard » qui bouffait son riz au pot-au-feu en faisant tinter sa médaille. C’est celle-ci qui m’a branché sur Baugland. Je me suis dit en lisant le texte gravé dessus que le tondeur de cadors avait eu ainsi l’adresse de la môme, l’avait refilée à son pote Kipper. N’avais-je pas dit à Bébert que le chien appartenait à ma petite amie ? Gahgne tenait à savoir ce qui se mijotait, ce que nous savions, où nous en étions à son propos, après le turbin survenu à son coéquipier. Alors il a rendu une visite nocturne à « ma nana ». Logique !
Je coule un coup de saveur en chanfrein au moribond. Sa situation est inchangée. Le voilà en salle d’embarquement. L’extrême onction exceptée, je vois mal ce qu’on peut faire pour lui, alors je me casse, non sans avoir chipé deux serviettes-éponges dans la salle de bains pour protéger les banquettes de ma 500 SL du sang dont je suis couvert. Tu sais qu’avec le temps je pourrais devenir un bon petit homme d’intérieur ?