Jusqu’alors, la politique n’avait pas une grande place dans ma vie d’écrivain rebel rebel. Malgré leur Fête de la musique, les années Mitterrand étaient à vous dégoûter d’être de gauche, la droite avait toujours plus ou moins senti le moisi : je n’avais jamais voté et ne comptais pas le faire. Et puis un jour, je lus la biographie d’Ernesto Guevara, de Pierre Kalfon, le journaliste globe-trotter écrivain.
Je me méfiais un peu de l’icône argentine, vu le destin de Cuba et du communisme en général, mais je découvris un jeune médecin épris de liberté partant à moto (tiens) avec un copain (tiens, tiens !) à travers l’Amérique du Sud et qui, constatant l’horreur du capitalisme made in USA, qui réduisait les Indiens et les pauvres gens en semi-esclavage, avait décidé, après avoir soigné des lépreux, de faire la révolution.
Je comprenais cette colère. Généreux, rêveur, aventurier, amateur de femmes, handicapé par un asthme carabiné, Ernesto « Che » Guevara avait l’étoffe d’un héros de roman. Pris en tenailles par la CIA, les délires de Moscou et la roublardise de Castro, les crises d’asthme qui le mettaient sur le flanc des jours entiers au milieu d’une jungle hostile, Guevara était le héros d’une histoire qui, immanquablement, finirait mal : une pure inspiration pour un écrivain énervé.
Je me pris d’empathie durant la lecture de la biographie, redoutant sa fin tragique à mesure qu’elle approchait. « Che » Guevara avait peut-être fermé les yeux sur ce qui se passait dans les prisons cubaines, les exactions de Mao et les provocations soviétiques, mais ce type avait tout donné, son temps, sa vie, ses amours, pour un idéal de générosité au-delà des hommes qui s’en réclamaient. Sa mort n’était pas une injustice, juste une fatalité. Mais quand je lus le compte rendu de son exécution dans la jungle bolivienne, mon cœur se fissura : le conseiller du dictateur mis en place par la CIA, l’homme qui avait aidé à traquer et exécuter le beau et excessif Ernesto, ce type n’était autre que Klaus Barbie.
Le chef de la Gestapo de Lyon.
Celui qui avait torturé à mort Jean Moulin, le petit préfet de l’Eure qui, en septembre 1940, avait refusé de signer les papiers administratifs avalisant l’exécution des soldats noirs par les Allemands et qui, pour montrer sa détermination aux envahisseurs, avait tenté de se suicider en se fracassant le crâne contre le mur de la cellule où on l’avait cloîtré. Jean Moulin, le héros de la Résistance et honneur de la France défaite, l’homme qui aimait les femmes et n’avait pas parlé sous la torture malgré les multiples interrogatoires… Que le tortionnaire nazi de Jean Moulin soit devenu le conseiller du dictateur Barrientos avec la bénédiction du gouvernement américain finit de me rendre totalement enragé. J’entrai en politique par aversion : je n’étais plus seul, nous étions des millions, liés les uns aux autres, face à l’oppression.
Mes livres, dorénavant, seraient politiques — tendance pas de quartier.
Haka laissait une question en suspens, en réalité la partie immergée de l’iceberg, cette énigme monstrueuse que Jack n’avait pas eu le temps de résoudre et qui traitait d’indigénisme — une réaction identitaire extrême face au processus de mondialisation. Une suite politique au livre, en définitive, que j’entamai l’année de mes trente-trois ans, plus remonté que jamais.
