Il y a des voyages prévus des mois à l’avance après un long travail de documentation, certains destinés à la simple découverte de nouveaux territoires, et d’autres d’un genre inattendu.
Tout a commencé par un coup de fil de Richard-Cœur-de-Lion, le producteur qui avait acheté les droits cinéma de Zulu, et qui à force de ténacité et de coups de griffes avait réussi à faire de mon histoire sud-africaine un film avec des vedettes hollywoodiennes — Forest Whitaker et Orlando Bloom.
Le montage du projet Zulu avait duré quatre ans. Contrat, espoirs, attentes, rebondissements, mauvaises nouvelles, pas de nouvelles, couperet brandi au-dessus des têtes, fin des haricots, sursaut, changements de cap, nouvel espoir, rencontres déterminantes, accord du réalisateur Jérôme Salle, repérages, mise en production, puis catastrophe à la veille du tournage quand le premier rôle s’est désisté, re-rebondissements, sauvetage in extremis avec l’accord de Forest Whitaker, tournage enfin, invitation de l’auteur à Cape Town, réussite finale : je croyais avoir tout vécu avec cette aventure cinématographique, mais je me fourrais le script dans l’œil.
« Ton smoking est prêt ? me lança Richard-Cœur-de-Lion au téléphone. Parce qu’on va à Cannes avec Zulu pour la clôture du festival ! »
Le Festival de Cannes, carrément. J’étais heureux pour Jérôme, le réalisateur du film, heureux pour les acteurs et l’équipe du film que j’avais rencontrés sur le tournage, mon cœur aurait dû bondir dans tous les sens, mais pas du tout. Une angoisse me serra aussitôt les tripes : si les femmes invitées à fouler le fameux tapis rouge de la Croisette peuvent rivaliser d’extravagance, les hommes sont consignés au smoking.
Mesurant une grosse poignée de centimètres, de quoi aurais-je l’air dans un smoking ? Tom Cruise ? Sarkozy ? La honte me montait déjà au front, j’en perdais mon flegme, ma syntaxe, la boule.
« Un smoking ? Putain, où je vais trouver un truc aussi naze ?
— Bah ! On s’en fiche, ce qui compte c’est de clôturer le festival avec Zulu ! »
Richard-Cœur-de-Lion avait furieusement raison mais je ne songeais qu’à cette histoire de smoking. Le pauvre type dont j’aurais l’air là-dedans n’en démordait pas.
J’annonçai la nouvelle aux filles, le soir à la maison. Ma fille se voyait déjà dans les bras d’Orlando Bloom, Loutre-Bouclée bondissait à l’idée de m’accompagner — il lui fallut entre une et trois secondes pour savoir comment dégotter la robe de ses rêves pour grimper les marches au milieu des stars, un rude coup pour l’égalité homme-femme.
Je n’en finissais plus de dérailler mais Loutre-Bouclée me rassura.
« Je connais un magasin qui en loue, des smokings, ne t’en fais pas pour si peu. »
Tu parles que je ne m’en faisais pas. Tout est lié chez moi, connecté de l’orteil au bout des cils, trop entier pour être découpé en parts. Plutôt crever qu’enfiler un pantalon à pinces, un short à carreaux, des sandales, des mocassins à glands ou non, des tongs, des Crocs, un pull à losanges, un manteau beige avec une capuche, un pantalon informe ou mal coupé, un survêtement. C’était Bowie, Strummer ou rien du tout : pigé ?
« Tiens, essaie celui-là au lieu de t’énerver », fit Loutre-Bouclée en me tendant un costume noir pendu sur un cintre.
Une vieille folle à l’humour étonnamment graveleux me souriait en se frottant les mains, sournoise. Le vendeur nous était tombé dessus à peine entrés dans sa boutique de Saint-Germain-des-Prés, un décor de chasse et de gentleman-farmer qui me donnait envie de rendre dans un des parapluies exposés là.
« Il va vous aller très bien, celui-ci, argumentait le vendeur. Essayez-le ! »
Un smoking avec des revers au col satiné, comme les mafieux de casinos des films en noir et blanc, Sinatra et consorts, tous ces crooners ringards dont le charme me faisait l’effet d’une tarentule dans la chaussette.
J’enfilai le smoking en question dans la cabine d’essayage, manquai déjà de tout déchirer tant je me sentais mal dedans, ressortis pour me voir en pied dans le miroir, croisai mon reflet une seconde et adressai un regard noir à Loutre-Bouclée : jamais.
