Le chef de brigade Désiré Martelon est un grand type à la peau dure, au regard pas fastoche, ombragé (comme on dit puis en littérature) d’épais sourcils. Il a un gros pif (et donc, probablement, un gros paf). Ses mains de manuel originel doivent avoir du mal à courir sur le clavier d’une machine à écrire ; quant à sa signature, je te parie une paire de gants de boxe contre une crise d’urticaire, qu’elle ressemble à une pelote de ficelle retrouvée dans la corbeille du chat. Il me broie la main droite, et je décide aussitôt de devenir gaucher pour lui dire au revoir.
Il me connaît de réputation, fait semblant de ne pas me mépriser (mais n’en pense pas moins) et m’écoute avec l’attention scrupuleuse d’un magnétophone. Je lui narre l’essentiel, ne passant sous silence que la détermination du duc à vouloir récupérer sa serviette Vuitton. Je raconte le coup du jerrican retrouvé dans le parking de l’hôtel et mon souhait de connaître l’identité des deux porschistes.
— Vous voulez bien me remettre ce récipient afin que je fasse procéder à un relevé d’empreintes ?
— Il est déjà en route pour Paris, avoué-je.
Là, mon confrère n’est pas content.
— Et pourquoi a-t-il quitté le territoire suisse, commissaire ?
— Parce qu’il provenait du territoire français, monsieur le chef de brigade. Le crime a eu lieu en France, il a été exécuté par des gens roulant à bord d’une auto immatriculée à Paris et il y a gros à parier que si on relève des empreintes sur le bidon, c’est dans nos sommiers qu’elles figurent. Cela dit, croyez bien que nous vous ferons tenir un double du rapport d’expertise.
Il n’insiste pas, mais couve son ressentiment, comme une poule ses œufs.
— Peut-on enfin connaître l’identité des deux hommes à la Porsche ? demandé-je avec le début d’intonation d’un qui perd patience et dont la gentillesse se met à faire feu.
Le chef de brigade adresse un geste d’assentiment au directeur, lequel convoque les gonziers de la réception, lesquels se pointent avec leur fichier. J’apprends que les deux compères ont noms : Kipper Gahgne, de New York, et Eloi Salique ; de Paris. D’après la description que j’en fais, ce serait le petit rondouillard l’Amerlock et le jeune blond le Franchouillard. Mon confrère suisse prend note de son côté, je aussi du mien. On promet de se revoir incessamment et peut-être avant, voire même d’aller claper des filets de perches au bord du lac (où y a jamais le feu) un de ces jours. On se tient au courant. Tout ça !
Je quitte ces messieurs pour courir téléphoner à la maison mère. J’obtiens Mathias sans cou fait rire, lui annonce l’arrivée imminente du Noirpiot avec son bidon ; lui file le blase des deux pyromanes ainsi que le numéro de la Porsche. Qu’il me tube dès qu’il aura quelque chose de positif.
N’ensuite je m’installe de biais dans un fauteuil, m’appuyant le dos à un accoudoir et balançant mes jambes par-dessus l’autre. Détendu, je procède à la mise à feu de ma gamberge. Comme à Cap Carnaval, ça fume pour commencer, puis ça s’ébranle doucement. Du mal à s’arracher à « l’attraction terrestre ». Mais la poussée de mes méninges s’intensifie et je décolle.
Je survole le vieux duc moisi, avec sa frime (pareille à la couverture de La Maison de l’Horreur), en forme de grain de courge à oreilles. Je pige mal son association de savants dont il dirige et exploite les travaux. Est-ce parce que l’âge l’a ramolli du bulbe qu’il fait une affaire d’Etat de son porte-documents et paraît torcher son anus flétri avec les documents eux-mêmes ? Il doit rouler un peu sur la jante, le mathusala, pour se complaire avec sa marchande de poissecailles. Un noble de fort calibre avec une virago pareille, ça fout du gasoil dans le sang bleu ! Toujours est-il que, sénile ou pas, il a reniflé la vérité en croyant au meurtre de son copain Hieronymus.
Je bondis du fauteuil et remets la gomme au bigophone. A nouveau Mathias.
— Ecoute, Blondinet, établis-moi un curriculum complet du dénommé Hieronymus Van Bytoun, sujet hollandais habitant Paris et qui collaborait avec Sa Majesté le duc de Sanfoyniloix. Fous des gaziers dessus, il me faut un « complet » : tout le pedigree du mec ! Je veux sa vie, sa famille et jusqu’à son moindre coup de bite. Ça urge !
— D’accord, Antoine. Je TE prépare ça.
Il se gargarise de ce tutoiement que je lui ai accordé avec noblesse, comme les vieux soyeux lyonnais accordaient la clé de leurs chiottes privées aux employés ayant cinquante ans de service[2].
