4

Minnie avait donné le sein, les deux seins, au Petit Crapaud. Puis elle l’avait porté à l’épaule jusqu’au burp final qui n’avait guère tardé. Ensuite, elle lui avait donné le bain et l’avait changé. Elle ne manquait jamais d’être impressionnée par l’ampleur de son coffre et la vigueur de ses bras grassouillets qu’il agitait en tous sens. Un gros bébé potelé et placide. Parfois, il dardait sur elle un regard bleu foncé, silencieux et sagace, qui semblait provenir de la pièce d’à-côté. Minnie avait l’impression qu’il en savait déjà plus long qu’on ne pensait. Elle l’avait installé sur le divan et calé avec des coussins. Petit Crapaud considérait le monde alentour avec un regard de type un peu pompette.

Minnie avait rechargé le feu. Le vent grondait toujours dans le conduit de cheminée et les bûches claquaient et crépitaient. Elle était allée dans la cuisine. Elle avait transféré l’oie qui avait fini de cuire, du four dans le micro-ondes. Le minuteur indiquait qu’il n’allait plus tarder à être minuit. Bonne année, bonne santé. Elle s’était fabriqué un martini gin et l’avait bu pensivement en prêtant l’oreille à Petit Crapaud. Meunier et elle buvaient seulement une ou deux fois par an, et seulement pour de très grandes occasions : au diable les varices, ce genre de folies se payaient le lendemain par une dizaine de kilomètres de course de plus, dans les collines autour du lac. Elle revint dans le salon, verre en main.

Petit Crapaud dormait à poings fermés.

Pour des raisons que Minnie ne démêlait pas bien, elle alla remettre Taxi Driver.

Pas de son, uniquement les images.

Minnie sentit que le martini commençait à faire de l’effet, pas seulement dans l’estomac, mais à cause de la chaleur qui était en train de monter un peu plus bas, un peu au-dessus de l’endroit où les jambes prennent naissance et que Meunier appelait son Triangle des Bermudes. Son Triangle des Bermudes personnel.

Sur un point, Meunier ne lui avait pas menti : elle remarqua sur le manteau de cheminée, à l’endroit où il les laissait d’ordinaire, son porte-cartes et ses menottes, sa bombe de défense, de même que son portefeuille et le foutoir de ses poches — tout ce dont il se débarrassait tout de suite en rentrant, avant même de l’embrasser pour, disait-il, redevenir un civilisé.

Elle consulta sa montre. Meunier était parti depuis plus de quarante-cinq minutes. Comme tout bon flic, il pratiquait des horaires de dentiste. Minnie s’en amusa vaguement. Il avait parlé d’une simple vérification et n’était même plus en service. Elle posa son verre sur la table basse, se passa les mains sur les flancs. Uniquement sur les flancs. Ailleurs, c’eût été trop risqué. Ou trop prématuré. De même qu’un second martini.

Elle reporta les yeux sur l’écran silencieux.

Piètre palliatif.

Alors, elle alla recoucher le bébé, qui dormait comme une masse. Elle tira sur la ficelle de la boîte à musique au-dessus du berceau. La mélodie grêle et cristalline était celle d’Un jour mon prince viendra.

Il était minuit moins six.

Le temps parfois s’étire comme un élastique qu’on tend devant sa figure, et ne tarde jamais à vous revenir en pleine gueule.


Le dos tourné, en préservant le micro du vent avec la paume, Schneider téléphonait depuis une cabine, le long de laquelle la Conti était stationnée. Le moteur tournait sans bruit. À son époque, la longue berline avait été l’une des voitures les plus puissantes, les mieux fabriquées et les mieux finies du monde. La jeune femme dans la voiture allumait une Dunhill avec un briquet Dupont aux flancs laqués d’un bleu profond, assortis à la couleur de ses yeux. D’un bleu profond, presque opaque, tant ils étaient sombres et pensifs.

