Pour la première fois depuis qu’il dirigeait le groupe criminel, soit depuis plus de sept ans, Schneider arriva au briefing quotidien avec cinq minutes de retard. Ses traits étaient plus creux et plus durs que de coutume, son regard dissimulé par les lunettes de soleil. Lorsqu’il le vit paraître, Charles Catala ne put s’empêcher de s’étonner à voix haute :
— Merde, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez pris une porte ?
— Bouclez-la, Charles, grinça Schneider au passage.
Il retira ses Ray-Ban de pilote, contourna le bureau et se laissa tomber dans son fauteuil. Les paupières serrées à cause de la lumière, il se passa plusieurs fois les mains devant la figure. Catala diagnostiqua une chouille* de première. Une ou deux fois par an, Schneider s’en prenait une sévère, et pourquoi pas ? Le reste du temps, il se bornait à être Schneider. Rasé de près, il portait l’une de ses éternelles chemises de coupe militaire aux plis au rasoir. Sur l’appui de fenêtre, la cafetière glougloutait en se rengorgeant à part soi, d’un ton de satisfaction.
Les effets de Meunier avaient été dépendus, pliés avec soin et glissés dans les pochettes à scellés. Le premier arrivé avait ouvert les vitres en grand et la pièce ne sentait plus que le linoléum, la poussière, la résine et la cendre froide. L’odeur de la souffrance et de la misère. Dehors, la pluie avait fait place à une lumière propre et crue, qui se déversait partout et n’épargnait rien ni personne. Sur le parking du supermarché, les employés mettaient en place les longues files de caddies. Les pensionnaires de la maison de retraite locale avaient commencé à investir farouchement les lieux.
Peut-être leur férocité venait-elle du souvenir des privations endurées sous l’Occupation. La brasserie des Abattoirs rouvrait. L’univers entier reprenait son cours normal. Un jour nouveau pour une nouvelle année.
Sur le bureau devant Schneider, il y avait les différents actes de procédure classés par ordre dans des sous-chemises de couleur. Les douilles saisies à proximité du corps étaient déjà placées sous scellés. Les photographies prises à la station-service étaient déjà constituées en album de travail. Manière de dire que les autres étaient déjà au boulot depuis un grand moment, lorsque le chef était apparu avec son vilain sourire de travers. Avec ou sans lui, le groupe tournait déjà à plein régime.
Müller était adossé à l’armoire aux scellés, le visage vide et l’expression lointaine. De temps à autre, il tirait sur sa cigarette en la protégeant de la paume. Dumont astiquait méthodiquement ses lunettes avec une lingette qui empestait le vinaigre. L’opération pouvait durer plusieurs minutes. Courapied arborait déjà sa parka informe. Une vieille écharpe kaki faisait plusieurs tours autour de son cou et son bonnet lui venait au ras des sourcils. Il semblait somnoler. Aussi bien, il aurait pu se trouver à l’autre bout du monde, en train de surveiller les yeux mi-clos son troupeau de chèvres depuis le flanc d’un piton rocheux. Nello se tenait solidement assis à califourchon sur une chaise, les pieds bien à plat par terre, les bras croisés sur le dossier et le menton installé sur les bras. Son étrange regard vert jade semblait calme et décidé à tout voir, le pire comme le meilleur.
Comme chaque matin, Catala fit le service. Schneider le remercia à mi-voix, ce qui, en soi, était déjà une sorte de nouvel événement. D’ordinaire, Schneider se bornait à un hochement de tête laconique. Puis celui-ci alluma une cigarette et chacun comprit instantanément que les hostilités étaient rouvertes.
Sans faire mention de son entretien nocturne avec Monsieur Tom, Schneider estima qu’on avait laissé assez de temps à Francky pour qu’il crût la piste déblayée. Schneider n’avait pas foi en la grandeur d’âme du jeune homme. Il ne croyait en la grandeur d’âme de personne, et certainement pas en la sienne pour commencer. Il n’avait pas foi en l’homme. Il avait simplement entrouvert la porte de la nasse. Il commanda à Courapied :
— Vous surveillez la maison de la mère. Personne n’entre ou ne sort sans qu’on le sache.
Courapied hocha silencieusement le front.
— Je n’ai personne pour vous relever, autant vous dire que ça risque de durer un moment. Si c’est Francky lui-même, pas question d’interpellation. Vous avisez immédiatement, le reste nous incombe. Si le visiteur est une figure connue, vous tâchez de la prendre en bobine. C’est tout.
— Aperçu, se contenta d’annoncer Courapied.
Été comme hiver, Courapied portait de vieilles mitaines effrangées. Il ne se passait pas de semaine sans qu’il se fît embarquer par les bleus, sous un prétexte ou un autre. Il attendait placidement qu’on l’eût déballé en geôle pour faire appeler le chef du groupe criminel. Il agita vaguement la main droite derrière lui et sortit.
Schneider avait besoin d’un volontaire chinois pour passer au crible toutes les procédures concernant Francky, à un titre comme un autre, et même en qualité de simple témoin. Il fallait « jouer les approchants », localiser chaque point de chute, identifier chaque relation amie ou ennemie. Chaque débiteur ou créditeur. Faire tous les registres, y compris celui des prisons. Auditionner matons et codétenus.
Tout malfaiteur, tout homme tout court, est une manière d’escargot. Il laisse une trace derrière lui, qu’il le veuille ou non.
Dumont chaussa ses lunettes à monture d’écaille et se proposa. Accepté à l’unanimité.
Au propre comme au figuré, Nello était un homme de contact. Il reçut pour instructions de retourner voir tous les clients de la veille et de les repasser sur le gril. Schneider ratissait large et pratiquait le harcèlement systématique. Müller rafraîchit l’atmosphère en annonçant, les yeux droits sur le vide :
— Danger signalé. La bande à Stern s’est mise en branle. Escobar commence à frotter des oreilles, par-ci par-là.
— Origine de l’information ? s’enquit Schneider avec distance.
— Un contact à moi, éluda Müller. Escobar lui est tombé dessus entre deux bennes à ordures. Quand il est venu me voir, mon canaque saignait du nez et de la bouche.
Müller braqua un regard lointain, comme pensif, sur le visage usé de Schneider :
— Ils cherchent le même type que nous. Ils cherchent aussi un certain Bugsy.
