8

Schneider se réveilla d’un coup, consulta sa montre. Six heures. À son côté, Cheroquee s’expliquait avec le sommeil en ronflotant, comme une petite gosse dont les sinus sont pris. Schneider se leva sans bruit, lui remonta le duvet jusqu’au menton. On ne voyait plus d’elle qu’un gros paquet de cheveux sombres sur l’oreiller. Il quitta la chambre à pas de loup. Il faisait froid. Il alla monter le chauffage à la chaudière à gaz. Il regarda dehors. Il regardait dehors chaque matin en se levant. Sur le petit matin, il venait de geler à glace. Sur le parking, en bas, des types étaient déjà affairés à gratter les pare-brise.

Schneider avait fait chauffer une casserole d’eau. Juste le temps de prendre une douche, de se laver les cheveux et de se raser. Il avait ensuite pris un jean, une chemise et des dessous propres dans le placard de l’entrée. Un vieux flicard qui avait connu l’Indochine lui avait confié un jour :

— Quand tu pars le matin, gosse, démerde-toi toujours à te nettoyer comme si tu devais jamais revenir. Astiqué de fond en comble, histoire de pas faire un cadavre trop dégueulasse. Essaie aussi de faire la grosse commission avant, comme ça en cas que tu en prennes une dans le ventre, tu risques moins la septicémie.

Bien entendu, l’histoire de la septicémie était une pure foutaise. Quant au reste, Schneider ne pouvait pas lui donner tort. Tout en s’habillant, il avait absorbé un bol de café — de ce qu’il appelait du café. Il était revenu dans la chambre, récupérer son arme. Cheroquee dormait toujours, mais à présent sans bruit, et elle avait posé le poing sur l’oreiller, là où reposait auparavant la tête de Schneider.

En retraitant, il avait observé la trace qu’elle avait laissée, les chaussures, les vêtements et sous-vêtements qu’elle avait abandonnés un peu partout dans la hâte sur la route du champ de bataille. Dans l’entrée, Schneider avait pris une parka sur un cintre, une parka de l’armée scandinave, l’avait pliée et disposée pour elle sur la table de la cuisine. Il y avait ajouté son double de clés et il était sorti dans le froid mordant, dès le palier.


Courapied sentait une aigre odeur composite de fond de poubelle, de marc de café et d’essence. Il avait retiré son bonnet et son écharpe. Il fumait une boyard maïs, les yeux mi-clos. Il dit :

— Je suis rentré. J’ai identifié le coursier. Il s’agit d’un certain Manuel Dominguez, alias Chiquito. Quatrième ou cinquième couteau chez Bubu Wittgenstsein.

Schneider avait la fiche de Dominguez entre les doigts.

— Pas tout à fait, corrigea Schneider.

Dominguez était le seul à avoir survécu au duel avec Francky.

— Votre type est logé, ajouta Courapied avec une extrême platitude.

— Et c’est maintenant que vous me le dites ?

— Logé et bordé, déclara placidement le grand Müller.

Adossé à l’armoire forte, en dépit des instructions, il était occupé à remplir le magasin du Mossberg chambré en 76 mm avec de lourdes cartouches calibre 12. Le genre de munition à coucher un sanglier en pleine course. Il releva les yeux :

— Dès que Courapied nous a donné l’endroit, j’ai envoyé une équipe de chez nous. Nello et Dumont couvrent les arrières. Il y a un équipage du groupe B avec quatre fonctionnaires à bord qui couvre l’entrée. Sauf à se jeter du troisième, Francky n’a aucune chance de nous filer entre les doigts.

— Qu’est-ce qui vous dit qu’il est encore au nid ? murmura Schneider.

— La moto est encore là, rigola Courapied en sortant un tuyau à cathéter d’une poche. Je lui ai juste laissé assez d’essence pour qu’il puisse faire cent mètres.

Il avait l’air très content de lui, ce qui donnait à sa face un air de gargouille.

— Prenez votre journée. Allez dormir un moment, dit Schneider. Vous l’avez bien mérité.

— J’aimerais mieux pas, fit Courapied avec un rictus de gourmandise. Toute façon, vous savez pas comment c’est exactement fait, à l’intérieur.

Schneider ne se sentit pas le courage d’argumenter.

— On n’attendait plus que vous pour percer, résuma Catala avec flegme.

Schneider hocha la tête, alluma une cigarette. Il commençait à avoir froid dans les os.

— Pare-balles ou pas par balles ? demanda Müller à la cantonade.

— Pas pour moi, prévint Schneider.

Il avait déjà l’esprit ailleurs.

Müller procéda à la distribution, puis chacun se harnacha, vérifia armes et stornos et Schneider donna le top départ. Il était neuf heures neuf à sa montre. Et neuf heures à la pendule électrique au-dessus de la porte.


Charlie Catala avait coupé le moteur de la voiture dix mètres avant de la ranger le long du trottoir en la laissant courir sur son erre. À son côté, Schneider se tenait silencieux, une cigarette à la bouche, le portable en travers des cuisses. Le jeune homme avait remarqué que Schneider portait ses vieux gants noirs aux bords retournés sur les poignets, ce qui ne présageait rien de bon. Ils étaient sortis en étouffant les claquements de portières et avaient rejoint le groupe B en planque dans leur vieille Simca. Les types se caillaient. Pas question de mettre le chauffage dans une voiture en planque. La vapeur de l’échappement était le plus sûr moyen de se faire repérer.

Schneider avait prélevé deux unités pour les accompagner. Dispositif simple. La cible gîtait au troisième. Deux effectifs à l’étage au-dessus, deux à l’étage en dessous. Schneider avait précisé :

— Le suspect est censé avoir tiré sur un flic. Il est susceptible d’être armé. Vous êtes donc en droit d’user de l’état de légitime défense, si besoin est. Pas question de faire dans la dentelle : attendez pas d’être touché pour mettre le type par terre.

Tout le monde savait ce que Schneider entendait par mettre un type par terre. Tout le monde dans l’Usine connaissait la doctrine de Schneider en la matière : mieux vaut un flic radié, qu’un flic mort. Puis il avait fait un signe de tête.