J’avais beau signaler à mes rares contacts que deux heures de TGV suffisaient pour se rendre à la capitale, le fait de vivre en province me coupait du petit monde des décideurs et des arts en général. Fauché quoique édité dans une grande maison d’édition parisienne avec Plutôt crever, je trouvai un appartement au cœur de la ville grâce à mon vieil ami Gros-Poto, qui accepta de cohabiter au prorata de nos gains, lui comme avocat fiscaliste, moi comme Rmiste… Pour résumer, j’allais faire les courses, il les payait. Nous nous connaissions depuis les terrains de foot de Montfort-sur-Meu, catégorie poussin, où je redoutais les puissants shoots que ses grosses cuisses expédiaient, parfois sur ses partenaires, dont je faisais partie ; vingt ans plus tard, d’une générosité sans faille, Gros-Poto me permettait de poursuivre ma carrière à Paris, ville de toutes les promesses — gloire à toi, mon ami…
Le monde en l’an 2000 allait de plus en plus vite, avec l’arrivée d’Internet et des téléphones portables ; l’accès à une documentation conséquente sur la culture maorie s’accompagnant d’une bourse d’écriture du ministère des Affaires étrangères, j’eus l’opportunité de revenir en Nouvelle-Zélande comme écrivain sponsorisé, réalisant le rêve commis douze ans plus tôt après que ce salaud d’Éléphant-Souriant eut refusé de devenir clandestin.
Je n’avais pas attendu l’obtention de la bourse pour entamer la suite de Haka ; après un an d’écriture intensive, les grands axes du livre étaient tracés, l’intrigue, les principaux personnages. Le héros s’appelle Paul Osborne, un flic suicidaire au charme incendiaire, amoureux depuis l’adolescence de sa voisine maorie, Hana. Paul lui a joué un sale coup plus jeune, alors qu’il était la seule personne en qui elle pouvait avoir confiance dans le quartier mal famé où ils ont grandi, et depuis Paul court désespérément après son pardon…
Devenu spécialiste de la question maorie, Osborne n’est plus que l’ombre de lui-même au début du roman : exilé à Sydney (dans le quartier chaud de Kings Cross où j’avais miraculeusement trouvé du travail en marchant dans la rue), il se drogue pour oublier Hana sans se résoudre à mourir tout à fait. Osborne accepte de revenir, pour les besoins d’une enquête, au pays de ses malheurs sans savoir que le pire l’attend.
Viol, rage, impuissance, je me glissai si profondément dans la peau de Paul Osborne qu’il devint vite mon double secret, ma combustion, un être sentimentalement violent, nihiliste pour peu qu’on le pousse dans ses retranchements, un véritable danger public.
J’avais un thème fort : le risque d’une réaction indigéniste face au rouleau compresseur néolibéral en vigueur en Nouvelle-Zélande, sorte de laboratoire dans la région Pacifique. La question autochtone au cœur du roman, il me manquait le contexte politique local au début du millénaire, et une part de l’âme maorie survolée dans Haka.
C’est elle que j’allai chercher à l’autre bout du monde.
L’argent de la bourse avalé par le remboursement des dettes contractées durant la première année d’écriture, je débarquai à l’aéroport d’Auckland aussi fauché que la première fois, mais avec mon sac de voyage et un projet d’écriture concret.
J’ai toujours pensé que si tous les hommes ressemblaient à Poil-de-carotte, notre ami kiwi, la vie sur terre serait merveilleuse. Généreux, gentil, curieux, sensible, il était venu passer quatre mois en France quelques années plus tôt, où nous l’avions choyé comme il nous avait choyés. Poil-de-carotte se proposait aujourd’hui de m’aider dans ma mission romanesque, m’offrant de séjourner dans la maison vide de son frère où je pourrais écrire tranquille. Que demander de mieux ?
J’étais un peu décalqué après le stop à Singapour mais heureux de retrouver mon vieil ami. Je l’aperçus le premier, qui m’attendait derrière les barrières de la zone d’arrivée, mais remarquai tout de suite que quelque chose n’allait pas. Poil-de-carotte semblait contrarié, préoccupé, son visage que je n’avais pas vu depuis six ans s’était transformé. Ses traits étaient tirés, avec quelque chose d’amer à la bouche. Il sourit en me voyant sans que l’expression de malaise se dissipe, l’esprit à des turpitudes qui m’échappaient encore. Je découvris bientôt son problème — il ne trouvait plus son ticket de parking — et n’y compris rien.
