16 Le septième tour

Le chuchotis d’une centaine de cardinaux s’entretenant à voix basse avec leurs voisins, amplifié par les murs peints de la chapelle Sixtine, évoqua pour Lomeli un souvenir qu’il ne parvint pas tout de suite à identifier. Puis il se rappela que c’était la mer de Gênes ou, pour être exact, la marée descendante sur les galets, à la plage où il allait nager, enfant, avec sa mère. Cela dura quelques minutes jusqu’à ce qu’enfin, après s’être entretenu avec les trois cardinaux réviseurs, Newby se levât pour lire les résultats officiels. Le collège électoral observa alors un bref moment de silence. Mais l’archevêque de Westminster ne fit que confirmer ce qu’ils savaient déjà et, dès qu’il eut terminé, pendant que l’on rangeait la table et les chaises des scrutateurs et que l’on remisait le cordon de bulletins dans la sacristie, le chuchotis des calculs reprit.

Lomeli, lui, resta assis sans bouger, extérieurement impassible. Bellini et le patriarche d’Alexandrie eurent beau essayer d’attirer son attention, il ne parla à personne. Dès que l’urne et la patène eurent été replacées sur l’autel et que les scrutateurs eurent repris leurs poste, il marcha jusqu’au micro.

— Mes frères, aucun candidat n’ayant atteint la majorité aux deux tiers nécessaire, nous procéderons immédiatement au septième tour.

Sous la surface lisse de son attitude, son esprit tournait en rond en suivant inlassablement le même circuit. Qui ? Qui ? Dans moins d’une minute, il devrait déposer son bulletin. Mais qui ? Alors même qu’il regagnait son siège, il s’efforçait encore de déterminer quoi faire.

Il ne souhaitait pas être pape — il en était certain. Et il priait de tout son cœur pour qu’on lui épargne ce calvaire. Mon Père, si c’est possible, faites que cette coupe ne me revienne pas. Et si ses prières n’étaient pas entendues et que la coupe lui soit proposée ? Dans ce cas, il était résolu à la refuser, tout comme le pauvre Luciani avait essayé de le faire à la fin du premier conclave de 78. Refuser de prendre sa place sur la croix était considéré comme un grave péché d’égoïsme et de lâcheté, ce qui explique que Luciani ait fini par céder aux supplications de ses frères. Mais Lomeli était déterminé à rester ferme. Si Dieu nous avait accordé le don de la connaissance de soi, alors, certainement, nous avions le devoir de l’utiliser ? Il était prêt à endurer la solitude, l’isolement, le supplice du pontificat. Mais l’inconcevable serait d’élire un pape qui ne serait pas assez saint. Cela serait véritablement un péché.

Cependant, Lomeli devait aussi reconnaître sa responsabilité dans le fait que Tedesco avait pris la tête du conclave. C’était lui, en tant que doyen, qui s’était rendu complice de l’élimination d’un des favoris et avait œuvré à l’anéantissement de l’autre. Il avait abattu les obstacles à l’avancée du patriarche de Venise alors même qu’il restait convaincu qu’il fallait arrêter Tedesco. De toute évidence, Bellini ne pourrait pas y arriver : continuer de voter pour lui relèverait du laisser-aller.

Il s’assit à sa place, ouvrit la chemise et en sortit le bulletin.

Benítez, alors ? L’homme présentait d’indéniables qualités de spiritualité et d’empathie qui le démarquaient du reste du Collège. Son élection ne manquerait pas d’avoir un effet galvanisant sur le ministère de l’Église en Asie, et probablement en Afrique aussi. Les médias l’adoreraient. Son apparition au balcon surplombant la place Saint-Pierre ferait sensation. Mais qui était-il ? Quelles étaient ses convictions doctrinales ? Il paraissait si fragile. Aurait-il seulement l’énergie physique d’être pape ?

