De nouveau, le vent avait forci et Schneider pressentait qu’il en serait ainsi toute la nuit et une bonne partie du lendemain, avec de courtes accalmies et de brusques retours de flamme. De grands bancs de nuages blêmes s’effilochaient par instants au ras des arbres à travers la lumière de la ville et fuyaient en hâte se réfugier dans le sombre tumulte de la nuit. La grosse Lincoln se comportait comme un chaland de débarquement qui tâche de tracer sa route en peinant contre les lames qui le prennent par le travers. Thème de l’année : Cotton Club. Schneider alluma une Camel avec un sourd sentiment d’irritation. Une Camel de trop. Schneider savait que toute Camel était une Camel de trop. Cotton Club. Connerie. Marina avait trente ans, Monsieur Tom avait passé les cinquante depuis un moment. Il marchait sur les soixante. Avec Marina, il se refaisait une jeunesse qui lui coûtait la peau des couilles, il le savait mais il s’en foutait. Tom avait les moyens de se foutre de tout.
Il tenait la ville dans sa main, comme son père l’avait fait avant lui et le père de son père au siècle d’avant. Monsieur Tom présidait la chambre de commerce et d’industrie, il était au Rotary, il donnait à la Croix-Rouge et dirigeait le conseil d’administration du CHU. Il tenait la presse locale sous perfusion et cotisait en tant que lambda aux Républicains Indépendants, tout en faisant les yeux doux au jeune député socialiste du coin. Jamais tous les œufs dans le même panier. Ceux qui ne l’aimaient pas le traitaient de margoulin* sans scrupule. Les autres tenaient Monsieur Tom pour un remarquable capitaine d’industrie et un homme de pouvoir. Il était partout où ça comptait.
L’habitacle sentait le cuir neuf et la cigarette blonde. Le fauteuil du passager faisait au loin près de deux mètres carrés. Schneider enfonça la cassette dans le lecteur au tableau de bord. Le Wild Man Blues s’éleva presque tout de suite et presque tout de suite, on entendit sinuer les volutes maléfiques d’une clarinette basse à la contre-mélodie puissante et dure. C’était une rare version enregistrée en 1936 par les Johnny Dodds Black Bottom Stompers. Personnel inconnu. Schneider s’engagea dans la longue allée qui conduisait jusque chez Monsieur Tom, en sinuant à travers une pinède sans âge. Schneider avait brusquement ressenti une curieuse sensation de paix, qui devait peut-être beaucoup à la fatigue. Depuis une semaine, le groupe criminel et son chef filaient nuit et jour une bande qui se préparait à monter au braquage. Ils travaillaient sur renseignement, et Schneider aux amphétamines.
Brusquement, il y eut une série d’appels de phares excédés dans le rétroviseur. Moins d’un mètre derrière son coffre, une Golf seize soupapes tentait de forcer le passage en se jetant de droite et de gauche, avec l’arrogance d’une voiture de circuit. Schneider ralentit et se rangea sur le côté. Au passage de la Golf, en une fraction de seconde, il lui sembla apercevoir, tourné vers lui, le beau visage carré et très en colère d’une jeune femme à la grande bouche sombre, et qui avait l’air de l’insulter. Il eut subitement un bref pincement au cœur, une sorte de spasme d’amertume. Ce genre de femme était bien trop cher pour un baltringue comme lui. Elle était même hors de prix et elle le savait. La Golf ne tarda pas à disparaître au premier tournant, en bombardant le bas-côté droit d’une grosse giclée de graviers. Schneider alluma une cigarette au cul de la précédente. Plus loin, à travers les arbres, on pouvait commencer à apercevoir des lumières. Monsieur Tom avait bien fait les choses : tout le parc à l’avant de la maison était éclairé comme a giorno et il y avait même des voituriers affairés à conduire les véhicules au parking, où déjà plus d’une cinquantaine de voitures étaient rangées sous les frondaisons comme pour un concours d’élégance.
Schneider fit avancer la Conti au ralenti. Les pneus chuintaient sur le gravier, dans la lumière blanche des projecteurs. Il fallait une bonne dose d’insolence ou de mépris pour se rendre en Lincoln à un pince-fesses chez Monsieur Tom. Ou une certaine capacité d’ironie. Monsieur Tom avait parfaitement bien fait les choses : un gosse en livrée bordeaux ne tarda pas à apparaître. Il parvenait à ne paraître ni emprunté ni obséquieux. Il se pencha à la portière, Schneider actionna la glace électrique.
— Parking, monsieur ?
— Parking, fiston.
— Continental, n’est-ce pas, monsieur ?
— Oui, fiston.
— Mark IV. On n’en voit plus beaucoup.
— On n’en a jamais vu beaucoup.
Le jeune homme sourit. Son franc visage avenant était criblé de taches de rousseur, comme si on l’eût saupoudré à l’instant même de levure diététique. Il souriait à la vie. Et pourquoi pas ? Juste le genre de type qu’une fille normalement constituée devait avoir tout de suite envie d’aimer. Rien de moche ou d’usagé et sans doute rien de tordu. Schneider ne pouvait rien y trouver à redire. Il y avait un temps pour aimer et un temps pour être aimé. Il y avait un temps pour vivre et un temps pour mourir. Il y avait un temps pour tout. Il sortit de la voiture et prit pour rire une voix de dur :
— Traitez-la comme une vraie duchesse, fiston.
— Pas de lézard, monsieur.
Schneider regarda la Conti s’éloigner avec une lenteur silencieuse dans la fumée bleue de son double échappement. D’autres la regardaient aussi. Ils regardaient la voiture et en même temps le maigre type en trench ceinturé qui fumait et semblait attendre quelque chose ou quelqu’un. À peu de distance, le commercial pressé à la Golf seize soupapes se battait avec son extractible sous le regard excédé d’un autre voiturier. Le poste extractible n’est pas fait pour l’homme, mais l’homme pour l’extractible, réfléchit Schneider. Il ne savait pas trop s’il fallait qu’il reste ou qu’il s’en aille. Il pouvait demander au gosse de ramener la Conti et repartir.