On grimpa dans sa voiture et, à peine échangées quelques nouvelles de nos familles respectives, il attaqua bille en tête : il ne comprenait pas comment Tony Blair pouvait être aussi populaire en Grande-Bretagne. D’ordinaire ironique et mesuré, Poil-de-carotte, qui n’avait jamais parlé de politique, détestait Tony Blair. C’était quelques mois après les attentats du 11-Septembre et le monde avait pris un coup de vieux, à l’instar du visage de mon ami. Pour faire bonne figure, je répondis que moi non plus je n’aimais pas trop Tony Blair, chantre de la « troisième voie » post-travailliste et surtout de mèche avec George W. Bush, futur responsable du chaos au Moyen-Orient.
La méprise entre nous ne pouvait pas être plus grande : pour Poil-de-carotte, Tony Blair était un dangereux socialiste qui précipitait le Royaume-Uni dans la débâcle, quant à l’Amérique de Bush, elle devait mener une guerre sans merci au terrorisme. Moi qui étais venu ici pour critiquer la mondialisation plus prompte à l’écrasement des différences qu’à son harmonie, blessé par les petits arrangements de l’impérialisme yankee avec l’extrême droite, notre vision politique du monde pouvait difficilement être plus opposée.
Je ne reconnaissais plus le meilleur ami du monde. Poil-de-carotte ne souriait plus, ne sortait plus, son travail d’avocat le déprimait, mais il ne changeait rien, vivait dans une banlieue pavillonnaire à deux pas de chez ses parents et se méfiait des cambrioleurs, en majorité des Maoris, autre objet de mon intérêt. L’ambiance devenait pesante.
Ses parents m’invitèrent à déjeuner dans un restaurant de la ville, où ils commencèrent à me questionner sur la France, l’antisémitisme, les réactions après le 11-Septembre. Je craignais le pire, ce fut pire.
Poil-de-carotte et son père considéraient Bush et Sharon comme des chics types, niaient le réchauffement climatique et ce qu’ils prenaient pour des élucubrations écologistes, articles de sites Internet douteux à l’appui… Je me retrouvais face à un ancien député conservateur néo-zélandais d’une ignorance crasse sur le sujet, qui balayait toute idée de réchauffement climatique par simple idéologie politique, un pur négationnisme digne des lobbys pétroliers ou autres participants à l’enfumage de tous les traités signés et jamais appliqués depuis vingt ans.
À cran, je leur parlai de mon livre en cours d’écriture, notamment de l’indigénisme comme réaction face au néolibéralisme — une crispation identitaire passéiste et archaïque contre toute idée de modernité. Poil-de-carotte et son père m’assurèrent que les Maoris étaient fantastiques pour le rugby, mais pour le reste c’était surtout une bande d’assistés qui ne pensaient qu’à « pleurer comme des bébés » pour réclamer de l’argent. Je rétorquai qu’on avait tout de même volé leurs terres, rendu leur culture exsangue, mais a priori je me trompais : les Maoris, incapables de travailler comme tout le monde, ne savaient que picoler, cambrioler et remplir les prisons.
Un peu court, non ?
Non.
Je sortais seul au mythique Cornerbar où, dans mon livre, Osborne avait posé ses guêtres, j’y rencontrai quelques inconnus avec qui finir la nuit et oublier ma blessure affective avec Poil-de-carotte, en vain.
Ce sont les gens qui m’inspirent, ces moments volés où ils se lâchent et racontent leurs histoires intimes, mais je me sentais abandonné dans ce pays que j’aimais tant : une situation absurde dont je ne décryptais pas encore le sens caché.
Un disque de Jeff Buckley, acheté dans une boutique du centre, me sortit un moment de mes turpitudes : sa gueule d’ange, sa sensibilité à fleur de peau, ses histoires d’amour désespérées, sa mort tragique lors d’un bain nocturne dans les courants du Mississippi où la drogue plus sûrement l’avait précipité, je trouvai en lui tout ce qui faisait Paul Osborne, mon héros sous haute tension. Il en prit l’aspect physique, son aura de malheur, avec une pointe de férocité devant l’adversité qui le rendrait de plus en plus dangereux ; dans les yeux fauve d’Osborne, même la mort filait doux.