En plus du revers satiné d’une autre époque, la veste avait des épaulettes de général russe en guerre contre Napoléon, les manches étaient trop longues d’un mètre ou deux, les pans de la veste me tombaient sur les genoux, et c’est elle qui m’allait le mieux : le nœud papillon avait des ailes de condor, mais le pire était encore le pantalon, du 36 pourtant, si large que je ne le sentais pas. Mon pantalon de smoking ne touchait pas les jambes. Fallait le faire.
J’avais la grâce au point mort quand Jérôme Salle me sortit de là : lui non plus n’avait pas de smoking pour Cannes, mais un simple costume. Seul le nœud papillon était obligatoire… Je me trouvai donc un chic costume anglais et une chemise blanche. Avec une fine cravate noire, mon look de Cannes avait un côté Tin Machine qui finit de me faire sentir bien, rock. Il manquait encore le nœud papillon mais l’attachée de presse de Zulu m’assura qu’ils en avaient à l’hôtel où nous descendions.
Entre Montfort-sur-Meu et les paillettes, vingt mille lieues sous les mers. J’étais prêt à plonger en apnée.
Déjà, dans l’avion qui nous menait à Nice, j’étais assis dans la rangée voisine de Laetitia Casta. Une très jolie femme, l’air intelligente, sympathique. Il y avait d’autres visages connus parmi les voyageurs festivaliers, qui se cherchaient plus ou moins du regard. Une berline noire aux vitres teintées nous attendait à l’aéroport pour nous mener au fameux hôtel. Des barrières avaient été dressées devant l’entrée pour repousser les gens, dizaines de curieux agglutinés là, brandissant leurs smartphones au rythme des voitures noires qui déposaient les mystérieux VIP. J’entrai incognito au bras de Loutre-Bouclée, croisai l’équipe du film dans le somptueux hall, récupérai mes clés.
Dans la chambre la plus naze du Martinez, celle où l’on reçoit les auteurs inconnus, une bouteille de champagne attendait dans un seau à glace, avec un grand bouquet de fleurs et un kit de beauté pour filles. On a arrosé ça, avant de retrouver Orlando et Forest à la terrasse-jardin du palace. L’occasion de sympathiser avec Conrad Kemp — Dan Fletcher dans le livre. Souriant, simple, passionné, comme les deux stars qui lui donnaient la réplique, avec un humour british qui me rappelait les amis kiwis, Conrad était le plus chic Dan Fletcher que je pouvais imaginer.
Nous descendîmes quelques cocktails, il y avait des stars partout, à l’aise, le soleil se couchait doucement sur la terrasse, tout le monde était beau, aimable, les techniciens du film rivalisaient de drôlerie et de bonne humeur, on formait une équipe soudée, Jérôme, Forest, Orlando, Richard-Cœur-de-Lion, Julien le scénariste, parés pour la clôture du lendemain. Nous finîmes la nuit dans une des fameuses fêtes ultra-privées ; notre agent nous fit passer parmi une haie humaine avant de grimper sur le toit-terrasse du club, qui dominait la baie de Cannes. Il ne manquait plus qu’Audrey Hepburn dévalant l’avenue au volant d’une Aston Martin. Je m’emparai d’autorité du comptoir, commandai des vodkas, tendis ma carte bleue à la serveuse, qui me renvoya d’un regard.
« Ici on ne paie pas, monsieur. »
Hey ! pauvre plouc !
Comme il en faut plus pour me vexer, je bus un peu de tout aux frais de je ne sais qui.
Les riches parfois sont d’accord pour partager, mais entre eux.
Le lendemain, je n’étais pas bien frais pour la « conference call », un truc qui consiste à s’aligner pour qu’une nuée de photographes vous prennent au flash. Enfin, les stars surtout, celles qui finiraient dans les magazines, pas les faire-valoir qu’on leur collait pour la galerie — scénariste, musicien, auteur, même le producteur du film tout le monde s’en foutait.
« Orlando ! » « Forest ! Forest ! » « Orlando, please, please ! »
Les photographes faisaient leur job pendant que la foule de curieux tentait de les imiter derrière les barrières, smartphones levés à l’aveugle. Conférence de presse, questions des journalistes, déjeuner, l’après-midi qui file sur un tapis volant, huit euros le café devant la plage, et voilà l’heure de se préparer pour la soirée de clôture.