Charles Catala avait son ton de voix habituel, mais le fond sonore trahissait un rythme de lambada. Il y avait des cris, des rires et une ambiance d’allégresse qui n’avait rien d’inattendu ou de répréhensible un soir de réveillon. Schneider avait cessé de rire, ça n’était pas une raison pour le reprocher aux autres. Pour autant qu’il pouvait en juger, Charlie ne semblait pas très alcoolisé. Normalement alcoolisé pour un soir de permanence. Schneider demanda :

— No news ?

— Rien du tout, fit Charles Catala. Relax, Schneider, on est juste le 1er janvier. Dans six minutes.

Schneider en jugea immédiatement que son jeune lieutenant était un tout petit peu plus alcoolisé qu’il ne l’avait estimé initialement. À l’autre bout du fil, il y eut un brusque charivari, une femme, elle bien bourrée, s’enquit :

— C’est Schneider ? Si c’est Schneider, dis-lui que je le bise.

— Dagmar vous bise, Schneider, répercuta le jeune homme.

— Seulement que je le bise, hein ? fit la femme à tue-tête.

— Seulement qu’elle vous bise, ricana Charles.

Machinalement, Schneider s’était tourné. Il distinguait la silhouette de la jeune femme dans la voiture. Il n’en voyait que le haut des épaules et la tête qu’elle tenait renversée, la nuque sur le large repose-tête. La cigarette brasilla lorsqu’elle la porta à ses lèvres. Un instant, ses pommettes hautes et ses yeux creux lui firent penser à quelque princesse inca. Jamais de sa vie, du plus profond de sa mémoire, Schneider n’avait rencontré de princesse inca. Il annonça :

— Je prends la veille dans la Conti.

— Aperçu.

— Vous me copiez* sur l’indicatif Mataf 83.

La voiture était dotée d’un poste de CB d’une portée de plus de soixante kilomètres, bien plus étendue que celle de n’importe quelle voiture de police.

— Aperçu, répéta Charles Catala.

Il ajouta, après un temps, avec une ironie à couper au couteau :

— Joyeux Noël, Schneider.

En sortant de la cabine, Schneider sentit le vent le gifler dans la figure. On pouvait le prendre pour une offense personnelle. Il monta dans la voiture. L’habitacle sentait la cigarette blonde, le cuir neuf et cette étrange odeur de tourbière, faible et pourtant parfaitement identifiable. La jeune femme le regardait droit dans les yeux, avec une dureté presque pénible.

Avant d’enclencher le levier de la boîte automatique, Schneider se pencha sur la boîte à gants devant elle, avec un geste d’excuse. Il l’ouvrit et démasqua le poste qu’il cala sur la fréquence du citoyen. Mataf 83. Il régla le son au plus bas et referma. Ce faisant, le dos de la main avait manqué le genou gauche de la jeune femme de quelques millimètres. Tout au plus, l’avait-il frôlé.

— Vous vous servez souvent de ce truc du vide-poches pour emballer vos conquêtes ? demanda-t-elle, les sourcils serrés.

Schneider affecta d’en rire. La robe de la jeune femme était remontée plus qu’à mi-cuisse. Elle n’était pas très grande, mais elle avait des jambes de sportive, dures et musclées. Les genoux comme de jolis galets polis et très doux. Elle se savait très attirante et désirable. Tout se compliquait au niveau du torse. Elle avait une poitrine trop grosse pour elle. Elle ne savait pas comment faire pour la camoufler. Mission impossible. Marina disait : la plus fabuleuse laiterie de la ville, et elle s’y connaissait. Monsieur Tom avait acheté à sa femme le principal magasin de lingerie féminine de la ville. C’est là que la jeune femme se ravitaillait régulièrement. Elle n’avait pas quitté Schneider des yeux.

La voiture roulait sans bruit. On entendait seulement la radio chuinter tout bas dans la boîte à gants.

— C’est peut-être ça, le luxe, remarqua la jeune femme. Rouler en silence, la nuit, dans une ville. Sans bruit, sans cahot. Comme dans un rêve. Avec un homme qu’on aime.

— Vous avez un prénom ? demanda brusquement Schneider.

— Tout le monde a un prénom, Schneider.

Elle regarda les longues mains gantées posées la paume à plat sur le haut du volant. Elle rit avec une sorte de trouble, comme quelqu’un qui avait hâte de tomber le masque.