Il pouvait également tout aussi bien rester, du moment qu’il était là.
Sous l’effet du vent, la pinède grondait dans son dos comme un train de marchandises qui s’apprête à entrer en gare, bien décidé à griller la station. Pourtant, là où Schneider se trouvait, il semblait qu’il fît calme plat. Tout policier digne de ce nom n’est qu’un œil froid et fixe sans cesse porté sur ce qui l’entoure. Il s’interdit tout excès d’enthousiasme, comme la moindre nuance de blâme et ne prend jamais parti. Par pur réflexe professionnel, il reporta le regard sur le type qui se colletait avec son extractible. L’homme venait juste de passer la trentaine à la corde. Il avait le physique convenu et l’expression implacablement résolue de tous les jeunes commerciaux promis à un bel avenir dans les domaines du double vitrage, des adoucisseurs d’eau ou du rachat de créance.
À mi-hauteur du perron, sa compagne se tenait étroitement drapée dans sa veste de fourrure et sa colère. Schneider esquissa le brouillon d’un éventuel rapport de police : Toto a la trouille de se faire voler son Pioneer et se bat pour l’embarquer. Le loufiat, qui est un professionnel, sent bien qu’il a affaire à un parfait con et s’agace. Pendant ce temps, la femme se caille en plein vent et fait la gueule. C’était compréhensible, dans la mesure où elle ne semblait pas avoir grand-chose sur le dos. Robe noire aux genoux, bas ou collants de couleur sombre. Sous-vêtements ignorés. Des escarpins vernis aux talons juste un peu hauts, mais pas trop. Les chevilles tordues dans le sens de la montée trahissaient elles aussi l’exaspération, ainsi que le manque d’habitude. Sous la lourde crinière que le vent embroussaillait, on ne voyait plus de sa face que la grande bouche sombre, tordue de rage. C’était bien celle qu’il avait aperçue durant une fraction de seconde quand la Golf l’avait dépassé en accélération.
Schneider allait détourner le regard, lorsque subitement, la femme avait fourragé dans ses cheveux et, sans aucun doute possible, avait jeté un brusque regard vers lui. Leurs yeux s’étaient alors rencontrés de plein fouet. Dans la voiture aussi, elle l’avait regardé, il en avait à présent la certitude. La chose n’avait pas duré plus qu’une fraction d’instant, et pourtant, il en était sûr. Et non seulement, à présent, ils s’étaient indiscutablement regardés, mais elle ne le quittait pas des yeux, au point de conserver la main en suspens dans ses cheveux, les lèvres entrouvertes et sur lesquelles toute trace de colère ou de mépris avait disparu, comme si elle venait subitement de découvrir autre chose. Son regard calme et fixe trahissait une sorte de stupeur machinale, presque de souffrance. Son regard n’entendait pas quitter celui de Schneider.
Il ressentit alors cet instant de brusque désespoir, lorsque l’on ne souffre pas encore, mais que l’on sait déjà qu’une balle de fort calibre vient de vous frapper de plein fouet.
Le gosse aux éphélides était revenu en agitant le trousseau qu’il exhibait avec la fierté d’un trophée conquis de haute lutte. Il avait suivi le regard de Schneider et vu la femme du perron que son compagnon embarquait à l’intérieur sans ménagement, le poste extractible d’une main, la femme de l’autre sans qu’on pût y discerner de différence.
Le gosse remarqua, avec toute la nostalgie dont était capable un jeune homme qui n’avait sans doute pas encore vingt ans :
— Belle bête, hein, monsieur ?
Il n’était pas aisé de deviner s’il parlait de la Continental ou de la femme.
Il reporta le regard sur le visage sans vie du policier.
— Rien que du rêve. Elle est à vous ?
— Non, murmura Schneider.
Il avait froid dans les os et les mâchoires soudées. Le gosse lui laissa tomber le trousseau dans la main. Il ne pensait pas à mal en lui souhaitant une bonne soirée. Peu de gens pensent forcément à mal en vous souhaitant une bonne soirée, ou une bonne nuit. Ou une bonne année. Ou quoi que ce soit de bon. La plupart se bornent à s’en foutre. Schneider se rappela la voix de cette femme qui lui avait confié en affectant un tempo de blues indolent, un soir de biture, sur le pont d’un voilier qui faisait route vers les Açores. Des voiles rouges dans le soleil couchant.
— Tout le monde s’en branle, mon pote, tout le monde s’en branle, qu’on vive ou bien qu’on meure.
Il y avait des rires, de la musique et un brouhaha somme toute discret. Des rires de femme, des éclats d’homme important. De grands appels confus et des conversations qui ne se répondaient pas. Les grands braillements et les gloussements, les éclats de rire énervés, ce serait pour plus tard, aux petites heures, mais ce serait le lendemain et tout cela n’aurait plus d’importance Schneider avait laissé son trench au vestiaire. Il avait allumé une cigarette. Schneider n’était personne. Il déambulait entre les groupes. Il ne voyait personne. Il savait qu’il était en descente et il avait l’impression de tomber de sommeil, bien qu’il sût qu’il ne pourrait pas dormir avant un bon moment. Il lui semblait marcher sur des tapis de coton. À un moment, il perçut le piano-bar à travers les cloisons. Un type aux dents de lapin y massacrait du ragtime en pure perte. Mauvais comme un cochon, sans le moindre feeling. Toutes les notes y étaient, mais vides et sèches et sans vie. Des notes de comptable, de la musique de bastringue. Cotton Club. Le flic s’était dirigé vers le salon. Les vitres s’étaient remises à trembler sous les bourrasques.
Schneider avait froid et il souffrait. Trop de chocs sourds en trop peu de temps. Il y avait eu le visage de l’inconnue entrevu un centième de seconde. Puis quelques instants plus tard ce regard étonné, suspendu à rien, qui avait semblé pourtant vouloir lui dire quelque chose. Ou pas. Schneider n’était pas homme à se monter la tête. Ava Gardner, dans La Comtesse aux pieds nus. La femme était en main et n’avait visiblement pas l’habitude des talons hauts. Il savait qu’il n’avait aucune chance. Il s’était dirigé vers le bar, où il avait absorbé deux Johnny Walker presque coup sur coup, des gestes sans joie et sans plaisir.