L’un après l’autre, ils avaient pénétré silencieusement par le trou dans les parpaings. Courapied les avait guidés dans le dédale des pièces dévastées, puis ils étaient parvenus dans une cage d’escalier. Les rampes avaient été arrachées de même que la plupart du carrelage. La porte de la cabine d’ascenseur béait. L’endroit puait les excréments et la pisse. Drôle d’endroit pour partir, avait brusquement pensé Schneider, et il avait écarté Courapied qui entendait continuer à vouloir passer le premier.

— Pas votre job, avait émis Schneider d’une voix rauque.

L’un après l’autre, ils se mirent à monter, marche par marche, à défilement, glissant le long du mur. Catala se tenait en couverture derrière son chef, le .357 tenu à deux poings, le canon orienté vers le haut. Schneider se déplaçait avec une impressionnante souplesse, avec des gestes coulés et une détermination sans faille. Il avait sans doute conservé les réflexes de guerrier acquis dans le djebel. Charlie Catala n’avait pas la moindre estime pour tout ce qui touchait de près ou de loin à l’armée, et en particulier à ses forces soi-disant spéciales, mais la façon qu’avait Schneider d’y aller en faisait un remarquable animal de proie.

Les yeux au ras du palier, Courapied avait indiqué la porte.

Elle était enduite d’une peinture sombre et grasse, qui faisait penser à du rouge à lèvres appliqué à la truelle, et couverte de bombages, la plupart obscènes. Le dernier locataire en titre avait sans doute embarqué l’œilleton et il restait à la place un large trou aux bords effrangés dans le contreplaqué. Aussi bien, le genre d’orifice de sortie qu’aurait pu laisser une balle à ailettes tirée à bout portant. Le battant ne comportait plus ni serrure, ni verrou, ni poignée. Pour quoi faire, puisque personne n’habitait plus là ? Du geste, Schneider avait fait monter Courapied et l’un des deux effectifs du groupe B pour verrouiller l’étage du dessus. Les stornos étaient tous réglés sur la fréquence inter, qui permettait seulement des liaisons à courte distance. Au top, Schneider avait su que les deux hommes avaient pris position à l’étage supérieur.

Il allait être temps, la lumière verte allait s’allumer d’une seconde à l’autre, à cette différence près que c’était Schneider qui avait pour tâche maintenant de l’allumer ou pas. Malgré le froid, il avait senti la sueur glacée lui couler le long de la colonne vertébrale. Il avait jeté un court regard derrière lui. Catala, le .357 vers le ciel. Müller debout, le visage placide, les yeux vides, le Mossberg au poing. Aussi bien au stand qu’en opération, Müller tirait au fusil d’une seule main, avec ce qui pouvait passer pour de la négligence mais se révélait être une redoutable précision. Un instant, il lui avait semblé entrevoir dans les yeux de Schneider ce qui ressemblait à de la peur, puis tout aussitôt celui-ci avait fait mouvement.

Il avait poussé la porte, la main gantée sur la crosse de son automatique.

Schneider avait pour principe de toujours laisser une chance à l’ennemi.

Si celui-ci la laissait passer, tant pis. Tant pis aussi s’il s’en saisissait.

Et tout aussitôt, Schneider avait eu la sensation que quelque chose ne tournait pas rond. Lors d’une saisie mobilière, l’huissier doit laisser une table et une chaise, ainsi qu’un lit et ses effets personnels à sa victime. On entend par effets personnels ceux que le malheureux porte sur le dos. Il y avait bien un avis de passage sur la table, au milieu de la pièce. Une simple table à quatre pieds en bois blanc. Il y avait aussi posé, avec une certaine minutie, un automatique .45 semblable au sien. La crosse était vide, la culasse était calée à l’arrière. De ce fait, l’arme était parfaitement neutralisée. Il y avait, posée en parallèle, une boîte de cartouches .45 entamée et un chargeur vide. Il y avait aussi un vieux portefeuille en cuir bon marché et les clés de la Harley. En plein milieu, le casque intégral.

Dans un coin de la pièce, pas loin de la fenêtre, il y avait une forme humaine roulée en boule sous un sac de couchage. Il en dépassait seulement une paire de santiags et des bas de jean usés. Par terre, il y avait un blouson flight que Schneider avait écarté du pied, puis il avait sorti son arme, monté une cartouche dans la chambre de tir en étouffant le bruit de culasse, s’était penché et, écartant le sac de couchage, il avait planté le canon sous le mastoïde du type.

— C’est pas une banane que tu as dans l’oreille, Francky. Lève-toi doucement. Les mains contre le mur. Doucement. Doucement.

Comme subjugué par la voix sourde et lente, teintée d’amertume, du policier, Francky avait commencé à bouger. Il avait tenté de se lever, tout en bredouillant quelque chose comme :

— Putain, vous avez mis le temps, mec…

Il était retombé et avait glissé le long du mur. Il avait repris sa lente progression verticale une seconde fois, sans plus de succès. Banane ou pas banane, il s’était finalement effondré en tas.

— Vous cassez pas le cul, avait ricané Müller dans le dos de Schneider qu’il n’avait pas cessé un instant de couvrir de son arme. Votre crétin est rond comme un boulon.


Schneider et Catala avaient emmené Francky au Samu pour la prise de sang, compte tenu qu’il était impossible de le faire souffler dans le ballon. Vautré sur la banquette arrière, le jeune homme puait la mort. Il avait été pris en charge aussitôt par l’équipe de garde et Schneider était passé aux urgences. Cheroquee lui avait souri au visage et ils étaient sortis fumer une cigarette sur le tarmac de l’héliport. Capuche relevée, la jeune femme se tenait emmitouflée dans la parka de l’armée scandinave, qui lui arrivait à mi-mollet. Elle rit :

— Vous n’auriez pas la même, pour femme ?

— Pas facile à trouver, reconnut Schneider.

(Lui et ses hommes l’avaient chouravée fin 58 à une bande de chasseurs alpins en bordée. Lui et ses hommes chouravaient tout l’équipement dont ils avaient besoin. À commencer par les caisses de whisky et les cargaisons de capotes, ainsi que toutes les munitions d’armes automatiques qui leur tombaient sous la main. L’unité parachutiste de Schneider était composée de corsaires qui ne s’en cachaient pas. Ils jouaient à la guerre, sans savoir que c’était la guerre.) Elle rit et avoua, en jetant sa cigarette :

— Vous savez que j’ai très envie de vous embrasser à pleine bouche, là, maintenant, devant tout le monde ?