Me revoilà dans le fauteuil. Je reprends mon survol. Hieronymus au volant de la Mercedes. « On » le suit. En Porsche, donc « on » ne se laissera pas distancer. « On » a un plan. « On » attend le moment favorable. Celui-ci se présente. « On » agit. Le coup du stop. Hieronymus accepte de charger le mec qui doit chiquer à l’automobiliste en panne d’essence, son jerrican à la main.
La Porsche attend au début de l’aire de stationnement la plus proche. « On » estourbit le Hollandais, ou on le chloroforme. « On » lui pique son porte-documents et « on » se sert de l’essence du récipient pour incendier l’auto et son conducteur. Soucieux de ne pas laisser de pièce à conviction sur place, le meurtrier emporte le jerrican. Il ne s’est pas aperçu qu’il a perdu le bouchon.
Les deux forbans foncent sur Genève et descendent dans l’un des meilleurs hôtels. Ils y séjourneront trois nuits et deux jours avant de repartir. Au moment de charger leurs bagages, ils s’aperçoivent que le jerrican les encombre et surtout qu’il n’a plus son bouchon. Ils ont lu dans la presse le fait divers à propos de la voiture en flammes. La gendarmerie a conclu à un accident. Tout baigne. Ils abandonnent sans arrière-pensée le bidon inutile.
Récit sobre, dépouillé ; bravo, San-Antonio ! Je te reconnais bien là !
Questions consécutives :
a/ Qu’ont fait les meurtriers pendant plus de quarante-huit heures à Genève ?
b/ Où sont-ils allés en quittant l’Intersidéral ?
Un instant, j’ai failli somnoler. Mais ma turbine nord fonctionne avec trop de pression. Là, j’ai un temps mort en attendant les renseignements qui vont tomber de la tirelire Mathias.
Mon biniou grésille. C’est la petite stoppeuse négrophile qui veut m’amadouer en me demandant si j’aimerais qu’elle me « tienne compagnie ». A défaut de Noir, elle se taperait du Blanc. Je revois ses nichons fluides, sa barbiche trotskiste entre ses cannes et je lui dis que « non merci, j’attends des coups de fil importants qui me mobilisent. » Elle murmure « qu’en ce cas elle va aller prendre l’air » ; à quoi je réponds que « c’est la meilleure idée qui ait jamais germé dans un cerveau de femme depuis que Marie Curie a découvert la radioactivité du thorium et isole le radium ». Salut, poupée, à plus tard !
Je me repelotonne dans le fauteuil.
Gambergeage numéro 2 !
Les noms des deux porschistes sont probablement aussi bidon que le jerrican. Leur tire devait avoir des plaques à la mords-moi le bretzel. On ne se lance pas dans une équipée meurtrière avec son vrai passeport et sa propre chignole !
Ma lourde s’ouvre dans mon dos. Je volte en trombe. Ce n’est que la femme de chambre portugaise de tout à l’heure qui vient faire le ménage.
Elle bredouille :
— Oh ! escousate, moussiou !
Va pour se retirer.
— Non, non, faisez, faisez ! lancé-je.
Et de me précipiter. Elle croit que c’est sur elle et procède mentalement au check-list de sa culotte pour savoir si elle est apte à accueillir un beau garçon élégant et racé jusqu’au bout du gland ; mais ça n’est pas après son cul que j’en ai.
Magine-toi que lorsque l’ancillaire a déponné et que je me suis retourné, j’ai aperçu un type qui entrait dans la chambre de notre stoppeuse. Il y pénétrait furtivement et elle a fermé si brusquement que, si les hommes portaient leur bite dans le dos au lieu de la porter devant, elle lui aurait coincé la queue comme à n’importe quel matou.
Ma pomme court esgourder à la lourde de la gosse aux seins de Toussaint. Je perçois des mimis clapoteurs. Dis, c’est une rapide ! Elle vient de se lever un employé d’hôtel ou quoi ?
La gentille Portugaise méduse pis que Géricault.
— Vous ne faites qué ça, moussiou ! s’exclame-t-elle.
Là, elle me prend carrément pour un mateur de la plus basse espèce.
— Prêtez-moi votre passe, petite chérie !
— Mais jé n’é pas lé droit !
J’avise la carte magnétique dans la poche supérieure de sa blouse et la cueille de mes deux doigts en pince.
— Alors je le prends. Fais la chambre pendant ce temps, et si tu es gentille, je te proposerai un toucher de la valve.
Je retourne à la lourde de la môme (à laquelle nous n’avons même pas demandé son prénom) et glisse le bristol dans le contacteur. Un menu déclic. Je pousse un brin l’huis. Assez pour aviser l’insatiable péronnelle en train de se faire miser le zéro par un individu dont je ne vois que le cul. J’entre sans bruit. La moquette est de somptueuse qualité à l’Intersidéral. Un coït d’éléphant passerait inaperçu des voisins immédiats.