D’ordinaire, l’alcool calmait la souffrance.
D’ordinaire, mais pas toujours.
Pour un peu, il aurait eu envie de mordre.
— Bonsoir, Schneider, avait alors égrené une voix vaguement narquoise près de son épaule.
Schneider avait tourné la tête.
— Je vous ai aperçu dès que vous êtes entré, dit Marina. Vous aviez l’air perdu. Vous reprenez un verre ?
Il fit oui de la tête. Il y avait toujours cette souffrance, tapie dans son coin.
— Je ne pensais pas que vous viendriez, dit Marina. Tous ces gens, tout ça. Tout ça ne vous ressemble pas.
— Ne poétisez pas. Rien qu’un baltringue.
— Je ne crois pas.
Elle lui avait pris le bras, un peu au-dessus du coude. Contre le flanc du policier, elle avait senti le pistolet dans son étui. Tom possédait la même arme, un lourd automatique en acier terne, qu’il avait gardé après l’Algérie.
— Je sais qui vous êtes.
Elle l’observait avec une étrange gravité. Elle avait besoin de parler, même pour ne rien dire. Surtout pour ne rien dire. Elle murmura pensivement :
— Vous me prenez pour quoi ? Une salope ? Une pute de haut vol ? Une gagneuse qui a fini par tirer le gros lot ?
— Non, dit Schneider.
— Ça ne vous est jamais venu à l’esprit que tout homme dans sa vie peut avoir droit un jour à un instant de bonheur ? Un homme ou une femme ? (Elle rapprocha le pouce de l’index à se toucher, devant les yeux.) Rien qu’une toute petite part de ciel bleu.
— Non, répéta Schneider.
Elle le scruta :
— Vous ne m’aimez pas, Schneider. Pourquoi ? Parce que vous pensez que je fais les poches de Tom ?
— Non, murmura Schneider avec amertume.
Personne ne pourrait jamais lui faire les poches : Tom en avait trop et la plupart étaient hors de portée du commun des mortels.
— Alors, c’est peut-être que vous n’aimez personne.
— Peut-être, admit le policier.
Marina avait de très beaux yeux au bleu très doux, presque incolore, et qui avaient tendance à se perdre souvent dans le lointain.
— Je sais ce qu’on dit sur lui et moi, mais j’aime Tom et je crois qu’il m’aime. On dit qu’il m’a achetée dans Elle ou dans Penthouse, ou dans je ne sais quoi, un salon de massage, mais je pense que ce n’est pas vrai. Je ne pense pas que Tom m’ait achetée. (Elle avait eu comme un sanglot sec. Elle n’avait pas l’air d’avoir bu. Marina ne buvait pas. Elle ne se camait pas. Elle ne couchait pas en contrebande. Schneider l’observa par-dessus son verre. Il attendait la suite, mais ce qui vint le prit au dépourvu.) Je voudrais vous présenter quelqu’un. (Elle rit comme on arpège.) Quelqu’une serait plus exact.
— Essayez pas de jouer les mères maquerelles, coupa aussitôt Schneider d’un ton cassant. C’est un rôle qui ne vous va pas. Les conneries de ciel bleu non plus. Où est Tom ?
Elle lui lâcha le bras, sans le quitter des yeux.
— Il vous attend dans son bureau. Où voulez-vous qu’il vous attende, à part dans son bureau ?
Schneider entra sans frapper, referma la porte capitonnée dans son dos. Nul bruit ne provenait de l’extérieur. Monsieur Tom avait fait insonoriser le bureau. Régulièrement, un spécialiste en détection électronique en assurait l’inspection. Il fit signe :
— Sit down, Schneider.
Schneider se laissa tomber dans un fauteuil en face de lui. Tom se tenait dans la lumière de sa lampe de bureau. Il était resté bel homme, dans un registre mastoc. Bronzé dans la masse, trop de jonc sur lui, certes, et la chemise blanche trop ouverte sur un torse puissant et broussailleux, les poignets épais et les mains courtes, mais à soi tout seul l’homme dégageait une impression de puissance, une faculté d’entraînement indéniables. Avant de devenir ce qu’il était devenu, Monsieur Tom avait été l’un des plus brillants et implacables officiers parachutistes de sa génération. On prétendait sous le manteau qu’il usait de méthodes très expéditives à l’égard de l’ennemi, mais nul n’avait jamais pu le prendre sur le fait.
Il n’avait eu aucun mal à se reconvertir au retour à la vie civile.
— Un verre ?
— Non, refusa Schneider en sortant une cigarette. J’ai eu mon compte.
Monsieur Tom sourit :
— Tu as toujours eu l’art subtil de faire chier, lieutenant. Long time no see. On peut pas dire que tu as enflé, depuis le temps. Toujours aussi maigre que quand tu droppais le djebel.
— Motif de la convocation ? s’enquit Schneider en refermant le capot du Zippo, qui claqua sèchement.
Une grimace de colère traversa le lourd visage de Monsieur Tom et s’effaça presque aussitôt. Tom avait tenu Schneider sur les fonts baptismaux de l’armée. C’est à lui que le flic devait de ne pas être passé en cour martiale. C’est Monsieur Tom qui était parvenu à étouffer l’affaire. Outre ses indéniables qualités d’officier, il pesait déjà son poids. On comptait déjà un Thomassot en tant que fourrier général dans les armées napoléoniennes.
— On est en compte, toi et moi, rappela-t-il de sa voix sourde.
— Rien du tout, dit Schneider.
— Tu as la mémoire courte, Schneider. Tu veux que je te rappelle ?
— Non, dit Schneider.
— Tu es sûr que tu ne te souviens pas ?
— Non, répéta Schneider.