Il gelait à pierre fendre et il n’y avait personne dans un rayon de deux cents mètres. Rien que les balises encore allumées de l’héliport.

— Risque limité, admit Schneider.


Ils s’embrassèrent à pleine bouche, là, maintenant, serrés l’un contre l’autre. Puis elle jeta la tête en arrière comme pour le regarder de plus loin. Elle avait les cheveux tirés en un chignon sévère, elle avait les joues couleur pomme d’api et ses yeux brillaient d’une jubilation parfaitement assumée.

— Vous savez ce que mon connard d’ex-petit copain m’a fait ?

Schneider fit signe que non.

— L’abruti est passé chez moi pendant que je n’étais pas là. Il a bombé BITCH en grosses lettres sur ma porte.

Schneider se borna à sourire. Il la tenait contre lui et elle sentait que ça commençait à lui faire de l’effet. À elle aussi, ça en faisait. Une diversion s’imposait, elle s’écarta un peu et demanda :

— Il avait laissé la bombe sur le paillasson, alors vous savez ce que j’ai fait ?

— Non, je ne sais pas, fit Schneider, l’esprit ailleurs.

— J’ai juste ajouté au-dessus, en grosses lettres : OMAHA. Omaha Bitch.

Elle rit toute seule, d’un rire un peu faux. Merde, elle crevait de nouveau d’envie. Comme Schneider semblait s’être rembruni, elle demanda, avec un brusque ton de gravité :

— Vous avez eu votre type ?

— Oui, reconnut Schneider. Il est à la prise de sang.

— Il risque gros ?

— La peine de mort.

Elle frissonna. Ils retournèrent à l’intérieur. Le médecin du Samu les attendait avec un demi-sourire aux lèvres, une enveloppe à la main. À brûle-pourpoint, il demanda de face à Schneider :

— Vous connaissez la vraie histoire de Tristram et Isolde ? La vraie, pas celle qu’on raconte aux enfants des écoles.

— Je connais, fit Schneider, et ça fait bien longtemps qu’on ne l’enseigne plus aux enfants des écoles.

— Je vous cherchais, on m’a dit que vous étiez sorti fumer une cigarette.

Schneider comprit instantanément qu’il n’y avait pas que les balises encore allumées de l’héliport dans un rayon de deux cents mètres. Le toubib avait vu un homme et une femme enlacés en train de s’embrasser, et alors ? C’était un petit bonhomme roux aux abords pacifiques et qu’on aurait pu prendre pour un simple commis aux écritures dans la cinquantaine, n’eût été la lassitude un peu ironique de son regard. Il reprit un ton sec et professionnel, en tendant l’enveloppe à Schneider :

— Son bilan clinique, ainsi que le certificat médical y afférent. Les constantes sont bonnes, et il ne porte aucune trace de violence, ce qui est plutôt étonnant pour un patient provenant de chez vous. Votre client est dans un état général satisfaisant, en tout cas compatible avec une mesure de garde à vue. Il se trouve seulement qu’on vient de le chronométrer à quatre grammes quarante. Compte tenu que le taux d’alcoolémie baisse en moyenne de 0,20 gramme par heure pour un homme de sa corpulence, il va falloir un bon moment avant que vous ne puissiez l’entendre. (Il avait haussé les épaules, puis ajouté mezzo voce :) À toutes fins utiles, ça vous laisse largement le temps de vous retourner.


Schneider était rentré à l’hôtel de police. Catala conduisait sans hâte et Francky continuait à puer la mort. Il faisait très froid et les passants se hâtaient, le nez dans leur cache-col. Charlie avait mis le chauffage au maximum dans la voiture, ce qui faisait que la puanteur était maximale. C’était cela ou se geler les choses, avait observé le jeune homme. Pour sa part, Schneider aurait préféré se geler les choses.

(Omaha Bitch. Il n’arrivait pas à percuter. Il pouvait agir sur son propre esprit, dans une certaine mesure tout au moins, peut-être le pouvait-il aussi sur son âme, pourquoi pas, mais pour ce qui se passait sous la ceinture, il n’y pouvait rien. La zone était devenue hors contrôle. Omaha Bitch. Il suffisait qu’elle le frôle, même seulement du bout des doigts. Surtout seulement du bout des doigts. Il commençait à comprendre avec effarement ce que cela pouvait vouloir dire, devenir dingue de quelqu’un. Il était en train de devenir dingue d’elle.)

Il reprit seulement conscience au moment où Charlie descendait à basse vitesse les ralentisseurs de la rampe d’accès au parking souterrain. Klung-klung-klung. Omaha Bitch lui avait demandé à quelle heure il comptait finir ce soir. Il n’en savait rien. Elle lui avait demandé si elle pouvait au moins dormir chez lui. Il avait répondu qu’il lui avait laissé un trousseau de clés, libre à elle d’en faire usage ou pas…

Avec l’aide de Charlie et d’un garde-détenus, ils avaient placé Francky en cellule de dégrisement, une pièce vide et nue, parfaitement glaciale, avec un bat-flanc en béton, des chiottes à la turque et une lampe blindée, parfaitement inaccessible, au plafond. La lumière brûlait jour et nuit. Il y avait une lourde porte en acier et un judas à travers lequel le garde-détenus avait pour tâche de surveiller. Schneider avait fait étendre une vieille couverture militaire sur Francky avant de sortir. Il avait signé le registre de dégrisement. Il était alors treize heures quarante-deux.

Malgré l’avis du médecin, Schneider prévoyait un début de première audition vers dix-huit heures. Le temps de se retourner. Il était retourné dans son bureau organiser la suite des opérations. Envoi de l’arme et des munitions saisies à la balistique, expertise des effets trouvés dans la planque de Francky par les gens de l’Identité judiciaire. On avait remis Bubu dehors, faute d’avoir quelque chose de tangible à lui reprocher, à part le seul fait d’exister. Il fallait maintenant le récupérer, de même que le soi-disant Chiquito. Procéder à l’audition par procès-verbal de la mère de Francky. Il fallait procéder à l’examen détaillé de la Harley, provisoirement remisée au sous-sol. Le groupe Schneider s’était mis à turbiner sans qu’il soit besoin de tout expliquer à tout moment. Ils travaillaient ensemble depuis presque sept ans. À part que dehors, il gelait à glace, tout baignait. Jusqu’au moment où le téléphone sonna non loin du coude de Schneider. Une voix rauque et brutale qu’il ne connaissait que trop bien avait résonné tout près, dans l’écouteur. Elle aussi semblait provenir de l’Âge des Ténèbres :

— Faut qu’on se parle, Schneider.

