Voyez ambulance, une fois encore ! O Seigneur, quelle hécatombe en si peu de temps ! Des blessés, des cadavres (anciens et nouveaux). Sang et lumière ? Non : sang et ténèbres ! Le cloaque ! Tu sais que je vais me payer une déprime, ma pomme, après pareille épreuve ! Ma raison devient poreuse. Ma volonté prend de la gîte. Mes nerfs se caramélisent. Je pue la sanie, je pue le sang chaud (comme disait Don Quichotte à son écuyer).
J’escorte les péones de Police-Secours jusqu’à l’hosto. Un interne prend M. Blanc en charge, tout en reniflant mes hardes. Il semble à la fois frêle et sérieux. J’ai des doutes sur ses capacités. De l’espoir aussi. Faut faire avec.
On pratique une prise de raisin à Jéjé. On soigne sa calebasse meurtrie. On lui bricole une piquouze de solucamphre (ou un truc dans ce genre). L’interne passe un temps fou à lui écouter l’intérieur à l’aide de son stéthoscope. Il me mimique du rassurant.
Une nana du laboratoire d’analyses se pointe déjà avec une indication concernant le sang de mon pote. On lui a injecté du Barbouilleum de couyette 14. C’est pas un truc trop méchant, l’ennui c’est qu’on lui en a filé une dose massive.
L’interne me déclare qu’il faudra au moins vingt-quatre plombes au négus pour se réveiller, et autant, ensuite, avant que son esprit cohère. Le Barbouilleum de couyette 14, c’est ça son grand défaut : les brumes qu’il laisse dans le cigare de l’injecté.
Rassuré, je joue rip.
Je conduis par habitude jusqu’à la maison. Heureusement que ma 500 SL connaît le chemin. C’est elle qui me ramène, comme un roulier se laisse rapatrier par son bourrin.
Je titube dans notre allée jusqu’au perron. Moi qui viens de me payer une chiée de serrures, illicitement, je parviens pas à déponner ma lourde avec sa propre clé ! Un ivrogne ! Si Félicie qui a l’ouïe fine perçoit mes tâtonnements, elle va penser que je suis bourré… à la clé !
Ensuite, j’allume pas. Je gagne ma piaule en palpant le muret, naturellement, je rate la dernière marche. Barouf ! M’man surgit dans sa chemise de noye balzacienne.
— Tu es malade, mon Grand ?
— Penses-tu ! Fatigué seulement.
— Vraiment, tu ne veux pas que je te prépare une camomille ?
— Mais non : tout baigne.
— D’où sors-tu ? Tu sens une drôle d’odeur…
— M’en parle pas : je me suis planqué dans une cave pleine d’immondices.
— Tu laisseras tes vêtements devant ta porte, je les descendrai à la buanderie.
— O.K., bonne nuit, m’man. Je t’embrasse pas parce que je pue, mais le cœur y est.
Après ça, je ne sais plus.
Je me suis dessapé complet, j’ai mis mes hardes sur le palier et j’ai plongé sur mon pageot. Mais je dormais déjà avant de faire tout ça. J’ai le très vague souvenir que la sirène antivol de ma bagnole a retenti parce qu’un fumelard a brisé une des vitres pour chouraver mon radiotéléphone et mon poste de radio. Je n’ai pas réagi. Je me suis dit que j’étais « tous risques » et qu’après tout, merde !
On frappe. Je remonte de la vase, j’écarte les palettes de nénuphars (ou nénufars, ces cons !) et j’avise Maria avec un plateau garni sur lequel ça fume comme des merdes fraîches dans la gelée du matin.
Moi, la poésie, tu m’empêcheras jamais. Elle est plantée dans mon être telle une écharde.
Je lui demande :
— C’est à quel sujet ?
— Lé pétite déjouné, Messiou.
— Je vous ai demandé quelque chose ?
— Non, ma il esté onze hores !
— Et alors, douce enfoirée ? C’est vous qui décidez de mon emploi du temps ? Où est ma mère ?
— Au marché, Messiou.
O.K. ! Compris. Elle a profité de l’absence de Féloche pour préparer une graille vite fait et me la grimper, des fois qu’il y aurait un coup de mandrin matinal à se respirer !
Je renonce à me fâcher. D’ailleurs, onze plombes est une heure avancée pour son âge, moi je trouve. J’ai école ! Cette masse de turbin qui m’attend, Armand !
Elle dépose le plateau sur mes jambes, cherchant ma bite du dos de sa main pour un aimable bonjour.
Un soleil hivernal inonde la pièce quand elle ouvre les doubles rideaux. Elle s’attarde dans la lumière, sachant bien que celle-ci crée une transparence dans sa blouse et que je peux mater son cul en ombre chinoise. Elle se place de dos, jambes écartées et son bonnet de horse-guard renversé se dessine entre ses jambes.
Elle est bandante par ses toisons, Maria. Les femmes sont connes, qui s’épilent à mort, la plupart du temps, s’arrachant ainsi un élément de séduction. Y a des moments où l’homme a besoin de bestialité. Faut qu’il aille goinfrer dans la choucroute, le bestiau humain.
— Pourquoi n’avez-vous pas mis de culotte ? je demande sèchement, comme si la chose me contrariait.
— Ma j’en ai oune ! rebiffe l’ancillaire.
— Menteuse !