Charles Catala roulait trop vite et trop sec dans la lumière glacée du matin. Plusieurs fois, il dut se frayer un chemin scabreux à coups de deux-tons. Schneider s’était abstenu de tout commentaire. À travers les verres des Ray-Ban, la lumière lui brûlait les yeux. Intérieurement, il tremblait de froid et de ce qui ressemblait à de la colère et n’en était pas. Il lui fallait regarder les choses en face. Il avait subi une véritable commotion. Il savait que dorénavant, il y aurait un avant et un après. Il n’avait rien d’un lapin de six semaines et avait connu d’autres femmes, même si celles-ci se comptaient tout au plus sur les doigts de la main. Ce qui s’était passé la veille n’avait rien de comparable — la veille et durant presque toute la nuit. Il fallait regarder la réalité en face, comme lorsqu’on descend, suspendu aux soupentes d’un parachute et qu’on voit les trous que les traceuses font dans la voile.
Schneider n’était pas homme à se cacher derrière son pouce.
Dès l’instant où il s’était glissé près d’elle, dès l’instant où il avait commencé à entrer lentement en elle, il avait su qu’il était accroché.
Ce sont les cahots sur le chemin qui menait à la casse qui le tirèrent de son assoupissement. La voiture soulevait des gerbes d’eau boueuse qui s’abattaient sur le pare-brise et les flancs. Charles Catala ne manifestait aucune intention de ralentir. Il stoppa la machine au niveau de la presse, les pare-chocs à moins d’un mètre des tibias de Bubu qui était en train de discuter dehors avec Chiquito, l’un de ses acolytes.
Charles Catala s’était emparé du riot-gun et éjectait chaque cartouche l’une après l’autre. Chacune tombait sur le bureau devant Bubu. Charles Catala en compta huit.
— Pas légal, ça, huit.
— Va te faire foutre, mon con.
Charles Catala dispersa les cartouches du bout de l’index, puis les classa par catégorie.
— Huit cartouches, dont deux balles à ailettes, type Sauvestre ou Brenneke. Tu chasses le sanglier, Bubu ? Les autres, double zéro. Chevrotine. Tu chasses quoi, avec de la chevrotine ? Tu chasses le bougnoule, Bubu ?
— Je chasse personne, grinça Bubu. Je chasse que si on me chasse.
Charles Catala arbora un sourire placide, qu’il savait parfaitement exaspérant.
— Qui c’est qui te chasse, en ce moment, mon Bubu ?
— Personne, affirma l’autre.
Il n’avait ni la prétention ni l’espoir d’être cru. Charlie, il s’en foutait. Charlie ne tenait pas la jauge. Bon poulet, mais sans plus. Ce qui l’inquiétait, c’était Schneider, qui se tenait retranché derrière ses putains de lunettes de soleil, adossé à la fenêtre et les chevilles croisées. Schneider qui fumait sans mot dire. Le flic n’avait pas encore ouvert le feu et Bubu tentait d’estimer la direction de tir. À titre préventif, il déclara :
— J’ai appris, pour ton flic.
— C’était pas mon flic, bloqua Schneider. Meunier était principal aux Stupéfiants.
Il se surprit à dire était, au lieu de dire est. Dans son esprit, Meunier était donc mort. Presque sans bouger, il sortit un cliché face-profil qu’il expédia sur le bureau, devant Bubu.
— Sois sympa, soupira Charles Catala. Enjolive notre journée. Dis-nous juste que tu ne connais pas ce type.
Bubu saisit le cliché, ne le regarda qu’une seconde et tomba dans son fauteuil. Puis il releva une face hébétée :
— Vous pensez quand même pas que c’est lui ?
— Je ne pense rien, dit Schneider d’un ton sec. C’est qui, pour toi ?
— Francky ? C’est le fils de ma sœur. Mon neveu, pour ainsi dire. (Il ressemblait à un type qui perd pied et se noie dans trop peu d’eau.) Francky, c’est un voyou, tout ce que vous voulez, mais jamais il irait buter un flic. Une chicore, je ne dis pas, mais buter un flic. Comment il l’a buté, d’abord ?
Schneider le fixait pensivement. Il alluma une cigarette au cul de la précédente, qu’il écrasa minutieusement dans le cendrier en forme de pneu de camion, devant Bubu. Il réfléchit.
— Cinq balles. Dont deux dans les couilles.
— Jamais. Jamais Francky aurait fait ça.
— Ça quoi ?
— Tirer dans les couilles.
Il était temps pour Schneider d’ouvrir un second front.
— C’est toi qui lui as vendu une Harley Davidson. Une Electra Glide.
— Jamais, dit Bubu en se levant d’un bond. Jamais.
— N’use pas ma patience, prévint Schneider. J’ai un témoin.
— Votre témoin, c’est de la merde. J’ai jamais vendu d’Electra à Francky.
Charlie Catala savait discerner la montée de la rage chez son chef. Le visage de Schneider se faisait comme indolent, il remuait doucement les doigts comme pour les désengourdir. Sa voix devenait sourde et voilée.
— C’est toi qui lui as vendu l’Electra, murmura Schneider.
— Jamais.
Catala reposa doucement le fusil en travers du bureau. Il fit mouvement à droite en couverture. Même un homme de la force et de la corpulence de Bubu ne ferait pas longtemps le poids face à un Schneider déchaîné. D’un instant à l’autre, la situation pouvait dégénérer.
— Jamais, affirma Bubu, intraitable. Je ne lui ai jamais vendu une Electra Glide. Celui qui raconte ça est un putain de menteur. (Il cracha par terre, sur le côté.) D’abord, les Electra Glide, c’est de la merde. Je lui ai vendu une Harley, mais pas une Electra.
Schneider secoua la tête, avec l’air de se réveiller, incrédule, d’un mauvais rêve.
— Tu lui as vendu quoi ?
— Vous me croyez pas ? s’indigna Bubu. J’vais vous montrer.
Il marcha à une armoire colonne, ouvrit un casier et en sortit un album, qu’il tendit à Schneider avec fierté.
— Voilà, c’est celle-là, affirma Bubu. Ça, comme vous voyez, c’est pas une Electra.
Vaguement hébété, Schneider feuilleta l’album. On y voyait la moto, depuis sa sortie de container au Havre. On suivait chaque phase de la restauration, aussi bien châssis, moteur, que suspension et carrosserie. On la voyait en apprêt, puis à la sortie de la cabine de peinture. On voyait les sacoches cuir.
— Y a Harley et Harley. Celle-là, c’est une classique. Moteur Panhead 1949, 74 pouces, récitait impassiblement Bubu. Il était parti pour en parler pendant des heures. Schneider n’y prêtait aucune attention. Il n’en avait que pour les photos. Elles étaient dignes d’un professionnel et d’une netteté parfaite.