— Elle se tenait au milieu de la pièce. Elle était à poil comme ça lui arrivait souvent. Bien sûr qu’elle baisait à tout va et bien sûr qu’elle s’en cachait pas. Elle allait même jusqu’à Hambourg ou ailleurs se faire tirer par des biques et des blacks. Ça la prenait tous les deux, trois mois. Et alors ? Elle me revenait à chaque fois, fraîche comme une rose. Elle m’aimait. Le reste du temps, c’était quelqu’un comme les autres, c’était toi et moi, je veux dire… Quelqu’un de normal, qui allait aux réunions de parents d’élèves, qui élevait bien sa fille… Elle faisait gaffe pour couvrir ses conneries, elle s’arrangeait toujours pour aller bombarder loin de sa base…
Schneider fumait en gardant le silence. Il avait les jambes étendues et les chevilles croisées. Monsieur Tom se versa un verre. Il ressassait des choses mortes qui n’avaient plus de raison d’être. Il observa Schneider à travers le whisky.
— Un jour, elle a cessé d’aller à Hambourg. Elle a cessé de se faire mettre de droite et de gauche. Elle a cessé de m’aimer. Elle est revenue. Elle m’a raconté franchement qu’elle venait de rencontrer un type. Un jeune type.
— À quoi ça sert, Tom, coupa Schneider.
Il se leva quand même et alla se servir. Il resta le verre à la main, debout au milieu de la pièce.
— C’est fini, dit-il avec toute la douceur dont il se sentait capable. Elle est partie, et rien ni personne ne pourra jamais la faire revenir.
Monsieur Tom se prit le front dans les mains. Il y avait eu un Thomassot chez Napoléon, un autre plus tard qui avait fait fortune en même temps que les Pereire. Un autre ensuite, le père de Tom lui-même qui, grâce à la spoliation des biens juifs, avait acquis en 1941 l’hôtel particulier que la famille avait habité presque continuellement depuis. Il dit, sans voir :
— Qu’est-ce que ça t’aurait coûté ? Françoise était une femme superbe et elle baisait comme une déesse. En plus, c’était pas quelqu’un de collant et elle avait oublié d’être idiote. Alors ? Ça t’aurait coûté quoi ?
Schneider garda le silence. Il paraissait avoir oublié la cigarette qu’il avait entre les doigts. Coûté quoi ? Françoise nue qui lui propose la botte. Elle avait bu. Elle s’était mise à boire de plus en plus, à se faire des kilomètres de rail les derniers temps. Jamais elle n’avait bu de toute sa vie. Elle était trop saine, trop vivante, trop sportive pour en avoir besoin. Elle aimait trop la vie. Leurs dernières vacances ensemble, ils les avaient passées la plupart du temps à lézarder nus tous les trois sur le voilier de Tom. En rentrant, quelque chose s’était mis à la bouffer de l’intérieur, quelque chose qu’elle redoutait encore plus que l’alcool. Il n’avait qu’un geste à faire, qu’il avait soi-disant déjà fait plusieurs fois avec bon nombre de femmes. Il ne l’avait pas fait. Elle avait demandé :
— Pourquoi ? Pourquoi ?
— Parce que je ne t’aime pas.
La mémoire nous joue des tours, elle brode et enjolive, et on ne se rappelle que rarement le texte, ce qu’on a dit ou pas et comment on l’a dit, mais Schneider se souvenait au mot à mot. Parce que je ne t’aime pas. Il était sorti sans se retourner en refermant sur lui. La femme n’avait même pas pris la peine de se rhabiller. Elle avait ouvert un tiroir dans son dos. Elle était arrivée à l’extrême bout, mais il ne le savait pas. Dans sa fureur, elle n’avait même pas remarqué la gamine qui était entrée pour lui montrer ce qu’elle appelait sa tenue de princesse, une robe de satin rose ornée d’une profusion de perles et qu’elle allait inaugurer au réveillon. Elle venait d’avoir douze ans, et elle avait un large sourire plein de fierté, malgré l’appareil dentaire qu’elle portait et qui revêtait l’apparence d’un instrument de torture. Peut-être que si elle avait remarqué la présence de sa fille, elle se serait comportée de même.
Schneider avait entendu la détonation et ressenti comme un effet de souffle entre les omoplates.
La femme venait de se tirer une balle dans la bouche.
La lente et lourde ogive de .45 lui avait emporté l’arrière du crâne.
Le long du mur, il y avait des giclures de sang, des esquilles d’os, des cheveux et des débris de matière cérébrale qui dégoulinaient lentement. Il y en avait jusque sur le plafond.
Le bébé ne vagissait plus. Il avait fini par s’endormir sur le ventre avec le croupion à l’air et ses petites pattes repliées, les poings fermés avec force sur l’oreiller. Il s’expliquait avec le sommeil tout en fabriquant toutes les protéines nécessaires à sa croissance. Durant huit mois, ils avaient prévu une petite fille diaphane, délicate et frêle à l’image de sa mère. Jusqu’au dernier moment, ils avaient refusé de connaître le sexe de l’enfant à l’avance. Entre eux, ils l’appelaient La Grenouille tout le temps À l’arrivée, ils avaient hérité un robuste poupon monté lourd, costaud et placide, qui passait son temps à vagir pour la bouffe, à se goinfrer et à se rendormir aussitôt. La Grenouille était devenue Petit Crapaud. Minnie l’avait eu sur le tard et elle savait qu’elle n’aurait pas de seconde chance. Elle voyait déjà en lui un grand garçon comme son père, bien bâti, avec les épaules étroites, de longues jambes et les hanches étroites. Probablement aussi doux, fort et décidé, mais certainement pas un flic.
Tout sauf un flic.
Minnie ne connaissait que trop bien les longues nuits d’absence, la peur qui la prenait souvent à l’improviste, la peur qu’un jour il ne rentre pas. Elle connaissait l’angoisse et l’attente. Minnie savait aussi trop bien le genre d’humanité que Meunier côtoyait, le genre de faune qui grouillait de chaque côté de la barrière. Minnie regardait machinalement un film sur le moniteur du salon tout en tisonnant les bûches dans la cheminée. Le vent grondait dans le conduit avec la sourde intensité d’une turbine d’avion au point fixe. C’était du bois de cèdre que Meunier avait débité à la tronçonneuse tout un week-end de juillet, après qu’un orage l’avait abattu en travers de la pelouse. Un instant auparavant, le cèdre se dressait à la place qu’il occupait depuis presque deux cents ans. L’instant d’après, il était au sol dans un fracas qui les avait tirés du lit.