Le gonzier verge à tout va. C’est pas véritablement de l’art mais de la bonne troussée artisanale, du coït de militaire en permission ou de voyageur de commerce rentrant d’une longue tournée. Je m’assieds sur une chaise et j’attends la fin de cet accouplement. Les mains de la donzelle cramponnent les meules à Nestor et ses ongles s’y incrustent. Elle garde ses jambes rectilignes, à la verticale, ce qui te prouve sa souplesse. Ça change des mémères que tu verges comme des tas de boue ! Note qu’avec ces dernières, c’est tout bon : tu fais ton trou où ça t’arrange.
Je note que la princesse est beaucoup plus discrète qu’avec M. Blanc, signe que les sensations qu’elle éprouve maintenant sont beaucoup plus neutres. L’énergumène du prose s’emballe à mort et balance son excédent de bagages en poussant un « Ouais !!! » de supporter dont l’équipe vient de marquer un but.
— Correct ! lâché-je, quoiqu’un peu bâclé, mais vous vous rattraperez aux figures libres !
Des paroles qui sèment la désunion, espère ! Tu verrais Messire, sa cabriole ! Il retombe assis sur le plumard, avec son beau chibrac verni en perdition.
— Mais je te reconnais, Chaud Lapin ! exclamé-je. Tu peux pas vivre sans elle, ou tu es venu lui rapporter son sac ?
Car, tu l’auras compris, Riri, le vergeur de la gosse n’est autre que le gredin qui voulait déjà la sabrer sur l’aire des Lampions.
Il déconfite à tout va. La péteuse, quant à elle, me charge de regards mauvais qui me souhaiteraient mort ou, pour le moins, paralysé à vie.
— C’est changeant, une nière, lui dis-je. Hier soir tu rebuffais ce mec et ce jourd’hui tu t’en mets vingt-deux centimètres dans le train des équipages ! Qu’est-ce qui motive ce revirement, Poupette ? T’es pourtant pas en manque : ce morninge, mon copain le négro t’a tapé dans la lune de première, non ?
— Un Noir ! sursaute le Furet (je t’ai pas dit : il a une tronche de furet).
— Monsieur est raciste ? m’enquiers-je. Si c’est le cas, faut te faire une raison, zonzon : la signorita s’est embourbé un Sénégalais tellement noir que tu dirais un Suédois en négatif !
— Salope ! il invective.
Et de lui allonger une tatouille Grand Siècle.
Moi, je supporte pas qu’on tabasse une greluse, fût-elle la dernière des pétasses. Je lui shoote un péno dans les jumeaux. Il tombe à genoux comme frappé non par moi, mais par la grâce.
— Maintenant, on se met gentiment à jour, fais-je. Racontez-moi votre roman-photo, les gars, j’ai justement un peu de temps libre.
Lui, son roman, il en est au chapitre « burnes enflées » et n’a pas d’autres préoccupations en ce monde. C’est donc sur la greluse que je compte.
— Votre coup de la scène du viol par toute la troupe, vous l’avez exécuté pour moi, personnellement, ou bien il fait partie d’un scénario à répétition ?
Elle prend le parti le plus sage : celui du décarpillage de conscience.
Son récit est bref, pas très reluisant. Ils sont deux traîne-lattes sans boulot qui roulent leur fainéantise par les routes de France, Navarre et pays francophones. Ils se sont spécialisés dans le travail sur autoroutes : chouravant des tires sur les parkings à restaurant pendant que le bon monde bouffe, explorant les coffres pour piquer les bagages et autres gracieusetés du genre. Parfois, aux heures creuses, elle chique à l’auto-stoppeuse en bute aux entreprises du gonzier qui l’a chargée. Bien que les gens courageux soient de plus en plus en perdition, il se trouve encore parfois un Bayard de passage qui ose intervenir. Alors là, c’est de la gaufrette ! Le « séducteur » se barre à tire-d’aile et la nana joue les jouvencelles dépouillées. Les connards conquérants ne se sentent plus, se prennent pour Rambo, embarquent la donzelle, lui offrent l’hôtel, la bouffe, du pognon. Elle n’est pas regardante du réchaud avec eux et parvient très souvent à leur secouer de l’osier, voire des bijoux. Bref, c’est une vie patachonne, mais tout plein rigolote. La preuve : elle sourit en la racontant.
Moi, je la trouve désarmante.
— Comment t’appelles-tu ?
— Charlotte…
— Et ton mac ?
— Charly !
— Charly et Charlotte, fais-je, ce pourrait être le titre d’un film drôle. Les aventures et mésaventures de deux petits arnaqueurs d’autoroutes.