Mais pour le reste, j’écrivais sans plaisir des scènes fatalement mauvaises. Je décidai de quitter Auckland pour Waiheke, où un ami de la famille de Poil-de-carotte me prêtait sa maison, une bicoque en bois blanc typique, avec une terrasse sur pilotis dominant la mer, une plage magnifique en contrebas, il suffisait de suivre le chemin des fleurs… Un bol d’air pour mon voyage en apnée ?
J’ai tenu trois jours.
J’étais seul face à mon Œuvre — la belle affaire —, sans personne à retrouver le soir pour boire un verre, parler, échanger sur le pays, ses réussites, ses dérives, la matière même qui me manquait pour ce livre. Je n’avais pas besoin de traverser la Terre pour savoir que je ne me suffisais pas à moi-même : c’était plutôt un retour direct vers les lames de rasoir. J’écrivis à peine, ou mal, insatisfait de ce présent sans avenir, et ce n’étaient pas les baignades qui allaient me consoler. Je flottais, certes, ce qui était nouveau, mais le temps était loooooooooong.
Les parents de Poil-de-carotte, toujours prévenants, m’invitèrent un soir dans un bon restaurant de l’île. Désœuvré, j’étais malgré tout content de les voir, mais Thatcher arriva sur le tapis, l’amie intime de Pinochet qui avait brisé les syndicats et laissé mourir de faim Bobby Sands et les militants irlandais.
Le père de mon ami aimait beaucoup Margaret.
« I hate her ! » je lui balançai dans les gencives.
Après deux ou trois verres, je souhaitais même sa mort, à la vieille.
La serveuse arriva à point nommé pour nous proposer un dessert. C’était une Maorie aux traits un peu durs mais captivants, qui m’évoqua aussitôt la Hana de mon roman en déshérence. Prompte à répondre à mes questions, elle avoua nager tous les jours plusieurs kilomètres dans la baie, où elle croisait parfois des requins… Je lui fis parvenir une lettre le lendemain (« à l’attention de la fille qui nage avec les requins, de la part du type qui nage tout seul »), une invitation à l’ancienne, avant de me rapatrier à Auckland.
Mon mot sembla lui plaire puisque Nage-avec-les-requins débarqua en ville quelques jours plus tard. Tout aurait pu bien se passer et plus si affinités, Nage-avec-les-requins était jolie, et surtout maorie, mais je compris vite qu’elle n’aimait qu’une chose : le sport.
Le sport, le sport, le sport.
La création, le mouvement des choses, la politique, les animaux, la musique, l’amour, la question autochtone, Nage-avec-les-requins s’en battait l’œil.
Décidément tout allait de travers, dans les moindres détails. Après un mois « d’écrivain-voyageur de retour au pays de ses rêves », je comptais les jours qui me séparaient de mon départ.
L’écriture, les rencontres, les gens que je vénérais et que je n’aimais plus, je me sentais blessé, déçu, triste surtout. Quant aux Maoris, si j’avais trouvé de la documentation au musée d’Auckland qui leur était consacré, mes contacts s’étaient réduits à des regards masculins provocants et une désillusion féminine.
Heureusement, il y eut cette soirée au marae (lieu de rassemblement de la culture maorie) de West Coast Road, sur la route que jadis nous parcourions à dos de moto…
À l’Alliance française d’Auckland où je cherchais de l’aide, je rencontrai Christine, une dame assez âgée, ancienne prof qui avait pas mal bourlingué avant de diriger le Book Council en Nouvelle-Zélande. Mise au courant de mon enquête, Christine m’apprit qu’elle connaissait un chef maori, Pita Sharples, personnage controversé qui serait peut-être d’accord pour me rencontrer. Mais il fallait faire attention avec les Maoris, me prévint-elle, le sujet était délicat, notamment depuis les accords de Waitangi censés réparer les erreurs du passé. Le gouvernement néo-zélandais avait en effet fait repentance quelques années plus tôt concernant les spoliations de terres maories, et dégagé une enveloppe d’un milliard de dollars en guise de réparation et solde de tout compte. Maintenant que l’enveloppe était vide, les Maoris étaient sommés de se fondre dans la masse, cesser leurs revendications et se mettre au travail.
