LE CAMÉLÉON

Il est dans toutes les effervescences, le Rouquemoute, quand la dusèche-suceuse me moule à la Grande Taule. Fébrile et aboyeur. C’est le genre de mec qui ploie l’échine devant ses supérieurs et houspille ses subordonnés. Classique !

En m’apercevant, il écarquille ses vasistas, incrédule :

— Toi ! Déjà !

— J’ai rencontré une sorcière qui m’a pris à bord de son tapis volant. Où est le négus ?

— Il a voulu aller planquer chez Avisa dans l’attente de la Porsche. Je ne sais quelle connerie de son pays lui fait pressentir qu’elle sera rendue aujourd’hui.

— Le Gouzi du crapaud.

Mathias se fend le pébroque.

— Exact. Tu es initié ?

— Plus ou moins. A force de le fréquenter… Tu t’occupes de mon dossier Hieronymus ?

— Nous sommes en plein dedans. Quatre types sur cette rubrique ! Ça décoiffe !

Il se saisit de plusieurs feuilles de bloc enfouies au milieu de son bordel, les rassemble, puis lit :

— Hieronymus Van Bytoun, né en 1937 à Amsterdam d’un père pasteur et d’une mère médecin. Etudes brillantes qu’il poursuit à Stockholm, puis à Londres. En 1964 part pour les Etats-Unis. Il passera une vingtaine d’années au Centre de recherches nucléaires de Tapioca. Il est accusé de détournement de documents et passe en justice. En cours de procès, coup de théâtre : l’accusation renonce aux poursuites. Il bénéficie d’un non-lieu et rentre en Europe. Passe un an à Stockholm, puis vient se fixer à Paris où il travaillera avec l’équipe du duc de Sanfoyniloix. Devient rapidement le principal collaborateur et l’homme de confiance de ce dernier. Il occupe un appartement de grand standing dans un immeuble neuf du quai Blériot. Il n’est pas marié et passe pour être homosexuel. Mais avec une grande discrétion. En fait c’est, pardon : c’était un homme que ses occupations passionnaient.

— Tu as un peu de temps à me consacrer, Xavier ?

— Ma vie ! répond-il théâtralement, mais avec une ferveur authentique.

— Je ne t’en demande pas tant ! Avec tes dix-huit gosses, j’aurais des scrupules à t’accaparer totalement.

— Que faisons-nous, Antoine ?

— Une virée domiciliaire chez le Hollandais. C’était un savant, j’ai besoin d’un autre pour examiner son cadre de vie.

Il est regrettable qu’il ne puisse rougir davantage, sinon il oscillerait entre le pourpre et l’indigo.

— Tu as un mandat de perquisition ? s’inquiète-t-il.

Je fais sautiller mon sésame dans le creux de ma main.

— Le voilà.

— Tu te rends compte de l’illégalité de la chose ?

— Je suis le mec qui se rend compte de tout et qui se fout du reste. T’as peur ?

Il m’adresse un regard de setter irlandais rapportant une grouse à son maître.

— Moi, peur ? Avec toi !

Il fait Méphistophélès dans une tournée de Faust à la salle paroissiale de Fouzytout-le-Vieux.


Un appartement de rêve pour pédoque poète. Dans les tons rose et abricot. Il avait le culte de la photo, Hieronymus, et le culte de soi-même de surcroît, car il est à peu près sur tous les clichés tapissant un mur (recouvert de liège) de son living. Tu le vois bébé, bambin, écolier, militaire (marine), docteur honoris causa. Tu le vois en cycliste, en motocycliste, en aviateur, en tomobiliste de course, en cavalier, en yachtman. Tu le vois avec sa maman, son papa, sa sœur Paula, son oncle Fritz, des mariniers, des chasseurs, des footballeurs, des patineurs. Tu le vois devant un moulin à vent, derrière un moulin à poivre, au milieu d’un champ de tulipes, avec des fromages rouges, avec des fromages jaunes. Tu le vois à Amsterdam, à La Haye, à Rotterdam, à Batavia, à London, à Cambridge, à New York, à Princeton, à Tapioca, à Deauville, devant la tour Eiffel, devant le Trocadéro, sur un bateau-mouche, sur la plage du Carlton. Tu le vois en smoking blanc, en smoking noir, en bleu croisé, en tennisman, en short, en maillot de bain. Tu le vois en croisière. Tu le vois en Chine, en Afrique, au Moyen-Orient, à Gibraltar, au Crazy Horse, à l’Elysée, chez Lasserre avec le duc. C’est un cauchemar, une hantise, une obsession, une indigestion de Hieronymus. Hieronymus partout, Hieronymus for ever !