Le lendemain même, Meunier avait enfilé un bas de survêtement et de vieilles baskets informes. Il faisait encore lourd et humide. Torse nu, il s’était mis à ébrancher l’arbre avec une Husqvarna toute neuve et des airs de Rambo. Il y avait laissé deux lames, huit litres de mélange, et presque autant de sueur. Il y avait récolté un nombre considérable de contusions, d’estafilades et d’écorchures. Meunier n’avait aucune idée de l’attrait sexuel qu’il était capable d’exercer sur une femme — ou sur un homme, le cas échéant.
Sans lui laisser le temps de finir, Minnie s’était approchée sur la pointe des pieds, elle lui avait enlacé la taille, et avait posé sa joue contre son dos qu’elle avait picoré de baisers rapides en riant à part soi. Goût salé. Sciure de bois. Senteur de résine. Son pâtre grec, son bûcheron, l’homme qu’elle aimait et dont elle était fière — fière même de certains regards qu’elle surprenait à son passage. Elle était fière de marcher à son bras. Le bûcheron s’était retourné et l’avait soulevée sans grand effort. Il l’avait emportée dans ses bras. Il avait ouvert la porte d’un coup de pied de comédie. Minnie n’avait cessé de lui donner tout un tas de petits coups de langue vifs et avides sur les tétons. L’amour peut parfois revêtir le tour d’une bouleversante alchimie, dès lors qu’on décide de ne plus le considérer comme une simple discipline gymnique. Meunier l’avait laissée tomber en vrac sur le lit. Le reste de l’après-midi avait été consacré à l’alchimie. Minnie était intimement certaine que c’était ce jour-là qu’ils avaient fabriqué le petit crapaud qui s’expliquait avec le sommeil dans son berceau.
Minnie regardait Taxi Driver. Elle comprenait tout, De Niro, le taxi, la dérive dans la ville. Les rues du malheur. Minnie était juge des enfants. Elle savait donc tout, mais ce soir, elle n’avait pas envie de savoir. Elle coupa le son, laissant seulement l’image. Du coin de l’œil, elle vit son homme étendu sur le divan. Minnie appelait Meunier son homme, ou l’homme, ou hombre, tout simplement. Elle retourna tisonner le feu. Sur le divan, Meunier examinait une liasse de clichés anthropométriques. Lui était flic. Elle était juge. Elle pouvait comprendre. Elle vint s’asseoir sur l’accoudoir du divan. Meunier lui tendit les clichés.
Elle les scruta comme elle l’eût fait de pièces à conviction.
Rien que des valeurs sûres. Bugsy, bien entendu, avec ses plaques sur la peau, les cheveux qui tombaient déjà, et ses mauvaises dents. Méthamphétamine et cocaïne. Meunier lui relata comment il s’était fait bordurer en relâchant le cloporte. Il ne lui avait pas caché la bonbonne dans l’anus, le fait de ne pas l’avoir fouillé convenablement, ce qui s’apparentait à une erreur professionnelle. Ou à une faute. Minnie ne fit aucun commentaire. D’autres aussi figuraient dans le trombinoscope, toute la fine fleur de la voyoucratie, de la délinquance et du banditisme local, à peu près tous du même acabit. Aucune chance que l’un d’eux ne fût encore récupérable. Minnie était encore jeune, mais elle était juge et en savait déjà presque autant sur le compte de l’humanité qu’un chien de prostituée. Puis elle était tombée sur le face-profil de Francky. Francky, c’était autre chose. Francky portait un flight de la Deuxième Guerre mondiale. Il avait la figure gonflée de coups, mais il n’avait ni baissé ni détourné le regard face à l’objectif. Il n’avait pas cillé sous l’éclat du flash. Le jeune homme fixait l’objectif avec la froide et sourde détermination, la morgue tranquille, avec laquelle certains plongent les yeux dans le canon d’une arme à feu braquée en plein front. Elle dit :
— J’ai essayé de le sortir. Schneider a essayé de le sortir. Il y en a eu deux ou trois dans cette ville de merde, qui ont essayé de le sortir. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien. Il y a sans doute un lien. Je ne sais pas.
Elle savait, mais c’était le soir du Nouvel An, et elle voulait chasser toute trace de tristesse et d’amertume de son esprit. Elle croisa les yeux désespérés de De Niro. Elle fixa les flammes qui se tordaient en tous sens en grondant.
— Personne ne sauvera Francky, murmura-t-elle. Il tombera et il retombera. Vol à main armée. Braquage. Homicide volontaire. Parce qu’il aura craché sur un trottoir.
La dernière photo n’était pas un cliché anthropométrique. C’était celle de la femme en noir. Minnie eut une sorte de frisson.
— Tu la veux pourquoi ?
— Trafic de stupéfiants. Vingt à trente livres de cocaïne.
— Fiabilité des sources ?
— Ignorée.
Ils gardèrent le silence. Le bébé tressaillit dans son sommeil et se rendormit. Une bûche éclata avec une sèche détonation de petit calibre. Minnie ne quittait pas les flammes des yeux.
— Un zombie. Tu cherches un zombie.
— Zombie ? C’est-à-dire ?
— Cette fille est morte.
Meunier la contempla avec surprise. Minnie demanda sans le regarder :
— Tu as parlé d’elle à Schneider ?
— Essayé de le joindre. 31 décembre. Injoignable.
— Schneider ? Injoignable ? C’est pour rire ?
Elle fixait les flammes sans les voir. Elle fixait De Niro sans le voir. Schneider aussi tournait dans la ville, nuit après nuit. Nuit après nuit, il chassait ses démons. Elle n’était jamais parvenue à décider ce qu’elle pensait de lui, ce qui n’avait au fond guère d’importance. Le chef du groupe criminel était le seul flic de la bande qui lui témoignât du respect, aussi bien en qualité de juge qu’en tant que femme.