Le chef Pita Sharples était un de leurs principaux porte-parole.
Christine était anxieuse quand, quelques jours plus tard, elle me conduisit au marae de West Coast Road où nous avions rendez-vous. C’était la première fois en vingt ans qu’elle se rendait dans un marae — les Pakehas n’y étaient pas les bienvenus et elle appréhendait la rencontre. Oui, insista-t-elle au volant, la situation était très tendue avec la communauté maorie, la société néo-zélandaise était même au bord de l’explosion. Ça lui rappelait l’Algérie dans les années 1950, alors qu’elle était jeune prof là-bas : la même haine sourde, la même incompréhension. Confirmant les dires de Poil-de-carotte et de son père député en conserve, Christine m’assura que les Maoris remplissaient les prisons, formaient des gangs, cambriolaient les maisons et « violaient parfois les vieilles femmes dans leur lit », incapables de s’intégrer à la société.
« Tu ne parles pas de politique au chef, hein ? m’adjura-t-elle dans la voiture. Le sujet est brûlant, tu comprends ? »
Comme si j’avais traversé le monde pour parler tricot de peau…
On est arrivés en avance à West Coast Road. Le chef Pita Sharples n’était pas encore là mais son fils m’attendait, un solide gaillard au sourire plutôt décontracté. D’autres Maoris traînaient autour du marae, si bien qu’ils m’embarquèrent dans leur « entraînement ».
« Well… On s’entraîne à quoi ?
— Au haka, répondit le fils du chef. Il y en a un ce soir. »
Un haka ? J’eus beau leur assurer que je n’étais qu’un Pakeha écrivain et ignorant, les Maoris s’en fichaient — je ne savais pas encore que le wero est une coutume, sorte de marque de bienvenue invitant l’étranger à se mélanger à eux.
Christine définitivement trop vieille pour courir, c’est seul que je me mis à arpenter le site dans le sillage des guerriers autochtones. Maintenant que nous étions échauffés, on pouvait passer au haka à proprement parler : d’abord trois sauts à effectuer en direction de son « ennemi » (cent quarante kilos), suivis d’autres sauts savants. Je fis de mon mieux, tandis que Christine se tenait sagement sur sa chaise, craignant qu’on l’envoie comme un vieux ballon sous la mêlée.
Puis, après trois quarts d’heure de postures chorégraphiées et attaques diverses dans le vide, Pita Sharples arriva enfin.
Moi qui m’attendais à trouver un chef maori aux yeux de feu, colossal et fier, je trouvai un petit homme râblé au regard vif et brillant d’intelligence, qui aussitôt m’écrasa le nez en guise de bonjour — le hongi maori.
Nous nous éloignâmes pour discuter et ma première question concerna l’impact de la mondialisation sur la société maorie. Le chef saisit la balle au bond sans mâcher ses mots. Compétition de tous contre tous, arrangements entre puissants toujours plus puissants sur le dos des peuples, autochtones ou non. Enfin quelqu’un qui me comprenait ! Nous avons discuté de politique pendant une heure, comme deux vieux copains. Le regard du dangereux-maori-à-qui-il-ne-fallait-surtout-pas-parler-de-politique était rieur, son ton volontiers facétieux.
Pita Sharples m’expliqua que les tribus maories ne se faisaient plus la guerre comme jadis, sinon par hakas interposés : le tournoi national se profilant, ils s’entraînaient pour rester les meilleurs danseurs.
Le soir tombait sur le marae et, ravi de les laisser entre eux, je me tins à l’écart et observai la cérémonie, dirigée par leur chef.
Ce fut inoubliable. Cinquante Maoris, hommes et femmes, réunis sous la lune, dansant le haka avec une grâce et une fureur sauvages ; mes poumons aussi tremblaient tandis qu’ils avançaient vers moi, l’ennemi imaginaire, tirant la langue, chaque pas frappé sur le sol réveillant les morts, les ancêtres et la colère qui les animait ce soir encore. Ils finirent leur danse martiale à un mètre de mon visage, d’un même cri de rage qui déchira la nuit.