Le sourire de Jérôme s’était quelque peu crispé. Il y avait de quoi. Son film serait projeté sur le plus grand écran d’Europe, devant un public difficile. Le dernier film français qui avait clôturé le festival trois ans plus tôt avait été accueilli dans un silence glacé : les spectateurs étaient carrément sortis de la salle sans un mot ni applaudissements, pas même un sifflet. Une humiliation toute cannoise.
Le film de clôture est en effet étiqueté comme commercial, hors concours donc, ce qui constitue ici une insulte. Jérôme avait la pression et ne s’en cachait pas malgré son éternel sourire, sûr que les critiques l’étrilleraient avec un plaisir non dissimulé. J’en avais mal pour lui.
Mais pour le moment j’avais d’autres soucis : le costume était OK, avec deux paires de chaussettes mes chaussures neuves ne me sciaient plus la peau des chevilles, la chemise était toujours blanche mais le nœud papillon qu’on me donna à la conciergerie de l’hôtel, un modèle soi-disant standard, n’était pas du tout à ma taille. Un système de languette permettait de l’ajuster au cou mais, si la taille la plus large aurait été parfaite pour un bison adulte, même avec cette fichue languette resserrée à fond, le nœud papillon me tombait sur la poitrine comme une pancarte.
« Attends, on va trouver une solution », assura l’attachée de presse.
Je ne sais pas comment elle se débrouilla, mais à force de triturer la languette et de la glisser dans des cachettes, le nœud papillon finit par tenir à peu près. À peu près, ça voulait dire qu’il manquait quand même quelques centimètres : il suffisait que je bouge pour qu’il tombe de travers.
« Tu n’auras qu’à ne pas bouger, conclut la Samaritaine. Allez, me pressa-t-elle, il faut y aller ! »
Une berline noire aux vitres teintées nous attendait, Loutre-Bouclée et moi, selon un protocole à partir de maintenant ultra-minuté. Les limousines déposaient les stars au compte-gouttes devant le tapis rouge, il y avait toujours des embouteillages mais en cas de problème, notre chauffeur serait mis au courant. Zulu clôturant le festival, notre équipe arriverait en dernier, la voiture d’Orlando, Forest et Jérôme d’abord, puis celle du producteur, du scénariste et du compositeur, enfin l’auteur (moi), dans la voiture balai. En attendant, ça bouchonnait sévère sur la Croisette : ce soir on élisait la Palme d’or, c’était foule partout, berlines à la queue leu leu, le cirque. Au bout d’un quart d’heure de surplace, le chauffeur alerté par téléphone se tourna vers nous : changement de programme.
« Il y a trop de monde, dit-il, on va vous déposer maintenant devant le tapis. Madame, vous allez monter les marches avec les autres femmes de l’équipe, monsieur, vous attendez les autres au pied des marches : compris ? »
De toute façon nous étions pris en otage, comme on dit à la télé.
Le chauffeur doubla le cortège qui grillait de l’essence sous le soleil cannois et, rusant, se faufila jusqu’aux marches du palais, où il nous déposa comme un colis suspect. Des centaines de personnes se pressaient contre les barrières de l’autre côté du tapis rouge, suffoquant mais brandissant leurs smartphones. Loutre-Bouclée grimpant le tapis avec les copines, l’attachée de presse me rappela le protocole, stressée.
« Bon, tu restes là et tu attends. Les autres ne vont pas tarder. Après tu fais ce qu’on t’a dit pour les photos et la montée des marches : Jérôme entre Orlando et Forest, Richard et Conrad près des acteurs, toi et le scénariste vous vous mettez sur les côtés.
— Oui, chef ! »
En attendant, je ne savais pas où me mettre : il y avait le bord du tapis rouge, la foule de l’autre côté, les chauffeurs qui ouvraient les portes des berlines à mesure qu’ils déposaient les vedettes, des photographes postés dans les coins, d’autres barrières pour contenir les fans le long des marches et un service d’ordre à oreillettes qui se demandait aussi ce que je foutais là.