On voyait la machine le jour de sa livraison.
On y voyait alors Francky tête nue à son guidon, les deux mains bien à plat, jambes tendues, les talons de botte plantés de chaque côté de la machine. Sur la photo, le jeune homme riait, avec l’air d’un type prêt à conquérir le monde.
Schneider détacha la photo de l’album et récita :
— Saisie afin d’être placée sous scellés, pour les nécessités de l’enquête.
Il dit à Bubu :
— Tu es placé en garde à vue en qualité de témoin à compter de ce jour (consultant sa montre) onze heures vingt. Tourne-toi, bras écartés, les mains à plat contre le mur.
Schneider avait déjà les menottes au poing.
Schneider avait à peine regagné son bureau, qu’il avait été accroché par Dumont. Alvarez Kelly convoquait tous les chefs de groupe dans sa suite du premier étage. Convocation impérative.
— Un point presse, ou quelque chose dans ce goût-là, avait ajouté Müller sans songer à dissimuler son dégoût. Autre chose : une jeune femme vous a appelé. Elle n’a pas laissé de message, mais souhaite que vous la rappeliez.
— Souhaite, avait remarqué Schneider.
Il avait laissé Bubu aux bons soins de Catala afin de procéder à son audition en forme. Si besoin était, Müller pouvait se porter en appui. La présence silencieuse de Müller adossé à la porte n’avait rien de rassurant. On était sans nouvelles de Courapied, qui n’avait même pas jugé bon se munir d’une radio. Nello n’était pas revenu de sa tournée des compteurs. Schneider avait pris le temps d’aller pisser, puis il s’était longuement lavé les mains avant d’absorber deux comprimés qu’il avait fait passer à l’eau du robinet. Dumont était toujours aux archives, plongé dans les dossiers, en compagnie d’un paquet de toasts et d’une bouteille de lait demi-écrémé. Tout roulait, donc.
Appuyé à bras tendu au lavabo, il s’était examiné dans la glace et ce qu’il avait vu n’était pas de nature à susciter l’enthousiasme, ni seulement l’intérêt. Un ancien poids moyen vif et teigneux, un homme maigre aux traits durs qui avait sans doute eu son heure et sa chance comme tout le monde, mais était sur le point à présent d’attaquer la rampe de sortie.
La suite du commissaire central Alvarez Kelly ressemblait à la suite de tous les commissaires centraux, de tous les commissariats de police du monde. Il y avait des vitrines, des coupes et des fanions sportifs, des drapeaux et le portrait du président de la République en cours, des armes de collection et des portraits flatteurs. Il y avait de la moquette, des fauteuils et un canapé en cuir dans un angle. Il y avait un meuble bas, dont l’un des rayons faisait office de bar. Il y avait une grosse radio, qui chuintait doucement en permanence sur l’appui de fenêtre et permettait de suspendre vingt-quatre heures sur vingt-quatre le trafic de toutes les voitures dès leur sortie et jusqu’à leur retour. Alvarez Kelly trônait derrière son bureau en merisier et ses lunettes jaunes aux verres panoramiques. Comme bon nombre de ses semblables, Alvarez devait son galon de commissaire aux services rendus au sein du SAC, ce qui ne l’empêchait pas de se prévaloir également de sa qualité de franc-maçon. Il était cul et chemise avec le maire. Seule comptait pour Schneider l’opinion de Monsieur Tom et celui-ci tenait Alvarez pour un foutriquet, un arriviste et un connard, mais un dangereux connard, prêt à lécher n’importe quel cul, qu’il fût de droite ou de gauche, pour prendre ne serait-ce qu’un bout de galon.
Pour l’instant, le commissaire divisionnaire Alvarez Kelly courait après le ruban de la Légion d’honneur. Pour l’instant, il tenait un verre de whisky des deux mains, à plat sur le maroquin, un peu comme s’il entendait y lire l’avenir. À l’entrée de Schneider, il avait jeté un regard à la pendule, sans pour autant faire le moindre commentaire, puis il lui avait désigné un siège.
Schneider était resté ostensiblement debout. Quiconque le connaissait devinait qu’il bouillait intérieurement. Il avait balayé chacun du regard. Le commissaire Manière était vautré dans son fauteuil dans une posture attentiste. Le chef de la Sûreté arborait un demi-sourire indolent. Il avait commencé en bas, gardien de lapins, il avait bossé comme un malade, il avait réussi aux concours, il était monté à la force du poignet. Il votait sans se cacher aux Républicains indépendants. Il était sûr du charme qui émanait de ses yeux très bleus et de sa moustache qu’il jugeait avantageuse. Il s’estimait représenter une bonne approximation de Burt Reynolds, au physique comme au moral. Burt Reynolds, l’humour en moins.
Il y avait Stern dans un coin, un verre de whisky entre le col et la bouche. Aux yeux de Schneider, Stern n’avait aucune espèce d’existence. Alvarez avait levé les yeux :
— Où en sommes-nous ?
— Vous, avait grincé Schneider, vous je n’en sais rien. Pour ce qui concerne le groupe criminel, suspect identifié.
— On peut savoir qui c’est ? avait grommelé Stern.
Schneider n’avait même pas daigné tourner la tête. Il avait conservé les yeux braqués sur Alvarez. Il avait ajouté avec la sécheresse de ton d’un compte rendu.
— Son interpellation n’est plus qu’une question d’heures.
— Vous avez du biscuit contre lui ?
— Plus qu’il n’en faut, affirma Schneider.
Il sortit ses cigarettes de la poche de poitrine, mais se ravisa aussitôt. D’instinct, il avait presque adopté la tenue du garde-à-vous. Alvarez le scrutait. Il ne pouvait souffrir Schneider, mais il y avait du monde derrière et c’était donc un homme qu’il fallait ménager. Un tant soit peu. Alvarez avait déclaré, avec une certaine raideur :
— La presse est convoquée pour quatorze heures. Je suppose que vous ne souhaitez pas en être.
Schneider avait gardé le silence.
— Qu’est-ce que je dois lui dire ?
Schneider s’était borné à hausser les épaules. Misrep* terminé. Rien à y ajouter ou à y retrancher. Un instant, il lui avait semblé apercevoir un bref éclair d’amusement dans le regard du commissaire Manière, mais comment pouvait-on s’attendre au moindre soupçon d’intelligence dans des yeux de coiffeur pour dames ?
Il avait pivoté sur les talons et gagné la porte sans saluer personne.