— Vous allez nous chercher des patins ? s’inquiète-t-elle.
— Non, rassure-toi, Bébé, vos tribulations ne sont pas de mon ressort.
— Vous êtes chou, pour un flic.
— Je me demande si ton pote est de cet avis. Je crains qu’il soit inapte à la carambole pour quelque temps. T’as vu sa frime verdâtre et la manière dont il se cramponne les bijoux de famille à deux mains ? Comment t’a-t-il retrouvée ?
— Pas dif : il s’embusque à la sortie de l’aire de repos suivante et, quand nous passons, il nous file.
— Une 500 SL, il peut la suivre ? sceptiqué-je.
Elle hoche la tête et va prendre dans un tiroir un petit bloc de plastique crème de la grosseur d’un paquet de cigarettes, fixé à une sangle.
— Un « bip bip » ? fais-je. Chapeau pour l’outillage ! Vous êtes organisés.
Sur ces entrefesses le téléphone sonne. Je décroche. La standardiste demande si « le commissaire San-Antonio ne se trouverait pas là car sa chambre ne répond pas ». Je lui donne satisfaction et elle me passe Mathias.
— Déjà des news, Grand ?
— Ne m’as-TU pas dit que ça urgeait, Antoine ?
— Chapeau ! L’homme qui répond avant qu’on lui pose les questions.
Il doit mouiller en surabondance. Va falloir qu’il rentre chez lui pour changer de slip !
— Prenons le cas de la Porsche : c’est une voiture de location louée par la Maison Avisa dans l’après-midi du jour où la Mercedes a cramé.
— A qui ?
— A Mister Kipper Gahgne, citoyen américain, habitant 888, 52e Rue Ouest, New York. Pièce d’identité produite : un passeport. Forme de règlement : carte de l’American Express. J’ai adressé un fax aux Etats-Unis, il n’y a pas de Kipper Gahgne au service des passeports. Et l’American Express n’a aucun abonné de ce nom. Donc, le type en question manœuvre avec de faux documents.
— Mon petit doigt me chuchotait cette histoire, dis-je. Tu vas lancer un appel général à toutes les polices, aux douanes, au cardinal Lustiger, à ta concierge, partout ! Le mec en question ignore que nous sommes sur sa piste et va donc continuer d’utiliser son faux blase. Etablis immédiatement une souricière chez Avisa au cas où il ramènerait la Porsche. Qu’on le serre sans barguigner !
— Toutes ces instructions sont déjà données, MON petit Antoine.
— Tu es génial ! Blanche-Neige ne va pas tarder à se pointer avec son jerrican que je souhaite constellé d’empreintes surchoix.
— On le décortiquera illico.
— Attends, encore un tuyau…
Je vais à Charly, toujours agenouillé, couilles en mains. Me saisis de son portefeuille qui dépasse de sa poche-revolver, en fais un rapide inventaire et conserve son permis de conduire.
— J’aimerais en apprendre long comme un tapis roulant sur la vie et l’œuvre d’un certain Charles Aissetone, né à Courbevoie le 6 janvier 1959. Tu notes ?
— C’est inscrit.
— Ciao, à très vite !
Je balance le permis de conduire ainsi que le portefeuille entre les genoux écartés de Charly.
— Je te conseille un bain de siège très chaud et prolongé, fils. Après quoi tu te les enveloppes dans de la ouate avant de les rentrer au bercail. Autre chose : vous ne quittez cet hôtel sous aucun prétexte sinon vous encourriez des turbins pas racontables. Vous êtes dans ce palace à mes frais, pas triste, non ?
— Et on va faire quoi ? demande Charlotte.
— Bouffez, buvez, regardez la téloche. Vous êtes mieux ici qu’en taule, ou je me goure ?
— Vous m’avez promis de ne pas nous enchtiber ?
— Si vous êtes réglos, je tiendrai ma promesse.
— Alors pourquoi vous nous consignez dans cette piaule ?
— Quelque chose me dit que je vais avoir besoin de vous.
— Pour faire quoi ?
— Je l’ignore. Mon instinct ! Tu peux pas comprendre…
En réalité, une pensée indéfinissable se tisse dans les limbes de ma comprenette. Je les garde à dispose à cause du parking de l’autoroute : l’aire des Lampions. Là-bas s’est perpétré l’assassinat de Hieronymus Van Bytoun. Là-bas, ces deux cloches m’ont joué leur numéro à la gomme. Il y a « lien ».
Pour la seconde fois, le bigophone ronfle et, pour la deuxième fois, c’est pour ma pomme.
— Une dame vous demande à la réception, monsieur le commissaire.
— Qui est-elle ?
— Elle n’a pas dit son nom. Elle assure que c’est une surprise.
— J’arrive.
J’aime pas les surprises.