— Négociable ou pas négociable ?

— Pas négociable.


— Tu l’as serré, c’est fait ? demanda Tom d’un ton crispé.

— Oui, fit Schneider.

Visiblement, le policier était loin de se trouver au mieux de sa forme. Il avait le visage gris et donnait des signes d’épuisement. Il portait encore ses gants glissés dans la ceinture, signe qu’il revenait juste d’opération. Quelle que fût l’arme, Schneider tirait toujours les poings gantés. La lumière devait lui blesser les yeux, car il ne cessait de tripoter ses lunettes. Le coup de feu passé, la Concorde était presque vide. Elle le resterait jusqu’à l’heure de l’apéritif. Durant quelques heures, on pouvait s’y sentir raisonnablement en paix avec le monde entier.

Les deux hommes se faisaient face dans des fauteuils club en coin. D’un commun accord, ils avaient jugé bon ne pas se rencontrer au vu et au su de tous. Schneider avait allumé une cigarette. Tom tripotait un cigarillo, comme dans l’expectative.

— Pas eu de problème ?

— Non. Un de mes types l’avait logé dans la nuit, on n’a plus eu qu’à le cueillir en douceur.

Schneider balaya la rue glacée dehors. Sous le froid, les pavés avaient revêtu un aspect terne et distant et les voitures en démarrant traînaient derrière elles de grands panaches de vapeur d’eau. Un jour comme les autres. Un saute-dessus comme les autres. Un assassin comme les autres. Routine.

— Vous avez retrouvé l’arme ? s’enquit Tom.

— L’arme, les munitions. Le type s’est servi d’un automatique .45. Un modèle commémoratif Bois-Belleau. Il en a traîné beaucoup, après guerre, et il en traîne encore pas mal. En revanche, il a tiré de la munition récente de marque allemande. Des balles à tête creuse.

Tom aussi regardait la rue dehors. De ses doigts puissants, il avait broyé le cigarillo dans le cendrier. À présent, il agrippait les bras du fauteuil comme s’il s’attendait à devoir en bondir d’un instant à l’autre. Dans la carlingue, dans le froid, le grondement des moteurs et les bourrasques du vent, dans les tourbillons d’air, une lumière verte s’allumait et il fallait y aller. Juste avant que la lumière s’allumât, celui qui se trouvait au bord du trou empoignait à pleine main le métal de chaque côté de la porte. Bien que lieutenant-colonel, Monsieur Tom se faisait un point d’honneur de toujours sauter à la tête de ses hommes.

C’était dans une autre vie. Il dit, d’une voix sourde :

— Commémoratif Bois-Belleau. Il n’y en a pas eu tant que cela. Le numéro de série a été limé.

— Correct, fit Schneider.

— Limé ou pas, l’écrouissage des numéros change la densité moléculaire de la matière. La police technique n’aura aucun mal à identifier l’arme.

— Correct, fit de nouveau Schneider.

— Elle ne tardera pas à découvrir que ce pistolet provient d’un lot d’armes volé dans un dépôt de l’Otan, fin 1959.

Schneider contempla de loin la face de son vis-à-vis.

— Il est possible en effet que les techniciens de la police scientifique aboutissent à ces conclusions. Il se peut aussi qu’ils n’y aboutissent pas. Il se peut aussi qu’on n’arrive jamais à retracer la carrière de l’arme entre ’59 et avant-hier. Il se peut que.

Il se tut, leva son verre auquel il n’avait pas touché et dont il examina le contenu par transparence. Le pire était à venir. Ce que Schneider détestait le plus. L’interrogatoire. Le moment où il fallait mettre le type d’en face à poil, moralement à poil, lui faire raconter tout, par le détail, d’un bout à l’autre. Et dans l’interrogatoire, ce que Schneider détestait par-dessus tout, c’était ce qu’il appelait « le moment trouble des aveux ». La plupart du temps et dans des cas de peu d’importance, il déléguait cette tâche à l’un de ses adjoints, soit Müller, soit Charlie Catala, dans la majeure partie des cas. Sentant les aveux imminents, il se levait brusquement et cédait la place en ordonnant :

— Prenez la suite, je vais pisser.

Tout le monde connaissait le code. Schneider sortait fumer une cigarette, adossé dans le couloir, ou alors, il allait pour de bon pisser un coup et fumait une cigarette dans les toilettes en regardant dehors. Lorsqu’il revenait, c’en était fait. Il se penchait et lisait sur la machine :

— Je reconnais l’intégralité des faits qui me sont reprochés.

Ou bien :

— J’ai décidé de vous dire maintenant toute la vérité.

Ou bien, lorsque Charlie Catala était l’interrogateur, une formule un peu plus j’m’en-foutiste, et qui commençait invariablement par :

— Ayant décidé de soulager ma conscience et de me mettre à présent en règle avec Dieu et avec les hommes, je dois vous déclarer que…

Dans le cas d’une tentative d’assassinat sur la personne d’un fonctionnaire dépositaire de l’autorité, Schneider ne pouvait se permettre de déléguer à un subalterne. Immanquablement, l’affaire se terminerait aux assises et nul n’aurait compris que l’interrogatoire du mis en cause eût été confié à quelqu’un d’autre que le chef du groupe criminel, le policier le plus expérimenté dans le grade le plus élevé.

Schneider était échec et mat.

C’était à lui et à personne d’autre que revenait la tâche de faire accoucher Francky.

Tom le fit revenir à lui :

— Pourquoi il a fait ça ?

— Pas toi, Tom. Pas toi, ce genre de question à la con.

— Dans un homicide, dit l’autre sans raison, avec un brusque ton de souffrance, il y a toujours deux victimes. Celui qui a tiré et celui qui est mort.

— Amen, grinça Schneider.