Pour autant, Schneider la mettait mal à l’aise.
Monsieur Tom avait lui aussi les yeux dans le vague. Ils étaient braqués sur quelque chose d’invisible dans la pénombre. La lampe de bureau donnait à ses traits lourds une sorte de patine triste.
— Elle serait encore vivante. Elle serait encore quelque part dans le monde. À exister.
Il fixa Schneider dans les yeux.
— À l’autopsie, les analyses l’ont flashée à trois grammes quarante. Ses veines étaient bourrées de cocaïne et normalement, elle n’aurait plus dû tenir debout.
— Elle tenait toujours debout.
— Ça t’aurait coûté quoi, de la baiser ?
— Motif de la convocation ? demanda Schneider, la face immobile.
Il sentait monter la colère. Il avait froid et la rage commençait à s’insinuer dans ses coudes. Dans le dos et les épaules Dans chaque phalange. Schneider connaissait avec précision le parcours de la rage, surtout celle qu’il devait au Crystal* qu’une hôtesse d’Air France lui rapportait de New York tous les deux mois. Une rage qui lui faisait grincer les dents et serrer les poings à s’en paralyser tout le haut du torse et la nuque.
— Convocation ?
— Faut qu’on se parle, tu te rappelles ? Non négociable, tu te rappelles ?
— Oui, fit Monsieur Tom.
Peu à peu, il sembla revenir à lui.
— Oui. Tu te rappelles Anne.
Schneider se rappelait : Anne, c’était la gamine de douze ans, avec les longs cheveux épais qu’elle tenait de sa mère, son appareil dentaire et sa tenue de princesse, une robe de satin rose ornée de perles et que le sang avait éclaboussée. Dégâts collatéraux.
— Après ça, la gosse est restée sans parler pendant trois ans, se rappela Monsieur Tom. (Il avait conservé sa voix sourde et froide d’avocat d’assises.) Elle avait cessé de s’alimenter. Ensuite, elle a eu l’air de revenir. Elle a fait son droit à toute vitesse. Elle ne parlait plus de rien. On a cru que c’était fini.
Silence.
Puis Schneider sortit ses cigarettes et Monsieur Tom tendit des doigts aveugles.
— Un soir comme les autres, dans une rue comme les autres, elle a sorti quelque chose de son sac et elle s’est mise à éventrer une passante à coups de ciseaux de couturière. Sans mobile apparent. Elle ne connaissait pas la femme, la femme ne la connaissait pas. La victime s’en est tirée de justesse.
— Première nouvelle, murmura Schneider en donnant du feu.
— C’est pas le genre de choses qu’on a tendance à ébruiter démesurément, affirma Monsieur Tom en remerciant du front. L’événement avait eu lieu loin de la ville. Pas difficile d’éteindre l’incendie, puisqu’il n’y avait pas eu d’incendie. L’auteur des faits a été déclaré mentalement irresponsable, et de ce fait inaccessible à toute sanction pénale. Sur instructions du procureur de la République, elle a fait l’objet d’une ordonnance de placement. On lui a trouvé un établissement de soin discret. Les Hauts Murs. Les hauts murs avec piscine, squash et atelier théâtre.
Schneider fumait. Monsieur Tom fumait. Tous deux connaissaient ce moment très particulier où, dans tout interrogatoire, et même parfois durant les aveux, se produit cette sorte de break, d’entente tacite durant laquelle on pose provisoirement les armes. Monsieur Tom n’avait à aucun moment cessé de parler de sa fille autrement que sur un mode impersonnel. Il se tenait bien. Pas un seul instant en parlant d’elle de manière aussi neutre et fonctionnelle que possible, la douleur qui le tourmentait sans relâche n’avait été perceptible.
Monsieur Tom était le dernier représentant d’une dynastie qui régnait sur la ville depuis plus de deux siècles. Pour rien au monde, Schneider n’aurait voulu subir ce qu’il endurait.
— So what ? demanda-t-il.
À présent, il avait hâte d’en finir.
— Il y a deux mois, les Hauts Murs m’ont appelé. Elle avait disparu. Un jeune type était venu la chercher. Quelqu’un qu’elle aurait connu ici, pendant ses années lycée. Aucune idée du saint-bernard. L’état de la malade était considéré comme stable depuis plusieurs mois. Elle bénéficiait donc d’un statut de semi-liberté. Elle est partie, elle n’est pas revenue.
— So what ? répéta Schneider d’une voix sourde.
La gorge le faisait souffrir. Les coudes. Les os de la face. L’endroit du dos aussi, là où la balle de fusil était entrée et ressortie pour aller se perdre au loin, en ricochant sans fin dans la pierraille. Il y avait ainsi des additions qu’on n’en finissait donc jamais de payer.
— J’ai mis un cabinet de police privée sur l’affaire, reconnut Tom. Naturellement, ça n’a rien donné. Ils ont perdu leur trace à la sortie de l’aéroport Bâle-Mulhouse. Plus jamais remontés à la surface.
Schneider s’abstint de commentaires. Tom s’accouda subitement au bureau. Celui qui présidait en premier et dernier ressort aux destinées des conseils d’administration — et autres. C’en était fini des attendus, on parvenait au moment du verdict. Schneider comprit que c’en était fini de rire.
— Elle va revenir en ville, gronda Tom. Je ne sais ni où ni quand, mais je sais qu’elle va revenir. Elle n’a pas d’autre endroit où aller. Trouve-la. Trouve-la avant qu’elle ne refasse d’autres conneries.
Il sortit une grosse enveloppe de son sous-main, la fit glisser en direction de Schneider.
— Tu as tout ce qu’il faut là-dedans. Rapports de filature. Photos, états bancaires. Trouve-la, Schneider.
Schneider se pencha à peine, posa l’index et le majeur sur l’enveloppe.
On pouvait penser qu’il allait s’en saisir. Il la repoussa en direction de Tom.
Il dit, d’une voix rêche et désagréable :
— Pas preneur. Il y a des services de police pour ça. On les appelle les Personnes disparues, tu te rappelles ?
