J’étais au fond du trou en rentrant d’Argentine, ce fossé glauque et infâme où hurlaient les disparus de Mapuche ; je rêvais de corps nus couverts d’excréments cloîtrés dans des cellules sombres et qu’on écorchait à l’aide d’un rabot, leur peau découpée en fines lamelles de sang et de matières fécales…
Cheval-Fougueux, mon éditeur, ressortit livide de la première lecture : le roman n’était pas mauvais, il était horrible, triste, une véritable torture pour le lecteur qui, s’il réussissait à le terminer, n’avait plus qu’une envie, le jeter par la fenêtre, le brûler, l’enterrer dans le jardin, enfin, n’importe quoi du moment qu’il ne figure pas dans sa bibliothèque. Tout le monde mourait, Rubén se faisait violer par El Toro, Jana massacrait les tueurs un à un en leur faisant payer cher leur barbarie, s’ouvrait les veines dans le lac de son enfance sans savoir que Rubén vivait encore, le temps pour lui de retrouver son corps sans vie et mourir à son tour. Roméo et Juliette version hardcore, un pur cauchemar.
Pour sortir Mapuche du charnier où il s’était fourré, je compris que je devrais faire un effort psychologique surhumain, un renversement de perspective nietzschéen. Des enseignements du philosophe, j’avais retenu une chose, applicable à la vie : pour rétablir l’équilibre perdu, il ne faut pas chercher à remonter la pente depuis ce point d’équilibre, le sommet de la montagne si l’on veut, mais depuis l’extrême opposé du spectre — le pied de l’autre versant pour garder la métaphore. Tout était noir dans mon récit, sans l’ombre d’un soleil en vue. Pour que Mapuche retrouve sa vraie nature, je devais invoquer ce qui s’opposait le plus à toute idée d’horreur et de désolation : la poésie, la beauté, l’amour… De jolis mots. Restait à mettre le concept en application.
Comment faire quand on est plongé dans l’obscurité la plus opaque ?
Je traînais dans une boutique de disques quand Loutre-Bouclée me tendit un DVD tiré d’un bac, un live de Bowie datant de 2004 que je ne connaissais pas. Les années 1990 avaient été pour lui une résurrection mais ses albums suivants, en revanche, ne m’avaient guère enthousiasmé.
« Je le prends », dit Loutre-Bouclée.
Une bonne idée : dès son entrée sur scène, Bowie non seulement n’avait pas pris une ride mais il n’avait jamais été aussi classe, rayonnant. Et les morceaux qu’il interprétait étaient tous bons, parfois meilleurs que les versions album, qu’il n’hésitait pas à transformer vingt ans plus tard, car c’est comme ça qu’ils devaient être chantés… C’était lui, mon salut, David Bowie, mon protecteur depuis toujours. Ce qu’il évoquait pour moi depuis l’adolescence serait mon inspiration, loin, si loin des pensées qui me taraudaient.
Le retour de kick fut terrible. Le noir de Mapuche m’avait rendu aveugle, je mis du bleu-Bowie partout. Le regard sombre de Rubén devint piqué de « petites fleurs myosotis », je l’habillai de la même veste noire pour souligner son élégance portègne, visualisai la silhouette du détective dans les rues de Buenos Aires, la prestance qu’imprimaient ses pas vers Jana, l’attraction qu’il opérerait sur elle. Un renversement de perspective. Semaine après semaine, ma fée mapuche aussi prenait corps en beauté, canalisant la violence de sa colère pour créer et non détruire son identité en se vengeant. Je changeai toutes les scènes, revisitai chaque phrase d’un œil bleu-Bowie, bien décidé à réinventer l’amour qui unissait mon couple, cœur brûlant du roman.
Jana devint bientôt réelle. Mieux, je l’aimais comme Rubén l’aimait, passionnément mais confiant dans les liens qui les unissaient. Je rêvais la nuit de la sensation de leur amour. Une tuerie, dans tous les sens du terme, et du tragique à revendre tant je connaissais ses mots, sa voix, chacun de ses gestes, chacune de ses réactions, dans toutes les circonstances. Je connaissais le désespoir et la sauvagerie qui pouvaient la tuer, qui la tueraient si Rubén ne venait pas la sauver.
Il me fallut un an pour tout remettre en place : lors de la première partie, Jana et Rubén se rencontrent autour de deux affaires de disparitions appelées à se recouper, la deuxième partie les voit se faire emporter par le tourbillon, la dernière est un crescendo vers la furie la plus totale.
Sauf que je n’avais pas de fin. Jana piégeait les tueurs dans la forêt, mais après ?
Je butais sur l’épilogue, ne trouvais pas le lieu adéquat ni l’élan qui y mènerait.
La dernière scène laisse un goût particulier à la lecture d’un livre, ce sentiment dont on se souvient avec émotion ou indifférence. L’amour sauvage qui liait Jana à Rubén m’avait porté jusque-là, le final ne pouvait pas être fade, prévisible, convenu. Après tout ce que nous avions traversé, la dernière scène devait au contraire être étrange, sombre, tragique, puissante, salvatrice. Mais aucune de celles que j’imaginai ne convenait.
Et puis je fis un rêve. Un rêve où je volais au-dessus du bitume, un mètre ou deux, suivant les méandres de virages de montagne : la route grimpait à mesure que je progressais, le décor rappelait les Andes et une chanson m’accompagnait vers les sommets chaloupés, Word on a Wing, de Bowie. « Un mot sur une aile ». Je volais avec elle au ras du sol, gravissant la montagne selon les virages de plus en plus serrés, et les mots de Bowie me guidaient, inexorablement. Enfin le décor changea : j’aperçus une bâtisse au sommet d’une colline, un lieu inquiétant, abandonné visiblement. J’approchai et découvris un monastère en ruine, qui bordait une forêt humide.
La dernière scène de Mapuche était là, parfaitement claire malgré la bruine qui tombait. Après une course éperdue contre le temps et la mort qui guette ma jeune guerrière, Jana et Rubén se retrouveraient, vivants.
Beaux, comme Bowie, et bien vivants.