Monsieur Tom avait les poings crispés sur les accoudoirs. Il murmura d’une voix sourde :

— Francky, je l’ai connu tout gosse. Il avait six ou sept ans. Il était beau, il était sale comme un peigne, il était insolent et méchant, une vraie teigne. Déjà, il volait tout ce qu’il pouvait voler. À douze ans, il s’est fait piquer par l’un de mes contremaîtres. Il était en train d’embarquer un frigo de chantier, un Cadillac à pétrole trois fois trop gros pour lui dans une vieille brouette à une roue. Pourtant, Francky, c’est juste le gosse que j’aurais aimé avoir pour fils.

— Amen, grinça Schneider de nouveau.

Il avait beau tenter de jouer le temps, il allait bien devoir finir par retourner dans son bureau, auditionner le voleur de douze ans qui se servait d’une brouette à une roue pour tirer un frigo de chantier. Francky avait à présent vingt-sept ans et tenté de tuer un flic. Schneider vida son verre. On pouvait considérer l’entretien comme terminé, mais Tom lui adressa brusquement un sourire qui se voulait lointain, d’un ton qui s’entendait blessant :

— Tu as fini par conclure, avec ta gonzesse ?

— Tu baisses, Tom, regretta Schneider. La dernière fois, c’était une pouffe, cette fois c’est juste une gonzesse. La prochaine fois, quoi ?

— T’as rien compris au film, mon con.

— Qu’est-ce qu’il y avait à comprendre ?

— Cette fille, c’est tout sauf une saute-au-paf. Ses gros nichons, elle en a rien à carrer. Le cul, elle en a rien à carrer. Les fringues de pute, chez Marina, elle en a rien à carrer.

— Ah, s’irrita Schneider. Parce que tu sais ça aussi.

— Oui, je sais ça aussi. Marina c’est moi et moi c’est Marina. Ce que je peux te dire également, c’est que ta chérie a laissé trois empreintes de carte bleue pour payer tant par mois, parce qu’une infirmière aux urgences ça ne gagne pas des mille et des cents. T’as jamais rien compris au film, Schneider, c’est pas qu’elle chasse le mâle, c’est juste qu’elle veut se faire cloquer un môme. Le reste, elle s’en bat les choses qu’elle n’a pas. Et c’est sur toi que c’est tombé, pauvre con.

Schneider avait reposé lentement son verre. Il s’était levé lentement et s’était dirigé vers la sortie de son pas élastique, imperceptiblement ralenti. Au dernier moment, sans se retourner, il avait fait très haut un doigt ostensible et d’une rare insolence. Puis il était sorti dans le froid mordant.


En rentrant à l’Usine, il avait été cueilli à froid par Charles Catala qui courait vers lui.

— Venez vite, on a un problème.

Le problème s’entendait à travers les cloisons. Un type était en train de se faire tabasser. Même les civils qui se trouvaient dans la salle d’attente pouvaient l’entendre et se contentaient de faire le gros dos. Le problème n’était pas fréquent, mais il arrivait qu’il se produisît de temps en temps, surtout au groupe stupéfiants. Stern affirmait diriger un groupe de durs avec des méthodes de durs. Schneider avait compris sur-le-champ, mais il avait ensuite vu Müller venir à lui :

— La bande à Stern a récupéré Francky en dégrisement. Ils sont en train de le travailler au corps.

La voix de Müller était dépourvue de toute émotion. Schneider avait donc fait irruption dans le bureau de Stern et il ne lui avait fallu qu’une fraction de seconde pour enregistrer la scène. Sur la gauche, Stern, assis sur son bureau une bière à la main et ses courtes jambes remuant dans le vide. Deux esclaves sur la gauche, qui se tenaient immobiles, dans l’expectative. Et Pablo Escobar penché sur un corps nu, en chien de fusil par terre, dont on voyait la maigre épine dorsale et les côtes qui se soulevaient comme celles d’un sprinter à bout de souffle. Le type faisait le gros dos, Escobar lui bourrait les côtes et les jambes de coups de pied qui n’avaient rien de désordonné. Escobar avait les bras ballants et portait de gros gants de chantier, tachés de sang. Le type saignait des poignets et des chevilles, à cause de l’acier des menottes serrées à bloc.

Pablo avait la réputation d’un homme méthodique, réfléchi et relativement exempt de sentiment. Stern avait fait mine de se remettre sur pied, Schneider l’avait envoyé bouler du plat de la main. Stern avait fait un soleil par-dessus son bureau, emportant tout sur son passage. D’instinct, Charlie avait fait mouvement pour couvrir son chef. Ça n’aurait pas été la première fois que des flics se rentraient dans la gueule entre eux, et d’ordinaire les choses se terminaient toujours à l’amiable, sans que rien ne suintât nulle part.

La police aussi est capable d’omerta, surtout lorsque ses intérêts vitaux sont en jeu.

Il était ainsi de tradition que la Grande Maison lavât son linge sale en famille et la brutalité y était admise comme allant de soi, pour autant qu’elle demeurât discrète. Chacun savait que la garde à vue ne devait rien avoir d’une partie de plaisir, selon les dires mêmes du célèbre commissaire Froussard. On s’acheminait donc vers une petite partie de chicore entre soi.

Escobar s’était donc retourné en direction de Schneider, qu’il avait vu cependant enfiler ses gants de pédé. Schneider l’avait cependant prévenu tout de suite d’une voix lointaine et presque spéculative :

— À votre place, j’hésiterais.

Schneider avait une réputation de combattant endurci et dur au mal. Müller et Charles Catala ne passaient pas pour des manchots. Escobar avait donc cherché Stern du regard, en quête d’instructions et n’avait rien trouvé. Stern était occupé à tâcher de recouvrer un semblant d’équilibre, tout en refaisant surface. Schneider avait arraché le storno qu’il portait à sa ceinture et annoncé, en actionnant la pédale d’émission :

— Samu demandé.

Escobar avait hésité une seconde de trop, laissant à Müller le temps de s’interposer entre lui et Schneider. Par terre, Francky remuait, un peu comme s’il essayait de ramper sur le côté vers la sortie qu’il n’avait aucune chance d’atteindre. Sur le lino, il laissait derrière lui une longue traînée de sang glissé. Schneider avait saisi le combiné de téléphone sur le bureau de Stern et pianoté rapidement un numéro. Tout en parlant dans le storno, il s‘annonça :

— Inspecteur principal Schneider, madame. Passez-moi de toute urgence le bureau du procureur Gauthier, je vous prie.

— Fils de pute, grinça Stern presque à bout portant. Espèce de fils de pute.