J’étais subjugué. Par le haka partagé avec eux, leurs faces grimaçantes sous la lune, la force de leurs voix immémoriales, puis leurs éclats de rire sitôt la danse achevée, et toutes leurs attentions envers moi, bienvenu du moment que je les respectais.
Christine quitta le marae avant moi, qui restai boire une bière avec mes nouveaux amis. Mais avant de partir, la vieille dame frileuse et apeurée me glissa, retournée par ce qu’elle venait de vivre :
« C’était une soirée extraordinaire… Je retire tout ce que je t’ai dit dans la voiture. »
En dépit de cette nuit maorie, mon retour mille fois fantasmé en Nouvelle-Zélande se soldait par un fiasco. Si j’avais glané de précieuses informations sur la culture autochtone, j’avais perdu l’amitié de mon ami kiwi et n’en avais pas fini avec mes désillusions. De retour en France, non seulement mon ordinateur mais aussi toutes mes disquettes de sauvegarde avaient été vérolés par un virus. Disparition totale. Après un an d’écriture et un rêve carbonisé, je devais tout reprendre à zéro.
Je fis lire une première version à mon éditeur parisien un an plus tard, lequel jugea ma suite néo-zélandaise peu aboutie, puis une autre version à mon ami libraire qui, de fait, trouva ça nul. Il me conseilla de tuer le héros dès le premier chapitre ou de commencer un autre bouquin.
Écrivain-voyageur ou pas, ils commençaient à me les briser, tous, là !
Ma vengeance contre le sort serait terrible.
Ou plutôt mon utu, un précepte maori consistant à rehausser son mana (sa force et son prestige) en frappant l’ennemi plus fort qu’il n’a frappé. Œil pour dent, tête pour œil, un carnage sans fin que je perpétuai dans mon livre.
Dans Utu, la communauté maorie est dépeinte dans sa force culturelle et aussi dans sa dérive identitaire. Suivant ce principe de vengeance tribale, les Maoris indigénistes menés par un gourou sanguinaire, Nepia, préparent une série d’enlèvements et d’exécutions rituelles contre les symboles du néolibéralisme — magnat de la presse, politiciens, capitaine d’industrie, chef de la police… — , carnage que seul Osborne pourra arrêter.
Encore faut-il qu’il en ait envie. Champion du monde de la défonce et des coups vaches en réponse aux agressions dont il fait l’objet, mon héros urine dans son pantalon à la troisième ligne du roman, se casse le nez tout seul contre le comptoir du Cornerbar, continue à se droguer pour oublier le réel, un type qui fonce vers sa propre mort à mesure qu’il se rapproche de Hana, son amour perdu. Au milieu du chaos, des meurtres et des mensonges, Osborne s’avère le seul personnage droit et honnête du livre, quand le utu frappe autour de lui.
Enragé, j’y allai de bon cœur.
Le discours du père de Poil-de-carotte servit à décrire la mentalité conservatrice d’un libéralisme du bout du monde, au racisme décomplexé quoique nié. Quant à Poil-de-carotte, devenu réactionnaire comme son père tout-puissant, s’il semblait bien malheureux (on se réconcilierait des années plus tard), il devint l’adjoint d’Osborne, Tom Culhane. Une nuit, parti en torche, mon héros fait la connaissance d’Ann Brook, avatar de Bombe-Anatomique, qui lui glisse un mot doux au Cornerbar où Osborne poursuit son entreprise de destruction intime. La nuit que je n’avais pas passée avec cette femme douze ans plus tôt devint la pierre angulaire de Utu, la scène choc du livre où ils finiront dans un club étrange, cernés par les tueurs…
Dans cet océan de noirceur, Osborne ne cesse de chercher son amour d’enfance, Hana, devenue activiste fanatisée par Nepia, le gourou indigéniste. Nepia n’est pas le seul à commettre le utu des Maoris : tous les personnages du livre se vengent les uns des autres, faisant voler en éclats le vernis policé d’une société réputée paisible.
Osborne retrouvera Hana sur les lieux d’un sacrifice rituel, pour un final apocalyptique…
Ma Nouvelle-Zélande tant aimée passée à la dynamite.
Mon Utu.