— Tout le monde m’appelle Cheroquee. Pour tout le monde, je suis Cheroquee.

— Cheroquee, murmura Schneider à mi-voix.

— Vous n’aimez pas ?

Il aimait. Il aimait tout en elle. Même et surtout ce qui en elle lui demeurerait à jamais mystérieux. Elle tira une dernière bouffée, baissa à demi la vitre électrique et jeta sa cigarette par-dessus bord. Il y eut derrière la voiture un court brasillement, puis une explosion d’étincelles que Schneider contrôla machinalement dans le rétroviseur. Avec une sorte de négligence étudiée, elle lui effleura l’épaule, pianota du bout des doigts.

— Vous êtes pressé ? On ne pourrait pas s’arrêter quelque part ?

— Vous m’avez demandé de vous ramener.

Elle remarqua avec justesse :

— Si c’était seulement pour me ramener, ça fait déjà un moment qu’on serait arrivés.

— Croiseur touché, reconnut Schneider avec un sourire qui n’allait pas très loin.

Il sortit une cigarette de sa poche de poitrine. Elle l’alluma avec son Dupont. De près, sa lourde chevelure sentait la quinine et la résine de cèdre. Elle semblait à la fois dense, caressante et souple. Cheroquee avait déposé le gardénia fané sur le haut du tableau de bord.

— Touché, mais pas coulé. Une fille vous demande de la ramener, ça veut dire quoi, dans votre esprit ?

— Qu’elle veut rentrer chez elle. Ou retourner à sa voiture. Qu’elle ne veut pas prendre un taxi. (Il protesta.) De toute façon, vous n’êtes pas une fille.

Elle se rengorgea en serrant les bras devant elle, avec un brusque rire de gamine, comme si elle n’avait cessé de l’être que peu de temps auparavant. Elle remua le torse avec conviction.

— Pas une fille, et ça ? C’est quoi, ça ? Ils ont fait le désespoir de mon adolescence. (Elle s’observa, menton baissé.) À cause d’eux, il a fallu que je porte des soutifs blindés pour continuer à jouer au tennis. Une sorte de difformité naturelle. (Elle rit à part soi.) Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois où il a fallu que je mette des paires de claques à des mecs pour qu’ils enlèvent les mains.

— J’imagine volontiers, reconnut Schneider.

Il rit à son tour. Il était donc capable de rire.

Elle appliqua la nuque au dossier, fit rouler lentement la tête, lui sourit.

Un sourire doux, comme intimidé, mais plein de hardiesse en même temps.

— Essayez de nous trouver un coin sympa où s’arrêter, Schneider. Pour l’instant, j’ai l’impression de me taper une ronde de flics.


Pour tromper sa peur, Minnie avait ramassé un bouquin que Meunier n’avait pas fini de lire et qu’il avait laissé sur la table de chevet. C’était un ouvrage de Stephen King et la nouvelle qu’il lisait s’intitulait Le Goût de vivre. Il avait certainement eu le temps de la finir avant d’entamer la suivante, puisqu’il y avait un signet à la page 193 (Le Camion d’oncle Otto), un signet fait d’un titre universel de paiement EDF. Meunier ne s’en servait jamais pour acquitter ses factures. Meunier avait horreur des pages cornées, aussi bien celles d’un annuaire, d’un catalogue d’arts ménagers que d’un livre tout court. Minnie disait souvent en riant que c’était pour son homme l’acte qui s’approchait le plus du crime contre l’humanité. Il était arrivé que pour rire, Meunier fasse semblant de lui balancer le bouquin à travers la figure.

Minnie lisait lentement, ligne par ligne, mot par mot, comme elle lisait les rapports de police qu’on lui transmettait. Le Goût de vivre décrivait à la première personne un cas d’auto-anthropophagie : celui d’un homme, chirurgien de son état et trafiquant d’héroïne à l’occasion, un personnage que l’auteur avait fait échouer exprès sur une île déserte de la taille d’un terrain de basket. Le héros n’avait rien à attendre de quiconque. Il ne lui restait donc plus qu’à se consommer lui-même et à la fin, il ne restait plus au narrateur que ses mains à manger.