Dans son bureau, Schneider avait interrompu une conversation intéressante entre Bubu, Charles Catala et Müller. Elle roulait sur le bruit très particulier du moteur Harley. Bubu expliquait que ça venait de la conception même de l’engin, un deux-cylindres avec un seul maneton central, comportant une bielle classique et une bielle à fourche, avec un angle de calage à 45°.
— C’est pour ça, faisait Bubu en marquant le rythme du plat de la main sur le bureau, c’est à cause de ça que le moteur fait un bruit de patate : po-tato-po-tato. C’est ça qu’on appelle bruit de patate.
— Vous saviez que la mère à Francky était la sœur à Bubu ? demanda Müller.
À la tête de Schneider, il avait deviné qu’une diversion rapide s’imposait.
— Non, reconnut celui-ci.
— Ça fait quinze ans qu’on se parle plus, affirma Bubu. Son biturin de mari travaillait à la SNCF. C’est à cause de lui qu’elle a arrêté de vivre en caravane. De toute façon, il y avait un trop grand écart d’âge.
Il ne précisa pas entre qui et qui et nul ne ressentit le besoin de le demander.
Schneider se sentait en baisse de régime. Il avait besoin de dormir, mais il savait qu’il ne le pourrait pas. Il n’avait ni faim ni soif, il se sentait seulement vide et creux et c’était comme si ses os étaient du verre et près de se rompre.
— Vous prenez les commandes, dit-il à Catala en consultant la pendule. Je descends une heure. Si on me cherche, je suis dans la salle de repos.
— Aperçu.
Il sortit. Catala se tourna vers Bubu, les doigts sur le clavier de la machine à écrire :
— Donc tu as vendu la Harley, cette Harley, à ton neveu Francky. Qu’est-ce que tu lui as vendu d’autre ?
— Un automatique .45, fit la voix de Müller.
Elle semblait ne provenir de nulle part, et certainement pas de sa longue carcasse immobile adossée à la porte. Il précisa :
— Un automatique .45 avec une boîte de cartouches 11,43 à tête creuse. Semi-hollow point, de marque Geco.
Bubu les regarda avec calme, l’un après l’autre, puis il se pencha, mit les coudes aux genoux, soupira avec apitoiement et déclara d’un ton monocorde :
— C’est bon, les gars, vous voulez la jouer comme ça. Tu pourras bécaner* tout ce que tu veux, Charlie. À partir de maintenant, j’ai plus rien à vous déclarer.
Schneider fumait, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Il souffrait du dos. Étendu les chevilles croisées, un couvercle de boîte de peinture en guise de cendrier sur la poitrine, il fumait en tentant d’estimer l’étendue des dégâts. Il se rappelait seulement les grands yeux éperdus de la jeune femme tout près des siens, ses cris, la manière qu’elle avait de lui lacérer les omoplates, ses dures et solides jambes qui lui broyaient la taille. On aurait dit que la jeune femme entendait l’engloutir tout entier. Il se rappelait surtout comment elle avait dormi ensuite en tressaillant encore, pelotonnée tout à coup, la bouche contre son cou à balbutier des mots sans suite.
Puis Catala était venu frapper, pour dire que Dagmar attendait dans son bureau pour lui parler.
Schneider s’était laissé tomber dans son fauteuil. Dagmar l’observa, les genoux joints. Ce qui transparaissait sur les traits du policier, c’était une immense lassitude et ses yeux étaient remplis de tristesse. On voyait bien qu’il venait juste de refaire surface. Dagmar avait l’habitude : elle avait perdu de longue date le compte des pauvres types qu’elle avait vus se réveiller à son côté. Schneider se réveillait de nulle part. Il sortit ses cigarettes. Elle sortit les siennes. Elle aussi, tout comme Cheroquee, fumait des Dunhill. Du front, elle fit signe et Schneider l’autorisa du front. Il se pencha pour lui donner du feu. Elle ne put s’empêcher de lui tenir le poignet un instant, juste le temps que sa cigarette s’embrase. Elle sentit la fumée lui brûler les poumons. Schneider l’observait de très loin. Elle déclara, en dissipant la fumée du dos de la main :
— Vous faites une connerie.
Schneider garda le silence. Elle affirma avec force :
— Vous faites une connerie. C’est pas Francky.
— C’est pas Francky, quoi ?
— C’est pas lui qui a buté le grand Meunier.
— Meunier n’est pas mort.
Elle remua les épaules :
— C’est tout comme. Je sais que vous lui courez au cul. Je sais que la bande à Stern lui court au cul. Je sais que c’est à celui qui le chopera le premier. Je sais que vous l’accusez d’avoir tué un flic et que les flics n’aiment pas ça. Mais c’est pas Francky.
Schneider l’observait avec attention. La femme avait enfilé un vieil imperméable sur ses habits de scène. Elle portait de simples ballerines en cuir au lieu de ses talons. Avec ses cheveux de pluie, son visage carré et ses yeux très larges et écartés, il y avait quelque chose en elle de Catherine Sauvage. La ferveur, peut-être, et comme un air de dignité blessée. Dagmar avait peut-être ou certainement sucé les trois quarts de l’hôtel de police, mais ça n’avait rien à voir. Elle se pencha, tapota sa cigarette au bord du cendrier.
— Je sais ce que vous pensez.
— Je ne pense rien, murmura Schneider.
Il ne pensait rien. Il se bornait à rechercher, à trouver, à collecter des pièces qui finissaient toujours par s’assembler. Deux plus deux n’ont jamais fait cinq. La vie n’est pas faite de mystères : seulement d’énigmes, que l’on finit toujours par résoudre un jour ou l’autre. Ou pas. Une énigme non résolue reste une énigme. Seule la mort est un mystère.
Elle insista d’un ton sourd, les traits crispés.
— Je connais cette ville, Schneider. J’y suis née pendant la guerre. Ma mère avait couché avec un Boche. Ils l’ont tondue à la Libération. Je me suis retrouvée à l’Assistance. Quand j’ai eu douze ans, on m’a placée chez des bourges pour faire la bonniche. Quand j’en ai eu marre de prendre des coups de pied au cul et des baquets d’eau glacée sur la tronche, dès que j’ai eu assez de nichons pour ça, je me suis faite pute. Derrière la gare, rue de l’Arquebuse. Vous pouvez regarder aux Mœurs, il doit encore y avoir ma fiche.
Elle sourit à part soi :
— Croyez pas que c’était la galère. J’ai jamais voulu de mac. J’étais jeune, je gagnais bien ma vie. Et le client qui essayait de me manquer de respect, il prenait mon poing dans la gueule.