L’esprit bureaucratique de Lomeli fonctionnait essentiellement sur la logique. Une fois Bellini et Benítez éliminés, il ne restait plus qu’un candidat pour empêcher ce qui pourrait bien devenir un raz de marée en faveur de Tedesco, et ce candidat n’était autre que lui. Il devait absolument s’accrocher à ses quarante voix et faire durer le conclave jusqu’à ce que l’Esprit-Saint les guide vers un héritier digne du trône de Saint-Pierre. Personne d’autre ne pouvait le faire.

C’était inévitable.

Il prit son stylo et ferma brièvement les yeux. Puis, sur son bulletin, il écrivit : LOMELI.

Il se leva très lentement, plia son bulletin et le porta à la vue de tous.

— Je prends à témoin le Christ Seigneur, qui me jugera, que je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu.

La portée de son parjure ne le frappa vraiment que lorsqu’il se tint devant l’autel pour déposer le bulletin sur la patène. À cet instant, il se retrouva face à face avec la représentation par Michel-Ange des damnés poussés hors de leur barque pour être précipités en enfer. Seigneur Dieu, pardonne mon péché. Mais il était trop tard pour s’arrêter maintenant.

Juste comme il renversait son bulletin dans l’urne, une explosion formidable retentit, le sol vibra et il entendit, venant de derrière lui, un bruit de vitres fracassées qui s’écrasaient sur la pierre. Pendant un long moment, Lomeli se crut mort, et ces quelques secondes où le temps parut suspendu lui apprirent que la pensée ne fonctionne pas toujours de façon séquentielle — que les idées et les impressions peuvent arriver empilées les unes sur les autres, comme des paquets de diapositives. Il se sentit donc à la fois terrifié d’avoir attiré le jugement de Dieu sur sa propre tête, et en même temps transporté d’avoir apporté la preuve de Son existence. Il n’avait pas vécu en vain ! Dans la peur et la joie mêlées, il imagina qu’il avait dû passer à une autre dimension d’existence. Mais quand il regarda ses mains, elles lui parurent toujours aussi tangibles, et le temps reprit brusquement son cours normal, comme si un hypnotiseur venait de claquer des doigts. Lomeli nota l’expression choquée des scrutateurs, qui avaient les yeux braqués sur lui. Il fit volte-face et s’aperçut que la Sixtine était intacte. Certains cardinaux se levaient pour découvrir ce qui venait de se produire.

Il descendit de l’autel et foula la moquette beige jusqu’à l’autre bout de la chapelle. Il fit signe aux cardinaux de part et d’autre de l’allée de regagner leurs places.

— Gardez votre calme, mes frères. Pas de panique. Restez où vous êtes.

Personne ne semblait blessé. Il aperçut Benítez juste devant lui et lança :

— Qu’est-ce que c’était, d’après vous ? Un tir de missile ?

— Je dirais plutôt une voiture piégée, Éminence.

De très loin leur parvint alors le son d’une seconde explosion, moins forte que la première. Plusieurs cardinaux étouffèrent un cri.

— Mes frères, je vous en prie, restez à vos places.

Il franchit la transenne et pénétra dans le vestibule. Le sol de marbre était couvert de débris de verre. Il descendit la rampe de bois, souleva le bas de sa soutane et progressa avec prudence. Il leva les yeux et découvrit que, du côté où le conduit de cheminée des poêles s’élevait dans le ciel, les deux fenêtres avaient été soufflées. C’étaient de très grandes vitres — trois ou quatre mètres de haut, constituées de centaines de petits panneaux circulaires — et leurs débris formaient comme un amoncellement de neige cristallisée. Il perçut des éclats de voix masculines derrière la porte — des voix affolées, une dispute — puis un bruit de clé dans la serrure. La porte s’ouvrit alors à la volée sur deux agents de sécurité en complet noir, arme au poing, avec O’Malley et Mandorff qui protestaient derrière eux.

Épouvanté, Lomeli se précipita vers eux sur les fragments de verre et écarta les bras pour leur bloquer le passage.