Minnie frissonna.

Meunier adorait Stephen King, elle était plus réservée à son égard.

Elle frissonna. Elle eut subitement froid.

Pas seulement à cause du feu qui avait baissé dans la cheminée. Les flammes étaient plus lentes, plus langoureuses, plus appliquées, mais semblaient chauffer avec beaucoup moins d’ardeur. Même les flammes un jour se fatiguent. Elles finissent même par s’éteindre. Subitement, Minnie se leva d’un bond. D’un pas rapide, décidé, elle se rendit au téléphone mural, dans l’entrée. Elle n’était pas femme à tergiverser. En se levant, elle avait laissé tomber le livre. De mémoire, elle pianota le numéro du commissariat central. Dans le haut-parleur d’ambiance une voix féminine attentive et qui semblait cultivée lui confirma qu’elle se trouvait bien en relation avec la police et l’invita à garder l’écoute. Un correspondant n’allait pas tarder à lui répondre.

Minnie garda l’écoute et le message repassa en boucle quatre fois de suite. On avait mis le central sur répondeur automatique. Soir de réveillon. Minnie raccrocha, les doigts glacés. Elle fit le numéro direct des Stupéfiants où le téléphone sonna dans le vide. Elle obtint les urgences du centre hospitalier où l’interne de garde lui apprit que personne n’avait été admis depuis sa prise de service, soit vingt heures, sauf un « pichet »* en état d’ivresse qui avait fracassé une devanture de magasin à coups de chaise de bistrot et qu’il avait fallu sédater sur-le-champ. Minnie avait remercié et raccroché.

Elle refit sans plus de succès le numéro du commissariat central, puis elle se rappela le nom et le numéro d’un brigadier de la BAC avec lequel elle travaillait parfois. Elle apprit que les trois équipages de police secours de service se trouvaient bien au chaud en train de fêter ça dans la salle de repos. Le coup de feu, ça commencerait plus tard, vers les trois heures et demie du matin, avec les premières sorties de boîtes, les bagarres et les conduites en état d’ivresse. Le commissaire central avait d’ailleurs donné des consignes de particulière modération à l’égard des contrevenants. On ne met pas une ville à feu et à sang un 1er janvier.

En d’autres termes, la ville était momentanément livrée à elle-même.

Minnie raccrocha avec la peur qui la faisait trépigner d’une jambe sur l’autre.

Elle sentait, elle savait, que quelque chose de très grave était en train de se produire. Allait se produire. Ou bien s’était déjà produit. Elle eut alors l’idée d’appeler Schneider. Le chef du groupe criminel passait sa vie à tourner, jour et nuit. Lui seul pouvait la renseigner. Elle avait son numéro en mémoire, car ils étaient souvent en contact professionnel. Elle eut l’idée, mais ne le fit pas.

Elle resta avec la peur glacée qui n’en finissait pas de monter en elle. Une peur à en hurler.


La grosse Lincoln était garée sur le parking désert, non loin du phare. Le moteur n’avait pas cessé de tourner à cause de la climatisation. L’habitacle étanche ne laissait passer ni le moindre bruit ni le plus infime courant d’air, seulement, de temps à autre, la voiture donnait de l’épaule et se dandinait contre le vent qui venait de travers. On n’entendait que le faible fredonnement de la radio de bord. La montre égrenait les minutes. Il serait bientôt question de secondes. Cheroquee tourna la tête :

— Comment ça se fait que vous jouez du piano ?

— Ça se fait en se faisant, éluda Schneider avec une certaine gêne.

Elle resta pensive, puis remarqua :

— Je vous ai entendu, depuis la pièce à côté. On aurait dit une plainte. Je me suis approchée. Je vous ai écouté, je vous ai regardé.

— N’enjolivez rien, murmura le policier. Ça servirait juste à compliquer les choses.

Elle braqua son regard sombre.

— Rien de compliqué. Vous jouiez, on aurait dit un homme qui souffre d’hémorragie interne.

Schneider ricana :

— Que savez-vous des hémorragies internes ?