Elle montra le poing. Dagmar avait des grandes mains dures et osseuses, des mains de travailleuse de force et un poing très capable de fracasser la mâchoire d’un type. Elle avait la peau des doigts et des poignets abîmée, rougie et blême en même temps, comme celle des lavandières, de toutes celles qui bossent à genoux dans l’eau froide et le savon de Marseille à longueur de temps. Elle se rappela avec un soupçon de tristesse :
— Le nombre de craques qu’on a pu me raconter. Le nombre de conneries que les clients ont pu me confier. Une pute, c’est pas juste écarter les compas. Il y a autre chose. Je faisais des couchers, jamais des passes à la va-vite. Vous pouvez pas imaginer le nombre de types qui parlent aux putes. Même des trucs gênants pour leur bonne femme ou pour eux, ou même pour leurs affaires. Ils s’en branlent : dire des trucs devant une pute, dans leur esprit c’était juste comme s’ils causaient à la glace de l’armoire en se rhabillant.
Schneider alluma une cigarette au cul de la précédente. Il adopta un ton cassant.
— Ceci pour dire quoi ?
— Une pute, ça en sait long sur les hommes, plus qu’un curé ou un flic, parce que nous on les voit à poil. C’est pas Francky qui a tiré.
Schneider l’observa un court instant.
— C’est pas Francky qui a tiré. D’accord. Vous êtes donc disposée à affirmer sous la foi du serment qu’au moment où Meunier était en train de se faire artiller, Francky était au pieu avec vous et que vous avez passé la nuit à fêter l’année nouvelle en de folles étreintes. Vous et moi savons que c’est pas vrai, mais vous êtes disposée à l’affirmer noir sur blanc.
En même temps, il faisait mine d’attirer la machine à écrire devant lui.
Elle secoua la tête avec détermination.
— Ça s’appelle un faux témoignage. Si vous tombez sur un juge susceptible, vous prenez un outrage à magistrat. C’est un délit qui vaut jusqu’à deux ans ferme. Avec votre pedigree, vous êtes sûre de vous faire poivrer un maximum. Les magistrats n’aiment pas les putes, même les putes reconverties dans la limonade.
Dagmar remarqua que Schneider lui disait vous, comme s’il s’adressait à n’importe quel autre être humain. Il précisa :
— Vous êtes donc disposée à mentir.
— Si ça peut sauver Francky, oui.
Avec gêne, elle ralluma une Dunhill. Le soir commençait à tomber. Il y a un instant du soir dont la mélancolie est clairement perceptible, même pour une pute. Ou pour un flic. Schneider regarda dehors. Il regretta.
— Vous ne feriez pas une bonne menteuse. Mentir ne s’apprend pas en cinq minutes. Ça demande toute une vie. Et on ne sauve jamais personne.
Il reporta les yeux sur elle :
— Je ne retiendrai pas votre témoignage.
Dans son esprit, la question était close. Dagmar commençait d’ailleurs à se lever, en écrasant sa cigarette en hâte. Elle dit cependant :
— Le soir qu’il s’est fait buter, Meunier courait après Bugsy. Depuis, Bugsy s’est fait la malle, mais des types au comptoir discutaient qu’ils l’avaient vu et que Bugsy leur avait dit qu’il était assis sur un tas d’or.
— Un tas d’or ?
— Un tas d’or.
Schneider lui avait juste indiqué la porte du menton.
— Soyez sympa, refermez la porte derrière vous en sortant.
Il allait être cinq heures. Il allait faire nuit. Il avait pressé la touche de l’interphone. La voix indolente de Müller s’était fait entendre presque aussitôt.
— La Mule, j’écoute.
— Est-ce que quelqu’un s’est renseigné sur l’état de santé de Meunier. ?
— Attendez, je demande.
Schneider l’avait entendu s’enquérir à la ronde. Il avait entendu aussi que personne ne s’en était occupé. Müller avait rapporté avec neutralité :
— Personne s’en est occupé. Vous voulez que j’appelle ?
— Non, dit Schneider. Laissez tomber, je m’en charge.
Il avait commencé à composer le numéro des urgences, puis avait abandonné à mi-chemin. Il avait regardé dehors. De l’autre côté de la vitre, une face blême aux orbites creuses le contemplait fixement depuis le fond de l’obscurité. Schneider avait mis plusieurs secondes à comprendre que c’était lui qui le fixait. Il avait alors pris son pistolet dans le tiroir, l’avait glissé à l’étui en faisant monter machinalement une cartouche dans la chambre de tir, et s’était levé pour prendre les clés de voiture au tableau, ainsi qu’un poste portable sur la base de rechargement. Et il était sorti.
— Très inhabituel qu’un gradé se déplace au chevet d’une victime, remarqua le médecin chef d’un ton acerbe. D’habitude, vous envoyez un de vos types, ou vous vous contentez d’un coup de fil. C’est parce que le blessé est l’un de vos hommes.
— En partie, oui, reconnut Schneider.
Il ressentit un sourd malaise. Le médecin devait avoir à peu près son âge. Il était venu à sa rencontre dans le couloir avec un air de vif mécontentement. Il était sec comme un coup de trique. Pas le genre d’homme à qui en conter. Instantanément, Schneider avait eu la conviction que l’homme l’avait radiographié des pieds à la tête et que le diagnostic n’était pas fameux. Il sortit machinalement ses cigarettes et se ravisa.
— Je ne peux rien vous dire, déclara le médecin. Je peux seulement vous dire que, pour employer les nouvelles terminologies de l’OMS, le pronostic vital est engagé. Le client est sous assistance. Il a perdu beaucoup de sang. Plusieurs organes vitaux ont été touchés, car les balles ont explosé à l’impact, causant des dégâts secondaires importants. Votre flic peut aussi bien mourir d’un instant à l’autre, que survivre.
Schneider secoua la tête.
— D’ores et déjà, s’il s’en tire je peux vous dire qu’il n’aura plus de couilles. La science a fait énormément de progrès, ces derniers temps, mais la greffe de testicules n’est pas à l’ordre du jour. Sans compter que les donneurs ne courent pas les rues.
Schneider avait une autre question à poser, mais lui non plus ne s’en sentait pas les couilles. Le médecin avait des yeux très bleus derrière ses petites lunettes d’acier. Il y avait dans son maintien le reste d’une sorte de raideur militaire. Il remarqua brusquement :
— Vous avez dropé le djebel.
— C’était dans une autre vie, remarqua Schneider.
— Votre visage ne m’est pas inconnu. Schneider, dites-vous.
— Schneider, oui, coupa Schneider d’un ton sec.