— Non ! Dehors ! cria-t-il en faisant le geste de les chasser comme s’ils étaient des corbeaux. Allez-vous-en ! C’est un sacrilège. Personne n’a été blessé.

— Pardon, Éminence, répliqua l’un d’eux. Nous devons vous conduire en lieu sûr.

— Nous sommes plus en sécurité ici, dans la chapelle Sixtine et sous la protection de Dieu, que n’importe où au monde. Maintenant, je vous prie de sortir tout de suite.

Les deux hommes hésitèrent, et Lomeli haussa le ton :

— Ce conclave est sacré, mes enfants, et c’est votre âme immortelle que vous mettez en péril !

Les deux agents se consultèrent du regard, puis reculèrent à contrecœur derrière le seuil de la salle.

— Refermez la porte à clé, monseigneur O’Malley. Nous vous appellerons quand nous serons prêts.

O’Malley, qui avait généralement le teint rubicond, était d’un gris marbré. Il inclina la tête.

— Oui, Éminence, répondit-il d’une voix tremblante.

Il referma la porte. La clé tourna dans la serrure.

Le doyen retourna dans la chapelle alors que le verre vieux de plusieurs siècles crissait et se rompait sous ses pas. Il remercia Dieu : c’était un miracle qu’aucune des fenêtres plus proches de l’autel n’ait implosé au-dessus de leurs têtes. Si tel avait été le cas, les cardinaux assis en dessous n’auraient pas manqué d’être transpercés. Déjà, plusieurs d’entre eux levaient vers la voûte des regards inquiets. Lomeli se rendit directement derrière le micro. Il remarqua en passant que Tedesco ne paraissait pas troublé le moins du monde.

— Mes frères, il s’est de toute évidence produit un événement grave — l’archevêque de Bagdad soupçonne une voiture piégée, et il a l’habitude de ces horreurs. Personnellement, je crois que nous devrions nous en remettre à Dieu, qui nous a jusqu’à présent épargnés, et poursuivre ce scrutin, mais certains peuvent être d’un avis différent. Je suis à votre service. Quelle est la volonté du conclave ?

Tedesco se leva aussitôt.

— Éminence, nous ne devrions pas trop nous avancer. Il ne s’agit pas forcément d’une bombe. C’est peut-être juste une conduite de gaz ou quelque chose de ce genre. Nous aurons l’air ridicule si nous fuyons pour un simple accident ! À moins que ce ne soit bien du terrorisme… Mais alors, autant montrer au monde la force inébranlable de notre foi en refusant de nous laisser intimider et en continuant de mener notre mission sacrée.

Lomeli trouva le propos très pertinent. Mais il ne put malgré tout s’empêcher de soupçonner Tedesco de n’avoir parlé ainsi que pour rappeler au conclave son autorité de favori.

— Quelqu’un veut-il ajouter quelque chose ?

Plusieurs cardinaux contemplaient encore avec méfiance les rangées de fenêtres, quinze mètres au-dessus de leurs têtes. Personne d’autre ne manifesta le désir de s’exprimer.

— Non ? Très bien. Cependant, avant de continuer, je suggère que nous prenions un moment pour prier.

Le conclave se leva. Lomeli baissa la tête.

— Seigneur, nous Te prions pour ceux qui ont souffert, ou qui souffrent encore en cet instant, du fait de la violente déflagration que nous venons d’entendre. Pour la conversion des pécheurs, pour le pardon de nos péchés, afin de réparer nos péchés et pour le salut de notre âme…

— Amen.

Il laissa s’écouler encore trente secondes de méditation avant d’annoncer :

— Le scrutin peut maintenant reprendre.

Très atténué, leur parvint par les fenêtre fracassées un bruit de sirène, puis d’hélicoptère.