Elle répliqua avec dureté :

— C’est mon boulot, Schneider. Une partie de mon boulot. Je travaille aux urgences.

Schneider accusa le coup. Il ne l’avait jamais vue.

— Vous croyiez quoi ? Une petite conne qui se la joue ? Une fille à papa qui vit sur le dos de son jules ? Une sauteuse qui n’attache pas ? J’ai fait le concours, à la sortie de l’École d’infirmières, j’ai pris gériatrie, puis le pavillon des cancéreux. Il y avait des gosses de six ou sept ans avec la boule à zéro et qui avaient l’air de sortir de Birkenau. J’ai pas tenu le choc.

— Personne ne tient jamais le choc, murmura Schneider.

— Personne ? Même pas vous ? se moqua la jeune femme. Tout le monde dit que vous êtes un dur. Un vrai dur.

Sans quitter le pare-brise des yeux, il murmura :

— N’écoutez pas ces conneries. Je ne suis personne.

Elle posa la main sur son poignet. Drôle de conversation, pour un jour de l’an. Elle savait qu’il ne mentait pas — qu’il était incapable de mentir. Elle savait que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire. Ce qu’elle aurait voulu pouvoir dire était infiniment plus simple et direct. Prenez-moi, Schneider, prenez-moi. Enlevez-moi tout et prenez-moi. Elle ne pouvait pas le dire, elle aurait eu trop peur de passer pour une grue à ses yeux. Et pourtant, ça ne l’aurait pas dérangée, direct, sur la banquette arrière. Elle en était presque à grincer des dents. Au lieu de quoi, elle refit diversion. Et puis, il y avait la large colonne de transmission entre les sièges, le levier de la boîte automatique et le frein à main qui auraient rendu toute approche directe acrobatique et ridicule.

Elle adopta donc une attitude médiane. Elle lui demanda une de ses cigarettes, soi-disant pour changer. Schneider lui donna du feu. Le capot de son Zippo faisait le bruit d’une culasse qu’on arme. Elle garda les doigts autour des siens tout le temps que la cigarette prenne et ne les lâcha pas tout de suite. Schneider en alluma une entre ses paumes, comme s’il se trouvait en plein vent. Il entrouvrit la glace électrique et aussitôt la pluie glacée gifla l’intérieur. Il se borna à la remonter en entrebâillant seulement de quelques millimètres. La tête renversée sur le dossier, Cheroquee demanda d’une voix assoupie en grimaçant :

— Vous vous en tapez combien ?

La cigarette avait un goût métallique, infect et brutal.

— Entre trente et quarante.

— Vous savez ce qui vous attend, observa-t-elle d’un ton égal.

— Ce qui nous attend tous, remarqua Schneider.

Ils le savaient : ce n’était pas de ça qu’ils voulaient parler. Ils savaient tous les deux qu’ils déraillaient complètement. Jeux de cons. Ce qu’ils avaient à se dire tenait de l’Âge des Ténèbres. Brusquement, la voix de la femme se remplit de rage sourde et d’amertume.

— Et moi, Schneider ? Qu’est-ce qui m’attend ?

Il scrutait l’obscurité devant. Les lumières couleur rubis de l’usine d’incinération. Elle avait envie de le gifler. Peut-être qu’en le giflant, les choses pourraient dégénérer. Qu’il finirait par la toucher. Samu, urgences, flics, ils étaient du même monde, pas des gens à se payer de mots, seulement elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas tout casser. Schneider était enfermé dans une cage de verre où il était seul. Brusquement, elle éprouva le besoin de blesser.

— Vous savez ce que Marina dit de vous ?

— Non, dit Schneider.

— Elle dit que vous êtes un sacré bon coup. Pas un coup facile, mais un bon coup.

— Marina n’en sait rien, murmura Schneider.

Il ne parlait jamais fort, bien qu’il regardât toujours en face. Il avait la voix râpeuse et un peu assourdie d’un bluesman qui n’a pas réussi. Grâce à son expérience professionnelle, Cheroquee savait percevoir la souffrance dans la voix d’un homme. Elle sourit à part soi :

— Je ne voulais pas vous blesser.

— Je ne suis pas blessé.