— Je suppose qu’il va vous falloir un rapport médical détaillé, avec nature et position des blessures, etc. Compte tenu de l’état de la victime, je m’oppose à ce que vous procédiez à l’examen du corps, si jamais l’idée vous en avait traversé l’esprit. L’examen détaillé du corps suppose que la victime soit réduite à l’état de cadavre. Il va vous falloir attendre.
Schneider comprit que l’entretien était terminé, alors il se lança brusquement dans le vide. Le médecin fronça les sourcils, hésita un court instant et saisit son pager.
— Je vais voir si elle est disponible.
Il lui indiqua une série de sièges en plastique fixés au mur du couloir.
— Vous pouvez attendre ici.
Elle l’avait aperçu de loin, assis, le buste penché et les coudes aux genoux. Il regardait par terre à ses pieds. Il lui avait donné l’impression d’être capable d’attendre la moitié de l’éternité. Elle avait pressé le pas, le blouson sur les épaules. Il avait le storno entre les doigts et semblait étrangement seul et démuni. Un homme seul qui avait baissé les armes. Il avait senti son odeur avant même de remarquer sa présence. Elle se tenait debout devant lui à moins d’un mètre, bras croisés, en blouse blanche et avec des sabots, un demi-sourire aux lèvres. Schneider s’était levé en sursaut et avait manqué trébucher. Elle l’avait retenu par le coude en riant, comme troublée :
— Restez avec nous, on va faire des crêpes.
— Je me demandais, commença Schneider avec gêne.
— Vous vous demandiez quoi ?
— Si vous auriez un moment, ce soir.
Avec elle, il avançait au jugé, sans trop savoir. Elle le tenait toujours par le coude. Il hésita. Elle était belle à en pleurer.
— Je veux dire.
— Je vois ce que vous voulez dire.
Elle avait consulté la montre fixée à sa poche, puis comparé l’heure à celle qu’elle portait au poignet.
— Vingt heures trente, à la Concorde, ça vous va ?
La nuit était tombée. Une nuit froide et claire. Courapied s’était enfoui sous des haillons, les pieds et les jambes enveloppés de vieux journaux. Il en avait glissé aussi une bonne épaisseur sous sa parka et enfoncé son bonnet jusqu’aux sourcils. Courapied avait pour lui qu’il ne buvait pas ni ne fumait. Il était peu sensible au froid et savait se rendre très semblable à un paquet de hardes jeté entre deux containers à poubelles. Il était capable d’une immobilité de pierre. Il ne somnolait que d’un œil et jamais bien longtemps.
Par pur désœuvrement, il se mit à compter les étoiles qui brillaient très au-dessus des toits. Il abandonna rapidement. Au loin, une mobylette passa en pétaradant. Puis il y eut des voix qui se congratulaient, des claquements de portières. Un moteur démarra, puis un second et on se quitta avec un bref coup de klaxon. Un instant, Courapied revint sur l’étrange personnalité de son chef. Il avait une confiance à peu près illimitée en lui et ses jugements. Pourtant, quelque chose le gênait en Schneider. Il se racontait des choses pas très claires sur lui et l’Algérie, des choses à propos de torture et de corvées de bois. On n’en parlait qu’à mots couverts, en faisant attention autour de soi. Et puis, Schneider était cul et chemise avec Monsieur Tom, ce qui, en soi, le rendait déjà infréquentable.
Il était notoire que, dans son hôtel particulier de La Pinède, Monsieur Tom organisait régulièrement les plus fracassantes partouzes de la région, de l’Hexagone et peut-être même du monde entier. La rumeur ne recule jamais devant l’emphase. La dernière en date avait eu lieu pour le réveillon du 1er janvier et Schneider s’y était rendu. Toute l’Usine le savait puisque Schneider y était allé avec la propre Lincoln de Bubu. Il se racontait même, mais avec une extrême prudence, que Schneider y aurait levé une poule.
Courapied remua lentement les orteils, l’un après l’autre et un pied après l’autre. Puis, de même, il bougea chaque doigt, puis les épaules. À trois pas, il pouvait cependant paraître parfaitement immobile. Il expirait dans son col pour éviter d’émettre de la vapeur d’eau. Jamais il n’avait reçu le moindre cours, ni suivi la moindre formation de chouf*. À force de pratique et de réflexion, il avait acquis soi-même sa propre technique physique et respiratoire. Il s’était appris à survivre à l’économie en milieu hostile.
Courapied en était secrètement fier. Il se considérait comme un perfectionniste — à sa façon. Un faible bruit attira son attention. Un bruit qu’il connaissait parfaitement : le bruit d’un homme qui tâche de se mouvoir sans bruit. Une silhouette filiforme se déplaçait en rasant les murs. Un long moment, l’inconnu demeura immobile à guetter sans même bouger le visage. Puis Courapied le vit bouger brusquement, pousser le portail et pénétrer dans le jardinet. À cet instant, une lumière crue et éblouissante éclaira la scène avant de s’éteindre presque aussitôt. Le visiteur avait déjà disparu à l’intérieur.
Dans le bref flash lumineux, Courapied avait eu le temps de distinguer l’objet que l’homme avait sorti de son blouson. C’était un paquet enveloppé de papier kraft, de la taille et de l’épaisseur de deux livres de poche l’un sur l’autre.
Courapied avait consulté sa montre, à l’intérieur du poignet gauche.
Il était dix-neuf heures vingt. Courapied s’était mis à chercher dans sa tête qui pouvait être l’inconnu. Un type à l’allure de manouche, avec un jean crasseux et de vieilles santiags. Presque aussitôt, une voix de femme s’était mise à vociférer à tue-tête avec une redoutable véhémence et un souffle inépuisable dans une langue que Courapied ne connaissait pas.
Le crétin aux santiags était en train de se faire passer un saxo* de première.
Marina avait vu la petite Austin vert anglais arriver en trombe et se ranger en bataille au ras de la vitrine. À sa façon de conduire pleine de rudesse, ou pouvait penser que Cheroquee ne devait payer ni son essence, ni ses plaquettes de frein, ni les pneus de la voiture. Elle avait fait irruption dans la boutique avec une telle impétuosité que Marina lui avait fait signe machinalement du pouce, sans relever la tête de ses comptes.
— Les oua-oua, première porte à gauche après les cabines.
— Pas besoin, avait coupé Cheroquee.
— À te voir entrer comme une balle, j’avais cru.
Cheroquee avait déposé un grand sac plastique sur le comptoir. Il y avait aussi une boîte à chaussures. Elle avait tout déballé en déclarant :
— Il me faut ce qui va avec, dessous.