Le vote reprit là où il s’était interrompu. D’abord les patriarches du Liban, d’Antioche et d’Alexandrie, puis Bellini, suivi par les cardinaux-prêtres. Ils se gardèrent de traîner pour arriver à l’autel, cette fois. Certains paraissaient même tellement pressés d’en finir avec le scrutin et de retourner à la chaleur chauffée de la résidence Sainte-Marthe qu’ils en bafouillèrent presque leur serment sacré.

Lomeli avait posé les mains à plat sur la table pour les empêcher de trembler. Lorsqu’il avait parlé aux agents de sécurité, il s’était senti parfaitement calme, mais à peine eut-il regagné sa place que le choc l’avait rattrapé. Il n’était pas adepte du solipsisme au point de penser qu’une bombe avait explosé simplement parce qu’il avait écrit son nom sur un bout de papier. Mais il n’était pas non plus assez prosaïque pour ne pas croire que tout était d’une certaine façon lié. Comment expliquer que l’explosion, qui avait frappé avec la précision de la foudre, s’était produite pile à cet instant, autrement que comme la manifestation du mécontentement divin devant de telles manigances ?

Tu m’as assigné une tâche, et j’ai échoué.

Le hurlement des sirènes montait en crescendo tel un chœur de damnés : certaines hululaient, d’autres émettaient des cris stridents, et d’autres encore une longue plainte. Au ronronnement du premier hélicoptère était venu s’ajouter le vacarme d’un second. C’était un outrage à l’isolement supposé du conclave. Ils auraient aussi bien pu se rassembler en plein milieu de la place Navone.

Mais s’il était impossible de trouver la paix nécessaire à la méditation, on pouvait au moins solliciter l’aide de Dieu — et alors les sirènes devenaient une aide à la concentration. Ainsi, tandis que chacun des cardinaux défilait devant lui, Lomeli pria pour son âme. Il pria pour Bellini, qui s’était à son corps défendant préparé à recevoir la coupe, pour la voir s’écarter soudain de ses lèvres de façon si humiliante. Il pria pour Adeyemi drapé dans sa dignité solennelle, qui possédait toutes les qualités pour devenir l’une des grandes figures de l’histoire mais avait été anéanti par une pulsion sordide vieille de plus de trente ans. Il pria pour Tremblay, qui passa furtivement devant lui avec un regard en biais dans sa direction, et dont la détresse pèserait sur la conscience du doyen jusqu’à la fin de ses jours. Il pria pour Tedesco, qui marcha implacablement vers l’autel, sa stature massive se balançant sur ses jambes courtes tel un vieux remorqueur battu par les vents sur une mer démontée. Il pria pour Benítez, dont l’expression était plus grave et décidée qu’il ne l’avait vue jusqu’à présent, comme si l’explosion lui avait rappelé des images qu’il aurait préféré oublier. Et enfin, il pria pour lui-même, pour qu’on lui pardonne d’avoir brisé son serment et que, devant son impuissance, on lui envoie encore un signe pour lui indiquer comment sauver le conclave.


Il était 12 h 42 à la montre de Lomeli quand le dernier bulletin fut renversé dans l’urne et que les scrutateurs commencèrent le dépouillement. Les sirènes s’étaient déjà raréfiées et, pendant quelques minutes, il y eut une accalmie. Un silence tendu et gêné s’empara de la chapelle. Cette fois, le doyen laissa sa liste de cardinaux dans la chemise. Il ne pouvait se résoudre à subir de nouveau la lente torture de devoir compter les voix une par une. S’il n’avait pas craint de paraître ridicule, il se serait bouché les oreilles.

Ô Seigneur, donnez cette coupe à quelqu’un d’autre !

Lukša tira le premier bulletin de l’urne et le remit à Mercurio, qui le donna à Newby, lequel l’enfila sur son cordon. Eux aussi semblaient moins précis dans leur hâte à venir à bout de leur tâche. Pour la septième fois, l’archevêque de Westminster entama sa litanie.