Doucement, comme à son insu, elle murmura :

— Menteur.

Elle écrasa minutieusement sa cigarette dans le cendrier.

— Vous êtes un drôle de type, Schneider. Autant que vous sachiez la vérité : Marina n’arrêtait pas de me parler de vous. Quand je vous ai vu descendre de votre tank, avec votre vieux trench et votre air de fatigue, j’ai aussitôt su que c’était vous. Tout de suite. Quand je vous ai entendu jouer…

Elle hocha la tête. Elle lui retira la cigarette des lèvres, l’écrasa sans qu’il fît le moindre geste pour l’en empêcher. En même temps, elle lui déclara clairement en plein visage, avec une sorte de nostalgie.

— C’était comme si vous me faisiez l’amour.

Comme il ne disait toujours rien, elle lui saisit le poignet droit, crocha dans la peau avec les ongles. Elle avait de la poigne et c’était calculé pour faire mal. Elle dit, presque avec haine :

— Ça vous dégoûterait tant que ça, de m’embrasser ?


Les flics ne savent pas tout, même si c’est leur rêve secret. Bugsy était un être bien plus compliqué qu’il n’y paraissait. L’erreur était de le prendre seulement pour un cloporte. Il avait une double vie et la camouflait avec soin. Comme bien des gens, il avait une mère et il habitait chez elle, une vieille bâtisse avec une maison mitoyenne identique, vestiges de quelque ancienne cité ouvrière dans une impasse qui n’aboutissait plus qu’à des terrains vagues. La mère fermait sa bouche en se bornant à toucher les dividendes. C’est qu’elle n’avait pas une grosse retraite. Si Meunier avait poussé l’avantage, Bugsy se serait sans doute allongé et les flics seraient tombés sur une véritable caverne d’Ali Baba.

Bugsy était un dealer avec une clientèle bien implantée, des habitués qui allaient des putes à des gens très convenables et qui avaient pignon sur rue. Des étudiants, une attachée d’administration promise à un bel avenir et qui se défonçait presque en permanence. Sa came n’était jamais coupée ni trafiquée. C’était un commerçant prévenant, efficace et toujours prêt à rendre service. Certaines pratiques le trouvaient seulement un peu obséquieux, voire sournois. Un simple dealer de proximité, auquel on n’attachait pas plus d’importance qu’au papier peint d’une chambre de passe.

Bugsy avait pourtant un vice caché. Au hasard des livraisons, il transportait en permanence un Nikon-moteur dans un sac Lufthansa. Il sortait aussi la nuit photographier les putes qui sévissaient dans les contre-allées de la Colombière — et pour certaines dans une ruelle discrète, à deux pas de l’hôtel de police. Il arrivait que des flicards de la BSN* viennent se faire sucer en douce.

Bugsy n’en manquait rien.

En planque, il était capable d’une patience infinie.

Le Nikon était équipé d’un télé Auto Nikkor de 200 millimètres à présélection automatique. L’objectif avait pour double avantage d’être raisonnablement lumineux et facilement maniable à cause de sa relative compacité. Le boîtier était chargé d’une bobine très haute sensibilité. Bugsy les donnait à développer en douce à un photographe qui collectionnait surtout les photos de putes. Donnant, donnant.

Dans un passé ancien, Bugsy avait échangé le Nikon contre deux doses et une pipe à genoux. Mâle ou femelle, il ne se rappelait pas, vu l’urgence. Bugsy était en planque dans la pénombre. Il attendait une cliente, une prof en Ford Fiesta. Le rendez-vous était pour vers minuit, dans la seule station 24/24 de la ville. La piste était éclairée a giorno. Par pur désœuvrement, Bugsy avait sorti et armé son Nikon. Il balaya les pompes. Des fois, il y avait des femmes seules qui venaient se servir, des femmes qui se penchaient pour remplir le réservoir. Des fois, une jupe volait, et Bugsy avait un instant une vue imprenable sur une croupe dressée.

Personne.

Le gardien de nuit devait roupiller dans sa cabine blindée. Dans une cage d’acier, les deux schnauzers géants dormaient aussi, le poil hérissé par les bourrasques.