Il avait plus que jamais une face de batracien, les traits bouffis de rage impuissante.

— À votre place, je ne le répéterais pas une troisième fois, lui recommanda Schneider.

S’il n’avait pas tourné sous benzédrine, sans doute aurait-il agi autrement.

Puis il eut son correspondant en ligne.

Il était un peu plus de quinze heures à sa montre.

Quinze heures trois à la grosse pendule au-dessus de la porte.


Dix-sept heures à la montre de Schneider. Il fumait, le regard en dedans. Le Samu était arrivé presque immédiatement, avait rangé son véhicule à cul au ras des marches de l’hôtel de police, au prétexte que l’accès au sous-sol était trop bas. Au vu et au su de tout le monde, y compris des civils qui attendaient dans le hall pour déposer plainte. L’équipe médicale avait galopé dans les escaliers et les couloirs avec son matériel. Francky avait été détaché, ventilé, et avait reçu les premiers soins chez Stern, puis il avait été évacué sur civière, une couverture de survie sur le corps. Il en dépassait un pied nu et sale. Avisé des faits, le procureur Gauthier était arrivé en trombe au milieu de l’intervention du Samu. Il avait trouvé une vraie pétaudière de témoins et de flics et avait sèchement consigné Schneider dans son bureau, en qualité de principal témoin.

Depuis, celui-ci fumait en relisant les actes de procédure. Le technicien de l’Identité judiciaire était venu lui apporter les premiers résultats d’examen. Il avait effectué un tir de comparaison. Sans aucun doute possible, les munitions saisies sur les lieux de l’interpellation de Francky et celles de la station-service correspondaient trait pour trait. Les traces de percuteur, ainsi que celles de la griffe d’extraction, correspondaient avec précision. Le lot était identique. Il avait remis à Schneider les planches photographiques, ainsi que son relevé de conclusions. Même arme, même munition.

Par ailleurs, il avait relevé sur l’arme saisie des empreintes digitales qu’il n’avait eu aucun mal à comparer avec le relevé décadactylaire du jeune homme, qu’il avait réclamé aux archives. Aucun doute non plus qu’il s’agissait des mêmes. L’arme ne comportait que les siennes, on en trouvait aussi bien sur le bloc de culasse, qu’on saisit de la main gauche pour faire monter une cartouche, que sur les flancs du chargeur lui-même. Il y avait même un morceau d’empreinte palmaire lisible sur la pédale de sûreté. Le technicien avait remis de même son rapport, qu’il avait établi immédiatement, compte tenu de l’urgence et de l’extrême simplicité des recherches et des examens.

Müller était rentré s’asseoir. Il avait examiné clichés et documents. Schneider fumait en silence, les yeux creux. Müller avait conclu :

— Francky l’a dans le cul, fort et clair.

Il était l’homme des conclusions simples et des propos elliptiques. Grand et décharné, il faisait partie des meubles depuis le début des années soixante. Il s’approchait sans hâte de l’âge de la retraite et avait déjà prévenu qu’il n’y aurait pas de pot de départ. Aussi bien, il aurait pu exercer des fonctions d’employé des postes ou de douanier, ou d’instituteur, avec la même sobre indifférence et une efficacité comparable. Tout en fumant, Schneider s’était penché sur l’interphone :

— Catala, dans mon bureau.

Charlie avait surgi en agitant ses boucles brunes. Schneider lui avait fait signe de s’asseoir. Charlie avait remarqué, avec une certaine allégresse :

— Ça camphre, dans les hautes sphères. Le proc’ s’est bouclé en conclave depuis une heure dans le cabinet du commissaire central, avec cette tantouze de Manière et Stern. On entend gueuler depuis l’autre bout du couloir, malgré les portes capitonnées. Il semble que le gros du litige porte sur l’intervention du Samu dans des locaux de police. Du jamais-vu depuis que la police est police.

— Amen, fit Schneider.

Catala en avait conclu que Schneider n’était pas à prendre avec des pincettes.

Celui-ci avait relevé les yeux :

— À ma connaissance, le commissaire Manière n’a rien d’un inverti.

Il avait eu un étrange sourire furtif, puis balayé ses deux adjoints de son étrange regard.

— Aucune gloire à couler à plusieurs. Gauthier m’a clairement laissé entendre qu’il n’admettrait pas qu’on fasse passer les exploits de Stern à la trappe. Ne vous y trompez pas, il se règle des comptes qui nous dépassent. (Il regarda dehors. La nuit était tombée. Cette face blême aux yeux creux dans la vitre, c’était bien lui.) Attiré par le bruit, je suis entré chez Stern, j’y ai constaté ce que j’ai constaté. J’ai mis personnellement un terme aux violences.

Il se voyait remuer les mâchoires. Il s’entendait parler. Il s’interrompit, comme fasciné par le spectacle de la nuit. Après un silence, il dit :

— Rien ne vous oblige à figurer dans l’image.

— Ce qui veut dire ? grogna Müller d’une voix sourde.

— Que celui qui doit prendre, c’est le chef de groupe, pas les chaouches, dit Schneider d’un ton cassant en le regardant droit dans les yeux.

Il n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit : Müller était déjà debout, faisant valdinguer sa chaise, il était sorti en claquant la porte si fort que les cloisons en avaient tremblé. Nul n’aurait cru La Mule capable d’une telle rapidité d’exécution, ni d’une rage pareille. Charlie Catala s’était levé pour ramasser la chaise, il s’était rassis et avait allumé une cigarette. Schneider regardait toujours dehors quelque chose de pénible qu’il était le seul à voir.

— Parce que ça va retomber ? supposa le jeune homme.

— Oui, dit Schneider.

Charles Catala haussa les épaules. Il ne manquait pas de courage et d’insolence, mais ni l’un ni l’autre ne sont des qualités prisées chez un jeune fonctionnaire de police en début de carrière.

— Tirez-vous de cette merde, Charles, dit Schneider. Vous avez une femme ?

— Des femmes. Elles vont, elles viennent. Pas une seule qui soit restée.

— Un jour, il y en aura une qui restera. Vous avez une maîtrise d’histoire.

Schneider pensa : vous avez une chance de refaire votre vie, mais il ne le dit pas.

— Barrez-vous vite, avant qu’ils aient eu votre peau.