— Cardinal Lomeli…

Lomeli ferma les yeux. Le septième tour serait sûrement favorable. Dans les Saintes Écritures, sept était le chiffre de la réussite et de l’accomplissement : c’était le jour où Dieu se reposait après la création du monde. Les sept Églises d’Asie ne permettaient-elles pas de compléter du corps du Christ ?

— Cardinal Lomeli…

— Cardinal Tedesco…

Sept étoiles dans la main droite du Christ, sept sceaux du jugement de Dieu, sept anges et sept trompettes, sept esprits devant le trône de Dieu…

— Cardinal Lomeli…

— Cardinal Benítez…

… sept fois le tour de Jéricho, sept immersions dans le Jourdain…

Il continua ainsi le plus longtemps possible, mais ne put occulter totalement la voix bien timbrée de Newby. Il finit par capituler et par l’écouter, mais il n’était plus alors en mesure d’évaluer qui était devant.

— Et voilà qui clôt le septième tour de scrutin.

Il ouvrit les yeux. Les trois cardinaux réviseurs se levaient de leur place et marchaient vers l’autel pour vérifier les chiffres. Il regarda Tedesco, de l’autre côté de l’allée. Le patriarche de Venise tapotait sa liste du bout de son stylo en comptant ses voix. « Quatorze, quinze, seize… » Ses lèvres remuaient, mais son expression restait indéchiffrable. Il n’y avait cette fois aucun murmure de propos échangés. Lomeli croisa les bras et fixa les yeux sur la table en attendant que Newby annonce quel serait son destin.

— Mes frères le résultat du septième tour de scrutin est le suivant…

Lomeli hésita, puis saisit son stylo.

Lomeli 52

Tedesco 42

Benítez 24

Il était devant. Il n’aurait pas été plus sidéré si les nombres lui étaient apparus en chiffres de feu. Mais ils étaient là, inéluctables : il pourrait les examiner aussi longtemps qu’il voudrait, ils ne disparaîtraient pas. Les lois de la psychologie des élections et des scrutins, sinon celles de Dieu, le poussaient impitoyablement vers le bord du précipice.

Il avait conscience de tous les visages tournés vers lui. Il dut s’accrocher au bord de sa chaise pour surmonter l’effort de se mettre debout. Il ne prit pas la peine cette fois d’aller au micro.

— Mes frères, dit-il en élevant la voix pour s’adresser de là où il se trouvait au conclave, aucun cardinal n’a encore obtenu la majorité requise. Nous procéderons donc à un huitième tour cet après-midi. Vous voudrez bien avoir l’amabilité de rester à vos places jusqu’à ce que les maîtres de cérémonie aient ramassé vos notes. Nous quitterons la chapelle le plus rapidement possible. Cardinal Rudgard, vous voulez bien demander que l’on nous ouvre les portes, je vous prie ?


Il resta debout sans bouger pendant que le dernier des cardinaux-diacres s’acquittait de sa tâche. Chacun des pas de l’Américain, qui traversa prudemment les dalles de marbre jonchées de verre du vestibule, s’entendait très clairement. Lorsqu’il frappa contre le panneau de bois et cria « Aprite le porte ! Aprite le porte ! », sa voix avait des accents désespérés. Dès que Rudgard fut revenu dans la chapelle proprement dite, Lomeli quitta sa place et se dirigea vers la sortie. Il le croisa qui retournait s’asseoir, et tenta de lui adresser un sourire encourageant, mais l’Américain détourna les yeux. Et aucun des cardinaux restés assis ne chercha son regard. Il crut tout d’abord que c’était de l’hostilité. Puis il prit conscience que c’était la première manifestation d’une déférence nouvelle et proprement effrayante : ils commençaient à penser qu’il pouvait être pape.

Il franchit la transenne à l’instant où O’Malley et Mandorff pénétraient dans la Sixtine, suivis par les deux prêtres et les deux moines qui les assistaient. Derrière eux, qui attendaient dans la Sala Regia, Lomeli distingua toute une rangée de gardes du corps et deux gardes suisses.

Mandorff se fraya précautionneusement un chemin parmi les débris de verre, mains tendues vers le doyen.