« Je fais partie du film Zulu, qui clôt le festival ! je leur expliquai avant de me faire vider. J’attends le reste de l’équipe ! »
Uma Thurman sortit alors d’une Mercedes noire, grimpée sur des talons de trente centimètres qui la faisaient culminer à plus de deux mètres. Sa robe fourreau brillait de ses mille feux mais la moulait tant aux entournures que le chauffeur dut l’aider à s’extirper de la banquette afin qu’elle puisse fouler l’asphalte chauffée à blanc par les projecteurs sans craquer sa jolie robe. Uma Thurman souriait en sortant du véhicule, tenant à peine en équilibre sur ses échasses à cent mille dollars : un homme, de préférence une autre star, était censé l’accueillir pour l’aider à gravir les marches, mais la première chose que l’actrice vit devant le tapis rouge fut un gars de Montfort-sur-Meu au nœud papillon avachi, qui fumait une roulée pour faire semblant de passer le temps.
Nos regards se croisèrent l’espace d’une seconde, et je lus la panique dans ses beaux yeux bleus — c’était qui ce type tout petit pour l’accueillir ? Les journalistes, les photographes, Uma n’avait pas passé toutes ces heures à se maquiller, s’habiller et monter sur ses putains de talons pour se retrouver nez à nez avec… moi ! Malgré son allure scintillante, Uma faisait peine à voir, avec sa couche de plâtre sur le visage et sa peur de ne pas être reconnue au bras d’un inconnu.
Je lui envoyai un signe de tête discret qui se voulait rassurant, comme quoi je n’étais personne, l’invitant à avancer vers le tapis rouge comme si de rien n’était. Uma se colla un sourire forcené au visage et m’oublia aussitôt passionnément.
Je fumai une autre cigarette dans l’attente de ma dream team, commençai à trouver le temps long. Nicole Kidman arriva au bras de Spielberg, Delon au bras de lui-même, les frères Coen, Daniel Auteuil défilèrent, quand enfin mon équipe accosta devant les marches. Orlando ! Forest ! Orlandoooo ! J’étais rôdé à l’exercice. Jérôme, toujours élégant, me prit par le bras pour une interview à chaud à la télé, comme quoi sans le petit auteur qui fumait des clopes avec son nœud papillon de travers il n’y aurait pas de film, ha ! ha ! Enfin, il fallut monter les marches du festival.
« Tu as bien compris, hein, rappela l’attachée de presse : tu restes sur le côté ! »
Comme si j’allais me rouler aux pieds des stars en mimant une crise d’épilepsie pour décrocher un rôle.
Tout le monde s’est sagement aligné sur le tapis rouge pour le protocole des photographes. Une pluie d’étoiles dans les yeux, des cris, des appels, les appareils qui crépitent sous les feux des projecteurs, je tenais ma droite près d’Alexandre Desplat, le compositeur, qui devait me rendre trois têtes. Cinq minutes de flashs intensifs plus tard, nous pouvions enfin monter ce bougre de tapis rouge. J’étais débraillé, le nœud à moitié tombé sur le col de la chemise, la veste ouverte comme s’il faisait trop chaud ou pour lancer une mode ; était-ce le cirque devant les photographes, l’attente pour grimper les marches, la hâte d’en finir ?
À partir de là, ça a été la débandade : on s’est tous mis à monter n’importe comment, chacun à son rythme, vieux copains se racontant des blagues, si bien que je me retrouvai en haut des marches à côté d’Orlando. L’endroit où il fallait se retourner vers la foule, sourire aux lèvres sous les spots, climax du protocole repris par les magazines.
La veille de mon départ à Cannes, j’étais en Picardie, en prison, avec les détenus du coin. Avant de les quitter, pour rigoler, je leur avais dit que je leur ferais coucou à la télé dimanche soir. Les copines parisiennes savaient aussi que je tenterais un salut genre reine d’Angleterre défilant devant ses sujets. Orlando Bloom souriait de ses belles dents.
« ORLANDOOOOOOOO ! »
Les groupies n’en pouvaient plus de lui faire coucou depuis l’enclos où on les avait parquées.
« Tu as vu, lui glissai-je à l’oreille : tu as un tas de filles qui t’aiment là-bas. »
Orlando s’est tourné vers ses fans, qui redoublèrent de cris d’amour. J’en profitai pour leur lancer le fameux salut victorien — agiter lentement sa main sans bouger le poignet (je m’étais entraîné avec les copines) — qui, bientôt suivi par le salut amical de la star, finit de déclencher l’hystérie.
L’ambiance était plus tendue pour la cérémonie de la remise des prix.