— Et vous ?

Schneider eut un geste évasif et de peu de portée.

Pour lui, c’était trop tard.

Puis il y eut un appel du Samu. On préférait garder le patient en observation pour la nuit. Le type avait sérieusement morflé. Il avait deux côtes et l’avant-bras gauche brisés, sans doute du fait de ce qu’on appelle réflexe de défense. Ses jours n’étaient pas en danger, a priori, mais le médecin chef avait décidé de le garder. Schneider n’avait ni l’envie ni le moyen de s’y opposer. Il expédia Charlie Catala notifier sa garde à vue à Francky, organisa avec le poste de police la surveillance du détenu. Rien que des tâches de routine, qui avaient pour principal mérite d’occuper l’esprit. Puis il y eut un appel de Monsieur Tom auquel Schneider raccrocha au nez. Puis on frappa à la porte, et presque tout de suite, le procureur Gauthier entra, son manteau sur le bras. Et vint s’abattre en face de Schneider, sur la chaise qu’avait occupée Müller un instant auparavant.

— Vous avez joué au con, Schneider. Vous étonnez pas de vous retrouver au milieu du champ de tir.

Il tendit les doigts et le policier fit glisser son paquet de Camel et le Zippo dans sa direction.

— Merci, fit Gauthier en allumant sa cigarette.

Schneider semblait l’observer de très loin et ne guère manifester d’intérêt à la conversation. Pour Gauthier, le policier constituait une énigme passablement indéchiffrable. Il remarqua :

— C’est drôle, je ne voyais pas le coup provenir de votre part. Les exactions de la bande à Stern, les cassages de gueule en geôle ou ailleurs, les rondes-battues de la gare, ne croyez surtout pas qu’on en ignorait tout, à la cour comme à la ville. Tout le monde savait que les flics avaient la main lourde, et je dois reconnaître que la majeure partie de la population y voyait une sorte de… De garantie…

Schneider entrouvrit les lèvres, mais ne dit rien. Une seconde, Gauthier eut l’impression de surprendre dans les yeux gris comme une sorte d’indicible tristesse, une lassitude qui s’effaça tout aussitôt pour laisser place à une morne impassibilité.

— Qu’est-ce qui vous a pris, Schneider ? Une brusque remontée d’huile ? Une sorte de crise de conscience ? Je sors de chez le central : tout le monde est d’avis d’écraser. Un impératif : laisser la presse en dehors du coup. Impératif catégorique. Pas de creux, pas de vague. Vous connaissez la chanson. S’il y avait la moindre fuite, la ligne de défense de vos autorités est que le cassage de gueule a été motivé par le fait que la victime est un tueur de flics. Indignation toute naturelle, esprit de corps. Circulez, y a rien à voir. Vous ne dites rien, Schneider ?

— Non, dit Schneider d’un ton sec. Excepté ceci : le détenu était sous ma responsabilité. Il se trouvait en cellule de dégrisement, d’où il a été extrait de manière injustifiée par des fonctionnaires dépourvus de toute autorité à son égard. Il était de mon devoir d’officier de police judiciaire chargé de l’enquête de mettre fin aux violences illégitimes qu’il subissait, dès lors que j’en ai eu connaissance, et aussitôt que j’ai constaté que l’individu en était victime dans des locaux de police, de la part de fonctionnaires de police.

— Dont acte, persifla Gauthier. Vous êtes très fort, Schneider. En droit, vous êtes très fort, vous êtes même imparable. Dans les faits, vous êtes mort.

Schneider fit bouger les épaules. La lassitude lui tombait dessus à l’improviste et en même temps, une question le lancinait. Il avait laissé un double de clés à Cheroquee, libre à elle de s’en servir ou pas. Des clés, on les utilise aussi bien pour partir que pour revenir. La souffrance que Cheroquee ne fût plus là lorsqu’il rentrerait le taraudait bien plus que la perspective de passer au tourniquet, qu’il voyait désormais s’approcher à grands pas. Gauthier affecta de rire doucement.

— Pour vos camarades de jeu, vous avez brisé l’omerta. Je ne dis pas que tout le monde appréciait le comportement sportif de certains des leurs, mais vous avez ouvert votre grande gueule. Quelle idée, Schneider. Personne n’aime celui par qui le scandale arrive. Alvarez a appelé le ministère. Attendez-vous à ce que les Bœufs débarquent dans les plus brefs délais. Et vous êtes le cœur de cible.

Tout en allumant une cigarette à la précédente, Schneider haussa les épaules.

— Pour ma part, dit Gauthier en se levant, j’exige que vous rédigiez et signiez un procès-verbal circonstancié de l’incident dont vous et vos hommes avez été témoins. Ce procès-verbal sera joint à la procédure concernant la tentative d’homicide volontaire commise à l’encontre de l’inspecteur principal Meunier.

— Bien, monsieur le procureur, déclara Schneider.

— Ce document en fera partie intégrante.

— Bien, répéta Schneider.

— Vous avez du solide, contre le suspect ?

— Tout ce qu’il faut pour qu’il tombe de son propre poids, reconnut le policier d’un ton neutre.

— Je crois savoir qu’il n’en est pas à son coup d’essai.

— Individu connu des services pour des faits d’homicide, actuellement non recherché, récita Schneider.

— Où il est, en ce moment ?

— Gardé à vue aux urgences. Inaudible avant demain matin au plus tôt.

D’une brève torsion de poignet, Gauthier consulta sa montre.

— Vous êtes dans les clous de l’enquête de flagrant délit. Entendez-le dès que possible et présentez-le-moi dans les meilleurs délais. Demain, à quinze heures, par exemple. Avec le bataclan qu’il y a eu, attendez-vous à ce que la presse soit présente aux marches du palais de justice.

Schneider secoua la tête. Gauthier écrasa sa cigarette, se leva, le manteau sur le bras.

— À toutes fins utiles, Schneider, grinça-t-il, si les choses tournaient mal, si par malheur vous persistiez dans vos déclarations, vos autorités sont disposées à dealer sans état d’âme la tête de l’enquêteur de police Escobar contre la virginité du commissaire Stern.

Le magistrat était à la porte et sortit sans rien ajouter.