— On parie ?
Je trempe un énorme croissant dans mon caoua et le clape.
— Montre ! fais-je, la bouche pleine.
Elle demandait que ça. La voilà qui chope le bas de sa blouse et qui se trousse jusqu’au menton.
— Tu as gagné ! dis-je.
Elle éclate de rire, s’avance, toujours troussée, jusqu’à mon plumard et, ôtant sa pantoufle gauche, met son pied du même nom sur mon lit. Sa grande cicatrice rose fait la moue au milieu de la sylve sombre. Sympa. Un petit déje avec spectacle, y a pas mieux.
Je clape un second croissetoche. Moi, les croissants croustillants, c’est mon vice. J’opère tout un cérémonial. Je les bouffe par le ventre pour commencer et je garde leurs cornes craquantes pour la fin.
Elle me regarde becter avec un attendrissement qui, quelque part, rejoint celui de m’man.
— Tu as travaillé ta pipe, depuis la dernière fois que je t’ai tirée ! m’enquiers-je.
— Si, Messiou.
— Avec Ernesto, ton fiancé ?
— Non, il né veut pas, il dit que c’est bouc.
— Parce que ton Ernesto est un con, ma jolie. As-tu intérêt à épouser un con ?
— Si, Messiou, pouisque c’est pour en faire oune cocu !
Excellente réplique de Boulevard. Je lui glisse deux doigts aimables dans l’ornière d’amour.
— Alors avec qui as-tu potassé ta fellation, Maria ?
— Avec des messious qué vous ne pas connaître, Messiou.
Elle est joyce de mon tutoiement, sachant qu’il ne me vient que lorsque j’ai décidé de l’embourber. Déjà elle fait bravo de la moule, l’Espanche. Elle a un accent légèrement différent de celui de Miguel, le larbin du duc, à preuve, pour « Monsieur », elle dit « Messiou », et lui « Moussiou » ! Tu te rends compte si j’ai l’oreille !
— Tu as fermé la porte à clé ?
Bien sûr, Messiou.
— Salope ! Débarrasse-moi de ce plateau.
Elle se hâte. Je rabats drap et couvrante.
— Maintenant je vais te faire passer un bac blanc de pipe, ma grande. Tu avais obtenu combien, au dernier ?
— Seis sour veinte, répond-elle piteusement.
— Six sur vingt seulement ?
— Hélas !
Je mets mes deux mains derrière ma tête et m’abandonne à ses initiatives.
— Va ! Et tâche d’être inspirée !
— Il faut bien mé dire, Messiou.
— Je te dirai. Mais à la fin seulement. Je ne suis pas moniteur d’auto-école, mais examinateur. Je te remets du papier blanc, en l’occurrence mon paf. Je te donne le sujet à traiter : fais-moi une pipe. Ensuite, à toi de jouer !
Chère fille des sierras, amoureuse, ardente même, mais si gauche ! Comme elle est pleine de bonne volonté, mais néanmoins loin du compte. Ce ne sera jamais une championne de la turlute. Quand on pratique cette discipline, il faut l’aimer à la folie. S’y consacrer de tout son être : corps et esprit. Elle, elle veut simplement « me faire plaisir », donc c’est foutu.
La pompeuse authentique, c’est surtout à elle qu’elle veut faire plaisir et, ayant cette volonté, dès lors tout devient somptueux.
Son pompage appliqué génère une certaine monotonie. Pour la surmonter, voici que Sana évoque « l’affaire ». Elle est terrible. Les protagonistes se font mettre hors jeu l’un après l’autre. Bientôt…
— Un peu plus vite ! dis-je à Maria.
Du coup, la cavale s’emballe.
— Hé ! mollo ! Y a pas le feu !
Elle se fout à chialer. C’est triste une grande bringue qui te suce en pleurant.
— Laisse, murmuré-je en lui caressant les tifs, je préfère te baiser.
Dans le fond, ça fait son blaud, Maria, que je la tringle.
— Vous mé mettez quelle note por la pipe, Messiou ? s’inquiète-t-elle sans grand espoir.
Je résume :
— Inappétence marquée, attaque trop vive, changements de rythme désordonnés, on sent les dents au moment des accélérations. Je crois que ça mérite sept sur vingt. Donc, nous sommes en progrès. Cela dit, la note est largement compensée par la fougue que nous déployons à l’oral de calçage.
Après quoi, un bon bain. Mais l’odeur sanieuse persiste. Me faudrait une séance de sauna parfumé au pin des Vosges. Peut-être irai-je me faire masser dans un findless tantôt, si je trouve un moment. Je rêve de mains pétrisseuses, ruisselantes d’embrocation. J’aimerais me faire éplucher comme une nèfle.
Mais ce tourment de l’odeur putride qui est sur moi ne m’empêche pas de gamberger. J’appelle Mathias.
Il me crible de questions, mais je le stoppe :
— Plus tard, plus tard, Rouquemoute, y a urgence. Tu vas téléphoner au duc de Sanfoyniloix de ma part, dis-lui que c’est à propos de son porte-documents. Il te recevra. Quand tu seras chez lui…
Là, tu me permettras de ne pas te révéler ce que j’enjoins à Mathias. Secret professionnel. Et puis si je te le bonnissais, tu ne m’en serais pas plus reconnaissant pour ça. Hug !