Il écrasa sa cigarette et pivota sur les talons. Il sortit et referma la porte sur lui sans s’être retourné un seul instant.
Meunier enfilait une vieille veste de treillis. Celle qu’il mettait souvent pour ses rondes de nuit. Pratique, imperméable, avec assez de poches pour contenir tout le fourniment du flic. Il se pencha sur le berceau. Petit Crapaud remuait en dormant, en agitant son petit bec. Il se trouvait à présent juste tout près de la surface du sommeil, en passe d’émerger. Meunier consulta sa montre.
— Petit Crapaud bouge, ça va être l’heure.
— Je devine, dit Minnie dans son dos en se massant vigoureusement les seins.
— On dirait presque qu’il a une pendule dans l’estomac.
— Il a une pendule dans l’estomac.
Il se retourna. Minnie, qui était dotée d’ordinaire d’une cage thoracique de serin, dissimulait à présent une opulente poitrine sous d’amples chandails informes. Parfois, Meunier doutait presque que cette chose impressionnante lui appartînt personnellement. Elle avait pu lui être livrée en douce peu après la naissance du bébé.
Minnie remarqua machinalement :
— Tu sors ?
— Pas plus d’une demi-heure, sourit Meunier.
Un sourire tendre et doux qui frappa la jeune femme au bas-ventre.
Elle le scruta avec appréhension.
— Tu es chargé*, hombre ?
Il écarta ses pans de blouson. Pas la moindre arme apparente ou cachée.
— Armé ? Pour quoi faire ? Une simple vérification. Une demi-heure, trois quarts d’heure. Après je rentre et on réveillonne. Et ensuite, pour fêter la nouvelle année…
— Pour fêter la nouvelle année ?
Il lui avait pris la taille comme pour l’entraîner dans quelque valse étourdissante.
— Alchimie.
Il fallait bien qu’un homme parte, pour qu’un jour il ait une chance de revenir.
Schneider descendait les marches en tapotant machinalement la lourde rampe en chêne du plat de la main. Il ne faisait attention à rien, perdu ailleurs. Marina l’attendait en bas. Elle leva les yeux :
— Vous l’avez vu ? Il est comment ?
— Égal à lui-même, déclara Schneider sans se compromettre.
Le policier se battait contre ses fantômes, Tom avec les siens. Ni l’un ni l’autre n’avait la moindre chance de gagner et Marina encore moins qu’eux : elle avait à se battre non pas contre quelque rivale vivante, elle avait à se battre contre une morte. Personne ne peut gagner contre une morte. Marina se plaignit d’une voix sourde :
— Il boit de plus en plus. Ça ne se voit pas parce qu’il tient le choc. Il boit trop.
— Combien ?
— Une bouteille. Une à deux par jour. Ça a commencé par une sorte d’alcoolisme mondain. Les cocktails, les réceptions, toutes ces choses qui font partie de la règle du jeu. Maintenant, nous ne recevons presque plus et Tom boit seul dans son bureau. De plus en plus.
Schneider garda le silence.
— Même le pince-fesses de ce soir, c’est du flan. Je ne suis pas sûre qu’il va descendre cinq minutes. Tom a même cessé d’être poli. (Elle dit, d’un ton de pure dérision.) Cotton Club.
— Je croyais que c’était votre idée.
— Non, murmura la jeune femme. C’était la sienne. Comme s’il avait voulu dire quelque chose. Tom veut toujours dire quelque chose.
Il gardait toujours le silence, elle leva les yeux et constata :
— Vous partez ?
— Oui, dit Schneider. Je prends la permanence criminelle à une heure.
Elle consulta sa montre. Il restait un peu plus de trois heures. Elle retroussa les lèvres :
— Dites plutôt que vous vous emmerdez.
— Quelque chose dans ce goût-là, sourit Schneider.
À cet instant précis, il ne ressentait pas le besoin de faire mal inutilement.
Le pianiste aux dents de lapin était parti s’artiller au buffet. Pause syndicale. Il n’y avait rien à y redire. En passant, Schneider vit que le piano était resté ouvert. On ne laisse pas le clavier d’un Steinway & Sons blanc ouvert, ne serait-ce que cinq minutes. On recouvre les touches d’un feutre pourpre et on referme. C’est ce que Schneider avait eu instinctivement l’intention de faire avant de sortir de la pièce. Puis, en s’approchant, quelque chose s’était emparé peu à peu de lui, de sa nuque, de ses omoplates, puis de ses mains. Quelque chose de doux et de presque langoureux, et pourtant de parfaitement inexorable. Il s’était assis. Il avait une cigarette entre les doigts. Il avait approché le cendrier.
Il était resté une grande minute les mains à plat sur les cuisses, le torse un peu penché.
Schneider savait qu’il n’aurait jamais fait un grand concertiste, tout juste un sideman potable. Il avait hésité, puis lentement, pensivement, il avait plaqué un accord, puis deux, puis un court arpège étranglé à la main droite, et le reste était venu tout seul, comme un écheveau lancinant qui se dévide. Le blues, c’est parfois comme un grand train de marchandises au sifflet déchirant, qui gronde en cahotant dans la pluie et dans la nuit. Il semble qu’il ne vienne de nulle part pour aller nulle part.
Schneider jouait lentement, pensivement.
Rien qui fût forcément blessant.
Schneider se rappelait les paroles. Les paroles racontaient sans fioritures combien c’était dur, au crépuscule, combien c’était dur d’être seul, quand le soleil descend. D’être seul et d’aimer quelqu’un, quand ce quelqu’un aime quelqu’un d’autre. La souffrance s’était atténuée, malgré l’amertume du blues. Un blues est amer juste comme peuvent l’être la mer et le ciel au crépuscule, et de tout le reste, comme de nous tous, le blues s’en fout éperdument. Schneider reprit la longue intro du Blues In the Evening de Ray Charles. avec un touché à la fois intense et subtil, imperceptiblement ralenti et très capable de susciter une rage de dents.