— Éminence, est-ce que ça va ?

— Grâce à Dieu, personne n’a été blessé, Willi, mais nous devrions nettoyer tout ce verre avant la sortie des cardinaux pour ne pas risquer qu’ils se blessent les pieds.

— Avec votre permission, Éminence ?

Mandorff fit signe aux hommes de la sécurité postés derrière la porte. Quatre d’entre eux entrèrent, munis de balais, saluèrent Lomeli d’un mouvement de tête et entreprirent aussitôt de dégager un passage, en travaillant vite et sans de préoccuper du bruit qu’ils faisaient. Pendant ce temps, les cérémoniaires montèrent la rampe à pas pressés et entreprirent de ramasser les notes des cardinaux dans la chapelle. À leur hâte, il était évident que la décision avait été prise d’évacuer le conclave le plus rapidement possible. Lomeli mit les bras autour des épaules d’O’Malley et de Mandorff et les attira contre lui. Ce contact physique lui fit du bien. Ils ne savaient encore rien des résultats du vote et ne cherchèrent pas à s’écarter ni à conserver une distance respectueuse.

— Où en est-on ?

— C’est grave, Éminence, annonça O’Malley.

— Est-ce qu’on sait ce qui s’est passé ?

— Il semble qu’il y ait eu un attentat suicide et aussi une voiture piégée. Sur la Piazza del Risorgimento. Ils ont visiblement choisi une place pleine de pèlerins.

Lomeli lâcha les deux prélats et resta quelques secondes silencieux, le temps d’assimiler l’horreur de la situation. La Piazza del Risorgimento ne se trouvait qu’à quatre cents mètres de là, de l’autre côté du mur d’enceinte du Vatican. C’était la place publique la plus proche de la chapelle Sixtine.

— Combien de morts ?

— Au moins trente. Il y a aussi eu une fusillade dans la basilique Saint-Marc l’Évangéliste pendant la messe.

— Mon Dieu !

— Et une attaque armée à Munich, Éminence, intervint Mandorff. Dans la Frauenkirche, ainsi qu’une explosion à l’université de Louvain.

— Nous sommes attaqués à travers toute l’Europe, déclara O’Malley.

Lomeli repensa à son entretien avec le ministre de l’Intérieur. Le jeune homme avait parlé d’« opportunités de cibles multiples coordonnées ». C’était sans doute à cela qu’il faisait allusion. Pour un profane, les euphémismes de la terreur étaient aussi universels et déroutants que la messe tridentine. Il se signa.

— Dieu ait pitié de leur âme. Ça a été revendiqué ?

— Pas encore, répondit Mandorff.

— Mais cela vient certainement des islamistes ?

— Plusieurs témoins oculaires de la Piazza del Risorgimento ont malheureusement rapporté que le kamikaze avait crié « Allahu Akbar », aussi n’y a-t-il pas vraiment de doute.

— « Dieu est grand », fit O’Malley en secouant la tête avec dégoût. C’est incroyable comme ces gens salissent le Seigneur !

— Attention, Ray, pas de parti pris, avertit Lomeli. Nous devons garder l’esprit très clair. Une attaque armée à Rome est déjà épouvantable en soi. Mais une attaque délibérée, simultanée, contre l’Église universelle dans trois pays différents, au moment même où nous choisissons un nouveau pape ? Si nous ne nous montrons pas très prudents, le monde verra cela comme un début de guerre de Religion.

— C’est le début d’une guerre de Religion, Éminence.

— Et ils nous ont frappés délibérément alors que nous n’avons pas de commandant en chef, souligna Mandorff.

Lomeli se massa le visage. Il s’était préparé à bien des éventualités, mais il n’avait rien envisagé de pareil.