Nous étions aux premiers rangs. Audrey Tautou avait la charge d’animer la soirée, l’occasion de se faire débiner par les femmes assises dans les travées. Les acteurs et les réalisateurs défilèrent sur le plateau, ramassant ou donnant les prix sous un tonnerre de flashs et de commentaires acerbes. Bon, ça allait bientôt être à nous.
J’avais déjà vu le film lors d’une projection privée deux mois plus tôt, avant mixage et doublage, mais la version de Cannes était définitive, et je n’avais plus la question de la surprise à gérer — c’était étrange au départ de voir mon trip littéraire traduit en images, il m’avait fallu une heure pour exprimer à Jérôme tout le bien que j’en pensais. Auteur ou lecteur, on a tous mille images dans la tête au sujet d’un livre. Même décrits avec soin (ce qui n’est pas mon cas, je préfère laisser travailler l’imagination du lecteur tout en lui lançant des pistes), les visages des personnages diffèrent selon les personnalités. Le cinéma ne propose qu’une image, qui doit réconcilier tout le monde, une chose impossible. Il faut donc chasser ce qui a nourri notre esprit pour se remplir de celui d’un(e) autre, en l’occurrence le cinéaste. Forest Whitaker est plus âgé qu’Ali dans mon livre, mais qui mieux que lui aurait pu l’incarner ? Quant à Orlando Bloom, c’était émouvant de le voir sauter en l’air comme un cabri quelques secondes avant une scène d’action, à fond dans son personnage. Lui qui en avait marre de son image trop lisse s’en sort très bien dans son rôle d’Epkeen. Et s’il manque au film des scènes « tendres » par rapport au roman, Jérôme Salle a pris le parti du thriller mené tambour battant (en cela, il n’a rien à envier aux Américains) tout en s’appuyant sur des décors rarement vus au cinéma et un jeu d’acteurs formidable. Toute l’équipe sud-africaine a aimé le film, qui selon eux aurait pu être tourné par un compatriote. Quand on me dit la même chose de mon roman, je prends ça comme un beau compliment…
Enfin, la salle plongée dans le noir, je me laissai emporter par l’histoire, les acteurs, ce pays, l’Afrique du Sud, où nous avions vécu cette aventure humaine si forte.
Orlando s’était fait voler son ordinateur portable alors que le tournage avait lieu dans le quartier le plus dangereux de Cape Town, un township des Cape Flats où même les flics ne mettaient pas les pieds. Le gang des « Americans » gérait la sécurité sur leur territoire, ravis de gagner de l’argent légalement pour la première fois de leur vie. L’un d’entre eux, en probation, avait même décroché un second rôle dans le film, mais il ne fallait pas tenter le diable : ces types sans dents se faisaient tatouer lors de leur premier passage en pris on, avec un numéro au bras qui déterminait leur job entre les barreaux (intimideur, tueur, ou « femme »). Ambiance. Entre deux prises, un gangster nous avait expliqué le plus naturellement du monde que son travail dans le gang consistait à torturer les gens pour les faire parler, qu’il savait en un regard combien de temps le gars tiendrait — Orlando et moi on aurait été nuls, selon lui.
Bref, nous étions sur le territoire des tsotsis des Cape Flats et ce n’était pas les deux gardes du corps des stars qui allaient y changer quelque chose. Quand il apprit la nouvelle du vol dans une voiture de production « sous la surveillance de ses hommes », le chef du gang a rassuré l’acteur : il lui rapporterait vite son portable. De fait, des témoins avaient vu le coupable qui, interrogé, jura ses grands dieux n’y être pour rien. Le chef de gang s’était alors tourné vers ses lieutenants, franchement patibulaires, et avait prévenu le voleur.
« Bon, maintenant c’est simple, mon vieux : ou on te viole à tour de rôle tous les huit, là, ou tu rends l’ordinateur. »
Orlando retrouva sa machine.
Je repensais à tout ça, l’accueil de l’équipe sur le tournage, l’intelligence talentueuse de Jérôme, la gentillesse de Forest Whitaker qui m’avait invité à discuter dans sa caravane, l’enthousiasme d’Orlando Bloom qui était arrivé trois semaines avant le tournage et à ses frais pour s’imprégner du pays et de ce « rôle de bad boy dont il rêvait », à Richard-Cœur-de-Lion, le faiseur de comédies populaires qui venait traîner sur les plates-bandes cannoises avec son film de gangsters, tous ces gens qui avaient tout donné pour que mon Zulu voie le jour.