Les notes avaient quelque chose de très digne et de très direct, elles étaient remplies aussi d’une grande retenue et d’une tristesse palpable. Schneider n’avait pas bu au point de perdre tout contrôle de lui-même. Assis au piano, il n’y avait plus qu’un maigre type en complet gris des années quarante, un traîne-lattes qui n’avait pas l’air de manger tous les jours à sa faim. Le complet était défraîchi, de même que la chemise à la coupe militaire et la cravate filiforme, mais le tout semblait provenir de chez un bon faiseur. Ou des portants d’un bon costumier.
Le traîne-lattes aux yeux creux était penché sur le clavier, la tête inclinée sur l’épaule gauche comme s’il tendait l’oreille à ce que le piano racontait. Il avait cessé d’être là. Il n’avait pas besoin de regarder les touches, le clavier lui appartenait désormais en entier, de même que les deux tiers du monde habité.
La femme à la bouche en colère était entrée sans qu’il s’en rendît compte. Elle était venue s’accouder au piano, comme en apnée. Beaucoup trop de poitrine, certainement. Elle tenait une fleur de gardénia entre les doigts. Elle l’avait portée dans l’échancrure de sa robe, entre les seins, et l’agrafe avait cédé. Elle avait eu juste le temps de la ramasser au vol. Sa bouche n’était plus en colère. Son visage, subitement, paraissait engourdi. Elle regardait avec fascination les grandes mains sur le clavier, leur souple aisance, leur précision, et elles semblaient n’appartenir à personne. Elle sentait ces mains sur sa peau, elle ne parvenait pas à tout démêler et peut-être ne le voulait-elle pas. La musique, le traîne-lattes en complet gris, ces grandes mains maigres. Elle imagina un instant qu’elles se posaient sur sa taille. Les reins lui brûlaient. Elle savait ce que cela signifiait. Ces tressaillements presque douloureux qui accompagnaient chez elle la montée de l’orgasme. Elle n’aurait pas voulu que cela finît. Pas avant qu’elle-même n’en eût terminé.
Penchée en avant, elle avait frotté les genoux l’un contre l’autre, comme pour combattre une démangeaison. Le crissement des bas avait suffi pour que Schneider revienne à lui. Il avait relevé la tête. Aussitôt, elle avait encaissé de plein fouet le regard de ses yeux gris. Il n’avait pas encore tout à fait repris conscience. Elle rit à contretemps et s’étonna d’une voix un peu trouble :
— Vous êtes capable de faire des trucs comme ça, vous, Schneider ?
— Ça et bien d’autres choses. Comment savez-vous mon nom ?
— Marina.
— Vous connaissez Marina ?
— Oui. Vous savez, on est une petite ville, ici, tout le monde se connaît plus ou moins.
— Évidemment, fit Schneider.
Subitement, il cessa de jouer. Il cessa aussi de fuir le regard de la femme. Subitement il y eut trop de silence. Tous les deux savaient que ce qu’ils disaient n’était que pure diversion. Le reste, le bois dur, ce pour quoi on vit ou on meurt et parfois les deux, avait commencé à bouger dans la nuit, sans que l’un ou l’autre n’y puisse rien.
La question n’était plus oui ou non, mais où et quand.
Schneider savait qu’il avait tout à y perdre. Il ne pouvait cependant pas la quitter des yeux. Il alluma une Camel. Subitement, la femme fut toute proche. La robe avait un peu glissé sur son épaule dénudée. Schneider faillit tendre les doigts. Elle lui prit la cigarette, en tira deux rapides bouffées et la lui remit à la bouche, avec un peu de son rouge à lèvres un peu gras. Il se leva lentement. Elle ne recula pas d’un millimètre. Elle portait Fath de Fath, et pourtant il émanait d’elle une senteur de tourbière en plein été, quelque chose de capiteux et de violent.
Et, subitement, de la fleur fanée, elle lui frôla la joue.
— Tapez pas trop fort, murmura Schneider avec désarroi.
Elle refit le même geste, plus lentement. De plus près. Presque à se trouver contre lui.
Elle le dévisagea, la tête un peu penchée.
— Ça vous est déjà arrivé d’aller au zoo de la Colombière ?
Il y était déjà allé. Et avait détesté ça. Il avait dû rester deux jours de suite en planque, en plein été près des cages, dans le cadre d’une affaire de braquage qui n’avait abouti à rien. Rien ne pue autant qu’un zoo en plein été. Un zoo qui n’avait de zoo que le nom. La jeune femme murmura — on aurait dit qu’elle se parlait à l’intérieur, ses yeux ardoise d’une curieuse et insondable opacité, subitement.
— Il y a un loup gris. Un loup de Sibérie. Il tourne seul dans sa cage de dix ou quinze mètres carrés. Je ne l’ai jamais vu autrement que seul depuis des années.
Schneider bougea la tête.
La jeune femme ne se trompait pas : la cage faisait dix-huit mètres carrés. Elle était exactement rectangulaire. L’enceinte grillagée avait été construite à l’image de celle d’un camp de prisonniers. Elle faisait une hauteur de trois mètres cinquante, avec du barbelé au sommet et des piques de fer disposées vers l’intérieur de manière à ce qu’il fût strictement impossible de s’évader. À force, depuis des années, à force de tourner en rond le long du grillage, l’animal avait fini par tracer une espèce de piste en terre nue, dure et tassée. Une sorte de parcours obligé. Il savait sans doute qu’il avait pris perpétuité, ça ne l’empêchait pourtant pas de chercher la sortie, jour après jour, du même pas. L’animal avait les yeux clairs, d’un bleu presque livide, aussi affamés que désespérés.
Elle observa :
— Vous ne le savez pas, Schneider. Vous ne le savez pas, mais vous avez le même regard que lui.
— Tapez pas trop fort, supplia-t-il. Ça ne donnerait rien de bon.
Elle posa la paume de la main contre son cou.
Schneider ressentit une sourde brûlure.
— Schneider.
Une brûlure qui remontait à l’Âge des Ténèbres.
Il frissonna. On se croit très fort. On se pense indemne. On ne l’est jamais.
— Schneider, emmenez-moi.