Marina l’avait considérée de loin, avec amusement.
— Tu te reconvertis ? Tu abandonnes les sacs à parachute et les culottes Petit Bateau ?
— Dépêche, je vais être à la bourre.
Marina l’avait accompagnée de portant en portant. La plupart des dessous que la jeune femme avait choisis étaient trop bien pour aller bosser sous le pont de l’Arquebuse, trop sexy même pour draguer au bar du Novotel. À travers le rideau de la cabine d’essayage, Marina n’avait pu empêcher de lancer une pique au passage :
— C’est ton nouveau jules, qui te met dans des états pareils ?
Cheroquee sortit de la cabine. Marina en eut le souffle coupé. C’était une autre femme qui venait d’apparaître devant ses yeux. Elle avait la figure chiffonnée et les cheveux en bataille, mais c’était une femme plus lourde et plus pleine, plus remplie de force et d’appétit de vivre. Souriant avec une sorte de gêne, vacillante, trépignant presque sur des talons aiguilles démesurés, Cheroquee donnait seulement l’impression d’avoir plus que jamais une violente envie de pisser.
Schneider avait vu au dernier moment les quatre ou cinq éclats lumineux qui marquaient l’emplacement de tir de l’adversaire. Le tireur se tenait embusqué à l’abri d’un bosquet de lentisque dont Schneider pouvait percevoir la senteur âpre et forte. L’homme devait attendre depuis des heures que Schneider sorte de son trou. Schneider avait bondi et aussitôt quatre ou cinq craquements secs avaient crépité dans le petit matin bleu.
Car c’était un petit matin bleu où ne luisaient plus qu’une étoile et un filet de lune mince comme une rognure d’ongle, accroché tout au fond du ciel. Les craquements étaient ceux, très caractéristiques, d’une courte rafale de fusil-mitrailleur Bar. Le djounoud* en face tirait en mode semi-automatique, en économisant ses munitions. Deux balles avaient piaulé à proximité immédiate de Schneider, la troisième l’avait touché en plein ventre. Le choc avait transformé le bond en un mouvement désarticulé, ce qui explique que la quatrième balle n’avait fait que lui labourer la hanche droite, causant une blessure sans gravité. Durant un instant, Schneider était resté sur le dos, parfaitement conscient mais incapable de bouger. Tout tremblait à l’intérieur comme un bol de gelée. Il avait cherché son arme, le pistolet qu’il tenait encore au poing. Il avait cherché une cigarette. Il pensait avoir cherché une cigarette. Il s’était levé un vent frais au ras du sol, prémices d’une journée étouffante. Sous sa nuque, il y avait du sable, très doux et très fin, le sable d’un oued à sec pour l’éternité. Pas de meilleur lieu pour s’en aller.
À l’odeur âcre du lentisque se mêlaient à présent celle, plus piquante et familière, de la cordite, ainsi que des senteurs de bergerie provenant d’un douar proche. Au loin, il semblait à Schneider qu’on échangeait des tirs. Il avait cessé d’entendre réellement, mais il avait eu subitement la certitude paisible, étale, exempte de toute angoisse et de tout regret, qu’il était en train de s’en aller. Ses doigts cherchaient toujours les cigarettes dans sa poche de poitrine. Il ne pouvait réellement bouger. Rien que des gestes tâtonnants et limités, comme remuer les doigts pour trouver ses Camel. Il regardait le mince croissant de lune, tout là-haut, le froid l’engourdissait. Tout doucement, il était en train de s’endormir. Il était en partance, il partait. Il était parti. Il s’endormait. Il était endormi Et subitement, il avait senti qu’on lui mettait une cigarette allumée entre les lèvres, des faces casquées se tenaient penchées. Des mains avides s’emparaient de lui.
En l’enlevant au sol pour le poser sur la civière, les infirmiers militaires lui avaient arraché un terrible hurlement d’animal blessé.
Le commissaire Manière se tenait en face de Schneider, chevilles croisées, dans une attitude d’extrême décontraction.
— Curieux de vous voir à la Concorde, remarqua-t-il. Ce n’est pas trop vos terrains de chasse habituels.
— Pas trop, non, reconnut Schneider.
Ils occupaient tous deux les fauteuils de l’estrade au fond, laquelle constituait l’endroit stratégique de l’établissement. On y voyait tout le monde et tout le monde vous y voyait. La Concorde faisait comme un bocal vitré de trois côtés, donnant sur la place la plus prestigieuse de la ville. C’était l’endroit idéal pour voir et être vu. Tout le gratin et le semi-gratin s’y donnaient rendez-vous à l’heure de l’apéritif. Il y avait des plantes vertes d’une vitalité peu commune, des fauteuils de cuir souple et chaleureux comme des employés de commerce, de la moquette parme où l’on avait l’impression de s’enfoncer jusqu’à la cheville. Il y avait là tout ce qui comptait, des hommes et des femmes de poids, des affairistes et des magistrats, des gens de la presse et la plupart des membres de la chambre de commerce et d’industrie. Il n’y avait pas de putes — du moins pas au sens où on l’entend d’ordinaire. La musique y faisait un bruit de fond qui n’avait rien de blessant, de même que la plupart des conversations feutrées. Il y avait un bar en cuivre tout en longueur, où présidait Ramsès. L’endroit affectait des airs de faux pub et se voulait avouément de bon ton.
Ramsès était courtois et libanais. Beaucoup d’élégance, mais pas la moindre trace d’obséquiosité. Lui aussi se déplaçait sans bruit et paraissait sans mémoire. Monsieur Tom lui avait confié la gérance de la Concorde en toute connaissance de cause : l’endroit était un observatoire idéal de la ville, de son souffle, de ses espoirs, de ses projets les plus secrets et de la plupart de ses travers. Monsieur Tom avait coutume de placer ses pions avec une minutie maniaque.
Manière observait Schneider et finit par sourire. Un sourire qui semblait provenir de si loin qu’il n’était guère utile de tenter d’en remonter la piste. Il but quelques gorgées et remua le front.
— Je vous ai regardé faire, tout à l’heure, chez Alvarez. Vous êtes loin d’être un mauvais bougre, Schneider. Vous avez seulement l’art subtil de vous faire des ennemis mortels.
Schneider regarda sa montre. Manière avait la pendule du bar dans son visuel. Il le devança avec négligence :
— Il va être vingt heures trente-quatre dans trente secondes. Vous avez cru baiser Alvarez en ne participant pas au point presse. Vous vous êtes trompé. Alvarez est loin d’être con. C’est lui qui vous l’a mis bien profond.