— Seigneur, marmonna-t-il, c’est l’image d’une Église impotente que l’on présente au monde ! De la fumée noire qui s’élève de la place romaine où des bombes viennent d’exploser, et de la fumée noire qui sort de la chapelle Sixtine, au-dessus d’une paire de vitres fracassées ! Mais que pouvons-nous faire d’autre ? Suspendre le conclave serait certainement une façon de montrer notre respect aux victimes, mais cela ne réglerait pas le problème de l’absence du chef — en fait, cela ne ferait que le prolonger. Cependant, accélérer le processus de vote reviendrait à violer la Constitution apostolique…

— Faites-le, Éminence, pressa O’Malley. L’Église comprendra.

— Mais nous risquerions alors d’élire un pape sans légitimité réelle, ce qui serait une catastrophe. S’il y avait le moindre doute quant à la légalité de son élection, ses décisions seraient remises en cause dès le premier jour de son pontificat.

— Il y a un autre problème à considérer, Éminence, fit remarquer Mandorff. Le conclave est censé rester cloîtré et ne pas avoir connaissance des événements du monde extérieur. Les cardinaux électeurs ne devraient pas être informés des détails de ces événements, au cas où cela pourrait interférer avec leur décision.

— Mais enfin, Mandorff, explosa O’Malley, ils ont dû entendre ce qui s’est passé !

— Certes, Monseigneur, répliqua Mandorff avec raideur, mais ils ne connaissent pas la nature spécifique de l’attaque portée contre l’Église. On pourrait prétendre que ces atrocités sont en fait un message adressé directement au conclave. Si jamais cela se vérifie, il faut d’autant plus empêcher les cardinaux électeurs d’avoir connaissance de ce qui s’est passé pour ne pas risquer d’influencer leur jugement.

Ses yeux pâles clignèrent à travers ses lunettes en se tournant vers Lomeli.

— Quelles sont vos instructions, Éminence ?

Les agents de sécurité avaient fini de dégager un chemin parmi les bouts de verre et se servaient à présent de pelles pour évacuer les débris dans des brouettes. Le bruit du verre contre la pierre donnait à la Sixtine des échos de zone de guerre — vacarme infernal et sacrilège à entendre dans un tel lieu ! À travers les grilles de la transenne, Lomeli vit les cardinaux en robe rouge se lever derrière les tables et se diriger en file indienne vers le vestibule.

— Ne leur dites rien pour le moment, ordonna-t-il. Si quelqu’un insiste, expliquez-lui que vous obéissez à mes instructions, mais ne soufflez pas mot de ce qui vient de se passer. C’est compris ?

Les deux hommes acquiescèrent.

— Et qu’en est-il du conclave, Éminence ? questionna O’Malley. Continue-t-il simplement comme si de rien n’était ?

Lomeli ne sut pas quoi répondre.


Il quitta rapidement la chapelle Sixtine, dépassa la phalange de gardes qui se pressaient dans la Sala Regia et se réfugia dans la chapelle Pauline. La salle sombre et imposante était déserte. Il ferma la porte derrière lui. C’était ici qu’O’Malley, Mandorff et les maîtres de cérémonie attendaient pendant les sessions du conclave. Les chaises à l’entrée avaient été disposées en cercle. Il se demanda comment ils s’occupaient pendant les longues heures du scrutin. Faisaient-ils des spéculations sur l’élection ? Lisaient-ils ? On aurait presque dit qu’ils avaient joué aux cartes… mais c’était absurde ; ils n’avaient certainement pas joué. Près d’une des chaises, il y avait une bouteille d’eau. Il s’aperçut alors qu’il mourait de soif. Il but longuement puis remonta l’allée en direction de l’autel en s’efforçant de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Plus que jamais, les yeux pleins de reproche de saint Pierre sur le point d’être crucifié tête en bas le dévisagèrent depuis la fresque de Michel-Ange. Lomeli continua jusqu’à l’autel, esquissa une génuflexion, puis, pris d’une impulsion soudaine, fit demi-tour et redescendit la moitié de l’allée pour se planter devant la fresque. Une cinquantaine de personnages y étaient représentés, la plupart d’entre eux ayant les yeux rivés sur le corps musclé et à demi nu du saint sur la croix que l’on s’apprêtait à redresser. Seul saint Pierre lui-même regardait hors du cadre, vers le monde des vivants, pourtant — et c’était là tout le génie de l’artiste — sans contempler directement le spectateur mais du coin de l’œil, comme s’il venait juste de vous voir passer et vous défiait de continuer votre chemin. Lomeli n’avait jamais ressenti de connexion aussi forte avec une œuvre d’art. Il retira sa barrette et s’agenouilla devant la fresque.