Schneider avait traînaillé au bureau en attendant que l’Usine se vide. Il avait mis le flight de Francky à sécher, ainsi que l’ensemble de ses affaires et de ses bottes. Ses effets seraient saisis et placés sous scellés afin de procéder à expertise. Un vêtement, une chaussure, tout objet trouvé en possession de l’auteur pouvait le relier irrémédiablement au crime. Une empreinte, une goutte de sang projeté à l’impact, un cheveu, une infime trace de cambouis, tout était de nature à concourir à la condamnation. Le casque intégral avait été expédié au labo à toutes fins utiles. Rien ne pouvait indiquer qu’il avait été porté par quelqu’un d’autre que Francky. Schneider ne pouvait s’empêcher de penser que c’était la mort qui était dans la ligne de mire.

Il avait baissé les rideaux, éteint et était sorti. Les couloirs étaient déserts. Le planton qui se tenait derrière la banque, dans le hall, avait fait mine de se lever pour le saluer. Schneider s’était borné à un signe de tête. Il était sorti dans le froid, avait traversé sans hâte le glacis et trouvé refuge aux Abattoirs.

— Moins onze à quinze heures, lui avait annoncé Dagmar en posant un scotch devant lui. (Elle s’était accoudée.) Il paraît que les types à Stern ont mis une danse à Francky.

— Ça peut se dire comme ça, concéda Schneider.

— Vous savez que la bande à Stern est au cul de Bugsy, fit la femme, à mi-voix.

Elle regardait ailleurs. Schneider garda le silence.

— Escobar est une pute, grinça Dagmar, et Stern est son maquereau.

Pour des raisons ignorées de tous, elle n’aimait ni l’un ni l’autre. Le seul type qu’elle aurait aimé aimer se tenait devant elle et la femme savait bien qu’elle n’avait pas l’ombre d’une chance. À l’autre bout du comptoir, Müller conciliabulait avec des ouvriers du bâtiment, tout en tournant ostensiblement le dos. Puis subitement, Dagmar s’éloigna en direction de la caisse et on se posa à côté de Schneider.

— Paraît que Francky a mangé grave ?

Dans la glace, Schneider avait vu Monsieur Tom arriver. Il l’avait vu dès qu’il avait poussé la porte vitrée, tout en déboutonnant son manteau et en parcourant machinalement la salle du regard. Il n’était guère imaginable de prendre Monsieur Tom par surprise.

— Affirmatif, murmura Schneider, le nez dans son verre.

Du geste, Monsieur Tom avait commandé la même chose et demandé d’une voix cassée que la fureur étranglait à moitié :

— Les types à Stern, hein ?

— Si tu sais toutes les réponses, pourquoi tu poses les questions ?

Tom avait saisi le coude de Schneider, le forçant à se tourner.

— Ces fils de pute vont le payer.

— Ces fils de pute ne vont rien payer du tout, ni à toi ni à personne, déclara Schneider avec lassitude. On va faire raquer le lampiste, comme d’habitude et les autres vont s’en tirer les cuisses propres. Bois ton verre et casse-toi, Tom. Même toi, tu me fatigues, ce soir.

Il vida le sien et fit signe à Dagmar d’en apporter un autre.

Il le but d’un trait sans un mot et paya.

Au moment de tourner les talons, il examina Tom de pied en cap, de la pointe des mocassins Gucci jusqu’au nœud Windsor de la cravate bordeaux, il palpa le revers du manteau laine et soie ardoise avec une sorte d’insolence tranquille puis dit :

— Tu peux quand même te rendre utile à quelque chose, Tom. Tu peux faire envoyer des fringues à Francky au Samu. Je m’arrangerai pour que le gardien les lui fasse parvenir.

— Des fringues ?

— Quand il a été évacué, Francky était à poil. Ça faisait des semaines qu’il ne s’était pas lavé. So long, Tom.


Pour la première fois depuis des années, Schneider rentra chez lui en bus. Il avait espéré que la petite Austin vert anglais se trouverait stationnée en bataille sur le parking. Elle n’y était pas. Il avait immédiatement transféré le contenu de sa boîte aux lettres dans la corbeille destinée aux prospectus. En entrant dans l’appartement, il avait brusquement perçu les traces du parfum de la jeune femme, comme l’ombre d’une présence obsédante. Elle n’était pas dans le living. Elle n’était pas dans la chambre. Elle n’était nulle part. Elle avait refait le lit en partant. Elle n’était nulle part et elle était partout.

Il était vingt et une heures. Schneider avait retiré ses boots et rangé sa veste de combat dans le placard. Il avait posé son porte-carte et son arme sur la table basse, avec un paquet de cigarettes, son Zippo et un cendrier. Il s’était servi un verre auquel il n’avait pas touché. Il avait éteint et s’était assis dans la pénombre, coudes aux genoux et la tête dans les mains, à fumer cigarette sur cigarette. Plusieurs fois, il avait tressailli en percevant le bruit sourd de la machinerie de l’ascenseur qui s’ébranlait. À chaque fois, il avait entendu la cabine s’immobiliser plus haut ou plus bas.

Et brusquement, la fatigue lui était tombée dessus de toute sa hauteur. Il avait écrasé sa cigarette et s’était étendu sur le divan, un bras sur les yeux. C’est la lumière qui l’avait réveillé en sursaut. À sa montre, il ne devait avoir dormi que cinq minutes et pourtant cela lui avait semblé être des heures.

Cheroquee se tenait sur le seuil du salon, vacillant sur les talons, un gros sac de courses au bout de chaque bras. Elle amenait le froid de grandes étendues glacées avec elle. Elle avait tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. À grands coups de chevilles impatientes, elle s’était débarrassée en hâte des talons qui avaient atterri au petit bonheur. Elle avait abandonné sur place parka scandinave et sacs, elle avait laissé tomber sa pochette et s’était précipitée. Elle portait une petite robe en mohair noir toute simple qui lui allait juste au-dessus des genoux, ainsi que des collants sombres et rien d’autre. Schneider était resté un grand moment immobile, les yeux fermés, le front contre son ventre, les bras enserrant de toutes ses forces ses cuisses jointes. Cheroquee se tenait debout et lui caressait la nuque du bout des doigts, très doucement, comme elle l’aurait fait pour calmer un très jeune enfant qui souffre sans rien dire.

— Mon Dieu, gémit-elle sourdement à mi-voix, mon Dieu, qu’est-ce qui est en train de nous arriver ?

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