Schneider se borna à retrousser les babines. Il s’apprêtait à se lever et cherchait déjà de la monnaie dans son jean. Manière insista :
— Il y a moyen d’égaliser le score. Vous pouvez facilement neutraliser Alvarez.
Il leva le pouce, le majeur et l’index en triangle.
— Venez chez nous, il y a du feu.
Schneider s’arracha à son fauteuil, déposa de l’argent dans le cendrier. Il avait table ouverte à la Concorde, comme dans la plupart des établissements de jour ou de nuit de la ville, mais jamais il n’avait laissé d’addition nulle part. Non sans ironie, il sourit avec application à Manière :
— Vous savez ce qu’a dit Woody Allen ? « Jamais je n’accepterais d’appartenir à un club qui voudrait de moi pour membre. »
— Dommage, regretta Manière.
Il semblait étrangement sincère. Schneider était en train de s’en aller quand une belle femme brune en tailleur sombre et au sourire tremblé avait brusquement surgi devant lui, vacillant sur les talons. Elle paraissait hors d’haleine et remplie de désarroi. Le commissaire Manière avait tout de suite compris, il s’était aussitôt levé en laissant la place.
À l’instant même où ils s’étaient assis côte à côte, au moment même où elle s’était emparée des doigts de Schneider de sa main brûlante et ferme, tout en lui murmurant au visage, tous deux avaient parfaitement compris ce qui allait arriver.
Le crétin aux santiags avait fini de prendre sa ronflée. Courapied l’avait vu faire mouvement. Il lui avait donné du mou et, abandonnant sur place journaux et haillons, il l’avait pris en bobine. Courapied se sentait ombre parmi les ombres. De rue en rue, de place en place sous un froid mordant, il l’avait suivi de loin en loin jusqu’à un immeuble frappé d’alignement non loin du centre. La difficulté n’était pas tant de suivre le maigre Gitan, qui ne semblait pas outre mesure sur ses gardes. Courapied devait surtout se méfier des rondes de la BSN* qui quadrillaient la ville, à la chasse du moindre clodo à se mettre sous la dent. Courapied vouait une haine toute spéciale aux gardiens de lapins qui l’avaient déjà molesté à plusieurs reprises, avant même qu’il n’ait eu le temps de sortir sa carte de police. Le monde de la nuit est ainsi fait de féroces et brefs combats incertains, et qui, pour la plupart, ne mènent à rien.
Courapied avait suivi le crétin aux santiags jusqu’à l’immeuble, l’avait vu pénétrer par un trou dans les parpaings qui muraient portes et fenêtres du rez-de-chaussée. Il avait suivi le même chemin, et mis un temps infini à gravir les marches en ciment dans la pénombre glacée. Le temps ne comptait pas. Au troisième, il avait perçu une conversation assourdie de l’autre côté d’une porte palière. Il était demeuré un long instant, souffle suspendu, l’oreille collée au battant. Puis, toujours sans bruit, ayant appris ce qu’il avait à apprendre, il était reparti à pas de loup. Le tout à présent était de ne pas se faire mordre. Tout en descendant marche par marche, chaque pas ralenti, dans un temps qui semblait distendu, il avait brusquement entendu deux heures sonner quelque part. Pour que sa satisfaction fût complète, il ne lui restait plus qu’à trouver la moto.
Il n’y avait presque pas de meubles chez Schneider, seulement ce qui était nécessaire à la survie d’un homme démesurément seul. Une cuisine moderne aussi pratique et chaleureuse qu’un bloc opératoire. Des tiroirs vides, un frigo avec presque rien dedans. Machine à laver, sèche-linge, mais pas de lave-vaisselle. Des packs d’eau et des stocks de café soluble. Un salon aux murs remplis de livres, avec un divan en cuir, un fauteuil dépareillé et un long meuble bas à tiroirs. La chambre comportait un lit presque au ras du sol, où on avait du mal à tenir à deux. Deux grands duvets kaki étaient ouverts en guise de couchage. Pour tout luxe, il y avait cependant deux grosses enceintes Acoustic Research et un rack très complet avec des appareils de son aux façades en alu brossé, de marque Marantz.
En guise de chevet, il y avait une vieille malle en osier.
Sur la malle se trouvait posé le .45 automatique de Schneider, un chargeur engagé et la crosse orientée vers lui. Il y avait aussi un répondeur à bande pourvu d’un téléphone plat.
Il y avait enfin une veilleuse à côté de l’arme et la pénombre partout ailleurs.
Il venait d’être deux heures du matin, et ils ne dormaient toujours pas. Le gros de l’orage était passé, mais non sans laisser de traces. Cheroquee se tenait serrée contre lui, endolorie de partout, un genou en travers de ses cuisses, comme si elle n’entendait pas encore tout à fait abandonner la place. Schneider fumait et, de temps en temps, elle lui volait une taffe au passage. Schneider avait mis très bas Johnny Guitar, ce qui ne rendait pas la mélodie moins poignante, ni la voix de Peggy Lee moins sensuelle. Ils étaient tous deux bilingues et comprenaient parfaitement ce dont il était question. Une femme disait son amour à un homme, un sale type nommé Johnny (son Johnny), et il y avait cette guitare acoustique qui arpégeait à l’infini, il pouvait s’en aller, il pouvait rester, elle l’aimait. Jamais, jamais, il n’y avait eu d’homme comme son mec, ce type qu’on appelait Johnny Guitar. Schneider avait remarqué avec amusement que Cheroquee avait un peu la même voix, rauque, sensuelle, aux intonations sourdes, et quelque peu affectée par instants. Contre sa poitrine, elle avait ri à contretemps et lui avait brusquement confié :
— Ma mère adorait cette chanson. Peut-être à cause de la guitare. Peut-être parce qu’elle lui rappelait son pays.
Schneider avait gardé le silence.
— Ma mère adorait mon père.
— Adorait ?
Elle n’avait rien répondu. Elle l’avait seulement serré encore plus fort dans ses bras. De nouveau, elle s’était emparée de son sexe à pleine main comme s’il se fût agi d’une sorte de trophée. De nouveau, ses hanches s’étaient remises à rouler dans l’urgence. En l’attirant sur lui, Schneider avait seulement senti les larmes de la jeune femme couler lentement, une à une, et tomber goutte à goutte sur sa peau maigre et grise de taulard.
Un jour, Schneider avait pris perpète.
Depuis, il n’avait pas cessé de purger sa peine.