Écrire est un travail on ne peut plus solitaire. L’éditeur ou l’éditrice vous guide parfois mais le reste du temps on est seul devant ses doutes, ses problématiques, ses frustrations ou la satisfaction d’une phrase bien envoyée. Dans tous les cas, plusieurs mois ont passé entre le moment où vous lâchez votre histoire et celui où les lecteurs s’en emparent. Quand l’un d’eux vient me dire qu’il a aimé ou même adoré mon livre, je suis content, mais c’est à peu près tout. Le trip que nous avons partagé est trop décalé dans le temps, je suis généralement embarqué dans un ou plusieurs autres projets qui, sans gommer le sentiment que je garde du roman, fait que j’ai déjà tourné la page. Au cinéma, tout se vit en direct, pour le meilleur ou pour le pire…
Zulu. Une heure cinquante en apnée, quelques scènes ultra-violentes et un final dans le désert namibien. Il fallut le dernier plan pour que je redescende sur terre. Il n’y avait pas un bruit dans la salle. Le générique commença à défiler, avec la même musique poignante, interminable. Deux, trois minutes. Les noms défilaient sur l’écran géant, les lieux de tournage, les remerciements. Toujours rien. Le film est plombant, je me disais, le film est plombant. Le générique s’acheva enfin, dans un silence de mort.
Les premières lumières s’allumèrent : rien. Un vide sidéral. Je pensais à ce que m’avait dit Jérôme.
Enfin il y eut un premier clap d’applaudissement dans les lointaines travées, tout là-haut, puis dix, cent, mille autres applaudissements retentirent, de plus en plus chaleureux à mesure que les spectateurs encaissaient l’uppercut. La salle entière se mit à applaudir, fort, très fort, avec des bravos qui allaient grandissants. « Forest ! Forest ! Orlando ! » Les lumières s’allumant en grand, le type du protocole invita Jérôme et ses deux stars à se lever pour recevoir ce qui devint bientôt une standing ovation. Les bravos rebondirent dans le palais du festival qui adorait tant détester ; Jérôme avait le regard embué mais saluait dignement, entouré de ses deux héros à cet instant immortels.
Submergé d’émotions, je me tenais caché entre les sièges, tentant désespérément d’essuyer la pluie sur mon visage, crevant de honte et de bonheur. Honte : fondre en larmes comme une midinette aux côtés de deux mille personnes est une sensation extrêmement désagréable, qui vous donne illico envie de changer de cosmos. Bonheur : si la réflexion amicale d’un lecteur fait plaisir, l’émotion est d’une autre nature quand d’autres personnes que vous appréciez sont impliquées dans votre trip. Un pur sentiment d’amour, d’autant plus puissant qu’il est partagé. Aucune gratification, prix littéraire ou quelconque flatterie égocentrique ne peut rivaliser avec cette bombe émotionnelle. La magie d’une naissance, un truc à perdre les pédales.
Loutre-Bouclée connaissait mon manque de retenue, elle souriait pour moi aussi, qui ne savais littéralement plus où me mettre. Je me faisais encore plus petit quand Forest m’aperçut au bout de la rangée. Il tendit les bras en venant vers moi pour consoler ma joie. Forest Whitaker, l’un des plus grands acteurs du monde qui me rendait trois bonnes têtes, son bon sourire en Cinémascope, à des années-lumière des notaires de Montfort-sur-Meu : je ne pus que me réfugier contre lui, inclinant ma tête sur son vaste ventre pour me cacher, m’enfouir, disparaître, mais les applaudissements redoublaient encore. Je voulus repartir dans ma tranchée mais Orlando était déjà là pour me serrer, me serrer fort, « It’s great, guy ! », impossible de décoller de leurs bras, Jérôme me désignait à la foule joyeuse, nœud papillon en berne et ravagé de larmes.
Tu parles d’une discrétion.
D’ordinaire, rien ne m’empêche d’écrire. Le cerveau a bouillonné toute la nuit, mes personnages me réveillent à l’aube et me poussent dans les orties pour que je les sorte de là, mais en rentrant de Cannes, j’étais incapable de me concentrer sur la moindre ligne. Je n’ai même pas essayé.
Il me fallut deux jours pour retomber sur mes pieds.
Jérôme avait raison : j’avais fait un voyage dans la lune.