— Il s’aimait ! murmuré-je.

— Narcisse ! corrobore Mathias.

Le reste des murs est occupé par une collection de petits maîtres hollandais. Les meubles ultramodernes sont peu nombreux, mais de grande classe.

Nous passons dans la partie chambres. Il y en a deux, face à face, avec vaste dressing et salle de bains archiluxueuse. Celle de droite était la sienne. On y trouve un bureau Louis XV fruitier et une bibliothèque aux portes délicatement grillagées. Elle recèle davantage de dossiers que de livres.

— Tu devrais t’attarder sur la paperasse, conseillé-je au Rouquin.

Il opine, se met à explorer séance tenante les dossiers.

L’autre partie de la chambre comprend un lit à baldaquin, fermé par des rideaux à fines rayures bleu et or. Deux tables de nuit le flanquent. Chacune supporte une lampe d’opaline. Sur l’une, se trouve en outre un gros bouquin de physique nucléaire et une paire de lunettes à monture d’or. Sur l’autre, une photographie représentant un jeune homme blond, émacié, romantique, à l’air mal portant.

J’abandonne un moment Mathias pour visiter l’autre bed-room. Elle n’a pas les dimensions de la première. C’est un petit nid douillet tapissé de cretonne jusqu’au plafond. Le lit est en fer noir avec boules de cuivre aux quatre coins. La pièce n’est meublée que d’une délicate commode peinte, de style autrichien, et d’un fauteuil crapaud.

Sur le lit se trouve le jeune homme de la photo. Il tient un pistolet à la main et il a un trou violet dans la tempe droite.

Il est extrêmement mort ; ce qui me fait de la peine, vu son âge !


Une heure plus tard, la voix de Mathias rompt la léthargie de l’appartement.

— Tonio o o !

Je te jure qu’il se sent plus, l’artiste. Tonio ! Je te demande un peu. D’ici qu’il me roule des pelles, y a pas loin. Quand elle est trop poussée, l’admiration conduit à l’outrance.

Je radine.

— De quoi s’agite-t-il, Lampion ?

Ça le douche. Il déteste que je fasse des astuces sur sa rousseur intense.

— J’ai trouvé un truc marrant dans un tiroir à double fond. Prends place sur le canapé, le spectacle va commencer.

Il se saisit d’une cassette vidéo qu’il enquille dans la bouche noire de l’appareil, procède aux réglages nécessaires et vient prendre place à mon côté.

L’écran de télé ne nous montre que des zébrures barbares pour commencer ; le côté « Nuit et Brouillard ». Et puis une image cohérente se constitue, déformée mais que la mise au point corrige.

— C’est la chambre où nous nous trouvons ! identifié-je.

— En effet.

L’objectif cadre la porte. Cette dernière s’ouvre et le beau jeune homme maladif qui figure en photo sur la table de nuit et en dépouille dans la pièce voisine, entre. Il est vêtu d’un costume gris, d’un pardessus bleu, et d’une écharpe en soie blanche.

Il feint de ne pas prendre garde à l’opérateur qui l’enregistre, s’arrête près du fauteuil et ôte lentement son pardingue qu’il jette sur le canapé où nous sommes. Scène surréaliste. Ensuite, c’est sa veste qu’il pose, avec la même savante lenteur.

— Un strip-tease ? prévois-je.

— Mieux que cela, jubile le Rouillasse.

Le garçon se défait tour à tour de sa cravate, de sa chemise, puis de ses chaussures, chaussettes et pantalon. Le voici en slip arachnéen. Juste un triangle des Bermudes pour soutenir son paquet de Bonux et une lacette qui lui cisaille la raie culière. Comme je dis toujours, à propos de la lingerie féminine : jadis t’étais obligé d’écarter la culotte pour trouver les fesses, à présent, tu dois écarter les fesses pour trouver la culotte !