Saint Pierre, prince des apôtres, à qui seul ont été données les clés du royaume des cieux, et contre qui les portes de l’enfer ne prévaudront pas, tu es le roc de l’Église et le pasteur du troupeau du Christ. Arrache-moi à l’océan de mes péchés et délivre-moi des mains hostiles qui s’acharnent sur moi. Apporte-moi ton secours, ô bon pasteur, et montre-moi ce que je dois faire…

Il dut prier saint Pierre pendant au moins dix minutes, tellement plongé dans ses pensées qu’il n’entendit même pas les cardinaux traverser la Sala Regia et dévaler les escaliers pour s’engouffrer dans les minibus. Il n’entendit pas non plus la porte s’ouvrir et O’Malley approcher. Un merveilleux sentiment de paix et de certitude s’était emparé de lui. Il savait ce qu’il devait faire.

Seigneur, fais-moi Te servir toujours en Jésus-Christ et, avec Ton secours, au terme d’une vie bonne, fais-moi mériter d’atteindre à la récompense du bonheur éternel dans le royaume des cieux dont Tu es pour toujours le gardien des portes et le berger du troupeau. Amen.

Lomeli n’émergea de sa rêverie que lorsque O’Malley l’appela poliment, et avec une nuance de sollicitude :

— Éminence ?

— Les bulletins sont-ils en train de brûler ? demanda-t-il sans bouger les yeux.

— Oui, Éminence. Une fumée noire, encore.

Lomeli retourna à sa méditation. Trente secondes s’égrenèrent.

— Comment vous sentez-vous, Éminence ? s’enquit O’Malley.

Lomeli détourna à contrecœur son regard de la fresque pour le lever vers l’Irlandais. Il détecta aussi une subtile différence dans son attitude : de l’incertitude, de l’inquiétude, de la timidité. C’était sans doute parce que O’Malley avait vu les résultats du septième tour et compris la situation périlleuse dans laquelle se trouvait le doyen. Lomeli tendit la main, et O’Malley l’aida à se relever. Il rajusta sa soutane et son rochet.

— Soyez fort, Ray. Contemplez cette œuvre extraordinaire, comme je viens de le faire, et remarquez comme elle est prophétique. Vous voyez ces voiles sombres, en haut du tableau ? Je croyais que c’étaient de simples nuages, mais maintenant, je suis sûr que c’est de la fumée. Un feu brûle quelque part, au-delà de notre champ de vision, et Michel-Ange a choisi de ne pas nous le montrer — un symbole de violence, de combats, de querelles. Et vous voyez la façon dont Pierre lutte pour garder la tête droite et relevée alors même qu’on le suspend à l’envers ? Pourquoi fait-il cela ? Certainement parce qu’il est déterminé à ne pas se soumettre à la violence dont il est victime. Il puise dans ses dernières forces pour montrer sa foi et son humanité. Il cherche à garder son équilibre pour défier un monde qui, pour lui, va se retrouver littéralement sens dessus dessous.

« N’est-ce pas un signe que nous adresse aujourd’hui le fondateur de l’Église ? Le mal cherche à mettre le monde sens dessus dessous, mais alors même que nous souffrons, le saint apôtre Pierre nous recommande de garder notre raison et notre foi dans le Christ ressuscité Notre Sauveur. Nous accomplirons la tâche que Dieu nous a confiée, Ray. Le conclave continue.

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