Il allait être minuit.

Bugsy était insensible au vent comme à la pluie. Il attendait.

Subitement, il perçut au loin la sourde et lente pulsation d’un moteur de Harley.

Bugsy détestait le son des motos japonaises. On aurait dit des moustiques exaspérés.

Un moteur de Harley battait comme un gros cœur tranquille, en paix avec lui-même comme avec le monde.

Bugsy vit la moto s’engager sur la piste. Le type portait un casque intégral et un flight. Machinalement, Bugsy pressa sur le déclencheur. Le moteur prenait jusqu’à quatre images par seconde. La bobine lui donnait une autonomie d’un peu moins de dix secondes. Il lâcha une première et courte rafale. Le motard de dos, relevant sa visière de casque, se dirigeait vers le clavier escamotable. Un blouson flight avec, dans le dos, Mickey Mouse chevauchant une bombe. Bugsy consulta sa montre : il était minuit moins deux.

Au même moment, il vit une Alfa GTV rouge s’avancer sur la piste. Voiture de gonzesse. Bugsy lâcha une nouvelle et brève rafale. Un grand type qu’il ne reconnut pas tout de suite sortit de l’Alfa, un grand type qui eut l’air d’adresser familièrement la parole au motard. Il se dit peut-être quelque chose entre eux, puis le motard porta la main à la poche droite. Bugsy vit l’arme avant même que le type ait ouvert le feu. Comme tétanisé, il pressa le déclencheur.

Au même instant, il entendit les claquements en rafale de l’obturateur près de son oreille, et il entendit aussi les sèches détonations en cascade d’un gros automatique. Le type à l’Alfa était en train de se faire flinguer. On le voyait reculer sous les impacts. En même temps, Bugsy entendit les chiens qui s’étaient mis à hurler à la mort, en mordant les mailles d’acier de leur cage comme des enragés.

En même temps, il perçut le chorus des klaxons qui vociféraient dans toute la ville en l’honneur de la nouvelle année.

La seconde d’après, Bugsy avait détalé dans la nuit.


Ils se tenaient serrés de tout leur long, agrippés l’un à l’autre comme des naufragés. Cheroquee avait retiré ses chaussures et enjambé l’obstacle du tunnel de direction. Leurs mains se parcouraient avec une avidité, presque désespérée. Tout contre sa bouche, Cheroquee proférait des mots sans suite que ni l’un ni l’autre n’écoutait. Elle avait la main sur le bas-ventre de Schneider. Cheroquee n’avait rien d’une mijaurée. Elle savait ce que c’était qu’un homme — et un sexe d’homme. Elle en voyait tous les jours dans son boulot. Elle savait qu’un homme pouvait mentir, un sexe jamais. À travers le tissu du pantalon, elle le serrait à pleine main avec une vigueur insoupçonnée. Schneider n’avait rien d’un menteur et c’était vraiment un dur. Il s’en fallait d’un rien que la situation ne dégénère.

Au loin, par la vitre légèrement entrebâillée, ils entendirent l’interminable vacarme assourdi de la ville. Il venait d’être minuit. Bonne année, bonne santé. Ils s’en foutaient tous les deux. Ils avaient seulement clairement conscience que d’un instant à l’autre, à présent, tout allait basculer. Tout devenait trop violent, presque incoercible. Ils étaient tous deux des adultes, et des adultes en bonne santé. Ils savaient tous deux qu’il allait falloir en finir. Tout de suite. Plus qu’une question de secondes avant l’irréparable.

C’est à cet instant qu’une voix retentit dans l’habitacle. Celle de Charles Catala, qui lançait à tout va :

— Autorité, autorité.

Aussitôt, Schneider s’était plus ou moins dépatouillé de la jeune femme. Elle avait la robe presque remontée jusqu’au-dessus de la taille et une brusque expression de souffrance mêlée de colère lui avait traversé le visage. Sauvée par le gong. Sauvée ? Schneider avait saisi le combiné dans la boîte à gants.

— Autorité, j’écoute.

Autorité : Delta-Charlie-Delta* sur zone.

Загрузка...