Ça y est ! Le beau jeune homme est à loilpé. Malgré que ça ne porte pas à l’aisance, il conserve toute sa grâce. Il a un charme mélancolique, un peu flou. Il est d’une minceur qui confine à la maigreur : on lui lit les côtes mieux que les lignes de la main. Il sourit triste à l’objectif. Sa queue pend, longue et fine. Il entreprend de la caresser lentement, en la flattant par en dessous. Le voilà qui godille. Pas péremptoire comme bandaison, encore évasif, mais ça vient, quoi. Il cambre les reins. Le cameraman a dû lui demander de le faire pour donner priorité à Proserpine. La trique du jouvenceau s’affermit, prend une certaine ampleur.

Il pose un pied sur la table basse et entreprend de s’astiquer sérieusement la flamberge. C’est parti pour la gloire ! Le chef opérateur réagit car la caméra a des sautillements intempestifs. Le mignon continue son astiquage de panais. Son visage se contracte, prend un air mi-éploré, mi-douloureux. Il pousse son manège. Ses longues jambes se prennent à trembler. Son regard se creuse et chavire, sa dextre est en folie et c’est brutalement la libération. Feu d’artifice. Lancer de confettis sur la Promenade des Anglais ! La caméra devient ivre, ne suit plus fidèlement les ultimes péripéties. Elle ne décrit plus que des écarts : pique sur le plancher ou le plafond, cisaille la pièce. La raison, on la comprend vite : celui qui la manœuvre n’a pu résister et amène sa main sous la pluie d’étoiles filantes. Quelques zigzags encore et bonne nuit les petits : on stoppe l’appareil. La fin de la cérémonie a dû se dérouler à huis clos.

— Que dis-tu de ma petite surprise ? jubile Mathias.

— Pas mal, mais je pense que celle que je te réserve lui est supérieure.

Le Rouillé s’inquiète :

— Vraiment ?

— Va dans la chambre d’en face et reviens me dire ce que tu en penses. Je suis fair-play, tu vois, je m’en remets à ton jugement.

Mathias sort. Je prends mes aises dans le canapé. Pour un peu, je m’endormirais.

Il réapparaît dix minutes plus tard, sans mot dire. Se rend dans la salle de bains de feu Hieronymus et s’y lave longuement les mains. Lorsqu’il me revient, dans une bonne odeur de « Bois de santal » de chez Roger et Gallet, il jette :

— D’accord : tu as gagné haut la main.

Puis il ajoute :

— Je ne suis pas médecin légiste, mais je crois pouvoir t’affirmer qu’il est là depuis deux à trois jours et que c’est un suicide, un vrai ! Autre chose : ce garçon était probablement atteint du SIDA, les analyses nous le confirmeront.

Curieux : j’avais déjà porté ce diagnostic.

— On peut lire son drame comme dans un bouquin, reprend l’Incendié. Il était le giton de ton Hieronymus. Ce dernier devait lui soutenir le moral, le « porter » en quelque sorte. En apprenant sa mort, le môme a perdu les pédales. Il est venu ici. Sans doute possédait-il un double des clés ? Il a pris le pistolet de Van Bytoun et s’est mis une balle dans la cervelle.

— Pourquoi crois-tu qu’il ait pris le revolver de Hieronymus ?

L’Incandescent va ouvrir un tiroir du bureau et en sort une boîte de carton vert tachée d’huile à l’intérieur.

— Browning, annonce-t-il en me montrant le couvercle ; c’est écrit dessus, comme le Port-Salut.

— Ton hypothèse me paraît en or massif, conviens-je. Le Hollandais avait tourné ce charmant petit film d’amateur pour conserver un souvenir de son giton.

— Probablement. Ça devait être le grand amour, eux deux.

— Marrant que tu dises cela, car je le pense également. La frime du jeune mec pendant qu’il se fourbit la corne d’abondance est éloquente : il agit par amour, et non par basse dégueulasserie. C’est une mélancolique épave. Il vivait de Hieronymus, par Hieronymus, pour Hieronymus. Il devait prendre les couleurs de sa vie, comme un caméléon.

Quand Hieronymus a cessé d’exister, il a éclaté !

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